‹ Gerbes du Mont-Royal [microforme]Chapitre 11 sur 42 · LE SIMOUN · texte numérisé non relu

LE SIMOUN

Partis de Laghouat, avec la caravane,

Perchés sur des chateaux, ces bateaux du désert, Nous franchissons la zône où mûrit la banane, Et du grand Sahara, morne océan désert,

Nous saluons,. émus, l'immense solitude.

Admirant les reflets de l’Astre, à l'horizon

Se couchant, merveilleux, selon son habitude, Sur ce champ où jamais ne germa le gazon,

: Où jamais ne môrit le fruit des Hespérides, Sinon de loin en loin, tels de rares jalons.

Sur ces sables mouvants, sur ces sables arides Impuissants à garder la trace des lions,

Faisant cause commune avec la verte olive,

Les dattiers bienfaisants se donnent rendez-vous Pour protéger le cœur d’une source d’eau vive, Unis à quelques pieds de robustes bambous.

Ce sont les Oasis ‘qui, comme des mammelles, Donnent aux voyageurs, par la soif torturés,

Une nouvelle vie et. des forces nouvelles

Pour affronter encor des sables abhorrés

Les reflets aveuglants, la longue, longue route, Uu jour, deux jours au plus, deux jours de paradis, Après dix jours d’enfer, et nous quittons la voûte Des palr-iers bienfaisants, courageux et hardis. En avant ! en avant ! il y va de la vi

En avant ! et pressons nos bêtes, car dans l’air Passe, mystérieux, le souffle d’un génie Malfaisant, infernal, vomi par de Lucifer, - Hyène et chacal qui, de ces champs secs, arides Préside aux noirs destins, horreur | se nourrissant De cadavres noircis, de cadavres putrides

: D’hommes et de chameaux, et s’abreuvant de sang ; Tapissant le désert de lugubres carcasses, , : * D’immondes tibias, de crânes, d’ossements, : Sans jamais apaiser ses appétits voraces.

Allah ! préserve-nous de ses embrassements !

Préserve-nous, Allah, du terrible molosse.

En avant ! En avant ! le Sirocco, bourreau, De son haieine en feu rend la chaleur atroce, Nous brûle la poitrine en nous grillant la peau. Là-haut, sur le zémith, le- Soleil est féroce, Et ses rayons ardents tombent comme du plomb Fondu, sur notre tête, en mordant notre échine. À peine pouvons-nous nous maintenir d’applomb Sur le dos agité du chameau qui chemine ; Le dromadaire aussi, fléchissant sous le poids, Et soufflant bruyamment, tel un soufflet de forge, Malgré tous ses efforts doit ralentir parfois Le pas, l’étau de feu le serrant à la gorge.

Les grains de sable entre eux semblent se concerter : Sous les pas des chameaux, leur voix mystérieuse Nous redit clairement qu’il nous faut nous hâter. En avant ! en avant! 0 troupe audacieuse, Toi qui du Grand Désert entrepris de dompter Les brûlants éléments, vois, là-haut, ce nuage D’une teinte de mort, d’une teinte de sang, Sous les cils du Soleil surpris de son passage, Comme un oiseau de proie arrivant menaçant :

‘Du terrible Simoun c’est l horrible avant-garde. Reverras-tu jamais le toît de tes gourbis, Tes amis, tes parents ? Qu’ Allah ! qu’Allah te garde Et te ramène, un jour au cœur de ton pays Frrbe À Phorizon paraît une sombre nuée,

Jusqu'en ses profondeurs fait, prise de souleur,

; D’inutiles efforts pour retenir son âme Sur le sable agité, les bêtes, brusquement, Tremblant comme un roseau que l’aquilon réclame Se couchent, car au loin, partout, au firmament Le Simoun enragé rapidement s’avance, Pire que l’ouragan. Dans les pieds du chameau, Criant : Allah ! Arabe éperdument s’élance, Ramenant sur sa tête un pli de-son manteau

: Comme autrefois César sous les coups régicides

D'un Brute ambitieux, ingrat, traître et félon. Le sable se soulève en hautes pyramides, S’étale avec fracas, crevant comme un ballon ‘

Se reforme à vingt pas en vagues bruissantes,

Pour s’étaler encore et crever de nouveau,

Telles, sur l’océan, lès ondes mugissantes, Sous les efforts des vents échappés du eaveau : D’Eole, Le Simoun, trombe inimaginable,

- Déferle sur nos corps, soufflant, sifflant, hurlant, -Grondant, craquant, beuglant terrible, épouvantable, Rugissant, miaulant, glapissant et bélant :

- On dirait que son flanc porte toutes les bêtes De la création cherchant avec fureur .

