IP
Elle ne s'en doute pas même, Petite rose qui sourit.
Je suis fou, ton satin le dit, Mais je n'écoute pas ton cri.
Elle ne s'en doute pas même...
Non, je n'écoute pas ton cri, Je veux pleuier mon amour folle Jusqu'au jour où l'âme s'envole, Où le frisson de la mort frôle, Non je n'écoute pas ton cri.
Mais si la mort un jour me frôle Et qu'Elle passe par ici, Qu'elle te cueille ! Oh ! ce jour ci En l'embaumant lu peux aussi, Si la mort sûrement me frôle,
loy
Tu peux lui dire doucement Que je lui fus toujours fidèle, Tu lui diras m* foi pour elle, Peut-être mort m'aimera-t-elle ?
Mais ne le lui dis pas avant.
ioS
C'est si peu !...
Je marchais près de vous, j'ai murmuré : Je t'aime. Votre regard m'a dit : « non », sans méchanceté ; Je ne vous en veux pas et vous non plus de même, Je n'ai fait aucun ma?, j'ai dit la vérité.
Et quand vos yeux m'ont dit avec simplicité De perdre tont espoir, l'espoir que l'amour sème, J'ai quelque peu souffert, mais le grave problème Fût par notre franchise sans difficulté.
Nous pouvons tous les deux nous regarder sans
[honte Ainsi que sans regret, si quelque rougeur monte
A mon front ce sera de vous voir belle encor.
Mais nous serons amis quoique vous soyez belle, De bons amis, car entre nous, Mademoiselle, Nous n'avons rien, car c'est si peu qu'un rêve mort.
Pourquoi ?
Lisant mes misérables vers Découvrirais tu que je t'aime ?
Je vois dans tes yeux grands ouverts Un vague reflet de moi-môme.
Et j'y lis comme du regret, Lorsque feignant de me sourire Sous la tristesse qui t'inspire Tu me parles de mon secret.
Le saurais tu ? mon âme toute Dans une cuisante douleur Suit ton regard qui lit mon cœur Et peut-être comme moi doute.
« Nous nous tairons, c'est sûr! Pourquoi? » Et ce pourquoi follement tinte, Je vois se prolonger sa teinte Qui nait en Elle et meurt en moi.
Ainsi, séparés pour la vie Par quelques Pourquois éternels, S'en vont les amoureux cruels, Timides, fous de leur folie.
Qui sait ? Peutêtie ont ils raison, Ces frôlements de rêve restent Et meurtrissant le cœur, attestent L'éternité de la saison.
Seul peut-être ne peut séteindre Ce flambeau dans l'ombre allumé Près d'un tombeau jamais fermé, Et qui vascille sans se plaindre.
Ah ! dans l'amour seuls ont la foi, Ceux-là jaloux de leur ivresse, Désespérés de leur tendresse, Qui meurent en disant « pourquoi ? »
Ceux-là seuls ont su l'amour vraie Qui s'en sont allés pas à pas, Sans faucher sur l'âme séchée L'épi qui ne mûrissait pas.
bes âmçs pures
Je veux t'aimer tout doucement et sans folie — C'est ainsi que l'on s'aime avec sincérité — Je te dirai: « Murmure », et si tu veux chanter Je te dirai : « sois douce et tendre, ma jolie. »
Je te dirai : « l'amour et la mélancolie
Vont bien, ces sœurs là font les ombres palpiter,
L'insensible douceur donne l'éternité,
J'aime la voix qui parle et crains celle qui prie. »
Et tu me répondras, de ton cœur mi fermé, Ouvert, ouvert si peu, que seul et parfumé 11 laissera monter l'encens subtil et calme :
« Mon amour est du feu, msis je veux doucement Te le dire, léger comme un vent sur la palme... » ... Et nous nous aimerons sans un enlacement...
be Chçnfiirieau
Il va, le chemineau, sur la route sans fin, Au hasard, sans espoir, le cœur plein d'aventure, Trouvant sans les gagner, la boisson, la pâture, Ne se souvenant pas de n'avoir pas eu faim.
Sa voix n'a jamais dit : Hélas ! Tant mieux ! Enfin ! Jamais le souvenir, jnmais l'aube future N'ont coloré ses yeux d'une dou<~e peinture, Demain pour lui c'est hier, comme hier fut demain.
xi6
Il ne dit pas : Adieu ! Bonjour ! sa souvenance
Ne va qu'au sillon blanc que fait la route immense ;
Or il la vit toujours, toujours il la verra.
Et de tous inconnu, ne connaissant personne,
Eternellement seul, cheminant, il ira,
Ne disant rien de lui que le nom qu'on lui donne.
ni
Souvenir
Modeste elle priait, elle avait bien seize ans, Et je la regardais, car elle était bien belle. A la communion, je la vis à pas lents Gagner la table sainte et revenir fidèle.
Et puis elle tomba sur le sombre pavé De l'église, à genoux : je vis sur son visage Quelques pleurs dessiner un douloureux passage, — Ce n'était pas l'amour, à cet âge rêvé
Les sanglots ne sont pas aux belles ingénues — Néanmoins, pleurant pour ces douleurs inconnues, Ma prière monta frôler l'encens subtil.
Dans un espoir insu, Dieu, bénis la prière Faite pour l'inconnue, hélas ! Au nom du Père Et du Fils et du Saint Esprit. Ainsi soit il !
