‹ Gerbes de souvenirsChapitre 10 sur 31 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

LE R. FRERE JOSEPH-LOUIS VADEBONCOEUR, c. s. v.

Placiia enim erat Deo anima ilUus.

(Sagessb).

Après les ER. PP. Lajoie et Beaudry, nul ne fut mieux connu à Joliette que le Frère Vadeboncoeur, c. s. V., qui fut au moins vingt-cinq ans professeur au collège Joliette. En relisant ces jours derniers la notice biographique écrite sur la tombe de ce religieux, je fus saisi de deux sentiments bien différents : d'admiration en face de cette vie faite d'humilité et de mérites, et de regret causé par cette parole : " Quelques citoyens assistaient à la cérémonie de ses funérailles. ".

On est vite oublié quand une fois on a quitté la vie active !

Ceci me rappelait avoir lu quelque cliose d'analogue à la mort de M. Jérôme Demers, vicaire général de Québec, ancien procureur et supérieur du Séminaire, auteur de plusieurs ouvrages.

Eu apprenant sa mort, M. J. Auclair, curé de la Basilique, s'empressa d'aller au Séminaire et d'offrir l'usage de la cathédrale pour le service funèbre, afin que le plus grand nombre de ses anciens élèves, de ses amis, pût y assister facilement.

"Merci, dit M. Casault, recteur, mais je crains bien que la petite chapelle du séminaire soit plus que suffisante pour contenir tous ceux qui voudront y assister. M. Demers est mort trop vieux (78 ans) ; il est déjà bien oublié. '\

Pourtant, le Frère Vadeboncoeur était bien connu à Joliette qui l'avait vu arriver avec ses seize ans, une santé robuste, une énergie de fer, plein d'espérances I

Je suis sûr de rencontrer les désirs de tous les anciens en consacrant un chapitre de ces Gerbes au bon Frère Vadeboncoeur.

Il naquit à Saint-Hilaire sur le Richelieu, en 1831, et vint à l'Industrie à l'ouverture du noviciat que le R. P. Champagneur établissait, après avoir fait une partie de son cours d'études au séminaire de Saint-Hvacinthe.

Il fallait à ce jeune homme une vocation bien marquée, doublée d'un courage à toute épreuve, pour entrer dans cette communauté naissante qu'il ne connaissait au plus, que par la haute bienveillance dont l'entourait l'illustre évéque du diocèse, Mgr Bourget, (Saint-Hya-

cinthe n'était pas encore évêcbé). Comment le futur novice a-t-il connu les Clercs de Saint-Viateur ? C'est ce que je ne saurais dire, mais je crois que M. Quevillon, curé de Sainte-Elisabeth, M. Narcisse Laçasse, notaire de la même paroisse et le II. P. La joie, doivent y avoir été pour quelque chose.

Je laisse ici cette question avec mon explication, afin de permettre au R. P. Lajoie, supérieur général, de la résoudre, comme on le verra plus loin.

Ce qui est certain, c'est que durant la jeunesse de Louis Vadeboncoeur, son curé s'appelait M. Quevillon et son maître d'école, M. Narcisse Laçasse, protégé de M. Quevillon, et en ses jeunes années, maître d'école à Saint-Hilaire; c'est ainsi qu'il avait fait la classe au jeune Vadeboncoeur. Et M. Quevillon, en acceptant la cure de Sainte-Elisabeth en 1844, venait de Saint-Hilaire où il était curé.

Quant au R. P. Lajoie, il fit la classe à Sainte-Elisabeth, par deux reprises, de 1846 à 1847, comme séminariste, avant d'entrer au noviciat, puis après son noviciat, de 1848 à 1849, comme directeur. J'ai en ma possession plusieurs lettres de M. Quevillon, où il fait l'éloge du jeune instituteur.

En voilà, il me semble, plus qu'il ne faut pour établir des relations entre tous ces hommes qui s'étaient rencontrés sur un autre théâtre (Saint- Jean-Baptiste de Rouville, paroisse natale du R. P. Lajoie, se trouve dans le même comté que Saint-Hilaire).

Toujours est-il que selon l'auteur d'une nécrologie du

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Frère Vadeboncoeur, " s'il (le jeune novice) n'apportait pas une vaste science, il donnait à Foeuvre naissante les plus précieuses qualités du coeur et de l'esprit, une santé robuste avec un fonds de piété et un amour du travail qui ne se sont jamais démentis. ".

Ce fut le premier professeur du collège Joliette que j'aie rencontré.

11 fut Tami de tous les anciens curés des environs de Joliette qui admiraient en lui " le zèle de la jrloire de Dieu et de sa maison " et plusieurs fois ils eurent recours à ses " connaissances en architecture, en peinture, en tous genres décoratifs pour élever à Dieu des temples et des tabernacles aussi dignes que possible de sa grandeur et de ses bienfaits. Joliette, en particulier, peut juger de ses talents, par la chapelle du Sacré-Coeur et par réglise paroissiale ". Tous ces bons curés remarquant aussi " sa gravité qui donne la réserve; sa modestie, sa prudence et sa piété vive ", lui firent un accueil toujours bienveillant et amical. ^' A ces vertus, il faudrait ajouter son infatigable obligeance, sa politesse toujours aimable et prévenante, son extrême propreté et son exquise délicatesse ". Ce tableau quoique chargé, n'est pas au-dessus de la vérité et de l'exactitude, et ceux qui ont vécu dans l'intimité de ce bon religieux, savent qu'il possédait toutes ces qualités et à un degré peu ordinaire.

Pour en revenir à nos premières rencontres, il faut dire que le Frère Vadeboncoeur venait souvent chez le vieux curé de ma paroisse, M. Joseph Barrette, curé de Saint-Liguori (1853-1879), qui le priait toujours de

touclier Fharmoniiiiii, ce qu'il faisait avec un extrême plaisir, et un rare bonheur, puisqu'il " se livra avec une générosité sans bornes à la culture de la musique et du chant, afin de rehausser le plus possible la beauté des cérémonies religieuses ". Et, comme moi-même j'apprenais la musique, j'étais tout spécialement désigné et capable de tenir ouvert pendant la messe, devant le Frère, le cahier de plain-chant ; il m'appelait Lambillotte, pourquoi? Je ne le savais pas, probablement, disaisje, à part moi, pour avoir bien tenu son cahier.

C'était donc pour moi, à mon arrivée à Joliette, une vieille connaissance et chaque fois que je le voyais, me souriant avec bonté, dans les passages, c'était comme un souvenir embaumé de mon curé, de mon église, de ma paroisse et de ma famille!

" Il avait, a-t-on dit, toutes les vertus du bon religieux et du bon maître ", mais il lui manquait, il me semble, dans ses rapports avec les jeunes gens, une connaissance plus profonde du coeur humain pour lire leurs qualités et leurs défauts, et il ne sut jamais acquérir cette connaissance si utile, je pourrais dire, si nécessaire; il en était malheureux et faisait aussi souffrir des coeurs qui ne demandaient qu'à être approchés et cultivés.

