‹ Gerbet, sa vie, ses œuvresChapitre 11 sur 11 · LE JEU DU SOIR · texte numérisé non relu

LE JEU DU SOIR

d'est aujourd'hui la Fête de la Vierge, Mais, entre nous, je voudrais bien savoir, 8i, quand on doit le matin prendre un cierge, On peut tenir une carte le soir.

Je ne veux pas, censeur trop difficile.

Blâmer un jeu que permet le salon.

Mais je vous dis que, sous un air futile.

Ce jeu vous donne une grave leçon.

Rappelez-vous, à chaque loterie, Que tous nos jours sont un frivole jeu, Si Ton ne gagne, au soir de cette vie, Un lot tombé du grand trésor de Dieu.

8i Dieu préside à vos heures légères, Ce jeu du soir est un temps bien passé, Et, du matin rejoignant les prières , Finit le jour comme il a commencé.

Je vous surprends, par mon langage austère; Vous voulez rire, et Je vous ai prêché :

Au jeu mondain un sermon ne va guère.

Mais on le passe au jeu de TEvèché. (l)

Comme à Paris et à Soissons, la forte théologie (le Gerbct se fit jour au concile provincial, qui se tint à Amiens, durant son séjour auprès de Salinis, et qui a laissé, dans l'histoire de

(I) Sainte 3?i et 323.

-Beuve. Causeries du lundi, t. VI, pages

l'Eglise de France sous le second Ennpire, un souvenir, dont les émotions ne sont pas encore calmées. .

Nous y reviendrons, mais, en ce moment,

'on nous laisse saluer, dans le noble cœur de Gerbet, cette touchante et constante préoccupation des intérêts du clergé inférieur.

La situation du clergé français, nous l'avons dit ailleurs (1), est aujourd'hui encore exceptionnelle. Comme, au sortir de la Terreur, quand il s'agit de reconstituer et de courir au plus pressé, les prêtres vivent, sur bien des points, en dehors du droit commun, fixé par les règles générales de l'Eglise.

Gerbet souffrait de cette situation , qui réclame, du côté des prêtres, un esprit d'abnégation poussé parfois jusqu'à l'héroïsme, et, du côté des évoques, une initiative dont plus d'un gémit, souvent assez haut pour que'ia fin de cet

(I) Lamennais et son Ecoles chap. 3, 5. elc.

état de choses — disons-le, anormal, — puisse éti*e prophétisée prochaine.

La collation des bénéfices, Tinamovibilité des charges d'âmes , les jugements ecclésiastiques, et bien d'autres questions, auxquelles on ne touche pas sans trembler, préoccupèrent Gerbet. Elles lui dictèrent une série de Postulata et lui inspirèrent la rédaction de décrets conciliaires, que Pie IX accueillit avec une paternelle satisfaction.

 la reprise du concile du Vatican, ces questions se poseront à l'Eglise catholique, réunie sons la présidence du Père commun des fidèles. Les prémices dûs à Tabbé Gerbet seront alors un jalon lumineux, et l'Eglise de France recouvrera sa splendeur, en retrouvant ce qui assure l'action et protège l'activité de ses prêtres : le retour aux. saintes règles du Droit.

Salinis revint de Rome, porteur de l'approbalion des décrets du Concile d'Amiens, dont les grands théologiens Romains avaient tout loué, '

même a la latinité qui en est excellente. » Ce compliment allait droit au rédacteur, M. l'abbé Gérbet.

En outre, le pieux prélat rapportait lin autre trésor : le corps d'une sainte martyre , découverte dans les catacombes, et dont l'inscription /iu tombeau attestait qu elle était née à Amiens.

a En entrant dans les rues de la ville moderne, « en traversant ses rues, cette Amiénoise de la « ville antique, cette Romaine des catacombes, a transportera tout d'un coup leurs pensées au a berceau de leur foi, et leur donnera, en plein « XIX® siècle, comme une vision des anciens « jours... Elle est devenue leur protectrice, dea puis le jour où elle a uni le berceau de notre

« Eglise naissante au tombeau de saint Pierre « parla communion du sang (1). »

Après l'exhortation et l'histoire, le chant.

Salut, auge de paix, silut, sœur inconnue

Qui nous i-evieus I Salut, étoile antique et si longtemps perdue

Pour Amiens!

Vivante, tu lui fis. timide et consternée,

Un long adieu ; Morte, tu le revis, joyeuse et couronnée

Des mains de Dieu I

La belle âme de Gerbet se complaît & fêter le retour de sainte Theudosie, et le livre qu'il lui a consacré, en avivant la piété des Âmiénois envers leur sainte compatriote, a fixé le souvenir des fêtes magnifiques qui marquèrent le retour de la martyre dans sa ville natale.

On Ta dit avec beaucoup de finesse et de raison:

(1) Gerfoet. Livre de sainte T/wiulosie, p. 116.

a L'abbé Gerbet était un de ces prêtres qui semblent nés pour l'épiscopat. Aux grandes qualités, aux grandes vertus du prêtre, il joignait les dons que le monde apprécie ; mais, aux yeux de certaines gens, qui décident trop souvent des affaires, sa supériorité même était un écueil. — Ce n'est pas, disait-on, un esprit pratique, il serait mauvais administrateur : comme si , poui» être administrateur et pratique, la première condition n'était pas la supériorité d'intelligence. Bref, on lui reprochait de n'avoir pas les grands mérites d'un petit expéditeur et la petite science d'un grand chef de bureau. Et, en effet, il ne les avait pas ; il n'était pas homme à se complaire dans les petits détails et à faire briller, sous la mitre, les hautes capacités d'un bon doyen, il avait une nature d'évêque, c'est-à-dire, suivant Tétymologie du mot, d'un homme qui voit de haut, qui puise, dans l'habitude des grandes pensées, la noble entente des affaires (1).»