Intimité
Sous le décor banal des choses d'ici-bas, J'aime à fouiller mon âme au sein des solitudes, Seul à seul avec elle et ses chants, ses combats, J'aime à faire sans mot ses intimes études.
J'aime à rentrer dans moi comme un nouveau foyer Et j'aime à comtempler mes rires et mes larmes, Ilsn'ontàcemoment pour moi rien que descharmes; J'enlace seulement le rêve déployé.
Pendant le doux baiser de ces minutes brèves, J'écoute vaguement ma mère dont les doigts Avecque leurs ciseaux m'interrompent parfois Et semblent cadencer les rythmes de mes rêves.
Les Visions
Les courtes visions sont parfois éternelles. Un visage entrevu se fixe dans nos cœurs, Il se propage en nous de mystiques ardeurs Et l'on se sent froié d'invisibles coups d'ailes
— Sentiment étranger — on ne sait pas pourquoi Ce tableau reste là gravé dans nos mémoires, Ce n'est pas avec peine, ivresse, qu'on revoit Cette image pourtant n'évoquant pas d'histoires ;
\sz
E,e cœur tout doucement ému frissonne un peu. Ainsi dernièrement, pondre d'or et de bleu, Je vis un pur ovale et d'une courbe lente :
La belle jeune fille endormie en wagon
Est devant mes yeux, nette, avec un reflet blond,
Et sa paupière close est rose et transparente....
Chimères
Mon cœur eut trop d'espoir dans le vain souvenir,
Il a trop laissé fuir les minutes heureuses,
Il croyait au passé vivent dans l'avenir
Et le passé se meurt en ombres douloureuses.
Je croyais l'amour né pour l'immortalité Et je n'ai point saisi ses ivresses trop brèves ; Je l'ai laissé mourir en de mystiques rêves, Et les rêves ont fui, fui pour l'éternité.
UM
Comme un morne rêveur, j'ai passé sur la terre :
J'ai vécu l'irréel, j'ai vécu le mystère,
Croyant cueillir la vie au sein de quelques pleurs.
Mais tout s'en est allé, pas à pas, sans relèche, Et quand je me retourne, je vois l'oubli lâche Faner sans au revoir, chacune de mes fleurs.
fi un am
Ayant vécu tous deux pendant plus de sept ans Pour ce même bahut dans une même haine. Nous nous retrouverons par une route humaine Peut-être, cher ami, dans la suite des temps.
De ce lycée haï qui buvait nos printemps, Ah ! nous reparlerons, bien sûr, avec ivresse : Sa voix sera la voix qui donne une caresse, Car elle évoquera nos intimes moments.
Tu me diras : « Te souviens-tu des billets roses Qu'on recevait parfois dans nos études closes Et dont nous étions fiers sans bien savoir
[pourquoi? »
Tu me diras encor: « Hélas comme cet âge
Est loin et comme Dieu tourne vite la page.... »
Et nous nous souviendrons : ce sera doux, crois moi !
Comme un rondeau
Tu te passes comme un rondeau Pauvre jeunesse, 0 pauvre vie !
C'est toujours le même fardeau, C'est toujours la même folie.
Aurore et soir sont un anneau Qu'on passe à l'extase ravie :
Tu te passes comme un rondeau Pauvre jeunesse, 0 pauvre vie !
La voix première est un sanglot Comme celui de l'agonie, Le crépuscule est, ironie !
Semblable à l'aurore tantôt !
Tu te passes comme un rondeau Pauvre jeunesse. 0 pauvre vie !
Endroits Farniliers
Il est des endroits chers, témoins de notre vie, De nos amours, de nos espoirs, de nos regrets, Qui perçurent nos cieux sombres ou diaprés Et qui gardent en eux un passé qu'on oublie.
Tout rameau, toute pierre évoque quelque chose Une larme, un baiser, tout ce qui chante et fuit... Et chacun garde en soi l'asphodèle ou la rose Qui fleurit en nos cœurs en passant près de lui.
Telle un livre qui s'ouvre aux pages souvent lues, L'âme aime à retourner sur ces routes connues Où les doux souvenirs se lèvent pour parler.
Les pas s'arrêtent., l'âme écoute, elle regarde. On s'attendrit, on pleure, on sourit, on s'attarde, Et l'on se quitte un peu quand il faut s'en aller.
ni
Coquetteries
Belles, qu'ils sont mignons, nos cœurs, frêles
[joujoux, Qu'on voit à votre gré, pleurer, rire et se plaindre, Où vos doigts effilés tapent à petit coups Pour entendre l'écho se perpétrer et geindre.
Oh ! que c'est amusant de les sentir s'éteindre — Minuscules flambeaux — sous vos sourires doux, Et de les rallumer de vos souffles, sans craindre Qu'ils ne puissent brûler vos dentelles à vous.
uomme c'est drôle aussi, dans le sein de leurs peines, De les faire saigner pour colorer vos lèvres, De ciseler leurs pleurs pour orner vos chatons.
Et lorsqu'ils sont usés, bien vieux, pauvres reliques, Homme c'est doux — faisant tinter leurs derniers
[sons — De les voir se briser sous vos yeux angéliques !...
bes Espoirs
Le passé clôt tes yeux, l'avenir prend ta main ; Homme sur tout regret l'espérance se lève, Tu peux fermer ton cœur au passage du rêve, Hier ne voilera pas la clarté de demain.