Il était " craint une lieue à la ronde ", par son extrême régidité, mais il a toujours été un sujet d'édification pour tous les élèves qui le voyaient si respectueux à la chapelle, aimant passionnément les cérémonies du culte et les beautés des fêtes de l'Eglise et communiant presque chaque matin avec une piété angélique, autre Louis

de Gonzague dont il portait le nom ; si soumis et si obéissant à ses supérieurs, si poli envers ses confrères, si grave et si peu mondain dans ses conversations, au point que jamais une parole, la plus légère, n'effleura ses lèvres. Tout cela nous édifiait beaucoup.

" La Beauté incréée, dit son biographe, la vigilance, la piété vive, ardente et bien éclairée qui fortifia ses jeunes années fut la consolation suprême de sa vieillesse. Avec quelle tendre affection et quelle chaleur il parlait de la bonté et des perfections divines ; avec quel profond respect et quelle religion il paraissait au saint autel soit pour l'orner ou y servir. Mais sa vertu dominante fut bien le zèle de la gloire de Dieu et de sa maison. ".

Si les PP. Beaudry et La porte ont bien travaillé par leurs sermons à implanter solidement la communion fréquente à Joliette, le Frère Vadeboncoeur les a secondés par son exemple, par sa piété et sa foi vive. Voir le Frère Vadeboncoeur aller à la sainte table ou en revenir, portant son Dieu avec tant de bonheur sur la figure, inspirait aux élèves la pensée de recourir au même moyen pour goûter le même bonheur.

On comprend par ce qui précède qu'il était la terreur de ceux que l'oubli ou le mépris du règlement faisait tomber dans quelques fautes, mais pour les bons élèves, de bonne volonté, il était lui-même bon et charitable.

Il avait même dans son coeur des réserves de douceur et de tendresse pour ses musiciens; il leur gardait aussi des friandises au besoin, mais aussi, il faut le dire.

il avait dans ses mains une longue baguette avec laquelle il faisait raisonner les doigts ou le tambour major de «ses élèves revêclies.

Quels beaux rêves il faisait pour ses élèves et quels délicieux moments il leur réservait à l'époque de la Saint-Louis ou de la Sainte-Cécile. Quand le bon Frère Martel arrivait à la salle de musique avec de l'excellent 2wp corn^ c'était en considération de son cher confrère.

Je me rappelle fort bien avoir mis h la fin de mon dernier manuscrit: '' à continuer, sinon à suivre '', mais malgré cette précaution, on a clos le chapitre qui commençait à peine.

Vous est-il arrivé au téléphone, au meilleur moment de la conversation, de vous voir ôter la correspondance? Si oui, vous comprenez mon désappointement.

Mais on peut rappeler au téléphone, de même je puis me ressaisir et je continue mon intéressant sujet.

J'avais posé une question au sujet du Frère Vadeboncoeur; je demandais: " Comment le futur novice a-t- 11 connu les Clercs de Saint- Viateur?"

Dès ce temps la malle m'apporta une bonne et belle lettre, éclaircissant tous mes doutes et projetant un nouveau jour sur notre sujet. La source de mes informations est absolument claire et limpide; mon témoin est parfaitement renseigné comme on va le voir. (R. P. Lajoie, supérieur général.)

" Il existait alors, à Chambly dit-il, dans l'ancien collège, depuis un an ou deux à peine (1845 ou 1846),

un noviciat de futurs frères destinés à l'enseignement. C'était une communauté que Mgr Jean-Cbarles Prince, coadjuteur de Mgr l'évêque de Montréal, avait entrepris de fonder pour répondre le plus tôt possible aux nombreuses demandes d'instituteurs congréganistes dans les principales paroisses du diocèse. Car à cette époque, les Frères des Ecoles Chrétiennes étaient les seuls instituteurs congréganistes disponibles. Etablis à Montréal en 1837, encore peu nombreux, ils étaient à peu près absorbés par Montréal et quelques rares grands centres. En 1847, fin de mai, Mgr Bourget, arrivait d'Europe, amenant avec lui quelques religieux de Saint Joseph et de Saint- Viateur, que Sa Grandeur destinait à fonder deux nouvelles congrégations enseignantes dans le pays. Les Frères de Saint-Joseph allèrent à Saint-Laurent, et les Clercs de Saint- Viateur à Joliette. Mgr l'évêque de Montréal engagea son coadjuteur à fondre sa communauté naissante dans les deux nouvelles congrégations qui venaient d'arriver. Ce qui eut lieu sans retard. Pleine liberté avant été laissée aux novices de Chamblv qui désiraient persévérer en religion, de choisir entre Saint- Laurent et Joliette, quatre d'entre eux, dont le jeune L. Vadeboncoeur, se dirigèrent à PIndustrie et y arrivèrent quelques jours avant l'ouverture du premier noviciat des Clercs de Saint-Viateur en Canada, laquelle eut lieu le 31 juillet 1817. Deux autres jeunes gens, l'un de Saint-Thomas et l'autre de l'Industrie, portèrent à six le nombre des futurs novices. Alors j'abandonnai ma position de professeur à Sainte-Elisabeth pour me joindre aux six novices et en porter le nombre à sept. Il y a donc soixante-sept ans que le noviciat s'ouvrit à Jo-

liette — alors village de l'Industrie — avec sept novices et les trois religieux récemment arrivés de France : Frères Etienne Cliampagneur, supérieur, Augustin Fayard et Louis Chrétien, ses coadjuteurs. Dans le cours de la retraite qui suivit immédiatement l'ouverture du noviciat et qui fut donnée par le vénéré P. Tellier, s. j., arrivèrent deux nouvelles recrues : les PP. Tliibodier et Lahaie, venant de Saint-Louis, Etats-Unis, où le T. R. P. Querbcs les avaient envoyés avec un autre confrère, quelques années auparavant.

"Ils n'étaient pas prêtres alors. Leur mission ayant échoué à la suite de la mort de l'évêque qui patronnait leur oeuvre naissante, et peut-être davantage, par le manque de vocations, ils vinrent providentiellement rejoindre leurs confrères du Canada. Voilà donc, avec le récit des débuts de la fondation de l'Institut de Saint- Viateur à Joliette, comment vous vous expliquerez que le Frère Vadeboncoeur y a été amené, il y a soixantesept ans.

" Je constate avec étonnement et avec un douloureux souvenir que je suis aujourd'hui le seul survivant de tous ceux qui ont pris une part quelconque à cette fondation. Priez pour moi, je les suivrai peut-être bientôt. ".

Voilà donc un bon point de réglé et parfaitement ; j'en suis bien aise et j'en offre mes remerciements à mon vénérable correspondant.