(l) Fèvre. — Op, cit.^ l" partie.

Et cependant, Mgr de Salinis formajit des vœux ardents pour voir enfin sur le chandelier cette lumière, trop longtemps voilée. Les Pères du Concile de Soissons l'avaient présenté au choix des gouvernantjs , ils renouvelèrent leur demande à Amiens. Aux Cultes, l'un des ministres était son ancien élève, l'autre son compatriote et ami. Mais, toutes les bonnes dispositions échouérent longtemps devant cette fin de non-recevoir: M. Gerbet n'est pas administrateur ! — Les apôtres auraient bien souri , s'ils avaient entendu énoncer ce motif d'exclusion (1).

Bonnetty l'écrivait à Mgr de Salinis : a M. de Crousilhes est arrêté par Téternelle fin de nonrecevoir de la prétendue incapacité administra^ tive de M. Gerbet (2). »

Un des meilleurs prédicateurs des Retraites Pastorales en ce temps '3} , amené à traiter

(2) Ladoue. — Op. et loc ctt,, p. 326.

(35 Lettre du 26 juillet 1851.

<l) Le Père Caussette, vicaire-général de Toulouse.

cette question délicate, des obligations de l'ecclésiastique comme administrateur, amenait un sourire sur les lèvres de ses graves auditeurs, quand il disait :

« Généralement, on dit de tout homme en fonctions, de qui il n'y a rien à dire : Il est administrateur. Ce titre semble l'apanage convenu de ceux qui n'en méritent pas d'autre. Combien d'incapacités ont fait leur chemin sur cette recommandation et trôné. sous une telle enseigne I Il y a plus, les hommes qui se croient un pareil talent le refusent volontiers à ceux qui les dépassent, et ils trouvent aisément des complices de leur injustice dans ces passions de la foule : « On n'accorde pas volontiers deux mérites à la « môme personne, et il est rare qu'on ne lui « retire pas d'une main ce qu'on lui a donné de « Tautre. Qu'un homme ait de l'esprit , c'est « assez pour qu'on lui refuse le jugement. C'est « ainsi que la jalousie se console, que la mé-

« diocrité se revanche (1) ».... et que les administrateurs sont vengés (2).

Hélas ! on n'en a vu que trop, de ces prétendus génies d'administration, pour qui l'idéal du gouvernement consiste à se mirer complaisamment dans une série de registres, où le Doit et l'Avoir sont majestueusement étalés à l'encre noire et à l'encre rouge. La netteté des écritures, les lignes bien droites et tirées avec une rare correction, tout cela:, c'est très-bien, mais, de bonne foi, est-ce tout, quand ce n'est pas un trompe-l'œil ?

Gerbet ne sera jamais ce comptable que l'on nous vante : Il sera évoque avant tout, et, parce qu'il sera évoque, parce qu'il aimera son église, il saura travailler pour le diocèse que vous lui confierez, sans négliger l'administration. Bien plus, il sera la gloire du siège sur lequel vous

CD Pensées morales et littéraires.

Cl) Manrèze du Prêtre, t. Il, p. 268.

le ferez s'asseoir, et, le nom de son église se confondant avec le sien, partout, dans l'Eglise universelle où son beau talent fera rayonner son action vraiment épiscopale, on dira, parlant de lui : le grand Evoque de Perpignan !

Mais , la négociation fut longue. Elle dura plusieurs années, et, au moment où nous en sommes , elle sembla définitivement avortée.

Pendant qu'on travaillait à le faire évéque, les amis du dehors visaient à le faire académicien.

Un des amis d'autrefois, dont l'amitié avait survécu à bien des vicissitudes , et dont sans doute plus d'un puritain reprochait à Gerbet, la faveur constante, Sainte-Beuve prit chaleureusement en mains la direction de cette campagne.

Le 15 août 1832, le ConstUuUonnel publiait, bOus ce titre : L'abbé Gerbet^ an vrai manifeste académique, signé d'un nom qui faisait autorité dans le monde des lettres.

L'article débutait ainsi :

<c Voici un sujet que je m'étais proposé depuis a longtemps pour un jour de fête, pour une Féte- « Dieu, ou pour une fête de Marie ; car il y entre « de la sainteté, de Fonction, de la grâce mêlée « à la science, et un pieux sourire. Comment, tt diront quelques-uns de mes lecteurs habituels, a comment le nom de l'abbé Gerbet signifie-t-il a tout cela ? Je voudrais tâcher de le leur exa pliquer, leur donner idée d'un des hommes les « plus savants , les plus distingués et les plus a vraiment aimables, que puisse citer l'Eglise de a France, et l'un de nos meilleurs écrivains, et, a sans m'embarquer dans une situation difficile « ou controversée, mettre doucement en lumière « la personne même et le talent (1). »

(1) Causeries du lundi, t. VI, p. 308.

Suit une appréciation, qui comptera parmi les chefs-d'œuvre de Téminent critique.

Il la concluait, en écrivant :

a L'abbé Gerbet, à ces mérites élevés que je a n'ai pu que faire entrevoir, mêle une douce a gaieté, un agrément naturel et fleuri, qui rap- « pelle, jusque dans les jeux de vacances, l'en- (f jouement des Rapin , des Bougeant et des « Bouhours. On a beaucoup disputé, tous ces c< temps derniers, sur la question des études et « sur le degré de littérature autorisé par le cler- « gé ; on a mis en avant bien des noms empresa ses et bruyants : j'ai voulu rappeler un nom « aussi distingué que modeste (1). »

Puis, démasquant ses batteries, l'académicien terminait par cette déclaration :

a II y a longtemps que je me suis dit : Si l'on c( avait à nommer un ecclésiastique à l'Académie « française, comme je sais bien d'avance quel se-

(i) Causeries du lundL p. 323.

« rait mon choix ! Et il y a plus : je suis bien sûr c que la philosophie dans la personne de M.

