‹ Gerbes glanéesChapitre 30 sur 49 · LE SOIR · texte numérisé non relu

LE SOIR

C'est le soir : voici l'ombre, et nos Parisiennes Contre de frais zéphirs gagnent leurs chauds abris. Chacune se dérobe à l'air des nuits sereines, Clôt sa fenêtre, et bâille, et regrette Paris.

Pauvres femmes , aux cœurs desséchés par le monde , Il leur faut respirer l'air impur des salons ! Elles ferment les yeux aux spectacles de l'onde, Elles ferment l'oreille au bruit des aquilons.

Au sable de nos bords qui donc les a poussées ?

Qui leur a dit : « Allez aux bains de l'Occident ?

« La fraîcheur de la mer rafraîchit les pensées,

« Et plus calme est le cœur sous un ciel moins ardent. »

— Qui leur a dit : Allez ?... leur conseiller, leur maître, La Mode !... à ce tyran qui ne sait obéir ?

Une femme à Paris ose-t-elle paraître,

Quand la Mode répète : « Il est temps de partir ? »

Et le docile essaim, comme oiseaux de passage, Ici s'est abattu tout un mois : que d'ennuis, Que de déceptions sur cette morne plage 1 Des jours se ressemblant ! de monotones nuits !

Pauvres femmes ! le ciel à leur âme amollie A refusé l'extase, et leur profane encens S'évapore aux accès d'une mélancolie Qui jamais de l'esprit ne dégage les sens.

Jamais l'allégement d'une grande misère De son doux souvenir ne charma leur sommeil, A d'autres les splendeurs de l'aube... leur paupière Jamais à son lever n'épia le soleil.

A leurs yeux, dès long-temps épris de goûts factices, Qu'importe la nature et ses mâles beautés ? La nature est toujours rebelle à leurs caprices, Par d'inflexibles lois sans pitié rebutés.

— « Ah ! tenez, le reflux s'en va, rien ne l'arrête ; a Puis, fidèle au retour, rien ne l'arrêtera,

« Et Ton ne peut sur l'heure avoir d'une tempête « Le plus humble lambeau : c'est mieux à l'Opéra ! »

— Dieu vraiment est cruel de ne pas condescendre Aux futiles désirs qu'elles forment. Pourquoi , Docile à leurs souhaits , ne pas enfin suspendre L'ordre de l'univers, las d'une même loi ?

Pauvres femmes! quittez ces rustiques demeures, Et contemplez du bord ces champs illimités, Et ce voile des nuits que suspendent les heures Entre le ciel si calme et les flots agités.

De ces flots orageux qu'enveloppe la brume Entendez-vous au loin le sourd mugissement ? Ils viennent en tumulte , ils montent blancs d'écume , Puis reculent, honteux de leur abaissement.

Et la lune qui perce entre ces deux nuages , Comme elle disparaît et revient tour à tour De ses molles clartés inonder les rivages , Astre mystérieux et plus doux que le jour !

Tout à coup l'Océan voit briller sa surface Aux rayons argentés de cet astre divin :

Femmes, levez les yeux, et voyez dans l'espace Des étoiles sans nombre et des mondes sans fin.

Mais voilà que partout s'éteignent les bougies. Pauvres femmes ! déjà les songes en espoir Montrent toilettes, bals, concerts, soupers, orgies Pour le prochain hiver qu'on brûle de revoir.

A Paris !... Cette plage est pour vous trop austère. A ses enseignements vos cœurs endoloris Ne peuvent rien comprendre : ici tout est mystère , L'eau, la terre et le ciel... A Paris ! à Paris !

Septembre 4859.

Page 1