Et tu ne pourras pas empêcher ton chemin D'atteindre l'horizon où l'Etoile se lève. Il n'est point ici bas de chant qui ne s'achève, Et tu dois oublier, ou tu n'es pas humain.
iM
Qu'importe les douleurs que tu dis insensées. La peine tue ou meurt, et tes faibles pensées Quitteront, sans savoir, le sillon des vieux pas.
Et toi, tu verras naître une passion nouvelle Quis'accroîtradesvieuxregretsde ta cervelle, Regrets dont tonespoirnesesouviendrapas.
Nous irons...
Nous irons, oublieux d'un passé qui nous lie, Faire un pèlerinage aux mêmes rêves morts ; Nous irons, sans regret, sans espoir, sans remords, Goûter le charme lent de l'ancienne folie.
Tu te diras : « J'étais ce jour-là bien jolie, Et de ce qu'il disait Je me souviens encor, Mais le dur souvenir est doux lorsqu'il s'endort, Doucement résigné, mon front serein se plie. »
Sur le même sentier, avec le môme cœur, Tous deux en évoquant un semblable bonheur, Nous irons attendris cueillir des fleurs fanées.
Et, l'âme pleine encor des anciennes journées, Nous nous souviendrons-làdes promesses données Je deviendrai ton frère et tu seras ma sœur...
beurs Veu^<
A Mademoiselle Loulou Revsl.
Ils frappent, frôlent, chantent, crient,
Ils ont des frissons, des reflets :
Cieux éclatants ou bien voilés,
Ils sont assombris, étoiles,
Ils frappent , frôlent, chantent, crient.
Ils ont des glaces, des chaleurs, Des azurs, des ors et des roses, En riantes apothéoses Ils sont parfois des fleurs écloses, Ils ont des glaces, des chaleurs.
C'est qu'ils ont aussi des paroles, Sont des menteurs ou bien sont francs ; Et dans leurs mobiles écrans, Qu'ils soient mi-clos ou s'ouvrent grands, Il se reflète des paroles.
Ils ont des rires et des pleurs, Des ondes folles ou dormantes, Ont d?s caresses, des tourmentes, Ou des ivresses sanglotantes, Dans leurs rires et dans leurs pleurs.
Sont-ce des vierges en parade ?
Ou des perles, des nénuphars ?
Dans quoi sont taillés leurs regards ?
Dans des clairs de lune hagards ?
Sont-ce des vierges en parade?
Ils vous font des enlacements, Se mettent à genoux, supplient, Ou redressés ils se récrient, Ils ont des gestes, ils se plient, Ils vous font des enlacements.
Ils ont aussi des attitudes, Se penchent, se cambrent parfois, Ils sont souples, raidis, sournois, Ont des écarts, des désarrois, Ils ont aussi des attitudes.
Ils ont des ronces, ils aocrochent, Ont parfois des jardins de fleurs Aux éblouissantes couleurs.
Ils attirent, sont enchanteurs, Mais aussi parfois ils accrochent.
Ils ont des robes, ces coquins, De velours, d'argent ou de soie.
Qu'ils soient en deuil ou pleins de joie, Leur robe est sombre ou bien ondoie, Ils sont étoffés ces coquins.
Ils ont des astres et des pluies, Des étoiles d'argent ou d'or, Leur silence murmure et dort, Ils ont des infinis encor, Des neiges, des soleils, des pluies.
Ils approuvent, blâment aussi, Punissent, défendent, ordonnent, Et dans les ordres qu'ils nous donnent Ils réclament ou s'abandonnent, Ils approuvent, blâment aussi.
Mais quand on inquiète leurs flammes, Qu'on trouble leur limpidité, Leur robe, leur ciel, leur clarté, Leur neige ou leur soleil d'été, Ils ont surtout, surtout des âmes.
Et quand ne souffle plus le vent, Lorsque leur étoile est éteinte, Que chaque robe perd sa teinte, Qu'en leur calice le glas tinte, Hélas, quand il n'est plus de vent ;
Lorsque l'argent de l'heure tombe, Que les cortèges délacés Des fleurs sont flétris et glacés, Sous leurs paupières, trépassés, Hélas, ils ont aussi leur tombe !
Ml
b'Epopée des Roses
A mon père.
Les roses, dans la nuit, comme des jeunes vierges, A la brise odorante offrent leurs cœurs ouverts, Et les étoiles d'or aux reflets rouges, verts, Viennent les inonder de leurs clartés de cierges.
Leurs pétales d'un blanc, rose, ronge foncé, Comme les tendres plis de corsages de reine Paraissent enfermer une âme souveraine, Dans le calme du soir qui cherche à s'élancer.
Elles ont des regards humides de lumière, De timides sanglots qui les courbQnt parfois. Elles ont des sommeils qui closent leur paupière Et souvent des frissons qui font trembler leur voix.
Et leur lèvre se donne au baiser du silence, Elle aspire de l'ombre et se referme un peu. La mignonne parure en l'ombre se balance Comme pour endormir un rêve du ciel bleu.
Certaines s'ouvrent là, dans le calme et la brise. En entendant monter des complaintes d'amour Et dans un long frisson, savourent la surprise De passer de la nuit dans la clarté du jour.
On les voit s'étonner de se sentir si belles, Elles semblent en vain vouloir se regarder : La brise du matin dans des caresses frêles Les fait frémir d'espoir et les fait murmurer.