« Cousin, la religion par l'organe de M. de Mon- « talembert, la poésie par la bouche de M. de « Lamartine, ne me démentiraient pas (i j. »

Au grand scandale des Pharisiens, la candidature de Tabbé Gerbet à l'Académie se trouva ainsi introduite.

Nous ne referons pas l'histoire des négociations auxquelles elle donna lieu. Qu'il suffise de dire qu'au moment où elle allait aboutir, tout fut subitement rompu, et ajoutons que le candidat, qui se laissait pousser, sans la moindre envie de

forcer les portes, s'en consola facilement.

Mais, par une intervention de la Providence

qui se joue dés calculs humains, au moment

même où la candidature académique échouait,

l'autre réussissait inopinément, par l'intervention

personnelle et inattendue du Chef de TEtat.

(I) Causeries du lundi, yi. 324.

Le 16 avril 1854, Pie IX, heureux d'un choix qui répondait à ses plus ardents souhaits, faisait parvenir, à Amiens, la nouvelle de la préconisation de M. Tabbé Gerbet au siège épiscopal de Perpignan,

C'était le saint jour de Pâques.

 l'allégresse publique , répondait , dans le cœur aimant du nouveau prélat, une douleur :

celle de quitter ses chères œuvres d'Amiens , celle surtout de se séparer d'un ami, a un ami (( de trente ans, disait-il, grand espace dans la « durée des amitiés humaines ! » Il ajoutait , avec une tendre et affectueuse insistance :

f( Pendant ces années sujettes à tant de vicissi- « tudes, nos vies ont été entrelacées de tant de <( manières, qu'en le quittant nous ressentons « dans une seule séparation plusieurs déchire- « nients et une multiplicité d'adieux dans un « seul (l). »

(I) Mandement de prise de possession de l'Évêchô de Perpignan.

Mais, la belle âme de Gerbet savait que tout coopère au bien de ceux qui aiment Dieu (1) et la sainte Eglise.

Du sacrifice, il sut faire un échelon vers le ciel, et, c'est dans les termes les plus touchants, qu'il le dit :

(( Lorsque Dieu conduit là où il prépare de « grandes consolations , il place presque toua jours des privations à l'entrée de la carrière, « il y fait fleurir quelques souffrances. Ces « épreuves ressemblent à une croix qu'un voya- « geur rencontre sur son chemin, au moment où a il se met en route : elles sont à la fois tristes a et rassurantes. Sans elles , la mission d'un « évêque serait privée d'un trait qui doit en a marquer le début ; il lui manquerait un des préoc sages ordinaires des faveurs divines, elle poura rait s'alarmer de se trouver d'abord trop heu- « reuse. Nous avons donc à remercier Dieu

(1) Saint Paul. Épître aux ^Romains, Vlll, 28.

(( d'avoir permis que nous eussions des peines à

a lui offrir, en allant nous offrir à vous, et que,

a dès notre premier pas pour nous rendre à son

« appel, il y eût du sacrifice dans notre obéis-

« sance (1). »

(1) Mandement de prise de 2^88e88ion,

GERBET EVEOUE

QERBET EVÉQUE

Sommaire. — L'administrateur modèle d'après saint Ambroise.

— Mandement d'installation. — Le choléra à Perpignan. — Visà-vis de ses prêtres. — Récit de l'abbé Casamajor. — L'Evêque. — Directeur de, religieuses. — Le désir d'une chape noire.

— L'artiste. — Il ambitionne peu la gloire des lettres humaines.

— Les intérêts généraux de la chrétienté. — ^instruction pastorale sur diverses erreurs du temps présent. — La colère aimante et la haine parfaite. — Réçidence. — Auprès de Sa Unis mourant. — Pressentiments de fin prochaine. — Un coup de foudre. — Le rayon lumineux. — La tombe de Gerbet.

Un grand Evêque des grands siècles ecclésiastiques a défini l'administrateur modèle. Il doit réunir quatre qualités : a la modération dans les négociations, l'ordre dans les dispositions, le

choix (c du temps, la mesure dans les paroles (I). »

Si je faisais un panégyrique classique de Tépiscopat de Gerbet, il me serait aisé d'y retrouver les conditions exigées par Saint Arabroise, qui, certes, s'entendait en administration episcopale et civile.

Cette démonstration ressortira suffisamment des faits : inutile d'y insister par un développement quelconque, car, à la fin de ce chapitre, une conclusion s'imposera à tout appréciateur de bonne foi ; celle-ci :

« Durant les dix années de son épiscopat, « Mgr Gerbet se montra le pasteur le plus dé- <( voué à 'ses ouailles, le plus préoccupé de tous a les besoins de son diocèse (2). »

Son mandement d'installation traçait un programme dont il n a pas dévié.

(1) Moderatio in negotiis, ordo rerum, opportunitas tempo ris, mensura verborum. (âmb., de Offlc.)

(2) Fréd. Godefroy. Les Prosateurs au XIX* siècle, 1. 1, p. 408.

« Nous avons promis, du fond du cœur, disait- « il, et la face contre terre, de garder sans tache « Téglise que Dieu nous a choisie, de dédaigner « tous les intérêts mondains pour concentrer (( tous nos soins sur elle , d'avoir une tendre « compassion pour tous ses membres souffrants, c de l'aimer d'un amour si vrai que nous « sachions, s'il le fallait quelquefois, nous rési- « gner à être sévère, mais alors de faire en sorte (( que la bonté soit la seconde moitié de la jus- « tice ; de l'entourer, en un mot, de tant de « sollicitude que nous puissions espérer de ne « jamais lui donner un sujet de plainte, et de ne « pas troubler, par notre faute, la sérénité des u jours que nous passerons ensemble, sur la « terre... Nous ne sommes devenu la tête de ce < diocèse, que pour en être aussi le cœur... »

Nobles paroles, qui furent la règle d'une vie épiscopale irréprochable.

