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Gerbert. Aurillac et son monastère

Les guerres civiles qui désolèrent la France dans la deuxième moitié du ix e siècle et pendant le x e , les invasions des Normand», des Sarrasins, des Hongrois la couvrirent de ruines et portèrent un coup funeste aux institutions de l'Etat et de l'Eglise. Toute trace d'une administration intelligente et régulière disparut dans les lambeaux épars d'un royaume abandonné aux hasards de la violence, de la force brutale (i); on nuirait dans celle longue période d'anarebie connue sous le nom de féodalité.

Dans celte catastrophe , la discipline ecclésiastique et l'élude des lettres et des sciences recurent de cruelles atteintes. Elles trouvèrent à peine un asile auprès de quelques personnes isolées. Partout ailleurs ou ne rencontrait qu'ignorance et corruption ; la plupart des clercs, de l'a\eu de témoins oculaires, n'entendaient pas ce qu'ils lisaient, et leurs mœurs offraient le spectacle le plus hideux (2).

(!) Poleniiur viribiis infinnioftfll oppriniit . cl sunt liominrs siciil pièces maris, qui ab inviccm pjssim devoranliir. Cmcil, Trodeian , orjl. Ilerivii.

(2) Ormiis |ieuc ordo, onmisqiie siulus EmMsIb ccnfustis ac lemcraliis at. Abbas... si fnrsitan oMalM fuerît... codex, resriondcbil : Nacio Utt/ras. Loue. Troil.,c. 10 [Prabptm)... qui ip?a< qiioque lilleras igoorabanl quas kg*

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Dans cel effroyable désordre, des Ames d 'élite se mirent courageusement à l'œuvre pour arrêter le mal. Les mneiles , par leurs menaces, leurs prescriptions, réveillèrent les esprits; des moines, des prêtres, des évêques allèrent prêchant dans les villes et les campagnes , donnant l'exemple de l'austérité; des religieux, formés à l'école des disciples d'Alcuin et de Loup de Ferrières , ranimèrent le goût des éludes ; on créa de nouveaux monastères, l'ancienne discipline fut rétablie , et l'heureuse contagion du bien, se communiquant peu à peu à la France et aux contrées voisines, finit par amener, après de longues années de travaux héroïques et trop peu connus, d'abord la renaissance des lettres, et plus tard la grande réforme de Grégoire VIF

Ce fut surtout de Cluny, fondé le 1 1 septembre 910 (!) par (iuillauine-Ie-Pieux , comte d'Auvergne, duc d'Aquitaine et de Iierry, que partitee mouvement. Bernon, son premier abbé, avait apporté du monastère de la itaume, en Bourgogne, les saines traditions du passé. Son disciple et son successeur Odon (927) , que ses talents et ses vertus firent respecter de tous ses contemporains, propagea la réforme, et après bien des cfforls(2), il établit cette vaste congrégation ou ordre de Cluny qui compta bientôt des monastères affiliés dans toutes les provinces de lu France et même jusqu'en Espagne et en Italie (3).

Fn France , le monastère d'Aurillac ne fut pas un des der-

b,inl. Flot. vil. ap. Duch. II , p. 023. Jean de \ r cndières veut se vouer à la vie religieuse, il ne s;iil où se relirer... Arieo exemplonim copia se ex Iota liac regione subduxerat , nec nllum omntno moiusterimn in cundis Cîsalpinœ partihiis , sed el vix in ips.i Ilalia audiebulur, in quo regularis vilic disciplina servarelur. BiU. Labh., p. 747.

(1) Aride, vérif. lesdales.

(2) Tous les monastères n'acceptaient pas volontiers la réforme. A Fletirysur-Loirc les moines fermèrent leurs portes, prirent les armes et s'apprêtèrent à soutenir un siège contre Odon.

(3) Franciarum, Aquitains m m , Hispania;uniqiic partium , atmie Romans «rbis circumstantium ca'nobiorum dux et pater. Bibi, Clun. VU. Odon. Mabill, Acl. SS. 0. Bened., sœc. V, 151, n. 3. Lire sur la congrégation de Cluny les intéressants détails ilans la préface , % IV, p. 28, sqq.