Mais que vous dites-vous dans l'aube qui palpite? Lorsque vous vous penchez dans le calme tout bas, Votre chant est trop doux, nous ne l'entendons pas. Est-ce que votre voix pleure, promet, invite ?
Apprenez-vous l'amour que vous répéterez
A l'amant qui ravi vous mettra sur son âme ?
Apprenez-vous comment, sous les doigts d'une
femme, Humide de rosée et d'or vous tremblerez?
A moins que, doucement mystérieuse et muette, Cueillant le souvenir dans les soirs .parfumés, Rose, vous n'amassiez cette gerbe discrète Que vous gardez toujours dans les livres fermés ?
Mais d'autres fois, hélas, courbé sous le mystère, Las d'amour et de pleurs, comme désespéré, Le calice mi-clos de la rose trémière S'effeuille tristement conduit par la prière D'un arpège de vent venu pour la pleurer !
Oh! ces roses sans teint comme des feuilles mortes, Avec leurs yeux flétris, leurs corsages froissés, Qu'elles ont de tristesse en leurs tons effacés Qui semblent consumer des morts de toutes sortes.
Leurs pétales déclos qui tombent pas à pas Semblent des vêtements de femmes qu'on délace. Oh ! pourquoi voir mourir quand on ne comprend
pas ?
Oh ! pourquoi sans adieu s'en va la rose lasse ?
Comme il est douloureux de voir mourir les fleurs, Elles semblent porter quelque peu de nous-mème, Elles ont comme nous, des rires et des pleurs Et peut être tout bas murmurent-elles : «J'aime»
Alors le jour à nu, montre leurs cœurs flétrie, Tandis qu'ivres d'amours chantent les autres née*, Et je me dis pourquoi les mornes destinées Ne donnent pas de tombe aux pétales meurtris.
Cette tombe peut-être est le vent de l'espace ? Peut-être un vent nouveau les mène-t-il au ciel Pour former avec tout ce qui meurt et qui passe Les glorieux ornements du royaume éternel?
Non, roses qui mourez, vous n'aurez pas la nue Comme tombe; prenez le plus doux des tombeaux Vous vous endormirez pour la paix inconnue Dans le cœur du poète, orné de boutons clos.
Solitude
A Mademoiselle Thérèse Violet.
Dans les branches, Mai parle et je suis sans amour, Mon âme douloureuse erre comme une veuve. On dit que le printemps colore l'âme neuve, La mienne se vieillit à la clarté du jour.
Je ne suis pas jaloux pourtant, mais tour à tour A de vagues regrets ma tristesse s'abreuve, Et sans que mon ennui pleure ni ne s'émeuve Il me semble qu'il est trop léger ou trop lourd.
Je sens qu'il est un vide en moi qui me suffoque, Et vaincu sans combat, mon cœur est une loque. Un chant qui n'est pas né semble en moi s'achever ;
Pour la première fois je sens les dures prises
— Au temps ou les duos seuls font chanter les
[brises - Du calme douloureux d'être seul à rêver.
Dans inon Coffret
Que de lettres dans ce coffret 1 Combien de sortes d'écritures !
Que de rêves et de morsures !
Que de sanglots et de murmures !
Que de lettres dans ce coffret !
Sur les vélins que de cœurs parient !
Ils m'aimèrent, je m'en souviens, Sincèrement, hélas leurs liens Tous se dénouèrent des miens!
Que de cœurs dans ce coffret parlent !
Ils se sent brisés à jamais
Aux jours fatals, inoubliables,
Car les adieux inévitables
A nos amours toujours semblable^,
A tous, sanglotèrent : « Jamais ! »
Ob ! quelle odeur de vieille chose !
Oh ! quelle odeur dans ce coffret !
C'est un relent d'armoire close, C'est ma jeunesse qui me cause, Car sa tombe est dans ce coffret.
Pourquoi tant d'encres différentes Et tant de mots couchés ou droits ?
Chacun emporte chaque fois Dans son dessin mon autrefois.
Pourquoi tant d'encres différentes ?
Et pourquoi ces multiples noms Pour faire le même mensonge ? Pourquoi ces fleurs, ces fleurs de songe Que le temps décolore et ronge Auprès de ces multiples noms?
Hélas sur chaque nom se lève Quelque visage aux traits perdus.
Pourtant jadis je les connus !
Hélab les jours, les jours venus Veulent qu'en eux l'oubli se lève !
Qu'importe ! Ils furent mon amour !
Belles qui m'écriviez ces lignes Vous aviez le cou blanc des cygnes, Des gestes aux grâces insignes, Allez, vous fûtes mon amour!
Et je vous aime paperasses, Quoique le temps, le temps passé Ait sur chaque lèvre effacé, L'amoureux carmin amassé, Ah 1 je vous aime, paperasses !
— Aimer, c'est pour trahir toujours Qu'importent les trahisons folles !
Soyez bénis, mes vieux amours.
Je ne blasphème point les jours Des adieux, des trahisons folles !
Tout sur la terre attend sa fin, Trahir conaume le mystère De l'amour né sur cette terre ; Et vierge d'humaine lumière Un autre amour nait à la fin.
Car dans le vieux coffret de laque Tous ces anciens minois rivaux, Devant des souvenirs égaux, Se sont unis, tous aussi beaux En mon cher vieux coffret de laque
Car ils se sont tous pardonnes Pour ne former rien qu'une flamme Composée un peu de chaque âme, Pour dessiner l'unique femme, Car ils se sont tous pardonnes.