Gerbet était une belle intelligence, c'était par dessus tout un grand cœur, et un cœur, qui,

ayant souffert beaucoup, pouvait redire la parole de Paul : « Vous n'avez pas un pontife qui ne puisse pas compatir à vos infirmités; le nôtre u passé par toutes les épreuves fl). »

A peine sacré, Dieu lui fournit l'occasion d'en donner un éclatant témoignage.

Le nouvel évéque, dont la santé était ébranlée, se disposait, avant de commencer ses fonctions pastorales, à aller chercher aux Baux- Bonnes les forces qui lui étaient nécessaires, lorsqu'il apprit, par un journal, que le choléra s'était déclaré dans le Midi. Craignant que l'épidémie n'atteignit son diocèse, il voulut partir sans retard : ce voyage précipité, accompli pendant des chaleurs excessives, acheva de Tépuiser. Le mal se déclara avec des symptômes alarmants, et ceux qui l'entouraient conçurent de vives inquiétudes ; des soins énergiques en triomphèrent, et le généreux pasteur put, le 23

(1) Saint Paul, Epîtrc aux Hébreux, IV, 15.

juillet 1854, faire son entrée solennelle à Perpignan, au milieu des acclamations d'un peuple

reconnaissant, accouru de tous les points du diocèse.

Un mois à peine s'était écoulé , quand le choléra éclata dans le département, et y fit d'efroyables ravages. Le bon pasteur proportionna les secours à l'intensité du fléau : par sa présente, ses paroles, ses aumônes, il relevait les courages abattus, adoucissait d'amères douleurs et faisait bénir sa charité (1 ).

Après l'épidémie, il commença à administrer.

« Mais, c'est ici, que vous devriez parlera ma place, vous qui l'avez admiré, se faisant tout à tous, petit avec les petits, infirme avec les in-

(2) Moniteur. Art. nécrologique sur Mgr Gerbet.

firmes, ne voulant rien savoir parmi vous, sinon Jésus, et Jésus crucifié. Sa vie humble et retirée s'écoulait modestement ici. Le père aimait ses enfants, et les enfants vénéraient leur père. Yoilà presque son épiscopat tout entier (1). »

Cette bonté, qui s'épanchait sur tous, avait cependant pour objet privilégié ses prêtres. « Qui de vous, écrivaient ses anciens vicairesgénéraux au ckergé de Perpignan, qui de vous s'est entretenu avec lui, et ne s'est retourné éclairé, touché, consolé ? Mais, c'est surtout dans ces retraites pastorales, dans ces réunions de frères sous le regard d'uu père, qu'il aimait à vous parler souvent, longuement, et jusqu'à épuisement de ses forces... Et, malgré la fatigue, comme il a!mait encore à entretenir chacun de vous en particulier, n'ayant qu'une crainte : c'est que quelqu'un peut-être , pendant ces journées qui

(\) Mgr de la Bouîllerie. Éloge funèbre de Mgr Gerbet,

s'écoulaient trop vite, ne pût parvenir à lui parler (1). >

Aussi, eut-il soin de réunir son clergé en synode, et il voulut que toutes les règles de l'Eglise y fussent scrupuleusement observées, afin de pouvoir entrer en communication avec ses prêtres, connaître, écouter leurs désirs et les faire vivre de sa vie.

Suivant ses bien-aimés coopérateur» dans leurs pauvres paroisses , il aimait à s'asseoir familièrement à leur foyer, comme un père, mieux encore peut-être, comme un frère, revêtu de la plénitude de ce sacerdoce qu'il respectait en eux.

Avait-il à leur demander un acte d'obéissance, •un sacrifice utile à l'Eglise et pénible à la nature, il y mettait une bonté, qui remuait les âmes sacerdotales et les rendait capables d'héroïsme.

Je n'en citerai qu'un trait.

Un de ses prêtres, qui l'avait accompagné à

(1) Mandement des Vicaires Capitulaires à Voc~ casion de la mort de Mgr Gerbet,

Rome en 1863, dut rentrer en France avant l'évêque. Il alla prendre congé de cette aimable Grandeur, « non, dit-il lui-môme, non, sans quelque tristesse. 9

« Je dirai un mot de cet adieu, continue-tril, parce qu'il servira à montrer les attentions vraiment délicates, que Mgr Gerbet ne dédaignait pas d'apporter dans ses relations avec le moindre de ses prêtres. Il me prit affectueusement les deux mains sans rien dire. Il imprima à mes mains une forte pression que je ne compris pas d'abord. Je devinai au bout d'un instant qu'il me voulait à genoux devant lui. Je m'agenouillai aussitôt. Il me dit alors, en tenant toujours mes deux mains dans les siennes : « Me promettez-

« VOUS d'aimer vos paroissiens de Molity, comme « vous avez aimé vos paroissiens de Canaveil- « lesî » Je ne répondis rien. Il m'annonçait ainsi mon changemenl de paroisse, mais l'engagement qu'il me demandait était au-dessus de mes forces.Il répéta mot pour mot la même question :

«c Me promettez-vous?... » Après ua momient de silence, je levai la tête et lui répondis : « Oui, « Monseigneur, je vous le promets. » Il me releva, m'embrassa, et il me dit, entre autres choses : ce Je savais que vous ne me refuseriez pas; je « m'y attendais bien... » Aucun sacrifice ne pèse quand l'évêque, au lieu de l'imposer de par son autorité, le demande avec cette grâce, qui est une des meilleures formes de la charité chez les hommes, investis de droit de commander aux autres. On voit toujours, sous la rosée d'affection que répand le cœur du chef, et surtout le cœur de l'évêque, les dévouements fleurir bien vite dans l'âme des subordonnés (1). »

Sans cesse occupé de son clergé, l'évêque de Perpignan témoignait le plus tendre intérêt à ses séminaires et ne négligeait rien pour élever l'enseignement, et former une génération de prêtres vertueux et éclairés. Dans ses tournées pasto-

(ll L'abbé Casamajor. Séjour de Mgr Gerbet à Rome en 1863.

