‹ Gerbes glanéesChapitre 29 sur 49 · CUVIER A LANGRUNE · texte numérisé non relu

CUVIER A LANGRUNE

(Au mois de septembre t788, Georges Cuvier, à peine âgé de 19 ans, vint à Caen, où il se chargea de l'éducation du jeune comte Achille d'Héricy. Pendant les années qu'il vécut dans la famille de son élève (-1788-4795), il se livra avec une incroyable ardeur à tous les genres d'étude. Souvent il cherchait dans nos falaises de Lion, de Luc et de Langrune les secrets des révolutions du globe ; la nuit, on le surprenait lisant les poètes, les historiens, les philosophes, surtout les économistes; il dévorait les journaux. Enthousiaste de la Révolution, il rendait compte de ses émotions à son ami PfafT, resté en Allemagne, t ne partie de sa correspondance, datée de Normandie (1788-1792), a été traduite par le docteur Louis Marchant. Soixante-dix ans après les premières admirations de Cuvier à la vue de nos côtes, nous avons écrit, sur la même i lage, les stances que l'on va lire.)

A F aurore des temps nouveaux, Un jeune homme, sur ces rivages, Venait au ravage des eaux Demander le secret des âges.

Dans nos falaises, entassés, Il trouvait les débris antiques

De ces énormes cétacés

Qui naquirent sous les tropiques.

Son marteau curieux en main, Il fouillait ces terres étranges Où l'histoire du genre humain, Comme une momie en ses langes,

Semble d'un éternel sommeil Dormir, énigme indéchiffrable, Et qu'un jour, comme en plein soleil, Lut son génie infatigable.

Qui dira les ravissements De cette âme, soudain grandie, A l'aspect de ces changements Qu'avec amour elle étudie?

Eh bien ! ces révolutions De notre globe en son enfance Lui donnent moins d'émotions Que les secousses de la France ;

La France qui, brisant ses fers, Belle des clartés qui l'inondent,

Dans tous les coins de l'univers Cherche des voix qui lui répondent ;

La France fière, qui, des rois Bravant les menaces hautaines, Aux humbles rangs de ses bourgeois Fait éclore des capitaines ;

La France, neuve majesté, A tous les jougs enfin rebelle, Avec la vieille liberté Apportant une ère nouvelle.

Cette ère faisait tressaillir Le jeune ami de la nature, Qui, confiant, voyait jaillir La noblesse de la roture.

Aux journaux il allait rêvant, Lisait Rousseau, Pline, Aristote; Le patriote était savant, Le savant était patriote.

Caressant de douces erreurs* 11 souriait à la pensée

Que de l'Éden de nos rêveurs Déjà la porte était forcée.

L'égalité faisait les lois, Toute licence était bannie ; Autant d'hommes, autant de rois ; Paix partout, partout harmonie.

Harmonie?.... et la royauté Tomba devant l'émeute ardente !

Et, sous le nom de liberté, Le peuple adora l'Épouvante !

Et l'Épouvante, sourde aux cris Que poussaient noblesse et roture, Sans cesse ajoutant aux proscrits, Des crimes combla la mesure !

Alors triste, inquiet, Cuvier, Fuyant la folle multitude, Vint ici se réfugier Au sein des champs et de l'étude.

Il attendit ! Quand du salut

Les jours commencèrent à luire,

Il eut sa place à l'Institut, Et devint baron de l'Empire ;

Mais son génie, en son essor, Au plus haut point de sa fortune, Dans Paris regrettait encor Les doux rivages de Langrune.

Septembre 1859,

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