‹ Gerbes du Mont-Royal [microforme]Chapitre 42 sur 42 · LE BANQUIER (TU VAS CHANGER D'ÉTAT · texte numérisé non relu

LE BANQUIER (TU VAS CHANGER D'ÉTAT

Sur un brillant lit d’or, un banquier fort pédant, Couché, monologuait, susurant des complaintes, Bénissant le Destin d’être né transcendant,

Et portant sur son front du bonheur les empreintes.

Le fortuné disait :

É ‘ Soixante et deux hivers, ”

Moins long qu’un quart de siècle, ont passé sur ma tête, Sans blanchir mes cheveux. Ni malheurs ni | revers ; L’abondance d’un roi ; toujours des jours dé fête ;

De riches vêtements ; un port. audacieux ;

Pour apaiser ma soif, des vins délicieux, Ou Champagne ou Bordeaux ; béni de mes semblables ; Du pain blanc, des gâteaux, de magnifiques tables ; Honoré, respecté, l'air noble et confiant H

Le charme des petits ; gloire, ornement du monde ; Ayant un nom fameux jusques en Orient ; En est-il plus heureux sur la machine ronde ?

Je n’ai jamais souffert de la dent du malheur. Les ris ont caressé mon âme illuminée.

Le soleil, là-haut, promène sa splendeur

Pour éclairer toujours ma blanche destinée !

buste, fort, puissant, gracieux et bien fait, J’ai joui fort longtemps des baisers de ma mère, M’enivrant, tout petit, du parfum de son lait É Je me souviens encor des bontés de mon père ; Je fus l'enfant béni, je fus l’énfant choyé ; Venu dans le satin, la sôie et les breloques,

Je fus comme un seigneur par les miens égayé, Au haut de la cité mais non dans des bicoques.

Ayant atteint cet Age où l’on aime les jeux, Je quittai la forêt, pour aller en cachette, Trouver d’autres enfants, m’amuser avec eux.

J'arrive en sautillant, et, près d’une fillette, Innocent malheureux, j’étle mon horreur !.… Ce fut une huée impossible à décrire :… Ils m’auraient assommé si, rempli de térreur, Je n’eusse point porté ma honte et mon martyre ‘ Dans la vieille cabane, au fond de la forêt. Loin des regards méchants, je répandis des larmes, Des larmes de douleur, des larmes de regret ; Déplorant en secret mes premières alarmes. ‘ Ce ne fut point fini.

Pour comble de malheur, Le ‘‘ vieux ?” tomba malade et, toute une semaine, Je me vis obligé d’aller, à contre-cœur, D’aller tendre la main, pour‘obtenir à peine : Quelques morceaux de pain, beaucoup de quolibets : De la pitié, très peu ; mais souvent des injures, Du mépris, des clameurs et même des soufflets, Sans parler, quelquefois, de grossières ordures !… Puis le vieux gueux mourut, me léguant son avoir : Son gros bâton noueux, son couteau, son rasoir ; Ses sordides haillons et sa vieille cabane — Laissant filtrer la pluie, ouverte à tous les vents ; Le chaume tout pourri, les planches de platane Craquant de tous côtés ; sans porte sans auvents ; Pour siège ut gros billot, et deux souches pour tables ; La terre piétinée, en guise de tapis ; Pour Compagnons, les vers, les cousins détestables, Et pour voisins, les loups : Tel est mon noir taudis. Ajoutons ce grabat, ce vieux grabat immonde, Sur lequel, accablé, j’étends mon grossier corps

Ayant atteint cet âge où l’on aime les jeux, Je quittai le manoir pour aller sans cachette, Le Trouver d’autres enfants m’amuser avec eux. | QE J'arrive en minaudant et, près d’une brunette, ps Frais, pimpant, tout heureux, j’étale ma splendeur. Ce fut une clameur impossible à décrire. :

Ils m’auraient nommé roi si, rempli de bonheur, és Je n’eusse point porté ma joie et mon délire, Dans notre beau château, pour moi plein d’intéret. Li Près des regards aimants je répandis des larmes, . Des larmes de bonheur, des larmes sans regret Chantant avec orgueil le succès de mes charmes. - Ce ne fut point fini :

Pour comble de bonheur Papa devint ministre. Et, plus d’une semaine, Je me vis obligé d'aller, mais de bon cœur, D’aller me présenter Pour obtenir sans peine, Des bravos par milliers, bon nombre de sonnets ; Des compliments beaucou , et souvent des parures S Du respect, des vivats et de nombreux bouquets, Sans parler quelquefois de superbes dorures.

Puis le banquier mourut, me léguant son avoir : Ses beaux titres d'honneur, son coffre, son manoir ;: Ses riches vêtements et sa maison romane Insensible à 1a pluie et fermée à tous vents : De superbes châteaux qu'il avait en Toscane,

Tordu, bosèu, hideux, le plus affreux du monde ; . Des monstres monstrueux détenant le recors. * Est-il dans l’univers plus repoussante bête ? Car je n’ai-rien d’humaÿin, sinon mon pauvre cœur... Une bränche de pin pour mettre sous ma tête Tel est mon triste sort et teLest mon malheur !

J’éprouve bien souvent de la faim ls torture ;

Et quand, courbant le front, j’ose tendre la main,

On me jette de loin, pour toute nourriture, ;. vieux os rongés, quelques croûtes de pain ;'

Et cela tous les jours, tous les jours de l’année.

Prendre la charité, Dieu ! c’est délicieux ! !