Continuons notre sujet. Le mémoire nécrologique déjà cité disait: " Il nous est impossible d'apprécier le talent musical du Frère Vadeboncoeur ... un de see

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anciens élèves, et ils sont nombreux, sera peut-être heureux de lui rendre ce dernier tribut de reconnaissance. "

M. Lavigue Ta fait dans un discours en 1S97 : " C'est dans la musique, disait-il, qu'il a dépensé ses forces et usé sa constitution de fer ... sa science musicale était servie par une patience de saint et un goût des plus perfectionnés. Il découvrait, grâce à ce goût exquis, les beautés qu'une étude incomplète lui avait d'abord cachées.

" Dans ses dernières années, la musique de Gounod, inimitable et inimitée, était pour lui l'expression adéquate de l'inspiration et, lorsqu'il entendait quelques fragments de cette musique, son regard s'illuminait et son bonheur se traduisait en un sourire que seule, une beauté véritable pouvait provoquer.

" Puis, a-t-il sué, a-t-il peiné pour apprendre à ses élèves à souffler convenablement dans ces cuivres? Aussi quand la fanfare du collège est allée à Québec à la Saint- Jean-Baptiste en 18S0, notre professeur et directeur reçut un magnifique bouquet, en passant à l'hôtel Saint- Louis.

^' Les rudiments de musique, nous les avons reçus de lui, son goiit, nous l'avons partagé, son temps nous l'avons monopolisé, sa santé il nous Ta sacrifiée '•.

M. La vigne dit que c'est dans la musique que le bon Frère usa sa forte constitution ; je ne veux pas lui chercher noise pour cela, mais il n'en est pas moins vrai que, dans ses premières années à Joliette, notre cher disparu faisait la classe, le dortoir, enseignait le piano, la musi-

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que vocale, le plaiii-eliaiit, préparait tous les choeurs de chant, enfreignait les cérémonies, conduisait les élèves aux offices de l'église, faisait les cinq minutes par-ci parlà; écrivait toutes les cartes d'excellence, les palmarès, les attestations et, avec tout cela, et, comme pour s'amuser, il était maître-chantre à l'église pour tous les offices de la semaine.

Comme maître de cérémonies le Frère Vadeboncoeur jouait un rôle important, un rôle qui lui donnait autorité sur toute la communauté et par lequel il prit un ascendant difficile à lui disputer.

Il préparait les élèves pour le service de l'autel, à l'église comme au collège, les conduisait aux offices et les y surveillait.

Comment remplissait-il ce rôle si difficile et si ingrat? Avec un sérieux et une dignité impeccables et, seuls peuvent s'en rendre compte, ceux qui l'ont vu à l'oeuvre.

Les leçons de cérémonies ne pouvaient être confiées à meilleur enseigne qu'au Frère Vadeboncoeur, la délicatesse même, le bon ton fait homme, une sorte d'arbitre des élégances, comme Pétrone dans Quo vadis. Par sa dignité, sa tenue impeccable et sa gravité, il décrocha un titre qu'aucun Frère ne i^orta avant lui ni après : on l'appelait ni plus ni moins que " l'abbé Vadeboncoeur '^ ou ^' Tabbé de Luxeuil ", comme le disait le R. P. E. Laporte, (ville de la Haute-Saône, en France, célèbre déjà dans la plus haute antiquité, mais illustrée, après sa destruction sous Attila, par une très célèbre abbaye, fondée par saint Colomban au Vie siècle).

A 9.30 heures, c'est-à-dire, une demi-heure avant la grand'messe du dimanche, la règle d'alors appelait tous les élèves à l'étude, où les attendait, à la tribune, le Frère Yadeboncoeur prêt à donner sa leçon.

Il fallait le voir à la tribune faisant ses recommandations ou bien encore à la salle de récréation, surveillant les élèves, prenant leur rang et leurs habits de choeur, près des armoires qui les renfermaient. Quels éclairs terribles précurseurs de l'orage ses yeux, ombragés d'épais sourcils, lançaient sur les élèves qui ne suivaient pas les numéros donnés, ou bien souriaient ou parlaient dans les rangs! Je les vois encore dans leur sombre majesté et leur souvenir me fait trembler.

Depuis longtemps (1876) les élèves de Joliette ne vont plus à l'église paroissiale; il sera bon pourtant de dire un mot des différentes évolutions faites alors pour le départ, l'aller et le retour, afin de fixer nos souvenirs.

D'abord, d'après un article du règlement, chaque écolier devait avoir sa soutane et son surplis ; ça faisait partie du trousseau que nos mères empilaient dans " nos coffres qui aujourd'hui sont des valises ".

Le premier dimanche de l'année, le maître de cérémonies, appelé de ce nom à raison de ses fonctions, indiquait l'ordre que chacun devait suivre pour prendre et déposer son habit et la place à occuper aux stalles du choeur.

Au fond de la salle de récréation, du côté de la cour, s'ouvraient deux grands buffets à compartiments. C'était là qu'on déposait les habits de choeur durant la se-

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maine. Un grand écolier était préposé à la garde d'une case et, à chaque case, correspondait un rang de vingt à trente écoliers. Pour prendre les surplis, les plus grands de la rangée, à la file indienne, s'avançaient les premiers et, c'était le contraire, pour les déposer. En arrivant près du distributeur d'habits l'élève donnait son numéro et, en retour, le gardien lui remettait son habit.

Les longues listes étaient publiées une fois, le premier dimanche de l'année, et, dans la suite, il fallait, à tout prix, se placer seul et toujours entre les mêmes compagnons qui nous précédaient ou nous suivaient, selon que nous prenions ou que nous déposions nos habits.

Le Frère Vadeboncoeur donnait également, dès l'entrée, les noms des grands et petits servants pour tous les dimanches et fêtes de l'année et pour chaque jour de la semaine à la messe de communauté. Et, chaque fois, les assignés devaient comparaître et se rendre. Le cours des astres n'est pas plus régulier que n'était le fonctionnement de ces listes.

A l'heure dite, les servants se rendaient à la sacristie où les attendait le bon Frère Bernard pour leur donner les habits propres au service de l'autel.

Aux grandes solennités de l'Eglise, il y avait des servants extra mieux stylés que les autres, plus dégagés et agissant avec plus d'aisance et de grâce.

Pour la surveillance au choeur, le Frère Vadeboncoeur était assis du côté de l'épître près de la balustrade et tournait le dos au peuple et à la douzaine et demie de bonnes vieilles occupant l'espace étroit, séparant la ba-

lustrade des premiers bancs de la nef. C'est de là qu'il lançait des éclairs avec ses deux yeux.

11 avait comme le Chat de La Fontaine :

Un regard modeste et pourtant l'oeil luisant ;

on pouvait bien dire encore de lui :

Sous un sourcil épais, il avait l'oeil caché.

La physionomie du Frère Vadeboncoeur était remarquable, intéressante et belle, malgré certains détails qui n'étaient pas jolis.

