‹ Gerbet, Salinis et RohrbacherChapitre 1 sur 13 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

ni: LA DRU MEME EDITION.

J'ai cru pouvoir rapprocher dans un même volume les deux premiers disciples de l'École MenaisienriCj d'autant que, admis les premiers dans l'intimité du maître, ils le suivirent avec une unanimité de vues et de sentimenls telle que leur action se confond souvent, comme leur biographie, au point de créer quelques difficultés, quand on veut les distinguer l'une de l'autre. Une fois séparés de Lamennais , tous deux suivent une voie semblable, jusqu'à ce que la mort les réunisse tous deux à peu d'intervalle, après une carrière analogue, et une jiarfaite union d'esprit et de cœur, dans les milieux et les événements les plus divers.

La précédente édition ne parlait guère que de Gerbet. Celle-ci y en le réunissant à Salinis, les mettra tous deux da?}s le jour et le rapprochement qui leur conviennent. S'il en résulte certaines répéti-

tions, on voudra bien me les pardonner, elles sont la conséquence inévilable d'un sujet qui se mêle à chaque pas dans une touchante et fraternelle liaison.

Les nombreux amis de cette double mémoire j à Juilly, à Bordeaux f à Amiens, à Perpignan, à Auch, et ailleurs, me sauront peut-être y ré d'en avoir fixé, sous un mince volume, les traits épars dajîs vingt publications, dont ils savent tout le mérite. Le mien , si mon livre en a un , sera de les avoir mises à profit.

P. S. de la 3" édition. — Pour répondre à un vœu qui 7îous a paru justifié, nous plaçons, à la suite, l'étude sur Rohrbacher, précédemment éditée en un petit volume à part.

L'ÉCOLE MENAISIENNE

NAISSANCE, liDLCATIOX, SEMINAIRES.

Sommaire. — Les montagnards du Jura. — Un cœur de mère. — Première communion. — La voix de Dieu dans le silence. — En rhétorique. — Modestie et douceur. — Sur le chemin du séminaire. — L'esprit de Dieu sur l'Église de France. — L'abbé Astier. — Une victime du doute. — JoulTroy et Gerbet. — Attendons ! — Les cinq cents élèves en théologie à Besançon. — La place de Gerbet. — Académie au Séminaire. — Le régime intellectuel des grands Séminaires d'après M. Renan. — M. Olier et Saint-Sulpice. — L'Ange du Séminaire. — Gerbet à Saint-Sulpice. — Gerbet et Salinis. — Les amitiés de séminaire. — Lettre de Lacordaire. — Jonathas et David. — Devant le cercueil d'un ami.

Dieu plaça son berceau au sein des montagnes du Jura, « contrée- riante et poétique, féconde en grands et beaux u tableaux, qui a son histoire à elle, ses traditions, son « caractère, et qui, du haut de ses montagnes sauvages, « regarde sans envie les montagnes vantées de la Suisse et « les cimes hautaines des Alpes ' ».

Les montagnards du Jura ont l'âme ardente, un peu

' X. Marhier, Guides Joanne.

rêveuse, profondéineiiL attachée au culte de leurs pères.

Entre tous, ceux de Poliguy offrirent de tout temps' le type le plus complet du caractère franc-comtois.

C'e^t à Poligny que naf|uil, le 5 février 1798, Philii'Pe- Olympi; GERBET, d'une famille riche et honorée.

Pour qui a connu la limpidité d'âme, la pureté de regard de l'abbé Gerbet, il ne saurait y avoir de doute : une mère pieuse veilla sur son berceau. Rien ne laisse sur la physionomie d'un enfant une empreinte reconnaissable, comme le rayonnement d'un cœur maternel qui vit de la vraie vie, de celle que l'on puise dans l'Eucharistie. Femme de devoir, la mère de Philippe Gerbet veilla elle-même sur les premiers développements du cœur de ses enfants. Femme de foi, elle leur parla de Dieu en termes qui se gravèrent au plus intime de leur conscience. Femme d'exemple, elle leur apprit à conformer toujours leur vie à leurs convictions. Fenune forte, elle leur montra comment il faut soutenir les épreuves de Dieu *.

Aussi, quand l'heure de la première communion arriva pour le pieux enfant de cette femme forte, l'enfant sentit, dans son âme, les émotions impérissables qu'il a depuis si magniiiquement décrites \

' A. IlousSfT, Dictionnaire historique et gôographique . -Laiioue, Mgr Gerbet et l'École menniùcnne, t. !<■'. ' Gf,iuu.t, Considérations sur te dogme générateur de la piété catholique.

