‹ Gerbes du Mont-Royal [microforme]Chapitre 13 sur 42 · L'ARAIGNÉE LU POÈTE L · texte numérisé non relu

L'ARAIGNÉE LU POÈTE L

A plat ventre, dans l’herbe, un poète est couché, ! , Mordant à belles dents et les fleurs et les tiges. de Sur un trou de grillons, à moitié débouché,

Il met le nez... Les grillons ont laissé des vestiges Er Sur le seuil du logis, de noirs petits grains ronds, Fig Pour parler carrément, d’humides fraîches crottes, Au moyen d’un brin sec pris sur des liserons

Qui filent, dans le champ, isolés soit en bottes, Sans souci de la rime et sans respect du vers,

Bien délicatement, le favori des Muses .

Glisse dans le trou noir, à l’endroit, à l'envers, Son arme inoffensive et, par de fines ruses, : Veut obliger ‘‘ criquet ? à sortir de son trou. ne:

Surpris dans son repos par ce bruit insolite, Celui-ci, volontiers, eût poussé le verrou,

S'il n’eût point fait défaut... ‘ Voyons cette visite, ? Dit-il : Avec prudence il approche du bord ;

Revient au fond du trou ; montre sa tête fine ;

Puis se tapit au fond.— Le poète taquine Vivement, s'aplatit sur le sol et retient

Son souffle, chatouillant, farfouillant de plus belle. Et le grillon traqué hésite, enfin revient ;

S’élance bravement pour prendre la venelle.

Pris ! ! ! Deux doigts effilés l'ont délicatement Saisi. L’infortuné croit voir sa dernière heure. ee Mais le poète, alors, Ini dit bien: doucement, AE Après avoir bouché le troù de sa demeure :

{Sois sans crainte, petit, on va jouer tous deux :

‘Nous nous amuserons, et je puis te promettre RS “ Que tu t’en souviendras, car nous serons heureux... *

“ En gentil prisonnier tu vas donc te soumettre. “ Toût-poète est bon prince ; or, je te laisse allér.”? Le grillon, vivement, sous les herbes pénètre, à Disparaît, fait un saut etva pour s'installer , Dans le logis voisin. Se croyant hors d'atteinte, T1 bénit le Destin. Mais, hélas | les deux doigts Le pincent de nouveau, sans souci de sa plainte, Le rendant prisonnier pour la seconde fois.

# : Le voilà sur le dos... Le poète étudie "7" Æt son abdomen brun et le jeu gracieux LT Des pattes, admirant la têt: rebondie; “* .: S’émerveillant des dents, instraments précieux, .: D'une délicatesse-aux Humains inconnue :

‘Chacune est une scie aiguisée en rasoir, 2 Recouverte d’émail, fort dure et très menue, :… Et servant, au besoin, de marteau, de pressoir. — Le prète remet le grillon.sur ses pattes :

* Le captif suit la main, agité par l’émoi, Révant à ses amours, songeant à ses pénates.

Sc. 1 roule au creux soudain, puis court au bout d’un doigt. : Par le vaste horizon épouvanté, sans doute, , Se fait petit, petit, frémit et se tient coi. — :—" On s’amuse bien, hein 1”? dit le poète. ‘* En route ! ‘‘’Rentre dans mon chapeau—c’ést un fort beau logis— : ‘Et farfouille à loisir dans ma perruque noire.’ — - Ce disaht, il fait faire au grillon tout surpris : Le saut ; et, ramenant la main sous la mâchoire, - .… Regarde avec amour le soleil se coucher ; ::.: Admire les reflets de la rouge lumière, ©: !Flambant à l'horizon comme un vaste bûcher. ER —‘{ Dieu de Dieu, que c’est beau !”* Doucement sa paupière, * S’humecte. puis ses bras, s’écartant brusquement, :: Bemblent vouloir nager vers la voûte enflammée, - +. Pour saisir le soleil refroidi, mais fumant.

Cependant le grillon, vrai Lion de Némée, Fait bravement le tour de sa vaste prison, Après avoir quitté du chapeau la bordure ; Fouille d'ici, de là, ravageant la maison 3 Dépose sur un poil sa bave et son ordure ; Explore en conquérant son royaume nouveau ; Ecarte maints cheveux et traverse une boucle ; Puis fait tous ses efforts pour se percher au haut ; Culbute sur le dos ; se relève ; déboucle,

Ses antennes et gratte au dessus du cerveau, Quand par hasard il passe aux places dénydées É Il y va de la patte il y va de la dent,

. Mordant, creusant, fouillant, courant maintes bordées, Pour se creuser un trou ; mais son effort ardent, Demeure infructueux ; la tête chevelue,

Nullement ne s’entame, — Et là, sur le gazon, Chatouillé doucement, le regard dans la nue,

Le poète jouit de la d ison,

Finement, en artiste. 11 songe avec délice,

Qu’avec pompe, bisntôt, il donnera la clef

Des champs au noir grillon que, par son fol caprice, Sous son chapeau de paille il retient esseulé.

Alors passe en son être une flamme divine :

*Son grand cœur secoué d’un généreux émoi,

.… Comme un coursier fougueux saute dans sa poitrine, : Et sous son crâne en feu, mystérieux beffroi, Résonne le tocsin. Le poète en délire, É Ne se possédant plus, les yeux, les gestes fous, Voudrait faire vibrer les cordes de sa lyre,

Pour dire ce qu’il sent, pour le crier à tous,

* Et faire frissonner la terre tout entière

Par un cri surhumain, par des chants inouïs ;

Etonner la vallée et la montagne altière H

Réveiller pour toujours les échos endormis.

si

À ton aise et sans-crainte, émeus-toi, cher Poète : Tu peux chanter, crier personne ne rira ; Jouis du noir grillop qui te gratte la tête.

A ton aise émeus-toi, car nul ne te verra !

Mais soudain le grillon, qui gratte en conscience, Ecoute tout surpris et, cessant de gratter,

Se demande tout bas, rempli de méfiance,

S'il doit se réjouir, craindre, rire ou pleurer.

Il vient probablement d'entendre quelque chose. Bruit confus, indécis, comme un écao lointain. L’infortuné grillon tend l’oreille, et pour cause : 11 ne s’est point trompé, car le bruit incertain Devient plus évident. —‘! Serait-ce ma lignée,

‘{ Elle aussi prisonnière en dessous du plafond ? ”’ Dit le pauvre criquet,}-Veine ! C’est l’araignée Du poète inspiré, qui s’éveille et répond.

(Tiré d'une prose de Jules Ren \rd.)

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