La volonté, l'énergie, la dignité et la sévérité se peignaient toutes à la fois sur sa figure et en tout temps, tandis que la bonté et la douceur n'y paraissaient qu'à de rares intervalles, je veux parler du temps qu'il remplissait ses devoirs de surveillant et qu'il faisait face aux écoliers. Vue de profil, sa figure avait quelque chose de Bismark, " le chevalier de fer " de l'Allemagne. Et de même qu'on voit toujours le ministre allemand pris de côté, ainsi je remarque que toutes les photographies de notre professeur sont prises de profil. Le front était large, les yeux noirs, brillants et pleins d'énergie, les sourcils abondants et bien arqués, le nez large et gros, la bouche délicate et le sourire bienveillant, quaiul il lui arrivait de rire; le teint brun et les cheveux, devenus rares sur ses vieux jours, cliatains; la barbe très fournie, mais rasée tous les jours et les oreilles cachées sous d'épaisses touffes de poil ; telle était la figure du Frère Va-

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(leboncoeiir. M. Lavigrie a bien dit: " Sur ce front large et découvert et dans ses traits si virils, on découvrait une persistance, une énergie à laquelle rien ne résistait."

C'est avec infiniment de raison qu'on a écrit de ce bon religieux : '' avec quel respect il paraissait au saint autel, soit pour l'orner ou y servir et comme il aurait voulu, dans ses leçons de cérémonies, faire passer dans Fâme de ses élèves Pesprit qui l'animait lui-même. Aussi quel amer cliagrin pour lui, quelle indignation même parfois, si. par légèreté ou par mauvaise volonté, le service de l'autel était fait négligemment.

La sacristie de l'église avait 40 pieds sur 30 en dehors, mais pas plus de 35 sur 25 à l'intérieur, et c'est dans cette salle exiguë qu'il fallait attendre l'entrée au choeur. Il n'est pas surprenant que dans une presse aussi considérable, il y ait eu des ruines ^ etc. Le Père Curé s'en plaignit amèrement au surveillant en disant : " Ils brisent tout ".

Il y avait là pour la délicatesse faite homme qu'était le Frère Vadeboncoeur un bon canevas pour une semonce en règle et, au retour, à la salle de récréation, le maître de cérémonies ne faiblissait pas à la tâche. Quelques unes de ses apostrophes sont restées célèbres, comme aussi ses comparaisons pour ceux qui chantaient mal ou faux; il les comparaît au paon de la basse-cour (au lieu de dire la paonne, Mlle Marguerite disait la pante).

Le pasteur de Joliette avait encore sujet de se plaindre et souvent il disait : " ils ne chantent pas ".

Voilà encore un reproche dont le cher bon Frère pou-

vait facilement s'exonérer lui-même puisqu'il chantait tout le long de l'office, s'efforçant de sa belle grosse voix ronde et de basse profonde, à soulever l'enthousiasme de son jeune choeur qui alternait avec les chantres du jubé de l'orgue.

Le R. P. Lajoie lui-même trouva un moyen ingénieux de réchauffer et de ne jamais laisser refroidir tout-à-fait l'ardeur des chantres du collège. Il accordait congé, le mardi après-midi, quand le chant du dimanche avait été puissant; sinon, pas de congé.

Mais achevons nos cérémonies de l'église.

A vêpres c'était encore notre chantre qui, accompagné d'un séminariste et d'un écolier, portait les antiennes au choeur. C'était solennel : les trois fonctionnaires quittaient leur place, près de la balustrade, saluaient au passage, l'officiant, faisaient révérence au choeur et passaient à droite ou à gauche pour s'arrêter devant un prêtre ou un séminariste et là, à voix basse, lui entonnaient l'antienne que celui-ci devait reprendre à haute voix. Durant l'intonation, tout le choeur de ce côté-là se tenait debout. C'est dans une de ces intonations que le bon vieux Frère " Pépère '' Dussault avait, paraît-il, changé le Tu puer en "P'tit Pierre".

Pour le célébrant, il entonnait la première antienne et celle du Magnif'wat,

En écrivant ce mot il me vient une anecdote dont l'un des acteurs nous est bien connu :

Un bon vieux religieux à qui ou disait : " Désormais

le "ch." en latin va se prononcer doux, " répondit en donnant un exemple pour prouver qu'il comprenait bien : "on dira donc à présent magnific7tat (nouvelle prononciation, comme en français) et non pas magnificat. ".

La communauté sortait parfois la semaine pour assister aux grandes et petites sépultures solennelles. Dans le temps on nous disait, qu'aux premières, le collège recevait la somme de |8.00, et |4.00 pour les secondes ; cet argent retournait aux élèves qui le recevaient en prix, à l'achat desquels cet argent était destiné.

J'ai vu parfois des écoliers fort légèrement vêtus, aller en hiver, par de gros froids, jusqu'au bout de la ville pour la levée d'un corps ; notre santé n'en souffrait pas ; " au contraire ", comme dirait quelqu'un que je ne nommerai pas.

Aux jours de sortie et d'assistance aux funérailles, la messe de communauté était retranchée; le déjeûner se prenait à 7 heures et, la classe faite en entier finissait à 9.80 heures.

Sa chambre était bien l'appartement le plus propre de la maison, une sorte d'oasis où régnait l'ordre le plus parfait. Attenant à la salle de musique, cet appartement du Frère Vadeboncoeur était délicatement et religieusement orné: on y voyait chaque meuble à sa place, les livres de piété et les cahiers de musique bien rangés ; sa couchette rouge à longs poteaux et à ciel était garnie d'une couverte toujours blanche. Quand il était plus jeune professeur, il avait un compagnon de chambre, M. J. B., à qui il donnait des leçons d'ordre. Celui-ci s'ab-

sentait-il un moment, aussitôt le bon Frère replaçait les livres et les chaises, ne pouvant supporter la vue du plus léger désordre. (Il peut se faire que M, B. quittait sa cliambre à seule fin de faire remettre tout en place.)

J'ai suffisamment, il me semble, dépeint mon surveillant à l'église, car c'était bien là son plus grand théâtre pour la surveillance de la communauté et l'endroit le plus difficile à contrôler. Figurez-vous cent-cinquante élèves, ou un peu plus, avec une vingtaine de professeurs tous massés dans le petit choeur de l'ancienne église de Joliette et vous aurez une idée du bien-être des élèves et de la quasi impossibilité d'y exercer la surveillance.

Pourtant Dieu sait et, nous aussi, toute la bonne volonté du maître de cérémonies qui regardait bien partout de " ses yeux doux '■ . Xos professeurs étaient aussi là, mais mal placé dans la stalle d'arrière, pour apporter un appoint bien efficace à la surveillance.

Sa taille, au-dessus de la moyenne avait de l'embonpoint; sa charpente bien proportionnée indiquait une grande force musculaire ; sa tenue était parfaite, sa distinction avait quelque chose de délicatement féminin. Ailleurs, on a parlé de " son extrême propreté ". J'ajoute: tous les matins il se rasait; ses habits reluisaient et son uniforme était toujours au grand complet.