« La communion, a-t-il dit, s'accomplit comme sous le (( vestibule entr'ouvert du sanctuaire invisible oîi se conu somme l'éterneile union. Tandis que les sens restent dans (( l'ordre actuel, l'âme ressent la présence de l'autre ordre; a elle y entre, elle prend possession de sa substance, comnie « un homme transporté aux limites de cet étroit univers « visible, étendant sa main au delà, saisirait déjà les préce mices de l'autre monde. Alors, il se passe en elle de ces a choses que la parole humaine craint de profaner en les (i exprimant. A ce murmure confus des passions, qui gronde « encore dans l'àme fidèle comme le dernier bruit des agi- (( tations de la vie , succède tout à coup un grand silence. 0 Bientôt une commotion également forte et douce annonce « la présence d'un Dieu; et soudain les saints désirs, et la (( prière, et la patience, et l'esprit de sacrifice, souvent lan- (1 guissants, se raniment : tout ce qu'il y a de divin en elle « s'allume à la fois. Son regard s'épure et reçoit quelques Cl rayons de cette lumière qui éclaire ce qui est au delà du Cl cœur. Des émotions indéfinissables, vives comme des c( sensations, calmes comme des idées, attestent l'harmonie Cl renaissante de l'esprit et des sens. On éprouve, dans c( mille autres circonstances, les joies de la vertu : c'est là u seulement qu'on en savoure toute la volupté. Contemplez c( les traits de ce chrétien qui adore en lui son Sauveur : « ne diriez-vous pas que si cette bouche, fermée par le c( recueillement, s'ouvrait tout à coup, une voix en sortic( rait, essayant, d'un ton plaintif encore, le cantique des ce cieux? Elle chanterait comme un ange gémit, elle gémicc rait comme chante un mortel. »

C'est au collège de Poligny que Gerbet fit sa première communion, durant laquelle « il se passa dans son âme de

ces choses que la parole humaine craint de profaner en les exprimanl » .

Dieu parla à celte jeune âme ce langage mystérieux, que tant de vies sacerdotales se souviennent d'avoir entendu, ce jour-là, tandis que, tout faisant silence autour des facultés du dedans, celles-ci se sentirent tout d'un coup comme divinisées et s'inclinèrent, comme une tendre moisson, sous un souITlc subit ([ui la dompte sans la briser et lui donne, quand elle se relève, une vigueur nouvelle pour atteindre la maturité.

Dès lors, à la tête de ses condisciples, l'élève de Poligny se montrera le « pieusement docte et le doctement pieux ' » que toute sa vie il sera.

En rhétorique, dit Mgr Besson^, il rencontre « un pro- « fesseur plein de goût autant que de piété, dont les « exemples valaient les leçons » . Cet homme, dont l'Église de France se doit de conserver le nom avec respect, M. Gauthier, de Largilley, a remarqua le jeune Gerbet entre « tous ses autres élèves, et le forma à l'art de bien faire « comme à celui de bien dire ».

La piété chez le jeune homme se revêtait de modestie et de douceur, les deux caractères distinctifs de celui qu'on a appelé « le Mélanchthon du nouveau Luther » , de celui

' Pie sciens, scienler pius. (Saint Augustin.) ' Besson, Élude sur Mgr Gerbet.

qu'à la Chesnaie Maurice de Guériu nommait « le doux abbé Gerbet ».

A quatorze ans, il avait achevé ses études littéraires.

La voix qui avait parlé au pied de l'autel de sa première communion, il en avait gardé pieusement l'écho au plus intime de son être. Elle le poussa à revoir cet autel et à y réveiller, dans une longue oraison, des souvenirs « précieux, parce qu'il avait été fidèle ».

Quand il se releva, ce fat pour dire adieu à ses maîtres, embrasser sa mère et prendre le chemin du séminaire.

Son principal historien, Mgr de Ladoue, dont nous suivons les données aussi sûres que finalement attendries, introduit ici un dialogue qui rappelle, à s'y méprendre, la manière de Gerbet :

« Je me ligure qu'au moment où il s'éloignait ainsi dans son modeste équipage, il eût été rencontré par quelque haut dignitaire de l'Empire, un général, — il y en avait alors un peu sur tous les grands chemins, recrutant des hommes pour combler les vides de la Grande Armée. — En voyant ce jeune homme à la taille élancée, à la physionomie ouverte, il s'approche, espérant peut-être faire une heureuse recrue :

— Où allez-vous ainsi, jeune homme?

— Monsieur, je vais me faire prêtre.

— Prêtre! il n'y en a donc pas assez? Mais, pourquoi voulez-vous vous faire prêtre?