Est-elle brune ? Est-elle blonde ?
C'est la plus belle voilà tout, Nous nous pendons tous à son cou, Elle est fidèle jusqu'au bout, Est-elle brune ? Est elle blonde ?
Je ne puis pas m'en souvenir !
Sa voix, son nom et son visage?
Je sais seul le parfum qui nage Autour d'elle sur son passage, Car c'est l'ange, le souvenir !
*0tt£
Vers l'Espoir
Amour, sourire blond que nous fait le ciel bleu,
0 pourpre du baiser ! Blancheur des gorges nues !
Mains jointes un soir mauve, à jamais retenues !
Hélas ! beaux jours rêvés et qui chantiez un peu
Vous passez, quand le temps passe, quand le vent
[souffle !....
Douleur, ô veuve en deuil, en larmes dans le cœur, 0 toi qui mets du crêpe autour des tailles blanches, O toi qui fais gémir la verdure des branches, Qui désunis la lèvre en effeuillant la fleur, Las! tu fuis, quand Le temps passe, quand le vent
[souffle !....
Et vous, tristes ou doux, souvenirs d'autrefois
Dont les lierres grimpants s'attachent dans nos
[ruines,
Qui d'or teintez encor le flanc vert des collines,
O vous dont la tristesse a de si douces voix,
Passerez vous avec le temps, quand le vent souffle?...
Ah souvenirs! Larmes et chants passez ! passez ! Douleurs, venez flétrir mes paupières humides ; Jamais je ne clorai mes mains trop souvent vides A l'espoir éternel en des jours moins glacés : Espoir debout, malgré le temps dont le vent souffle !
bes Vierges
0 vierges de quinze ans, mortes avant l'amour Que j'ai pleuré souvent sur votre destinée ! Vous dont l'âme sans fard n'eut rien qu'un hyménée Celui de l'innocence avec l'éclat du jour.
Lorsque en un cimetière et son silence lourd Je vois la tombe blanche où dort la fleur fanée, Je me demande, bêlas, avant l'heure sonnée, Pourquoi Dieu fauche ainsi les saintes sans retour
Car c'est votre malheur, à vous, de mourir saintes
Avec toute la vie en vos âmes éteintes
0 boutons, morts mi clos, sans regret, sans désir !
Et devant les heureux que l'amour tendre effleure, Fait souffrir ouchanter, c'est pourquoi jevouspleure, O vous, dont le cœur blanc s'est fermé sans s'ouvrir!
bçs Sapins
A Madame Berthet-Bondet.
Epais, piquants et noirs, ils rêvent, et leur rêve Qu'un soleil éclatant de midi givre d'or Semble le soupir lent d'une àme qui s'endort ; Une douleur muette et vaste les soulève.
Ils paraissent honteux et tristes de hanter Les cimes. Bercent ils quelque immense agonie? Parmi leurs cheveux noirs que le vent fait flotter Une lèvre invisible se promène et prie.
Un sanglot s'éternise au temple de leur cœur, Mais est-ce pour l'amour, le rêve, la douleur? Est ce un adieu qui fait plaindre leur formes
sombres?
A moins qu'ils ne se sentent, près, si pies de Dieu,
— Dans leur frisson immense où pleurent des flots
[d'ombres, —
Trop noirs pour supporter le poids d'un ciel trop
[bleu.
Lalleyriat, le 22 août 190g.
pissez...
Assez de ces lettres correctes Que tu m'écris de temps en temps, Leurs mots sont durs, froids, hésitants, Sans coloris, sans mouvements, Assez de ces lettres correctes.
Elles disent que tout est mort Et bravent mes mélancolies.
Frappent au cœur de mes folies.
Assez de ces lettres polies Qui disent que tout est bien mort,
Qui disent ton âme bien froide, Impitoyable et sans lueur.
Puisque tu restes sans douleur, Tu n'eus dans l'autrefois qui meurt Aucun amour à l'âme froide.
Quoi ? tu veux à mon souvenir Te rappeller, fille infidèle ?
Me rappeller que tu fus belle ?
Que par toi mon âme chancelle ?
Que t'importe mon souvenir !
Car ce que tes mots seuls me disent, Saignants sur le velin souillé, Quand ils fixent mon œil mouillé, Le seul souvenir qu'ils me disent, C'est que tu m'as bien oublié.
Souvenez-vous...
Souvenez-vous de l'heure tendre qui nous lie, Des baisers butinés sur nos lèvres en fleur, Souvenez-vous de votre cœur contre mon cœur; Et dites-moi mignonne, et dites-moi jolie,
Si l'âme religieuse ainsi qui se confie A l'amour chaste et sûr d'une adorable sœur Peut mettre quelque doute en l'éternel bonheur Que le lien des baisers donnés tout bas défie ?
Non ! quand le temps aura givré vos cheveux noirs
Mis de l'ombre et du doute aux sentiers bleus des
[soirs, Les longs baisers d'amour refleuriront quand
[même ;
Et quand vos yeux vieillis auront perdu leur feu,
Je les veux éclairer encore quelque peu
En vous disant tout'bas, bien bas.que je vous aime.
ba mort d'un simple
« Gomme c'est douloureux de quitter ceux qu'on
[aime! »
Et dans la chambre simple, humide de clarté,
La voix du vieux s'élève avec simplicité,
« Ne pleurez pas ! » Et les petits pleurent quand
[même.