A s’entredévorer..… Nous enfonçons nos têtes

Plus avant dans le sol, muets, glacés d’horreur,

Eprouvant des douleurs à nulle autre pareilles.

Les sables projetés comme des plombs sortant

Des canons de fusils, sifflent à nos oreilles,

Traversent nos habits, dans la chair s’incrustant. -Häletants, angoissés, sous l’horrible mitraille,

Nos chameaux, tristement, brahment un chant de mort.

Deux de nos compagnons, comme un fétu de paille,

. Sont emportés au loin : Nous envions leur sort. Incrustant nos dix doigts désespérés au derme

De nos bêtes brahmant sous l’atroce aiguillon,

Nous demandons au Ciel qu’il daigne mettre-un terme À nos maux inouïs, à l’affreux tourbillon. à Et le Ciel prend pitié ; car alors la tempête

Etouffe brusquement son affreux carillon,

Satisfaite, sans doute, et doucement s’arrête,

Tel un ogre repu qui soupire et s’endort.

Un cri de joie immense alors de nos poitrines

Vibre ; nous respirons librement, sans effort ;

Et nos chameaux, heureux, dilatant leurs narinés, Branlent leur fine tête et soufflent bruyamment. Près de nous, à vingt pas, une montagne altière

De sable, qui devait inévitablement

Sous elle ensevelir la caravane entière,

Se dresse menaçante et croule avec fracas,

Couvrant bêtes et gens de son éclaboussure,

Tel un énorme flot de l'Océan, là-bas,

Sur la grève immuable étend sa chevelure.

TRE SE ER TE RS RP eee

Le Simoun a semé sur ce champ qui se tord La désolation, l’épouvante et la mort.

FASCINATION OU LE PATRE, LA MÉSANGE ET LE SERPENT ‘ Assis sur une souche, et ma houlette en main, Je gardais mes moutons, reveur, lorsque, soudain, Mes regirde vagabonds, à quelques pas à peine, Découvrent au-dessous d’un magnifique chêne … Un serpent qui's’enroule et siffle sans cesser. - Je frissonne d’abord, je dois le confesser ; Puis, prenant à deux mains ma solide houlette, Poussé par un ressort, je me lève et m’apprête À broyér l'animal, sans pitié, sans merci : (Le tâche était facile et la victoire aussi ;) : Lorsque j’entends un chant, un doux chant de mésange, * Doux et triste à la fois, joyeux, plaintif, étrange. Levant alors les yeux, j'entrevois dans un nid, , Presqu’au bout d’une branche habilement construit, Un petit, puis deux, trois, puis toute la nitée, ‘Ouvrant leurs jaunes becs, attendant ia pâtée ; : Et tout près, sautillant, s’éloignant, s’approchant, © Ls pauvre mère en proie au charme du serpent. Le Par sa langue fourchue et son œil fascinée, Avec des cris plaintifs, la pauvre infortunée : Songe à ses chers petits, les deux ailes au vent ; Fait un saut en arrière, en fait deux en avant ; Jette un cri d’agonie et tout à coup s’élance . Au bes ; plus près, plus près, toujours plus près s’avance ‘Vers le monstre enroulé qui la couve des yeux : Et savoure déjà ce mets délicieux. ‘ + De plus en plus son dard va, vient, se précipite ; Son œil devient plus dur et sa gorge palpite, 4 De chaque.coin bsvant un horrible poison, « … ‘.. Qui tombe goutte à goutte épais sur le gazon,

entraîne, up bondit..… on maudit, ?” ma houlette, rusquemment, d’un coup, tranché la tête, Et fait de l'animal deux tronçons bien distincts, La queue, encore en vie, en bas, vers les ravins Bondit, saute, se roule et rebondit encore A travers les rochers, le thym, la mandragore : Finalement s’étend, après maints soubresauts, Immobile et glacée, au pied de deux ormeaux ; Tandis que, sur le nid, la mésange sauvée Chante sa délivrance à sa chère couvée,

Que d'hommes, ici-bas, sont serpents sur ce point ; S’enroulant avec art pour fasciner des anges,

ts petits oiseaux, innocentes mésanges !

Les pâtres, où sont-ils ? Hélas ! on n’en voit point !

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