Lorsque par la douleur mon âme est consternée, : Si, malgré moi, je sens, de mon cœur à mes yeux, Monter, monter, monter des larmes de tristesse,

: Tombant commc ‘x plomb et me brülänt les cils, Jamais, jamais, hélas ! personne ne s’empresse D’adoucir mon chagrin par d’aimables babils ! Les Parques ont filé le fuseau de mis vie Sous les yeux du malheur, sans trève ni repos.

J'aurais voulu grandir : et malgré mon envie, Je suis resté nain, nain, certes, mal à propos : Et chez moi tout est nain, moins le éœur, l’infortune. Sous ma grossière écorce un cœur, nsïvement, Aux élans généreux, d’après la loi commune, Vibra comme un cratère, un jour, pour mon tourment : Aux souffrances du corps, aux torturès de l’âme . Vint s’ajouter ainsi le martyre du cœur.

FE

: Velouté, -droit, charmant, le plus joli du monde, De tous les beaux garçons détenant le recors, a Est-il dans l’univers plus alléchante bête ?

En moi tout est divin, sans excepter le coœéir. Des oreillers royaux Pour mettre.sous ma tête ; Tel est mon joyeux sort et tel est mon bonheur !

.… . Je n’éprouve jamais de la faim la torture ;

a Et quand, levant le front, j'ouvre ma belle main,

Sert pour jeter au gueux quétant sa nourriture, billets de valeur ou quelque souverain ; __

Mais, fort heureusement, une ou deux fois l’année.

Dogner la charité, Dieu ! que c’est ennuyeux ! !

Quand par de petits riens mon âme est talonnée, Si, volontiers, je fais de mon cœur à mes yeux Monter avec effort des larmes de tristesse, Humectant tout au plus le bord de mes beaux cils,

D’apaiser mon chagrin par de tendres Labils.

Les Grâces ont tissé la trame de ma vie Sous les yeux du bonheur, sans trêve ni repos.

Mais je voulus grandir, et d’après mon envie,

Fi Je suis devenu grand, certes, fort à propos :

t ” Et chez moi tout est grand, et surtout ma fortune.

à Sous mon écorce fine un cœur, très prudemment,

Sans élan généreux, contre la loi commune, Eësaya de vibrer pour mon seul agrément.

Au bien-être du corps, au bien-être de l’âme Vint s’ajouter ainsi le délice du cœur.

Aussitôt tout le monde accourt vers moi, s’empresse :

J’aimai, mais sans espoir, moi, l’affreux gueux, l’infâme : Et j’aimai d’un amour plus grand que ma laideur ;

Et j’aimai d’un amour plus fort que ma misère ;

D’un amour de maudit, d’un amour de damné - Comme jamais mortel n’aima sur cette terre ;

Comme, près du gibet, à mort le condamné

Doit adorer la vie, innocent ou coupable !

O Dieu, qu’elle était belle en sa simplicité !

Que douce était sa voix ; son regard, adorable !

Combien tendre à mon âme était sa charité!

Seule, elle me sourit, apaisa mes alarmes,

Me parlant de mon âme, et de Dieu et du Ciel.

Elle, seule, essuya mes pauvres, pauvres larmes,

M’enseignant doucement à supporter sans fiel

- L’injure, le mépris ; me pekçant, 6 mystère ! En même temps le cœur. - es

O malheur ! O chimère !

, © pauvre mendiant ! Je l’aimai comme un fou.

: Mais la mort vint soudain la coucher dans la tombe. Je veux mourir aussi : De grands coups de caillou Je martèle ma tête, et sur sa tombe, tombe...

Tout mon être broyé par un étau de fer.

Je... Pourquoi raviver cette horrible torture ?

-Ce doit être cela, les tourments de l’enfer!

… Voilà plus de trente ans que ce tourment-là dure |

Que je suis malheureux !... Ma Fée aux doux yeux bleus

. Ne viendra donc jamais terminer x martyre ?..

. Tout au moins adoucir mon tourment fabuleux ?

Toi, si tu viens, Ô Mort, tu me verras sourire.

Oh ! viens, jet’en supplie, écoute mes sanglots |”?

J’aimai, Car c’est la Loi,j’aimai, ma foi, sans flamme $ Cür j’aimai d’un amour moins grand, que ma splendeur ; J’aimai tranvuillement, et j’aimai sans mystère, } D’un amour d’homme heureux, d’un amour ordonné, Comme savent aimer les riches de la terre ;

Comme on aime chez nous un mets assaisonné,

Un dîner succulent, une vie agréable,

Elle était assez belle en son ‘‘ décolleté,’ Mais dure était sa voix et son regard passable. Elle avait beaucoup d’or, mais point de charité 1. (Bien d’autres avec elle admirèrent mes charmés, Parlant de leur amonr aussi doux que le miel...) Elle aurait, par ma foi, vu ruisseler mes larmes, Sans perdre pour cela le calme de son ciel.

Or, toutes sont ainsi, ce n’est pas un mystère, Vive l’argent ! L'amour,

Ce n’est qu'une chimère f C’est pourquoi je Paimai comme on sime un joujou.

Aussi quand la Mort vint la coucher dans la tombe, Je pleurai pour la forme, et je n'étais pas fou De marteler ma peau pour la pauvre ‘‘ colombe. ? : Je ne fus point broyé par un étau de fer ; Je... Pourquoi rappeler cette simple aventure ? Ce n’est, certes, point là, les tourments de l’enfer ! Depuis plus de vingt ans fermée est la blessure. : Mon bonheur st complet 1. La Camarde aux yeux creux Ne viendra pas encore éteindre mon sourire, Ki finir mon bonheur, mes plaisirs savoureux. Ne m'oblige jamais, 0 Mort, àte maudire | \ Ne viens jamais, 6 Mort, me ravir mes lingots 1

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