Un jour, il se plaignait à un de ses confrères d'une découverte peu agréable qu'il venait de faire. L'autre de lui faire cette apostrophe prise sur le vif : " Vous êtes comme un chat; si fromage il y a quelque part, vous êtes le premier à le découvrir. ".

Nous avons mentionné " son zèle pour la maison de Dieu ". Il voulait de belles églises, de riches autels, de somptueuses décorations, de dignes ornements du culte. " Doué d'un goût pur et très délicat avec des dispositions artistiques assez rares " il se mit à crayonner des plans de chapelles, d'autels, de retables, etc., qui ont fini par inspirer les architectes et les constructeurs.

Dans les grandes fêtes il surveillait les travaux de décoration qu'il partageait avec le Frère Martel si renommé par ces sortes d^ouvrages.

On ne pouvait non plus confier le soin des parures à la chapelle à meilleures mains qu'à celles du Frère Vadeboncoeur. Aussi fut-il toujours sacristain, en chef, durant son séjour au collège.

M. l'abbé Huot, curé de Saint-Paul FErmite, appréciait beaucoup le goût et les aptitudes de notre religieux à la mort duquel il disait : "ce cher ami, je Taimais tantî'^ Aussi il l'invitait à assister à sa fête patronale et à ses Qua rante-Heures.

Avec son amour du beau, le Frère Vadeboncoeur rêvait d'un collège grand, vaste, bien bâti sur une éminence, comme celle qui domine la rivière de l'Assomption, sur la terre du collège, entre le chemin et la rivière.

D'après lui, il fallait aux édifices d'éducation, des tours, des dômes, etc., et, pour en arriver là, il faisait des plans, des plans, des plans au point qu'un de ses confrères, pour le taquiner, lui disait un jour : " Vous mourrez d'un plan rentré, c'est sûrî "

Il excellait eu calligrapliie, ce qui lui valut d'écrire toutes les cartes d'excellence méritées, chaque mois, par les élèves dont la conduite était irréprochable ; il fit cette rude tâche une année ou deux, puis il passa sa plume à Onésime Laçasse, maître passé dans ces sortes de travaux. Il écrivait encore, à temps perdu, ie suppose, le palmarès pour la distribution des prix, ainsi que les attestations de prix et d'accessits ; il était donc dans le secret des dieux mais n'ayez cure, il saura bien le garder.

Un médecin des Etats-Unis, M. C. Côté, qui méritait bien son surnom de " Chat ", ancien élève de Joliette me racontait son entrée furtive, à la chambre du Frère Vadeboncoeur pour y lire la liste des prix. C'était le soir; la lampe brillait dans la chambre du Frère, mais au raisonnement de l'élève, le maître du logis donnait une leçon de musique. Pouvant dire comme la fable de La- Fontaine : " Quelque diable aussi me poussant " d'un bond, il escalade la fenêtre (celle de la chambre à coucher actuelle du P. Supérieur) fier de son agilité. Mais jugez de sa stupeur de se trouver face à face avec le Frère Vadeboncoeur étonné, lui aussi, de tant d'audace. " Ni un ni deux " l'intrus se jette en bas, sans prendre le temps de faire connaître le but de sa visite et encore moins d'examiner l'heureuse liste. Je ne m'inquiète pas de la correction du coupable: elle ne pouvait être en meilleure main.

On a dit de notre religieux : " Il eut toutes les vertus du bon maître. ". D'un autre côté, nous avons indiqué ce qu'il lui manquait pour mieux réussir avec les jeunes gens. Il aimait les élèves, mais je crois que son affec-

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tion ne reposait que sur les bons, sur ses musiciens et ses chantres qu'il savait choisir parmi la meilleure classe. Sa gaieté savait s'épancher avec ses amis, mais c'était une joie d'enfant de Dieu et on a eu raison d'écrire de lui: " Avec quelle tendre affection et quelle chaleur il parlait de la bonté et des perfections divines! " Il parlait donc du ciel, de la sainte Eglise, de Notre Saint- Père le Pape avec une grande abondance de détails.

Quand il arrivait dans un cercle ami où l'on paraissait s'amuser bien, il s'écriait invariablement: " Ahî les gens des noces! " Puis il n'avait rien de plus expressif pour qualifier les Gros Jean en musique, comme dans la vie sociale que ces mots : " Ah ! les toinons ! " Il appelait ainsi ceux qui chantaient mal, qui aimaient la musique commune et qui, dans tous les cas, faisaient preuve d'un goût douteux en toutes choses. Il parlait souvent du vénérable Mgr Bourget qui, en maintes circonstances, lui avait témoigné de l'affection et de l'intérêt. C'est ainsi qu'en 1852, époque du grand feu à Montréal, Mgr Bourget fit venir le jeune religieux à l'évêché qui se trouvait être à la Providence à cette époque-là, lui fit donner des leçons de musique, par un professeur allemand, lui faisait toucher l'orgue de la chapelle, pour le préparer à l'enseignement de la musique.

Le succès de sa communauté lui tenait aussi profondément au coeur. Remarquait-il un jeune séminariste bien doué, aimable, sociable, aussitôt il l'attaquait pour en faire un Viateur; il en agissait de même vis-à-vis des écoliers qui lui paraissaient avoir de la vocation.

La maison mère de Vourles, en France, l'attirait

beaucoup; il soupirait après le jour heureux qui le conduirait au berceau de sa conimuuauté. Ses voeux furent exaucés ; on voulait récompenser le mérite du vieux religieux et aussi peut-être offrir en spectacle aux religieux français, ce Viateur canadien, si parfait religieux. Sa joie fut grande lorsque le R. P. Lajoie lui annonça son prochain départ pour la France avec le Frère Desmarchets, nomuîé visiteur à la place du Frère Auguste Martel qui revenait au Canada, après une absence de trois ans. (1874-1877).

La Voix de VEcolier annonce ainsi ce retour: " Les religieux ont reçu leur bon frère à bras ouverts et les élèves du collège ont revu avec bonheur cet ancien ami qui, autrefois, venait avec tant d'amabilité partager leurs amusements. Le Frère Martel est tout joyeux de se revoir au pays. '\

Les deux voyageurs partirent du Canada au mois de mars 1877 et le Frère Vadeboncoeur ne revint qu'au mois de juillet 1879, après avoir visité la France, Rome et avoir reçu la bénédiction du Souverain-Pontife, ainsi que son compagnon de voyage, le Frère Desmarchets, le jour du jubilé sacerdotal de Pie IX.

Le Frère Vadeboncoeur profita de son séjour en France pour donner des leçons de musique à quelques novices de sa communauté. Ce voyage fut donc la récompense de ses travaux et de ses mérites, et en même temps, l'occasion pour lui de se rendre très utile.

Deux années auparavant (1875), ses supérieurs l'avaient envoyé à l'exposition de Philadelphie.