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niers à ajipelcr le réformateur, à se soumettre à sa règle. Des liens étroits avaient uni les fondateurs des deux maisons. Gérauld, comte d'Aurillac, avait surveillé la jeunesse de Guillaume-le- Pieuï (1) , son proche parent ; c'était auprès de lui, sans doute, dans ses leçons, dans ses exemples, que le futur duc d'Aquitaine avait puisé l'amour de la vertu et de la religion qu'il semblait avoir transmis au couvent de CJuny. Le monastère d'Aurillac fut moins docile à la voix de son ndoteur. Le comte Gérauld l'avait bâti, en 89 î- ("2), au pied du versant méridional des montagnes de la Haute-Auvergne , dans la vallée de la Jnrdanne, dont la richesse et l'heureuse situation avaient attiré de bonne heure des habitants, comme l'attestent les débris de poteries, les objets divers de fabrique gauloise et gallo-romaine , trouvés sur son territoire et dans les environs (3).

Gérauld se plaisait beaucoup en ces lieux. Il était né, en 935 (4), dans le château dont la tour en ruines est située sur l'éminence qui, occupée par l'école normale, domine la ville d'Aurillac. Sa vie écrite, quelques années après sa mort, par saint Odon, d'après les récits soigneusement comparés de témoins oculaires (5), nous offre un tableau plein d'intérêt des moeurs et des passions de celte époque.

Odon veut que le sang des saints se mêle a celui des rois dans la famille de Gérauld, et il nomme u la fois parmi ses ancêtres saint Césaire, évêque d'Arles, Arédius ctCharlemagne. S'il est difficile d'établir sa descendante de Césaire et d'Arédius, il est du moins certain que sa grand'mère Mathilde était fdle de Pépin, roi d'Aquitaine, fils de Louis-le-Débonnairc. Il n'avait qu'une sœur, Ai-tgerna (6), qui épousa un seigneur

(1) VU, Odon.

(2) Vit. S. Genulphi, II, e. 7.

(S) V. la noie A,

(4) Mabill. A<-t. Sanct. sxc.V, p. 0. Il cite une disserlalion dvEgid. Laccnrius, de lu Société de Jésus, que j'ai inutilement cherchée à la Bibliothèque im ■ pénale, a Paris.

(5) V. la note B.

(6) On la nomme aussi Werua, Vierna, Testant. Gérai. Mimdcl. Kar.

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dont on ignore le titre et le nom . De ses deux neveux lïainauld el Benoît, celui-ci devint vicomte de Toulouse, et le premier fut baron d'Aurillac, après !a mort de son oncle. Gérauld , élevé sous les veux de son père, qui portait le même nom, de sa mère Adaltrude , reçut l'instruction suffisante pour lire le psautier. Son enfance maladive engagea d'abord ses parents à le destiner à la \ie religieuse dans ce temps de brutalité où la force physique était indispensable pour faire respecter les droits les plus sacrés. Il étudia le cbant et effleura la grammaire. Sa santé se rétablit ; le monde ouvrant alors devant lui une carrière agitée , il apprit, comme les enfants nobles de son Age , à mener les chiens , à monter à cheval , à lancer la llèche , à diriger le faucon (1). Gérauld préférait à ces exercices bruyants les plaisirs ' aimes de la prière et de l'étude. Il acquit dans l'Ecriture sainte des connaissances plus étendues que bien des clercs qui n'étaient pas ignorants (2).

La mort de sou père, dont rien n'indique la date, le laissa exposé aux attaques de voisins ambitieux et sans foi. Le jeune comte, dont les vastes domaines allodiaux s'étendaient du Puvde-Griou àPousthomv, dans une longueur de 128 kilomètres (3). de Poustbomy vers Sériai, dans une largeur d'environ 1 -Ï0 kilomètres, et de là remontaient au Puy-de-Griou , ne se laissa pas effraver. Il refusa les offres pressantes du duc d'Aquitaine , son parent, celles d'Adbémar, comte de Poitiers, qui lui promettaient leur appui s'il voulait se ranger parmi leurs vassaux. Il refusa de même de confier à des étrangers la défense de ses terres. Il ne lit qu'une seule exception , à contre-cœur et sur les vives instances de ceux qui l'entouraient, pourun certain liernard auquel il donna Taladiciac (4) qui était isolé du reste de ses domaines et entouré des voisins les plus méchants. Bernard le trahit. «< C'est bien fait, disait Gérauld en riant, cela prouve qu'il