— Morales, le prélat se transformait en simple missionnaire, se livrant à la prédication, passant au

confessionnal une partie considérable de la journée, et adcueillant avec bonté tous ceux qui s'adressaient à lui.

IjCS pauvres et les malades avaient une large part dans sa sollicitude, et il s'attachait à multiplier les établissements où ils reçoivent des secours (1).

Une de ses joies, sa plus grande joie peutêtre, était de penser que la prière ne cessait jamais dans son diocèse. Que de fois on l'entendit dire, en se promenant, le soir, sur la terrasse de 1 Evéché : « Quel bonheur ! Jour et nuit, des « diverses parties de mon diocèse , la prière

(1) Moniteur, art. cit.

a monte vers le ciel I » Et, quand il parlait ainsi, son noble et doux visage rayonnait.

Pour encourager les saintes âmes à qui TEglise confie ce sublime ministère de la prière, il ne dédaignait pas, comme autrefois Bossuet pour la sœur Cornuau, de diriger leur conscience et de se faire leur confesseur attitré. Il disait à la supérieure des sœurs Garde-Malades, qu'il avait établies à Perpignan : a Est-ce que ces enfants n'ont

« pas peur de s'adresser à un évéque ? Je ne suis « pas plus qu'un autre. Dites-leur de ne rien ft craindre. » Sur ce, ajoute la supérieure, je le vis prendre un surplis à l'usage de M. l'aumô- * nier, et se diriger vers le confessionnal. »

Un jour, une autre supérieure, celle du Bon- Pasteur, lui expose que la sacristine manque de ressources pour se procurer les ornements les plus indispensables ; il n'y a pas de chape noire, et pas d'argent pour s'en procurer.

— Adressez-vous de ma part, dit le bon Evéque, aux Dames du Sacré-Cœur, qui, avec le

concours des daines de la ville, Enfants de Marie, confectionnent des ornements pour les églises pauvres. .. Mais non, ajouta-t-il après une pause, non, c'est à moi à faire la demande. Je vous l'enverrai demain.

Elle arriva en effet le lendemain, et la voici :

LA SliPÉRIEUliE Dll BONFASTEVR AUX ENFANTS DEIARIE DPEUtET

-^ct-aa*.*

Je viens vous faire une confession , Bien surprenante et pourtant bien sincère, Je vois germer un grain d'ambition Sous l'humble toit de notre monastère; Que toute envie doive s'y amortir, C'est notre règle et non pas notre histoire ; Car malgré tout il nous reste un désir :

Le désir d'une chape noire.

Le saint habit qu'on prend au Bon-Pasteur A, grâce à Dieu, la blancheur en partage ; Nous chérissons cette belle couleur Qui de nos cœurs devrait être l'image ; Ce fond si blanc pourtant se rembrunit, Quand, à nos yeux, entr'ouvrant son armoire, La sacristine, en gémissant, nous dit :

Il nous manque une chape noire.

En vain les champs ont pour nous des épis, En vain les ceps nous donnent quelques grappes, La sœur quêteuse, en courant le pays, Ne peut jamais y récolter des chapes.

Le Vernet seul, par la bonté du ciel.

Fait un miracle auquel nous aimons croire.

Produit, dit-on, Tarbre surnaturel Où l'on cueille une chape noire.

En promettant que Dieu vous la paiera.

Nous vous dirions, si vous étiez mondaines.

Que parmi nous souvent on le priera De vous donner des cadeaux par centaines.

Rideaux de soie et tapis précieux.

Chapeaux, rubans, dentelles, satin, moire!... Mais vous savez qu'on obtient beaucoup mieux En donnant une chape noire !

Quand de ce monde il vous faudra partir.

Nous porterons à Dieu cette j^rière :

c Seigneur, daignez assister et bénir tt Les bienfaiteurs de notre heure dernière.

« Le Bon-Pasteur reçut pour un instant « Du Sacré-Cœur le concours méritoire, c L'un au cercueil donna le linceul blanc, « L'autre au convoi la chape noire. »

Docteur sur sa chaire épiscopale^ polémiste ardent au milieu des combats de la foi, Gerbet évéque, comme autrefois Grégoire de Nazianze, demeurait Tami du beau dans les arts et dans toutes les œuvres qui touchent à l'esthétique : disons le mot, il restait artiste !

Comment il comprenait l'artiste, il l'a dit luimême, en peignant Albùric d'Assise, c'est-à-dire en se peignant lui-même.

a Son imagination et sa sensibilité... cherchaient dans les arts leur aliment. La peinture lui semblait être un présage de la vie future et de la résurrection des corps. Pourquoi, disait-il, l'homme aurait-il la puissance, non pas seulement de concevoir le beau, mais aussi de le reproduire, s'il n'était pas destiné à reproduire l'éter-

nelle essence? Comment les formes terrestres nous en offriraient-elles l'expression, la ressemblance, si elles n'avaient avec lui quelque parenté, si par conséquent il n'y avait pas en elles quelque chose d'impérissable ? Il prenait plaisir à en saisir... dans leur expression matérielle, les mystères sublimes de la musique, à laquelle il attachait une idée singulière. La musique, formée par la mélodie et par l'harmonie, représentait, selon lui, la destinée qui doit se composer de vertu et de bonheur. La mélodie, qui se soutient par elle-même, et qui exprime la pensée fondamentale d'une composition, représentait la vertu, base suprême de notre destinée. Le bonheur, qui doit procéder de la vertu, qui doit en être Taccompagnement, était figuré par la simple harmonie, laquelle se réfère et se coordonne à la mélodie, comme à un principe régénérateur. Sur la terre, la vertu et le bonheur sont habituellement séparés, leur union nécessaire devra donc se rétablir ailleurs. C'est pour cela que la musique, qui