Il fut, pour ainsi dire, effrayé d'ôter sa soutane qu'il n'avait quittée depuis vingt-huit ans, disait-il. C'est pour cette exposition-là, que le R. P. Michaud fit en miniature et avec une précision parfaite, le collège et le noviciat de Joliette, lesquels, sont encore, je crois, au cabinet de physique du collège.

Déjà l'âge commençait à peser sur lui; il enseignait depuis plusieurs années et travaillait ferme et sans compter. Entré en religion à l'Industrie en 1847, il fit son noviciat en 1847-1848; il fut employé comme suit : de 1848-1850 à Berthier; de 1850-1855 au collège Joliette; de 1855-1861 au collège de Longueuil; de 1861- 1877 au collège Joliette; de 1877-79 en France; de 1879- 1893 au collège Joliette; de 1893-1896 au noviciat. Il finissait par où il avait commencé.

Novice du premier noviciat, il fut un modèle parmi ses compagnons. Puis, quand l'âge l'eût ramené à la résidence du noviciat, après avoir fourni une carrière des plus laborieuses et des plus fructueuses, " il suivait encore, avec la piété et la régularité du plus fervent novice, tous les exercices de la vie de communauté. ".

Son séjour à Joliette fut de trente-neuf ans: quatre ans au noviciat, trente-cinq ans au collège, deux ans à Berthier, six ans à Longueuil et deux ans en France, en tout quarante-neuf ans de vie religieuse. Ce religieux fidèle et dévoué à sa communauté, plein d'humilité et d'obéissance, dont la vie, à mon sens, et au dire de tous, fut aussi pure que celle des anges, travailla donc au champ du Père de famille, comme un bon serviteur et cela durant près de cinquante ans, sans jamais défaillir.

164 GERBES DE S0U\T3NIRS

II mourut plein de mérites et d'années, le 1er mai 1896, à G6 ans de son âge et à 49 ans de sa vie religieuse. C'était le doyen de tous les religieux de Saint- Viateur, canadiens français. (Sur le calendrier nécrologique, de l'Institut de Saint- Viateur, il se trouve voisin du R. P. Beaudry.).

Depuis les vacances de 1895, son existence s'écoulait dans la prière et la méditation " dans l'adoration la plus profonde et la foi la plus vive, au pied du tabernacle ou devant l'image de la Sainte Vierge. ". Il avait travaillé pour elle ; avait préparé le tableau des congréganistes au collège et gravé de sa plus belle main ces mots qu'il aimait à se rappeler comme la base de ses espérances : Ego diligentes me diligo. Ses deux dévotions au Sacré Coeur et à la Sainte Vierge, lui avaient mérité de s'envoler dans le ciel le 1er mai, premier vendredi du mois.

Il participe sans aucun doute au bonheur promis à ceux qui auront passé leur vie à instruire Jes enfants : " Ils brilleront comme des étoiles dans l'éternité. ".

Pour terminer cette étude sur le Frère Vadebon coeur, il me reste à rappeler certains détails qui seront comme les derniers traits de mon illustre personnage, puis nous achèverons ce chapitre par des anecdotes propres à illustrer davantage notre sujet, car il ne faut jamais oublier ce conseil de Boileau :

De figures sans nombre égayez votre ouvrage Que tout y fasse aux yeux une riante image.

I^ R. FRÈRE JOSEPII-LOUIS VADEBOXCOEUR, C. S. V. 165

Le premier étage de " l'aile de M. Langlais " servait de salle à musique (1870) ; c'est l'infinnerie d'aujourd'hui (1908). Divisée en une grande et en deux petites pièces, elle était comme une annexe sacrée de l'appartement du maître. Ce n'était pas au collège Joliette qu'il fallait chercher, en ce temps-là, des richesses et des appartements somptueux. Plus que les autres collèges peut-être, il lui a fallu lutter pour la vie, et le bien qu'il faisait, était au prix des plus grands sacrifices. Donc pas plus que le reste de la maison, ces pièces ne brillaient par la richesse des constructions ou du mobilier; mais, dans ce sanctuaire, on le comprendra maintenant, la propreté et une certaine élégance avaient élu domicile avec le Frère Vadeboncoeur.

Pourtant on v voyait une belle peinture à Thuile représentant sainte Cécile jouant de l'orgue avec pour cadre un beau motif en sculpture.

Elle alla se perdre dans le bazar de fin d'année 1874, bazar qui n'était lui-même que le prolongement d'une grande loterie tirée à la fin de 1873.

Pour quelle raison ce tableau fut-il mis au bazar ? Est-ce que le Frère Vadeboncoeur en désirait un autre plus remarquable, ou peut-être plus artistique, ou bien encore en fit-il le sacrifice pour donner du ton au bazar et en augmenter les recettes? Je ne saurais le dire. Le collège avait aussi sacrifié pour le même but la belle crèche de Noël dont il a été question dans le chapitre des Chapelles et dont la valeur était incontestable et que nos yeux d'enfant ne se rassasiaient pas de contempler.

Le mot bazar a d'ordinaire quelque chose de magique, d'attrayant, mais non pas celui de 1874 qui recula la date de la sortie jusqu'au 9 juillet.

Visites et récréations, telles furent les principaux exercices de ces derniers joui*s de l'année scolaire: visites à la salle du bazar (salle des prêtres d'à présent (1909), et amusements " au petit bois de M. de Lanaudière '', (à côté de la gare du C. P. R.).

L'échange de Tunique peinture de la maison fut un gain pour la salle de musique; en effet elle fut remplacée par le beau tableau à cinq figures qu'on admire encore à la salle de musique et qui fut fait à Eome par Tentremise de M. Paré, chanoine de Montréal. Sainte Cécile se trouve en compagnie de saint Jean l'Evangéliste, de saint Paul, de sainte Madeleine et de saint Augustin. Mais par un tour de force ou d'audace, on peignit la figure de Mgr Bourget au lieu de celle de l'évêque d'Hippone. Mgr Bourget, encore vivant, dut être étonné de se trouver en compagnie, et, pour ainsi dire, contemporain de tous ces saints. On joua le même tour au Père Beaudry dans la verrière de la chapelle où Ton représente saint Cyrille.

Mais de même que le célèbre évêque de Montréal réussit à merveille dans son rôle d'Augustin, ainsi le Père Beaudry fait un beau Cyrille de Jérusalem.

Voici en quelques lignes l'explication de ce tableau : c'est le résumé d'une instruction de Mgr de Valleyfield lors de la bénédiction d'une semblable toile au retable de l'autel de la cathédrale. ^' En 1512 le cardinal Laurenzo

Pucci commanda une sainte Cécile à Raphaël Sanzio, pour une église de Bologne. (Il est conservé au Musée de Bologne, où je l'ai vu en 1908). Ce tableau représente cinq personnages tous debout. Au premier plan, à gauche, saint Paul s'appuie sur le pommeau de sa fine épée; à droite, Marie-Madeleine tient un vase rempli de parfum, image de son coeur régénéré. En arrière du groupe, saint Augustin, évêque d'Hippone, crosse en main, s'entretient avec saint Jean ; ce dernier s'offre à nos regards sous la figure d'un jeune homme d'une grande beauté. Son aigle est à ses pieds. Enfin, au centre du tableau est placée sainte Cécile foulant aux pieds les instruments de la musique profane et teiiant un orgue portatif entre ses mains. (Un critique d'art ajoute ce détail : " Surprise par les célestes concerts, elle a laissé tomber avec tant d'abandon l'orgue qu'elle tenait, que deux tuyaux s'en sont détachés. "). Elle chantait les louanges de Dieu, lorsque de petits anges sont venus joindre leurs voix à la sienne.