(I) Odo de n'ta Geraldi, Aitreliacenns romilit , !. 1, c. 4 (2| Quanlnmvis sciolos. OU. de vit. Gernl., 1 , c. S. (3) Dict. ttafitt. et hisl. du Cantal, par Déribier du Clialelel. (41 Taladiciac. aujourd'hui Talizat, au-delà des montagne^ du Canlal, dans la Corme. Pcxili. du Char., p. 11!).

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vaut mieux se fier à Dieu qu'aux hommes. » Dieu était sa force, et il sut inspirer une telle ardeur à ses fidèles , aux païsans de ses domaines (i), qu'il repoussa les attaques de ses ennemis : Godefroi comte de Turenne, Adhémar comte de Poitiers, de son frère Adclclme et d'autres adversaires moins connus. Aussi humain que courageux, Gérauld ne trempa jamais son épée dans le sang (2), et il défendait d'ajouter aux maux de la guerre par le ravage et par l'incendie. Modéré dans ses goûts , il n'acheta qu'une petite terre (3) enclavée dans ses possessions; fidèle à Charles-le-Simple, il détestait l'insolence des seigneurs des frontières (\) toujours prêts à profiter des troubles pour subjuguer les vassaux du roi ; dévoué à ses amis , il protégeait , après la mort de Rainulphe II , comte de Poitiers, empoisonné par le roi Eudes, son fils naturel , Ebles , qui lui avait été confié; il le donnait ensuite au comte Guillaume-le-Pieux , qui lui fit recouvrer, en 902, l'héritage de son père (5); ami de la justice, il ne voulait pas qu'un seigneur dépouillât à son gré , sans motif sérieux , un vassal de sa terre (6) ; il intervenait pour ménager un accord. Les païsans, les pauvres, les faibles avaient toujours un accès facile auprès de Gérauld qu'ils appelaient le bon Comte (7). Il distribuait tous les ans, en aumômes , la neuvième partie de ses revenus (8), Il permettait, malgré les reproches de ses amis, aux colons mécontents de s'éloigner de ses domaines {9}. Enfin , étranger à la vanité, dégagé des biens de ce monde , il refusa d'épouser la sœur de Guillaume, le plus

(1) Riislicorum auxflto. Vit. Car., I, c. 36.

(2) Ibid,, I, c. 8.

(5) J'adopte pour rendre agellum l'interprétation de M. le baron Délions. Il s'agit de la manse de Marcou , achetée à Adoald , comme on le voit dans le testament de S. Gérauld ; elle est située dans la commune de St-Simond , cl forme encore aujourd'hui un seul domaine. V. trad. mss. de la vie de S. Gératilil, par M. le baron Déliions, p. 63.

(4) Marehionum, 1, c. 32.

(5) Art de ver. les dates.

(6) Fit Car., I, «. 17.

(7} Ibid., |, c. 33.

(8) Ibid.. I, c. li, 17.

(9) Ibid., I, c. 24.

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puissant comte du midi, qui voulait resserrer les liens de parenté des deux familles (1). La chasteté de Gérauld ne courut de danger qu'une seule fois; elle triompha, et il se hata de donner la liberté et une dot à la fille du serf qui , par sa jeunesse et son extérieur agréable, avait un instant charmé ses regards (2). Gérauld songeait à se vouer à Dieu, et s'il resta dans le monde sur le conseil de quelques personnes, et, entre autres, de Gauzbert, évèque de Rodez (3), il y vécut observant en secret la régularité d'un moine (4).

Sa maison était une école de vertu pour les jeunes clercs nobles aussi bien que pour les fils des seigneurs qui (a fréquentaient. Leurs mœurs si exposées, même dans les couvents, étaient l'objet d'une grande surveillance , surtout « dans ce » moment difficile où, les enfants quittent le son de voix et » les traits du visage de la mère pour prendre l'air et la voix » du père (5). »

Celte conduite si noble, si pure, produisit de merveilleux effets dans cet âge de fer. Gérauld devint l'objet de la vénération générale. On regardait comme un sacrilège de l'attaquer ; le frère du comte Adhémar se vit forcé par les reproches des gens honnêtes de lui restituer le château d'Aurillac qu'il lui avait enlevé par .surprise (6). L'heureuse influence de ses vertus agit même sur les mœurs dures et presque féroces des habitants de ces montagnes, elle parut les adoucir (7).