Robuste encor, il part sans lancer l'anathème,
Bénissant le fardeau qu'il a toujours porté,
Il regarde tout bas ses petits sangloter
Et lui, pleure pour eux sa face devient blême.,,
Tout son corps a frémi pour un dernier effort,
Il sent sur ses bras froids la poigne de la mort
Mais fidèle il se tourne un peu vers sa campagne.
« La fenêtre ! » dit-il, au milieu d'un frisson ; Avecque dans la main, la main de sa compagne, Il meurt, les yeux tournés vers le dernier sillon.
En promenade
Les autres causent, je me tais.
Pourquoi parlerai-je, et que dire ?
Je ne vois ni pleurer ni rire Tes yeux bruns ni tristes, ni gais.
Tu dis quelquefois quelque chose Que mon cœur boit avidement Gomme le parfum d'une rose, Et c'est vague, vague, pourtant.
Tu cueilles des fleurs sur la route ; Parfois, je crois voir un jardin Dans tes bras, et ta gerbe est toute Faite des herbes du chemin.
Puis la promenade est finie ; Tu dis vaguement et sans feu:
« Au revoir ! » et ta voix chérie S'achève en moi comme un adieu.
Alors je rentre dans ma chambie, Je fais des rêves infinis, Dorés sous une lueur d'ambie, Je pleure, ris et te bénis.
C'est de cette extase muette, De ce silence où le néant Est une apothéose, un chant, C'est de cette impression discrète
Que sont forgés tous mes espoirs, Que je fais des visions immenses, Mes fantômes et mes clémences, Et que je rêve dans les soirs.'
Je rêve, et seul tandis que j'aime, Mon cœur doucement se tiédit, Je m'exalte et... je suis sûr même.
Et tu ne m'as pourtant rien dit.
Tranquillité
La paix s'est faite en moi, lourde comme en un temple, Nul frisson de regret ni d'espoir ne s'y mput, Chacun des souvenirs s'éveille peu à peu Et sans frémissement mon regard les contemple.
Mon cœur est sans un pli dans sa sérénité, Il est tel qu'un néant, mais qui sait qu'il existe, Et l'Autrefois revient sans qu'il cherche ou résiste, Sans qu'il soit bien certain, sans qu'il cherche à douter.
Les pleurs ne sont en moi qu'un souvenir de larmes, Et le bonheur n'est plus rien qu'un bonheur qui fut, Je reconnais la teinte d'or des anciens charmes, Mais les frissons d'antan ne s'y promènent plus.
Mon cœur est le silence et le frais des ombrages Où le passé revient comme pour s'endormir. Mon souvenir est un rêve de souvenir : Sans chanter, j'en épèle un à un les passages.
Oh ! j'ai peur de ce calme où tout rêve renaît, Et se promène en moi comme un spectre de givre. Je reconnais la sente que j'aimais à suivre, Mais je vais sans vouloir encor m'y promener.
Je crains la solitude en mon âme apaisée, Je crains cette douceur du moment sans désir J'hésite à le frôler ne voulant rien saisir, Il me semble sans choc que j'ai lame brisée.
Et je me dis aussi : Pourquoi tant de combats, Pourquoi tant de bonheur, pourquoi tant de souffrance Si l'homme doit souiller la trace de leurs pas Sans charme venu d'eux et sans désespérance ?
Que ce soit de leurs pleurs ou de leur volupté !... Certains jours cependant charmèrent nos années...
Mais je vois voltiger sur des roses fanées Le spectre indifférent de ma tranquillité...
Dou^< mystère gardé
Nous causions tous les deux d'amour et de serment, Des baisers échangés à l'ombre des charmilles, Moi, je lui parlais sans voir, un peu tristement ; Sa voix était la voix douce des jeunes filles.
Je lui parlais des cœurs timides amoureux
Et de ceux qui parfois s'aimaient sans se le dire,
Et mes yeux reflétaient l'angélique sourire
Qui naissait sur sa lèvre et parlait dans ses yeux.
Comme je lui disais doucement : Je suis triste — Tirant une pochette en toile de batiste, Elle essuya le pleur qui tremblait à mes cils.
Depuis ce temps les jours ont fui, mais le mystère N'est pas avec l'enfant parti dans les exils, Et je me dis tout bas : J'eus raison de me taire.
Idéa
D'abord : un peu de pain, de pain bien assuré, Pour ne pas voir demain noyé d'incertitude, Et j irai fermement dans l'espoir et l'étude Vers l'idéal serein que je ne fixerai.
Ensuite : un peu d'amour, pour qu'un peu de secret Pour qu'un peu de mystère, en moins de solitude Des jours toujours semblables rompe l'habitude Pour sourire parfois et quelquefois pleurer.
Un peu de ciel enfin, de rêve et de verdure, Et j'aurai tout ce qui sur terre enchante et dure, Et j'aurai tout le beau, le bon de l'âge humain.
C'est assez de réel, c'est assez de mystère,
Pour vivre simplement l'idéal sur la terre,
Qu'un peu de ciel, un peu d'amour, un peu de pain.
Tes Paupières
Elles sont l'aile qui se meut Devant ton regard, en silence, Une gaze qui se balance Devant un ciel brûlant trop bleu.