offre déjà, dans ce monde, l'union de la mélodie et de rharmonie, lui paraissait être un pressentiment du ciel. Avec de pareilles dispositions , tous les instincts poétiques avaient dû se développer, chez lui, à un assez haut degré. Il ne parlait que par images, parce que chaque objet matériel avait à ses yeux une signification idéale. De même qu'à l'aide du microscope l'œil distingue des facettes brillantes dans un grain de poussière, de même sa pensée croyait découvrir, dans les phénomènes les plus petits et les plus grossiers, quelques parcelles étincelantes du monde invisible. Chaque idée, en passant par son âme, en sortait revêtue d'une forme vive et colorée. Les vrais poètes étaient pour lui les grands peintres de la pensée : ils étaient tous ses amis (1) t»

(1) Un. Cath. XXI. 23.

On le voit, si le goût des choses de l'art dominait chez Gerbet, si le cœur aussi dominait l'esprit, tout cela était encore dominé par la piété. N'est-ce pas de lui-même qu'il a voulu parler, en disant d'Albéric d'Assise :

ce On ne pouvait pas dire que tout son temps fût partagé entre l'étude et la prière ; car cette distinction n'existait pas pour lui, La prière, source d'une lumière qui ne descend dans l'esprit qu'en passant par le cœur, était pour Albéric une étude transcendante- et sans effort.

Li'étude, continuellement rapportée à Dieu, était une prière laborieuse (I). »

(l) Ibid,, 25.

Puis, disons-le , cet esprit tout sacerdotal ambitionnait peu la gloire des lettres huniaines ; cependant, il comptera parmi ceux qui les ont le plus honorées au dix-neuvième siècle par la pureté du goût, la correction et l'élégance antique du style, par cette éloquence sage qui naft du fond même des choses et s'insinue doucement dans les Âmes.

Moins pieux et plus exclusivement académique, Gerbet eut eu une vogue autrement générale. Il ne lui a manqué , pour être encore plus répandu et plus goûté qu'il ne Test, dit Sainte-Beuve, que de combiner un peu moins la dialectique avec le sentiment affectueux (1).

— Âh! répond Gerbet, sans la charité, les vertus sont d'illustres indigentes (2). Laissez-moi chercher le royaume de Dieu et sa justice (3), le reste importe peu.

(1) Causeries du lundi, t. VI, p. 31G.

{2 Mandement sur la Doctrine de Vamour de Dieu, (3) Matth. VI, 33.

Mais, l'Evêque n'est pas seulement posé par le Saint-Esprit pour régir une église particulière, il fait partie de l'Eglise enseignante, et les intérêts généraux de la chrétienté ne sauraient lui rester indifférents.

Peu d'évéques ont été mêlés , autant que Gerbet, aux grands événements de l'histoire ecclésiastique pendant son épiscopat. Il portait partout ses regards de sentinelle vigilante.

Toujours debout, attentif, l'œil perçant les ténèbres dans la nuit, l'oreille tendue, il tressaillait au moindre bruit.

a Des quatre coins de l'Eglise, a dit Mgrjde la Bouillerie, parlant de ce gardien d'Israël, les catholiques poussaient vers nous le cri d'alarme de la République : « Caveant consules ! que les

consuls prennent garde ! » Nous, consuls, je le dis avec fierté, nous n'avons pas failli à notre devoir, nous avons su monter à la brèche, et nous avons prouvé que nous nclions pas des chiens muets I... Mais alors que nous partions au combat avec nos armures légères, avec la fronde et la pierre de David, lui, il semblait brandir dans ses mains l'épée céleste de Judas Machabée. Et, quand nous poussions nos aboiements pour sauvegarder le troupeau et le pasteur suprême du troupeau, il ét€Ût comme le chien que Tordre illustre de saint Dominique a choisi pour son emblème, tenant à sa gueule une torche brillante et enflammée... Ses magnifiques écrits furent alors un de nos soutiens les plus fermes, et lorsque, après la mêlée, nous vînmes tous nous agenouiller aux pieds de notre chef, il était là, comme Jeanne d'Arc, digne d'assister au triomphe, parce qu'il avait porté la bannière dans le combat. Et nous aimions à montrer

du doigt celui qui avait si habilement manié le glaive, — le grand Evéque de Perpignan !.. . (l) »

Impossible d'énumérer tous les actes et les écrits épiscopaux, auxquels Téloquent orateur vient de faire allusion. Ils seront un jour — puisse-t-il être prochain! — réunis aux autres œuvres, dont le digne héritier (2) des pensées de Gerbet prépare l'édition complète.

Citons cependant la célèbre Instruction pastorale sur diverses erreurs du temps présent^ du 23 juillet 1860.

« Les unes, disait-il, ont déjà été condamnées, « les autres n'ont pas encore été l'objet d'une « censure expresse, sous la forme (5ù elles se pro-

(1) Eloge funèbre de Mgr Gerbet,

(2) Mgr Bornet , ancien vicaire-général à Perpignan, aujourd'hui à Bordeaux.

a duis6Qt. Les unes sont évidemment opposées à

a des points de foi ; les autres sont , à divers

a degrés, contraires à la saine doctrine, et quel-

a ques unes au moins pernicieuses , surtout

<( aujourd'hui, particulièrement à raison du but

a que se proposent ceux qui voudraient les faire

« prévaloir (1). »

On sait l'éclat qui suivit cette magistrale instruction et la sanction dont elle fut honorée', par l'acte pontifical du 8 décembre 1 864.

(X L'amour de l'Eglise a été la passion de cette « vie prématuré ment éteinte (2). »

Et pourtant, Gerbet était doux, aimable envers tous les hommes; ses lèvres étaient de miel!