Les amis de Gérauld qui l'avaient détourné de la vie monastique, ne l'empêchèrent pas de consacrer à Dieu une partie

(1) Vit. Ger., I, c. 34.

(2) Jbid., I, c.9.

(3) Le P. Dominique de Jésus, dans son liisloire parœnetique des trois saints du haut Auvergne (p. 892), le confond avec Gauzbérl, évéque de Caliors , qui vivait ii la fin du \" siècle. Voir la Gall. Christian.

(i) Viia Ger., Il, e. 1,2, 3, etc.

(7) lncolœ regionis illius mores valdè ferinos habere solebanl , sed aliqiiiinliilum exemplo vel reverenlia saticli homiuis esse mitiores vidtntur ; 1. IV, c. 8.

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île ses richesses. Celait un usage ancien et fort répandu dans le ix" siècle et dans le x e , de faire des pèlerinages aux sanctuaires les plus célèbres el surtout à Rome. Gérauld mita sept fui.* au moins (1 ] la capitale du monde chrétien. En 893, dans un de ses voyages, il déposa solennellement, sur l'autel de St-Picrrc, un testament dans lequel il offrait au lï. Prince des Apôtres son beau domaine d'AuHIlac (2] avec tout ce qui serait nécessaire pour l'entretien d'un abbé, de trente-neuf moines et de certaines personnes régulières ou laïques employées an service de la maison. Il s'engageait en outre à verser chaque année une redevance de cinq sols dans l'urne de St-Pierre (3).

A son retour de Home , Gérauld fit commencer l'édifice dont les fondements détrempés par les pluies de l'automne s'affaissèrent. Celle perle ne le découragea point. L'année suivante, 894 {■%), après le carême, il sortit un jour du château qui dominait Aurillac, et, promenant ses regards autour de lui, il choisit, par une disposition divine, l'emplacement d'une église biUie, en l'honneur de saint Clément , par son père , qui y reposait à coté de sa femme Adaltrude £5). Par ses ordres, de nombreux ouvriers furent réunis; ils reprirent avec ardeur et intelligence les Iravaux interrompus, ils agrandirent l'église, ils lui donnèrent une belle voûte , et le monument fut placé sous la double invocation de Pierre , prince des Apôtres , et du bienheureux Clément (6).

Tandis que s'élevaient les murailles , Gérauld , pénétré de la sainteté de la vie monastique, prit dans ses possessions des jeunes gens nobles , dont quelques-uns étaient ses parenls, et il les

(1) VUnGeruld., IV. 17.

(2) Ce domaine étui! (ttslinel ilu i-hâteau el Je la baccnlaritt domintenta, d'AurilUc, dont il légna, par testament, l'usufruit à snn neveu llainauld.

(3) (>d., I. II, e. 4. Mnnth-hai-d,' Kiyû Kuroti. Bail. PP. Pii IV. Mss. dont je dois la co]iiiuutiica:ioii it M. Durit, juge île paix à Aurilbc , auteur de Iravaux Importants sur l'histoire de la Haute-Auvergne el possesseur d'une foule d'olijets préetens appartenant au inoyen-ôge.

(4) lîaronius, I. X, renvoie la fondation du monastère à l'anm'e 912. \5) Dontolif. de Jésus.

(«) Charte de Ghttfcs.

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envoya au monastère de Vabres (1), pour les former a la piété et aux exercices de la vie religieuse.

A leur retour, l'un d'entr'eux, Adelgaire (2) fut mis à la tête du couvent, et reçut le titre d'abbé. Gérauld voulut consolider son œuvre en la plaçant sous la protection spéciale de Charlcs-le-Simple. Ce prince était bien faible sans doute, mais le caractère du roi imprimait à ses actes quelque cbose de solennel , et, depuis la mort de son compéiiteur redoutable Eudes (898) , toute la France semblait reconnaître l'autorité du fils de Louis-le-Iîègue.