Ou ne sait pas au juste quelle était la pensée de l'auteur en réunissant dans un même tableau, des personnages si divers. D'après certains critiques, l'auteur groupe autour de la vierge de l'harmonie, les saints qui semblent le mieux avoir compris et goûté, dès cette vie, l'extase de l'amour divin. Saint Paul, le symbole de Vamour fort; Madeleine, offre à Dieu le tribut de son amour régénéré; saint Augustin figure ici V amour éloquent ; saint Jean, l'apôtre bien-aimé, rappelle Vamour expansif. Le Sanzio nous représente Cécile sous les traits d'une toute jeune fille en qui " tout respire, selon le mot de Racine, parlant d'Esther, l'innocence et la paix. ".

165 GERBES DE SOUV'ENIRS

Sur les murs de la salle on voyait les pliotograpMes des premiers bandistes et leur professeur et deux autres jolies gravures qui sont appendues à la salle des prêtres et que le Frère Vadeboncoeur devait à la bienveillance de M. Ulric Fouclier. Ces gravures sont à présent chez le Père Procureur.

L'ameublement suintait la pauvreté: trois pianos servaient à la pratique des enfants; deux se trouvaient dans les cliambrettes et le troisième, plus joli que les autres, placé dans la pièce principale, servait aux exercices de chant. Pas de pianos à queue, ni cottage^ mais des instruments presque de supplice, aux pattes fines comme des glohe-trotters.

Un grand buffet de bois recevait les instruments de cuivre des bandistes.

A propos, il me souvient qu'à la grande réunion, de 1897, un incident arrivé à trois élèves nous amusa bien. Le cher Frère Vadeboncoeur était mort !

Trois élèves en rupture de règlement s'amusaient à qui mieux mieux dans la salle à musique, lorsque soudain ils entendent venir quelqu'un. Faute de mieux, ils se blottissent dans cette vaste armoire et attendent en silence leur délivrance qui, à leurs yeux, ne devait pas tarder. Mais après un premier intrus, c'est un autre, puis un troisième et bientôt la salle est envahie par tous ceux qui " débarrassés de leurs exercices " selon le mot légendaire du bon vieux Frère Guay n'attendaient plus que le déjeuner en fumant, ce qui les exemptait de penser où les faisait " penser à rien " selon un autre mot

cher au même bon religieux. (Cette réflexion a du vrai et c'est avec beaucoup de raison qu'on a dit :

Quand je fume, tous mes soucis En un moment sont adoucis.

Mais nos trois jouvençaux " fumaient " aussi, mais d'une autre manière et au contraire de leurs aînés, ils pensaient et devaient se dire empruntant la parole du Renard au fond du puits : " Que ferons nous confrères?... il faut sortir d'ici. ". Car l'heure du déjeûner sonnait.

Tout à coup la porte de l'armoire s'ouvre mue par un ressort secret, un élève en sort comme un coup de vent et prend la porte, un autre le suit du même pas, et le troisième à son tour est emporté par le même esprit dans le même chemin, au grand ébahissement de tous les témoins de cette fugue dont ils n'avaient pu se rendre compte. J'étais là, ainsi que mon ami, M. A. Morin, curé de Saint-Joseph de la Rivière-des-Prairies, et nous fûmes amenés à raconter à nos confrères présents une aventure presque semblable à laquelle tous deux nous primes part.

C'était en 1880, à l'automne, la salle à musique se trouvait à l'endroit du réfectoire actuel des élèves, et, aux instruments, on avait réservé toute une chambrette noire.

Pendant une étude nous causions tous trois M. Morin, notre ami le bon Frère J.-O. Tessier et moi, lorsque soudain l'un de nous s'écria : " V'ià le Frère Vadeboncoeur'' des anciens jours !

C'était un ancien cri entendu mille fois dans ndtro yie d'écolier et nous savions ce qu'il commandait. Il y avait autrefois des cris de ralliement qui rassemblaient les guerriers; mais celui qu'on venait de lancer voulait dire tout le contraire : ^^ V'ià le Frère Vadeboncoeur î sauvons-nous " I ^' ^i un ni deux tiens ben " nous entrons dans l'armoire, sans bruit, ^^ retenant même notre souffle " pour laisser passer l'orage. Mais le diable nous en voulait, car il amène, c'était sûrement lui, le vieux musicien dans Farmoire où une affaire l'appelait (il avait l'oreille bien fine, il cherchait peut-être ceux qu'il avait entendus- parler) et nous trouve tapis contre la cloisoiU ^^ Tiens ! dit-il, mais je n'ai jamais dévoré personne '\

Nous en devions de belles chandelles à nos soutane>', car sans elles, nous avions chacun une bonne volée.

Grâce à un débrouillard esprit remarquable, un élève pris en faute, put éluder une punition en se réfugiant à la chapelle et en s'écrasant à la septième, où à la huitième station, faisant mine de poursuivre son Chemin de croix. Le Frère Vadeboncoeur dont l'âme fut toujours si droite, ne put pas soupçonner la supercherie et crut tout bonnement que le coupable l'avait dépisté

Mais je reviens à la salle de musique. Une estrad<i de trois marches servait au professeur de chant quand les exercices s'en donnaient à la salle commune; auparavant il avait lieu dans chaque classe respective, le jeudi après-midi; mais pas donné par tous les professeurs, hâtons-nous de le dire à la décharge des autorités.

Quelle belle voix de basse le Frère Vadeboncoeur

avait, lui, et comuie il savait chanter et si naturellement et si simplement, sans se contorsionner la figure, sans ce trémolo perpétuel qui agace tant les nerfs, mais avec toute son âme et tout son coeur.

Quand il entonnait ce cantique des retraites : " Uû fantôme brillant séduisit ma jeunesse •', il nous faisait trembler et pleurer; puis il chantait si bien l'un des beaux cantiques apportés de France :

Près de l'autel où tu pardonnes, Le monde n'est plus rien pour mol Je n'en veux point de ses couronnes, Mon coeur n'est-il pas fait pour toi ?

Qui ne se rappelle le chant de Tu es Petrus au noviciat de Joliette à la visite de Mgr Smeulders en 1884 et dont M. Baillargé écrivait : " Le Tu es Petrus composé par feu le R. P. Paul et exécuté par le Frère Vadeboncoeur, eut un effet saisissant, tant par Texécution que par la circonstance ^'.