« Mais, ajoute l'évêque de Tulle, quand la foi était attaquée, quand l'impiété s'insurgeait contre l'Eglise et son Christ, alors son génie s'enflammait ; il connaissait la colère amante et la haine

(l) Instruction pastorale, etc. latroduction. V.2) Léon Gautier. Portraits contemporains.

parfaite (1)... Dieu connaît cette colère aimante et cette haine parfaite. Dieu ne hait rien de ce qu'il a fait (2), parce que rien de ce qu'il a fait n'est mauvais, n'est haïssable. ... Dieu aime toutes ses œuvres, mais il déteste le mal que l'homme y a mêlé ; il le hait d'un amour immense, inGni ; il le hait de tout l'amour qu'il a pour ses œuvres et pour lui-même... Ainsi de l'Eglise, qui est comme Dieu ; qui est vérité, justice, sainteté comme Dieu. Elle aussi, elle hait le mal que l'homme met dans les œuvres de Dieu; elle ne peut ni se taire devant l'erreur, ni transiger avec l'iniquité; elle les combat avec toute l'ardeur qu'elle puise dans son amour de la vérité et de la vertu. Elle aime, dans les œuvres de Dieu, leur fond, leur substance; mais le mal, qui estj adventice, « un accident corrupteur», elle le hait d'une haine implacable. Dans l'homme, elle hait ses erreurs, ses vices, ses désordres ; mais l'homme.

(1) Ps. GXXXVITI, 22.

(2) Sagesse, XI, 25.

quoique criminel et avili, elle ne peut le haïr. Comment le haïrait-elle? Ne sait-elle pas que, si rhomme, par sa liberté, est ici-bas le seul être qui puisse faire le mal, il est aussi le seul qui puisse le réparer?... Votre évéque était ainsi. Vous savez combien il était bienveillant, ouvert à tous... Ses paroles étaient douces comme le miel ; on les recueillait comme une ambroisie... Vous savez que ses relations étaient brillantes , ses amitiés honorables, parce qu'il répandait sur tout le commerce de la vie une douceur et un charme exquis. Avec tout cela, il était ce le haïsseur parfait, » il a entrait en colère avec amour (1). »

« Dieu lui avait donné les deux qualités éminentes qui font les pasteurs de son Eglise : un grand esprit et une plus grande bonté. Oh ! que^ ce mélange est aimable ! Un grand esprit et une grande bonté, voilà, je le répète, les deux qualités du pasteur. (2) »

(1) Mgr Berteand. Oraison funèbre de Mgr Gerbet.

(2) Mgr de la Boiiillerie. Eloge funèbre de Mgr Gerbet,

Aussi, comme la résidence lui était facile ! Qu'il lui en coûtait pour s'arracher, même un jour, à son cher diocèse f Ce n'est pas lui que Paris attirait. Rome même, Rome, le grand objet de son amour, l'attendit longtemps, et Pie IX dut le dispenser d'accomplir son voyage ad limina. On ne l'y vit qu'en 1863, pour déployer l'étendard de Jeanne d'Arc, dont Mgr de la Bouillerie a si éloquemment parlé.

Mais quand l'amitié le réclama, il accourut, par àeux fois, auprès de Salinis, la première pour l'aider à accomplir le sacrifice, qui d' A.miens le transférait à Auch, la seconde pour assister à son agonie.

C'était le 25 janvier, au cœur de l'hiver, Gerbet arriva, tandis que son ami mourant goûtait quel-

ques instants de sommeil. Il ne voulut pas le réveiller.

— Ah I dit Salinis, ne savez-vous pas, mon ami, que le meilleur repos pour moi, c'est le plaisir de vous embrasser ! Oh ! que je suis heureux de vous savoir sous mon toit... J'ai eu la consolation ce matin de recevoir le Bon Dieu au milieu d*âmes bien ferventes... Je me suis donné tout à Dieu.

Puis, dans Teffusion d'une âme timorée, qui retrouve avec bonheur l'ancien dépositaire de ses secrets les plus intimes :

— Je désire profiter de votre visite, pour faire une confession générale, avant de paraître devant Dieu.

Gerbet, ému, dit au prélat mourant qu'il le trouvait trop fatigué pour donner suite à cette ouverture.

— Pourtant, mon ami, répondit Salinis, ce serait une grande consolation pour moi !

S'adressant alors à ses familiers :

— Son voyage a été si pénible I... Dites bien qu'on lui donne des soins : le bon évéque de Perpignan y songerait peu lui-même... N'oubliez pas qu'il fût un de mes premiers compagnons d'armes...

Quand il partit d'Auch, après avoir pieusement enseveli de ses mains fraternelles l'ami des anciens jours, Gerbet se sentit frappé au cœur.

Dès lors, les pressentiments d'une fin prochaine se font jour à travers ses écrits, ses correspondances, ses effusions de l'intimité.

Pour tous, sa mort, arrivée le 7 août 1864, fut un coup de foudre. Lui seul n'en fut pas surpris, il l'attendait, comme une amie, comme une libératrice.

Terrassé par l'affreux mal qui l'avait déjà une fois mis à deux doigts du tombeau, le jour même

de son entrée à Perpignan, à dix ans de distance, il comprit que tout était fini.

— Oui, mon Dieu, comme vous le voudrez !

Ce fut sa réponse aux avertissements de la maladie, quand elle Teut couché sur le lit de mort.