Le îv des noues de juin , indiclion h et la vu" année de son règne, c'est-à-dire , le 2 juin de l'an 899, Charles, cédant aux prières des envoyés de son bien-ainié comte Gérauld , homme illustre, et à celles des envoyé? des moines, apposa, dans la ville de Bourges, son nom et son seing au mandeburde ou à la charte de protection qu'il accordait au monastère d'Aurillac. Il donna pour toujours l'immunité des charges à ses terres, à ses habitants libres ou autres; il les exempta de la juridiction de tout juge. Ils ne devaient reconnaître que celle de Gérauld ou de sa sœur (3).

Cet acte fit éprouver au comte une joie qui ne fut pas de longue durée; malgré toutes ses précautions , l'influence dangereuse du siècle se fit sentir dans le monastère. Le relâchement, les disputes, la corruption des mœurs pénétrèrent dans son sein. L'abbé Adelgaire donnait le marnais exemple. Gérauld en était douloureusement affecté , mais comme il ne pouvait pas le corriger, dit son biographe, qu'il n'en connaissait pas de [dus digne pour le remplacer, et qu'il ne voulait pas se mêler de toutes les contestations des moines , il prit le parti de s'éloigner d'Aurillac (4). Saint Odon cite une foule de localités obscures où Gérauld , pour dissiper ses ennuis, faisait un séjour

(i | Valires, dans le diocèse de Rodez, avaii été fondé en 865.

(2) Odon dit unum. Le Mandelmrde de Charles nomme Adelgaire, ainsi que le brève Chronicon.

(3) Voir la noie C.

(4) Od., 1. II, c. 6, 7.

:e galllca.bnf.fr / Bibliothèque nationale de

momentané. Il répandait les bienfaits sur son passage. Un jour, il aperçut une femme qui labourait un petit clin m p près du chemin qu'il suivait; il l'appelle, el lui demande pourquoi elle fait un travail qui réclame la main d'un homme. La femme lui répond que son mari est malade depuis longtemps , que le temps des semailles se passe, qu'elle est seule, qu'elle n'a personne pour l'aider. Le comte ému lui donne l'argent nécessaire pour payer un laboureur (1).

Le souvenir d 'Aurillac assiégeait sans cesse l'esprit de Gérauld qui ne pouvait s'empêcher d'y revenir de temps en temps. Un jour que de son château il contemplait le monastère, il se prit à verser des larmes abondantes. Ceux qui l'entouraient lui en demandèrent la cause. « Je pleure, répondit Gérauld, parce que » je n'ai pas réalisé les espérances que j'avais conçues pour ce » lieu. Car, c'est ici mon repos , c'est ici que j'habiterai. Tout » ce qui paraît convenable pour la vie monastique, avec la o grâce de Dieu , je l'ai préparé. Les moines seuls manquent ; » c'est la seule chose que je n'ai pu trouver ! Et voilà pourquoi »> je suis plongé dans la douleur comme un homme qui se trouve » seul, abandonné. » Puis, séchant ses larmes, et comme favorisé d'une vision prophétique , il ajoutait : « Je ve x pour- » tant que vous sachiez que l'enceinte de cet édifice sera sou- » vent trop étroite pour la foule qui s'y pressera (2). »

La Providence ne lui réservait pas le bonheur d'être le témoin de ce changement. Pour éprouver davantage sa vertu , elle l'affligea même d'une cruelle infirmité : pendant plus de sept années, il fut privé de la vue, et pourtant ses yeui étaient si clairs que l'on n'eût jamais soupçonné qu'il fût aveugle. Gérauld supportait avec joie ce malheur ; c'était pour lui une inarque de la bienveillance de Dieu qui le frappait dans ce monde pour l'épargner dans l'autre (3). Pour se montrer plus digne de cette faveur, il faisait réunir tout ce qui pouvait être

(1) Od. I. J, c. 21.

(2) Od., !. III, c. I.

