AUX PHILOSOPHES
Rêveurs candides que vous êtes , Philosophes, penseurs, assez d'illusions!
La lumière pâlit et meurt ; courbez vos têtes. Ce monde, où du progrès vous vantiez les conquêtes, Est rivé pour toujours aux superstitions.
« De nos erreurs l'arbre s'émonde, Une longue ignorance entrava la raison , » Disiez-vous ; « mais tout marche enfin , tout nous seconde , « Nos voix de sa torpeur ont secoué le monde , Un astre bienfaisant se lève à l'horizon.
e La vérité n'a qu'à paraître , « L'homme la reconnaît : épris de sa beauté , « L'esclave rompt sa chaîne, il redevient son maître ; « A la source divine il puise un nouvel être,
« Et fait un pacte saint avec la liberté.
« Les cœurs s'ouvrent à l'espérance , « Tout change ! la douceur pénètre dans les lois , « Rome n'a plus de foudre ; aux lieux où la vengeance « Allumait ses bûchers , règne la tolérance , « Et l'austère justice entre au conseil des rois. »
Il est vrai qu'une ère nouvelle A des destins nouveaux appelait l'univers ; Mais des sophistes vains la cohorte rebelle S'insurgea , de nos lois renia la tutelle , Et la couronne échut aux fronts des plus pervers.
Alors il fallut se défendre :
L'ordre invoqua l'épée; elle fit son devoir. Les vieux jougs rejetés, il fallut les reprendre, Du sublime idéal en un jour redescendre , Et se réfugier à l'abri du pouvoir.
A la sottise plus d'obstacles :
Elle a ressuscité, dans ses rêves pieux, Des siècles décrépits je ne sais quels oracles ; Elle parle, à sa voix éclosent les miracles , Et la crédulité forge de nouveaux dieux.
Rêveurs candides que vous êtes, Philosophes, penseurs, assez d'illusions ! La lumière pâlit et meurt ; courbez vos têtes. Ce monde , où du progrès vous vantiez les conquêtes , Est rivé pour toujours aux superstitions.