Elles sont les vitraux du temple
Où veille ton regard aimé,
Le geste câlin mi-fermé
Avec lequel ton cœur contemple.
Elles se lèvent doucement Avec des grâces paresseuses Pour laisser les roses mousseuses D'un sourire, éclore en passant.
Elles font de leur transparence, Un voile aux amers refus Qui nous feraient trop de souffrance Elles frappent à mots diffus.
Elles sont chair, tes yeux sont âme, Elles soulèvent les aveux, S'entrouvent et disent : je veux, Le baissent et disent : Je blâme !
Inspirant son émotion,
Ton rêve fait qu'elle s'élance :
Dons chaque palpitation
C'est ton cœur qui bat en silence.
Il est des jeunes gens....
Quand les cœurs de vingt ans sanglotent dans leurs
[vers, Vous, qui déjà plus vieux vous éloignez des grèves.
N'allez pas répétant qu'ils pleurent pour des rêves,
Il est trop de douleurs en leurs espoirs soufferts.
Si dans les mois de mai vos âmes assouvies Trouvèrent de l'amour sur chacun de leurs pas, Dans vos félicités, oh ! ne blasphémez pas Ceux qui n'ont rien fauché sur les routes suivies !
11 est des jeunes gens qui souffrent pour l'amour,
Il est des jeunes gens désolés sans retour
Qui n'espéreront plus dans quelque autre chimère.
Non, ne vous moquez pas de ces inconsolés Qui virent au matin dans 'es cieux étoiles, L'étoile de l'amour s'éteindre la première.
Avant
Je m'en souviens des jours aimés Où je rêvais de ta conquête, Tu plaisais sans être coquette, Ta voix était un chant de fête, Je m'en souviens des jours aimés.
Mais certain jour tu te sus belle, — Ce fut la fin de ta beauté — Tu perdis ta sérénité, Et ta voix au timbre apprêté Se savait d'une femme belle.
Qu'ils m'ont fait mal, ces tristes jours
Pleins de cette voix compassée
Où toute ta grâce amassée
Criait sur ta lèvre fardée !
Qu'ils m'ont fait mal, ces tristes jours !
J'abandonnai mon espérance,
Et je sourirai seul et tout bas.
— C'est dur ces maux qu'on ne dit pas.
Je suivais ton muet trépas...
Et je me dis sans espérance :
Que ne peux tu te souvenir Des délicieuses années Où sur tes lèvres animées Eclatait l'or de mes journées ?
Mais tu ne peux t'en souvenir
Ah ! quand je songe à lange rose
Que je rêvais de conquérir
Et que sanglote mon désir
Au sein de chaque souvenir,
Ah ! quand je songe à l'ange rose
Ah 1 c'est surtout son cœur caché Que nul ne reverra peut-être Et mourant dans son petit être Que pleure, impossible à renaître, Mon ïève d'autrefois caché.
Et je regarde, comme une ombre,
La douce et belle d'autrefois
Dont je rêvais le long des bois.
Tu voltiges dans mes émois
Gomme un passé mort, comme une ombre.
Douces Naïvetés
Il me parlait toujours de sa petite amie, De sa petite Russe aux cheveux fins et blonds, Il en rêvait le soir dans sa tête endormie Comme on rêve au lever des premières passions.
Pour toujours, disait-il, toujours nous nous aimons, Elle me l'a juré, un soir, dans une étreinte, Mais.... le temps délaça les promesses d'union, Et l'oubli sépara leur petite âme sainte.
Un jour je le revis et lui dis souriant :
Et ta petite Russe ? — une surprise brève... —
Puis il me répondit d'un geste, tristement...
Hélas 1 nous eûmes tous, nu lever bleu du rêve, La petite Française ou Russe qui se lève Ensuite clans un geste esquissé vaguement.
bçs baidçs
Lorsque vient le printemps pour les filles trop laides, Je me demande, hélas, ce qu'évoque l'envol De l'oiseau du matin, le chant du rossignol A leur âme vibrante, à leurs faces trop laides.
Je songe à tout l'amour exalté, contenu Dans ces vases humains que le ciel défigure, Et je vois se traîner une peine trop dure Dans ces cœurs pleins d'amour exalté, contenu.
Ces filles-là pourtant ne sont pas plus méchantes.
Voyant les couples gais s'enlacer sous leurs yeux,
Leur regard tristement se lève vers les cieux,
Mais leurs priantes voix n'en sont pas plus
[méchantes.
Elles doivent chercher pourquoi Dieu ne fit pas Toute lèvre d'humain pour frémir sous l'étreinte, Elles cherchent en vain ce que veut l'âme sainte En chantant la chanson qu'elles n'entendront pas.
Elles tendent les bras pour l'étreinte impossible, Et leurs sourires sont des grimaces sans fin, Leurs baisers sont du fiel, leur regard est éteint, Elles traînent, hélas, des gerbes d'impossible.
C'est horrible de voir des cœurs qui savent bien Qu'ils ne seront jamais aimés, aimer quand même, Eux-mêmes récolter L'amour que leur main sème Et que nul ne viendra leur rendre, ils savent bien !
Car pour quelque baiser espéré dans un rêve, Je vois sourire en vain leur lèvre sans couleur, La fleur ne fleurit pas, un rictus de douleur, Seul, termine l'élan de ce baiser de rêve.