(3) Od., 1. 111, c 2.

utile <iu monastère de Saint-Pierre. Il aimait à se comparer a David (jui avait préparé tes matériaux du lem|)li\ C'est ainsi qu'il Qnriefaït son église d'une foule d'objets précieux nécessaires ou service divin. Il y mit surtout, en grand nombre, dus reliques de saints , qu'il s'était procurées dans ses longs et fréquents \oyages, en échange de tentures précieuses , de loris chevaux de bataille, de sommes considérables d'argent [11.

Toutes ces richesses furent déployées en 907 , deux ans avant la mort du comte , qui fit célébrer avec magnificence la dédicace de l'église du monastère. Depuis ce jour, sa grande préoccupation fut de prévenir les troubles , les procès qui pourraient éclater après sa mort. Saint-Pierre av ait reçu une partie de ses biens, il voulut disposer, -par un acte public, de ceux qui lui restaient. Un jeudi du mois de septembre de la xvn'' année du règne de Cliarles-le-Simple , c'est-à-dire , de l'an 909 , il lit écrire, en présence de témoins qui le signèrent, un codicille (2) pour compléter le testament qu'il avait autrefois déposé sur i'aulel de Saint-Pierre, à Rome. Il distribua ses terres et les serfs qui les cultivaient cuire son neveu, qui héritait en outre de ses droits de justice et de protection sur l'abbaye , et quelques-uns de ses lidèlcs et de ses serviteurs. Le monastère reçut en propre plusieurs domaines ; il devait en outre posséder, après la mort des usufruitiers , des legs nombreux qui leur avaient été assignés à cette condition.

Ces mesures portèrent les revenus de l'abbaye à des sommes considérables ; la piété des fidèles les augmenta (3) , si bien qu'à la lin du xvf siècle , on les estimait à plus de deux cent mille livres ('( ,;. Gérauld n'avait pourtant pas donné à Saint-Pierre tout ce qu'il possédait. Outre les terres qu'il avait réservées à sa famille , il avait affranchi cent serfs par un de ses derniers actes. Il n'avait pas dépassé ce chiffre, dit le biographe, pour

(!) Od., !. III, e. 7,.

(2) Os! In [lii'ce connue sous le nom de Tc.ilanirtitumOiruldi.\'o\r la noie D.

(3) Elle les avait augmentés du vivunl luèine du fondateur, t 4) Voir la note E.

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ne pas ri'ofet la loi civile () qui le défendait ; car il en avait rendu à la liberté un fort grand nombre en divers temps et en divers lieux.

Gérauld avait désormais accompli sa mission sur la terre. Il dirigea toutes ses pensées vers le ciel , dans l'attente de la mort. Kilo vint le frapper à Cezcrwiac (2), près de l'oratoire de Saint-Cirgue. Il n'avait que cinquante-quatre ans ; mais les fatigues du corps , les infirmités , les soucis avaient épuisé ses forces. Dès les premières atteintes de la maladie , Gérauld fit appeler Amblnrd, é\ uijue de Clcrmonl (.3). Il reçut, avec une foi vive, tentes les consolations de l'Eglise, etîls'enooi mit dans le Seigneur la sixième férié, c'est-à-dire, le 13 octobre de l'an 909 \ , au milieu des larmes , des sanglots d'une foule immense , que le bruit de la maladie du bon comte avait attirée. Le corps fut porté solennellement à Aurillac et déposé dans l'église de Saint- Pierre et de Saint-Clément, au côté gauebe du maître-autel. I.c peuple le suivit jusqu'à sa dernière demeure. Dans ces temps de foi naïve, c'était sa u>ix qui faisait les saints ; il n'hésita pas à invoquer dans ses prières le comte , riiez lequel l'esprit de douceur, de charité, si rare au iv e siècle, s'était manifesté d'une manière si touchante. On lui avait attribué des miracles de son vivant; le nombre en fut plus considérable après sa mort, et ses reliques devinrent si bien l'objet de la vénération des fidèles, malgré les doutes railleurs de beaucoup de ses contemporains (5; , qu'avant la fin du siècle, le bienheureux

( 1) L'exaclilude de Gérauld à se conformer ;'i la loi par Inquelle Fushis Caninns av.iil, sous Aiigusle, réglé, le nombre des affranchissements, prouve que la Haute-Auvergne suivait, au X" sîéelc , le droit écril. Les Inslilules el ht Code avaient aboli ces prescriptions comme inhumaines el allentaioires à la liberté. Il semble résulter de !a conduite de Gérauld qu'il ne connaissait pas ces graves mortifications introduites par Jnstinien et les successeurs chrétiens du premier empereur. Les manuscrils de M. le baron Délions m'ont fourni celle noie.