Son ambition depuis longtemps entretenue et souvent manifestée, c^était d'avoir une bande de musique pour rehausser Féclat de nos fêtes religieuses et les séances scolaires.

Mais il ne put réaliser ce plan que vers les années 1870-71 oii date la fondation de sa fanfare. Avec la ténacité du maître cette bande eut du succès, et, dès le 19 octobre 1873, le vénérable curé de Saint-Thomas invita le Frère Vadeboncoeur avec ses musiciens, à la double

fête de la consécration de son église et de la bénédiction de ses cloches. La cérémonie fut faite par Mgr E.-C. Fabre, évêque de Gratianopolis. C'était la première église qu'il consacrait et, curieuse coïncidence, la dernière église qu'il dédia au Seigneur fut encore SaintThomas, après sa restauration.

Tous les invités à cette fête : prêtres, parrains et marraines et musiciens du collège revinrent à Joliette par les chars et prirent le dîner à la Providence.

Après le voyage d'Europe de son directeur, la bande

fut changée en " fanfare " (avec prononciation française) et lui, la dirigeait avec son ^^ sabre de bois " aussi d'origine française.

La fanfare apporta un surcroit de gaîté et de solennités à toutes nos fêtes. Je me rappelle encore comme d'hier le soir de notre entrée au collège, le 3 septembre 1872, alors que la pensée de nos parents, de nos paroisses, des plaisirs de vacances, assombrissait nos fronts, la porte de la salle de récréation s'ouvre et la fanfare vient jeter ses accents bruyants et ses notes gaies, au milieu de tout ce petit monde si vivant mais parfois travaillé de graves soucis.

A la procession de la Fête-Dieu dans les rues de la \dlle, aux processions de la même fête dans les jardins du noviciat, dans le parterre du collège, à la Saint-Jean- Baptiste, à l'aller et le retour du fameux pique-nique de la " pointe aux Pins " ou " pointe à Gravel ", la fanfare prenait sa large part de célébrité.

Le Frère Vadeboncoeur touchait l'orgue à l'église paroissiale une seule fois par année, le samedi saint, pour remplacer M. Gaspard Beaudoin, notaire, que les affaires retenaieht à son bureau ce jour-là. Au collège, il accompagnait plus souvent, mais se déchargeait volontiers de ce soin sur ses auxiliaires ou sur des élèves qu'il formait.

Le dimanche, après la communion, il récitait la prière: " O bon et très doux Jésus! etc., avant de jouer de l'harmonium pour le chant. Il forma tant à Joliette qu'à Longueuil des " musiciens remarquables dont s'honorent notre maison et notre pays " disait M- Lavigne.

A cause de la position de sa chambre, on lui confiait la surveillance des élèves qui entraient et sortaient pendant l'étude du soir surtout le samedi et les cinq minutes au réfectoire où les pensionnaires prenaient leur sac de linge net. Malheur à qui voulait déserter ou bien revenir au collège, après une désertion! Les bons élèves pouvaient le tromper parfois, mais les suspects, merci bien !

Il eût été difficile de trouver un épouvantail plus effrayant à offrir aux élèves pris en flagrant délit de désobéissance ou de transgression à quelques points du règlement que ces mots : " V'ià le Frère Vadeboncoeur" ! Ils aimaient mieux entendre : " V'ià le P. Beaudry " !

Un jour, au petit bois de M. de Lanaudière, un élève — l'espièglerie même — et à cause de cela un peu compromis à l'avance, entouré d'un groupe qu'il entretenait à sa façon, voit venir le Frère Vadeboncoeur. " Chut!

174 GERBES DE SOm'ENIRS

dit-il, v'ià le Frère Vadeboncoeur " ! Mais il était trop tard, le bon Frère avait entendu et la punition s'en suivit aussitôt motivée par cette raison: ^^ Quand un élève a peur de l'oeil du professeur c'est qu'il est coupable ; par suite il mérite une punition ".

Une autre scène se passait au réfectoire, un matin, avant déjeûner.

Chaque maître avait, vis-à-vis de lui, un tiroir pour y placer sa serviette. Un matin donc notre professeur voulut ouvrir son tiroir qui résiste. Il tire davantage; l'obstacle grandit aussi; mais, bien décidé de vaincre, il y met sa force,alors il sort de la cavité du tiroir, un miaulement aigu comme celui d'un chat qu'on écorche^ ce qui de fait avait lieu ; puis il en vient un chat f âché,f urieux — on peut l'être à moins — qui prend à peine le temps de " tirer ses grègues " et disparait à l'épouvante du côté de la cuisine. Mais la scène n'était pas finie et notre professeur en vertu de la loi de " l'en-tout-cas " si longtemps mis en honneur dans un de nos collèges, par M. Norbert Barrette, pique droit à la place de John Mojr'o pour décharger l'électricité de ses mains, prise au contact du chat, sur la tête de Moore qui pouvait être et qui devait être de fait, coupable du délit.

"Il avait un goût exquis " a-t-on répété plusieurs fois et c'était bien vrai. Un jour que le Père La porte déménageait — peut-être à la Saint-Michel — il avait retenu les services du Frère Vadeboncoeur pour placer ses cadres et ses meubles. Le spécialiste monté sur une chaise, placée elle-même sur une table,

LE R. FRÈRE JOSEPII-IiOUIS VADEBON COEUR, C. S. V. 175

achevait son ouvrage, lorsque soudain, le pied lui manque, il tombe dans le vide, entraînant à sa suite tout Péchafaudage et s'étend, avec un fracas facile à comprendre, tout son long sur le jjlancher comme pour donner la mesure de sa personne. Grâce à Dieu les contusions étaient légères et le Père Laporte dit en badinant à quelqu'un qui entrait. (A.-C. D.) " Mon cher enfant, j'ai vu Lucifer tomber du ciel ".

A son arrivée d'Europe notre Frère employait plusieurs mots en usage en France. " Voulez-vous me i>asser les pommes de terre? demandait-il un jour au bon l*ère Laporte. En rendant le service demandé, le Père Laporte lui répondit : " Dis donc patates, innocent " !

Il aimait beaucoup à amuser ses musiciens aux fêtes de Sainte Cécile ou autres, mais il n'aimait guère il jouer des rigodons; il trouvait cela indigne de lui, au-dessous de sa gravité et il ne cédait '^ qu'au forçail ".

Il me semble avoir montré mon intéressant sujet sous tous ses aspects; je termine.

A mon sens, le Frère Vadeboncoeur est un grand saint dans le ciel ; tous ceux qui l'ont connu, ne F ait certes pas tous aimé, mais sans exception, tous reconnaissent ses vertus, et l'ont, pour ainsi dire, cano ii-îé de son vivant.

Lui qui a tant parlé du ciel, du concert des anges, du cantique des vierges, de l'harmonie céleste, de la beauté du paradis, il y est enfin convié. (1896).

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