Ah ! lorsque nous voyons passer sur nos chemins, Ces laides sans amant, craintives et peureuses, Ah ! n'insultons jamais leurs âmes douloureuses, Allons nous embrasser le long d'autres chemins.
Car elles vont aussi tout le long de nos routes, Furtives, et craignant de voir l'homme passer. Ne réveillons jamais tout ce rêve amassé, D'amour inassouvi qui pleure sur nos routes.
Pierrot et Colombine
Pauvre Pierrot, ta Colombine Sourit de ton regard rêveur, Car on aperçoit trop ton cœur Au travers de tant de blancheur Et tu pleures ta Colombine.
Elle voit ton cœur blanc trop bon, Ce petit cœur de pierrot tendre Qui s'illumine pour se tendre Et qui mourrait d'un peu de cendre Jetée en lui, simple et si bon.
Ta Colombine s'en amuse, Et te frôlant d'un doigt léger Du contact frêle et passager Epanche un peu de sang figé Sur sa foi folle qui s'amuse.
Et c'est ainsi que Pierrot meurt De voir sur sa blancheur souillée Un peu de sang : fleur effeuillée Sur son âme floue et mouillée, Et c'est ainsi que Pierrot meurt !
Espace
Nous irons sans baisers et sans enlacement Ramasser tous les deux des corolles de roses, Ta voix que je connais montera doucement Dans le parfum issu des corolles écloses.
Nous lirons dans l'azur d'être seuls un moment,
Nous comprenant toujours, même sans nous rien
[dire...
Et les yeux dans les yeux, dans un même sourire,
Ecouterons nos cœurs s'étreindre tendrement.
Mais nos lèvres jamais ne verseront leur flamme Dans le baiser profane et fou qui vide l'âme : Il vaut mieux deviner que saisir le bonheur.
Même, si notre ardeur s'élève par trop fo'le, Nous ne baiserons rien qu'une même corolle, Laissant entre nous deux l'espace d'une fleur,
Prière
Après ma mort, que mes parents Viennent parfois au cimetière Pleurer sur ma modeste bière, Et mettant des fleurs sur la pierre, Parlent de moi de temps en temps !
Que ma mignonne bien aimée Ne laisse l'oubli m'emporter Entier, si son cœur enchanté S'ouvre dans un nouvel été ; Qu'elle garde la fleur fanée.
Et, qu'en relisant mon carnet, Où ma tristesse symbolise Une chanson à peine apprise, Une voix pieusement dise :
« Comme il avait bien deviné ! »
Je pourrai mourir et me taire Sans regret, puisqu'au dernier soir, Je serai mort avec l'espoir D'avoir laissé vivants sur terre Le meilleur de l'humain mystère ; Mes parents, mon cœur, ma chimère !
Vieux Papiers
A Madame Joseph Violet.
Quelques flammèches gesticulent Dans l'âtre où le feu presque dort.
Violettes, blanches ou d'or Baissant, montant, baissant encor, Quelques flammèches gesticulent.
Moi. mes carnets sont dans mes mains, Je relis mes vieilles histoires, Souvent roses, quelquefois noires, Et je bénis les écritoires Qui se prélassent dans mes mains.
Je suis presque heureux de revivre Tous ces souvenirs envolés, Uniques instants éooulés Qui pour toujours s'en sont allés Et que je crois presque revivre.
Puis mes yeux vagues, tour à tour, Fixent les pages griffonnées, Sales parfois et chiffonnées, Et les flammes abandonnées Vives et mortes, tour à tour.
Et je me dis : Vieilles pensées, Dire que d'un geste, pourtant, Vous seriez cendre en un instant !.
Et je n'ose plus maintenant Evoquer mes vieilles pensées.
Comme tout est fragile est vain :
Rêves, amours, douleurs, mystères, Fruit des longues nuits solitaires, Souvenirs vieux, peines amères, Comme tout est fragile et vain.
C'est pourtant toute ma jeunesse Qui s'en irait dans le feu clair, Comme bénissant d'un éclair Sa mort, son adieu tant amer Pour moi, pourtant, pauvre jeunesse
Mais mon carnet s'est refermé ; Quelque chose en mon âme pleure, Douce et triste une aile m'effleure, Je doute, évoque comme un leurre Au sein du carnet refermé.
J'ignore même si je rêve Maintenant, si je suis joyeux Ou triste, mais silencieux Et n'osant plus former un rêve Doucement je ferme les yeux.
Quelques flammèches gesticulent Dont l âtre où le feu presque dort.
Violettes, blanches ou d'or, Baissant, montant, baissant encor, Quelques flammèches gesticulent.
Dix neuf ans
Hélas, j'ai dix neuf ans et mon regard s'inquiète, Je songe au temps passé disparu sans retour, Et je relis au livre où je lus chaque jour Et je sens me frôler une frayeur secrète.
Je songe à l'âge mort et triste je m'arrête... Je pense aux jours heureux et tristes tour à tour Je songe aux jours bénis de rêves et d'amour, A ma jeunesse folle et trop vite distraite ;
Et je revois mon rêve, aujourd'hui souvenir, Tout au fond de mon cœur ombrager une voûte, Je donne un adieu tendre au temps qui va finir.
Et sans voir le printemps qui chante sur ma route, — Je ne l'écoute pas, j'en ai peur, — seuls j'écoute Mes pas fermes fouler le sol de l'avenir.
27 Avril 1909
Table des Matières