(2) CewiiMc.

(3) La Haute -Auvergne faisait partie du diocèse de Clormnnl. L'évée.iié de St-Floura été érigé en 1317.

(4) Voir la noie F sur h dale il* la naissance el de la mort de S. Gérauhl.

(5) Voir l.i pfèfeeé île la vie de S. Gérauld par Odon, el le liv. IV.

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Gérauld faisait la réputation du monastère oVAnriUac qu'il protégeait du haut du ciel, et son nom remplaçait celai de Saint-Pierre et de Saint-Clément (1).

La biographie écrite par saint Odon , moins de seize années après la mort du comte, sur les instantes prières de l'abbé de Saint-Martin de Tulle, Aymond, et de sou frère Turpion, évèquc de Limoges, contribua beaucoup à répandre le bruit de ses vertus ; mais elle ne devait pas inspirer une haute estime pour les moines d'Àurillac. Saint Odou, qui était allé recueillir sur li's lieu\ les matériaux de son livre , garde le plus profond silence sur les moines pendant les dernières années de saint Gérauld ; il ne dit même pas qu'ils aient assisté au\ funérailles de leur bicnlaiteur. Il semble que, jusqu'au Kii B siècle, l'histoire du monastère d'Aurillac fut complètement négligée. Ce n'est que par une chronique latine très-brève (2} rédigée, à celte époque, par un frère du couvent, qui voyait, avec regret, s'effacer et se perdre les souvenirs du passé, que l'on connaît la suite des abbés el quelques mots Je leur administration.

Adelgaire , dit la chronique , avait précédé de quelques jours dans la tombe le B. Gérauld , et Jean lui succéda. Le nouvel abbé , qui était de la famille du comte, sut par sa noblesse et par son habileté se concilier les bonnes grâces du pape Jean X. Ce Pontife lui accorda pour son monastère le privilège d'être soumis à l'autorité immédiate du Saint-Siège qui reçut un cens annuel de douze sous d'or.

(0 Beati Geraldi Uniina , Gerb. pass. , el ep. 71 . Aureliacmsem ccelesiam S. Gcrnldi. Aiiêmar.

(2) C'esl le Brève chronicon AwiHaeauit Abbuiiœ , imprime par D. Mabil Ion dans ses Vetera «naleela; I vol. in-( 0 ,, p. 549. Voir la noie G.

Jean réunit à la direction du monastère d'Aurillac celle du monastère de Saint-Martin-de-Tu!!e (1). Il disposa d'une partie de ses biens en leur faveur; mais il voulut que le couvent de Tulle payât tous les ans , le jour de la fètc du lî. Gérauld , trois [mes de poivre ou de piment à l'abbaye d'Aurillac. Celte clause amena de longues contestations après la mort du donateur. L'épicerie était chère au moyen-âge ; elle se vendait au poids de l'or. A la fin du x e siècle, l'abbé Raymond consentit , de l'aveu de ses frères et sur les humbles prières du couvent de Tulle , à renoncer à ses droits (2).

Jean mourut à Aurillac où il fut enterré. Il v lut remplacé par Arnulphc, tandis que Sainl-Martin-de-Tulle fut confié à Aymond , appelé peut-être , dit Mabillon (3) , du monastère de Sainl-Savin , dans le Poitou.

Le couvent d'Aurillac se développa sous la sage direction du pieus Arnulphc ; les pèlerins vinrent en foule visiter son église. L'enceinte du saint lieu ne tarda pas à se trouver trop étroite , comme l'avait prédit son fondateur. C'est alors que saint Odon , acceptant le litre d'abbé, prit Arnulphc pour coadjuteur et introduisit par sa réforme le véritable esprit de la règle de Saint- Benoît. Le silence, la prière, l'obéissance, la modestie dans les vêlements, la frugalité dans les repas , le renoncement à toute propriété en particulier, l'étude et la lecture des livres saints firent de grands progrès à Aurillac. Ses moines eurent bientôt une réputation de régularité qui attira l'attention des contemporains. Lorsque Kaimond Pons , comte de Toulouse et duc d'Aquitaine , voulut peupler de bons religieux le monastère de Sainl-Pons-de-Thaumières , qu'il venait de fonder, 93G (4J , il fit venir Arnulphc avec plusieurs de ses frères et il choisit

(1) Voir la noie H.