Un de ses vicaires-généraux lui présenta le crucifix. Il le prit d'une main défaillante , le plaça tendrement sur son cœur. On l'entendit murmurer le nom sacré du Maître. Puis, il porta la croix à ses lèvres, voulant mourir dans ce baiser d'amour ! Tout à coup, ses mains se détendirent autour du crucifix, qui retomba des lèvres sur son cœur, et, à travers ses lèvres doucement entr'ouvertes, son âme s'envola...

a Et maintenant, tout cela est fini, s'écriait l'Evéque de Carcassonne devant son frère mort,

étendu dans le cercueil, au milieu de cette chère cathédrale de Perpignan, près de cette chaire épiscopale qu'il a tant honorée, tout est fini, « et voilà ce qui reste de cet homme. Un coup de « foudi'e vous l'a enlevé, quand il avait son front M dans les cieux ; oui, son front dans les cieux ! « car sa dernière parole fut son dernier écrit, et a son dernier écrit la condamnation de la grande « impiété de nos jours : contre celui qui a osé « nier la divinité du Sauveur, il écrivait la pa- « rôle de Pierre : Tu es le Christ, Fils du Dieu « vivant... » Il récrivait I... La plume tomba de « ses mains, et il se trouva face à face devant le « Christ, Fils du Dieu vivant I »

Au moment où on le descendait dans le tombeau, un rayon lumineux, sortant tout à coup d'une vitrine en forme de soleil placée au-dessus de l'autel, vint éclairer l'entrée du sépulcre.

C'était un symbole. L'Eglise venait de perdre une de ses lumières, mais, ce tombeau restera lumineux. Placé sur nos frontières pyrénéennes.

il y est comme un phare, et, tandis que le foQdatcyir de l'Ecole menaisienne git dans une fosse inconnue, sur laquelle la croix ne brille point, son meilleur disciple dresse encore, du sein de son glorieux sépulcre, cette croix du Christ, toujours debout, toujours la même, parmi les vicissitudes et les révolutions qui passent !

Nous avons cité bien des hommages rendus à la mémoire de Gerbet. Nul ne Ta loué avec plus d'autorité que son successeur sur le siège de Perpignan.

Voici comment s'exprimait à son sujet Mgr Ramadié, aujourd'hui archevêque d'Albi.

a Vous pleurez encore, N. T. C. F., le saint Pontife qui rendit à notre chère église d'Elne sa vieille giçire avec sa dignité d'épouse (1) : sa générosité et ses bienfaits vous rendaient sa mémoire chère. Pour consoler votre juste douleur, . la Providence vous envoya pour évéque

(i) Mgr de Saunhac de Belcastel.

un docteur illustre entre tous ; il vous vint couronné des glorieux lauriers qui déjà lui avaient ouvert l'enceinte de cette savante école de la Sorbonne, jadis la gloire de la France et de l'Eglise, et qui se montre aujourd'hui si jalouse et si digne de retrouver son antique splendeur. L'Evoque de Perpignan devait avoir sa part de cet honneur réservé à notre âge ; sa parole toujours gracieuse était un chant ; sa plume écrivait pour la postérité : à cette douce éloquence, qu'embaument les parfums d'une angélique piété, se mêlent, dans ses admirables écrits, les charmes de la poésie et les profondeurs de la philosophie. Aucune des facultés de l'âme humaine n'échappe à son talent ; il parle en même temps à la raison et à la foi, au cœur et à l'imagination. Qui de nos jours a célébré comme lui le mystère eucharistique? Qui recueillit, avec plus d'intelligence et d'amour, les religieux échos des catacombes ? Qui peignit avec de plus vives couleurs les gloires de Rome et du.Vati-

can? Qui pénétra plus avant dans les abîmes de la sagesse et de la science infinies ? (l)

« Son caractère sincèrement catholique était à la hauteur de son talent. Vous. connaissez cette honorable histoire. Un jour , disciple et ami d'un nouvel Origène, il fut trop fidèle à son aiaître ; mais bientôt, comme Denis d'Alexandrie (2), mettant , au-dessus des intérêts de l'école et des droits d'une intime amitié, les intérêts de la vérité et les droits de l'Eglise, pour rester fidèle à la foi, il passa sur son propre cœur ; suivant encore les traces du saint patriarche d'Alexandrie, il réfuta par de savantes pages le philosophe égaré et pleura sa chute.

« En vérité, nous ignorons quelle gloire pourrait manquer à l'auréole de notre prédécesseur : il fut apôtre, apologiste, confesseur ; maintenant le voilà martyr ! Martyr de la pensée, martyr

(1) Ep. aux Rom. II, 33.

(2) Eusèbe. Hist, Ecclés., 1. XII. c. XXVIII.

delà foi, martyr du zèle pour ia cause de Die^, martyr de la divinité de Notre-Seigneur Jésus- Christ, il est mort en la proclamant, et pour la mieux défendre : Tues Christus filius Dei vivi (1).

a Le parfum dei'encens et le parfum des fleurs ont embaumé sa tombe: une vieille amitié y a déposé deux couronnes d'éloquents accents (2) ; mais rien ne Tu embellie autant que vos larmes ; nous l'avons tous pleuré, ce digne et saint Pontife : son honneur ne saurait être mieux établi que par le deuil qu'en porte l'Eglise.

« Au XIP siècle, pour éterniser la mémoire de l'un de ses plus grands évéques (3) l'église d*Elne fit graver sur son mausolée ce magnifique éloge :

• a II fut l'honneur de la ville et du mondé, et (c maintenant il en est la douleur; tout le peu-

Ci) Matth. XVI-

(2) Mgr de Careassoone et Mgr de Tulle.

(3) Guillaume de Jorda .

« pie le pleure, et T univers entier compatit à ses « pleure (1). »

a Nous ignorons si Tamitié qui inspira cette épitaphe ne se fit pas trop complaisante, ou si elle nous révèle ainsi des gloires incontestables ; mais ce que nous savons bien, c est que nous voudrions l'inscrire sur la tombe de l'illustrissisme et révérendissisme Mgr Olympe -Philippe Gerbet. »

(1) Urbis et orbis honor. sed nunc dolor urbis et orbis pro quo tota flet urbs cui lotus condolet orbis..

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