(2) Voir cet acte à la suite de la noie précédente.

(3) Annal, licncdicl., I. XLI, p. 347.

(4) Le Pire Dominique de Jésus se trompe , p. 730 , quand il place la fondation du couveiu de Thaumières, et la signature de S. Odon et d'Arnulplie en l'année 944. Odon élail mort en 042. Voir Calel. Histoire dei comtes de Toulouse-^. I, p. 88-90.

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pour abbé l'un d'entre eux, Otgaire , qui lut ordonné par lus évoques, malgré sa résistance , 937. Odon et ^on coadjuteur Signèrent cet acte. L'année suivante, 938 , l'évéquc du Puv, Golhescalc , soumit aussi à Arnulphe , pour le réformer, le monastère de Saiut-Théofrid (i). Le quatrième abbé d'Aurillac, Adralde, d'une la mille noble du lîouerguc, mena une autte colonie à Cudeirac, et il commença dans son propre couvent une nouvelle église. L'honneur de la terminer était réservé à son successeur Gérauld de Saint-Sère , ainsi nommé d'une petite ville du Qucrcy qui lui avait donné le jour.

La consécration et la dédicace du saint lieu se lirentavec une grande solennité, en présence de plusieurs évéques, l'an 962 (2), sous le pontificat du pape Jean XIII. L'abbé reconstruisit en outre l'église de Saint-Clément, bâtie par le père du IL Gérauld. Il entreprit même, pour satisfaire sa dévotion , les pèlerinages de Home et de Jérusalem.

Les seigneurs du voisinage considéraient d'un œil d'envie les richesses que la piété des lîdèles avait prodiguées au monastère d'Aurillac. Gérauld craignait leurs attaques. J)ans l'espoir de se les concilier et de trouver en eux des défenseur* (3) pour le couvent pendant son absence , il donna dix mille manses (4), sans compter les châteaux , aux comtes de Turenne , de Cariât et à d'autres puissants personnages. Il eut beaucoup à se repentir de son imprudente générosité, dit la chronique, trop

(1) Uabtft. Ami. Dm. III, B» Oô. (Tes! le RfoflwHw S. Chafre.

(2) Ailleurs , l'an £)72 ; j'adopte la date de D. Mabillon. àm. Ueiied., I. III, p. 509.

(5) Les seigneurs, investis de ce droit de miellé, s'appelaient abbéi laïques, ut-bès militaires, défenseurs, avocats. Ils élaient très- rarement fidèles à leurs promesses. Voir Ducaitgc el lechap. XI de \'Ili*t. de Tulle, par Balaie, liv. I.

(4) Ce chiffre dix mille se trouve répété partout. Si l'on prend en moyenne six habitants par manse , comme le veut M. Guèratd dans le l'olypliqiie d'Irminon, cela ferait 60,000 habitants. En réduisant le nombre des manses à mille , avec M. le baron Délions. Annal, du Cantal p. 19j, sur Tauln

rilé d'un vieux manuscrit de la bibliothèque d'Aurillac , que nous y avons vainement cherché , ce serait encore beaucoup. Se porrrail-on pas aussi penser qu'il serait suffisant d'assigner frwfr habitant» aux manses dispersées dans la Haute-Auvergne ?

Source galllca.bnf.fr / Bibliothèque nationale de Fra

ivare de détail», et si Dieu ne lui fût venu en aide, le monastère eût été réduit ù la pauvreté. Les miracles du bienheureux patron d'Auiillac devaient peu à peu combler ce vide, tandis que les écrits , la réputation , In fortune prodigieuse d'un moine que Gérauld avait reçu tout enfant dans son abbave , allaient attirer sur elle l'attention de toute l'Europe chrétienne. Ce mpmC^S^qTpo|ait Gerbert.

Source gai I lca.bnf.fr / Bibliothèque

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