— Pour enseigner la religion et pour la défendre.

— Vous allez défendre là une cause perdue. Ne snvezvous pas que le Pape est en prison? L'Empereur vient de le faire venir à Fontainebleau, et, après celui-ci, il n'y en aura plus d'autre.

— En ôles-vous bien sûr?

— Vous feriez bien mieux de vous enrôler dans les armées de l'Empereur : d'ici à quelques années, il sera le maître du montle.

— Vous ignorez sans doute, monsieur, que celui à qui Dieu a donné le monde est Jésus-Christ, dont le Pape est le vicaire?

— Vieilleries que cela!... Mais enfin, mon ami, pourquoi voulez-vous vous faire prêtre? Est-ce que vos parents n'ont pas de fortune?

— Mes parents sont riches, et j'aurais pu, en continuant leur honorable profession, vivre dans l'aisance.

— Est-ce qu'on ne vous a pas trouvé assez d'esprit pour faire autre chose?

— Je viens de terminer mes études, et mes maîtres ne m'ont pas trouvé plus bête qu'un autre.

« Ne comprenant rien à ce langage, le général s'éloigne, en murmurant assez haut, pour être entendu :

— Fanatisme! »

Et il disait plus vrai qu'il ne pensait.

Il fallait, en oiïet, une foi bien robuste, pour pousser vers la milice sacerdolale une âme jeune, intelligente, devant qui s'ouvraient toutes les carrières conduisant à la fortune et aux honneurs'.

' Lvnoir, Mgr Gcibet e( l'Kco'e menaisinme. t. I", p. 15 et suiv.

Mais l'esprit de Dieu remuait l'Église de France, et, sur des points divers, il préparait dans l'ombre la brillante génération sacerdotale, d'où la nôtre est sortie, qui a ressuscité le catholicisme dans le pays et l'a réconcilié avec lui, au prix de tant d'efforts et de lattes conlre l'esprit des vieux mécontents et les préjugés des fils de Voltaire.

A Besançon, oîiil arriva en 1812, Gerbet trouva, comme à Poligny, un professeur, qui en fit son disciple chéri et développa les dons merveilleux de celte intelligence d'élite.

Le professeur de philosophie, à l'Académie de Besançon, dont le futur séminariste suivit d'abord les cours, suivant l'usage du moment, était « un des hommes les plus singu- « liers et les plus habiles de son temps' ». Il s'appelait l'abbé Astier.

Mgr Besson nous a conservé un portrait achevé de ce maître, qui exerça tant d'action sur le développement intellectuel de Gerbet.

« M. Astier avait plus de cinquante ans, quand il parut pour la première fois dans la chaire de l'Académie. Son extérieur n'imposait pas, mais il attirait. Tous les yeux de son auditoire se fixèrent sur lui avec l'intérêt qu'inspirent UQ nouveau maître et un nouvel enseignement. C'était un homme d'un brun foncé et d'une petite taille; son caractère

' Besson, loc. cil.

était plein de vivacité et son esprit plein de saillies; doué d'une mémoire prodigieuse, il parlait le latin aussi bien que le français, el professait, selon la méthode scolastique, la philosophie de l'ancienne Sorbonne. Sa voix était aiguë et pénétrante, sa conversation instructive et variée. Le prêtre en lui dominait tout le reste.

D'une foi vive, d'une piété priifonde, d'une moralité exemplaire, il mêlait à toutes ces qualités quelques excentricités de caractère qui semblaient les relever encore. Ses distractions sont devenues fort célèbres, mais il ne souffrait guère qu'on l'en avertît.

Un jour qu'un chanoine lui lit observer, dans une sacristie, qu'il avait déjà mis Irois chasubles l'une sur l'autre, et qu'il était inutile d'en ajouter une quatrième :

— Croyez-vous donc, repartit M. Astier, que je n'aie, comme vous, autre chose à faire qu'à aboyer le parchemin?

Si sa verve railleuse n'épargnait pas assez les chanoines, elle vengeait en toute occasion l'Église et ses dogmes. Fidèle au costume ecclésiastique comme à toutes les règles de son état, il s'entendit reprocher un jour par un de ses collègues, diacre défroqué, d'être vêtu comme un curé de village :

— Monsieur, répondit-il, apprenez que les curés de village ont plus d'esprit dans leur petit doigt que vous n'en avez dans toute votre personne, et je le sais, car je viens de l'être.

Dans une voiture publique, où un riche électeur avait engagé une querelle avec lui sur la religion, il allait réduire son adversaire au silence, quand une dame l'arrêta, en lui disant à l'oreille :

— Prenez garde : monsieur paye pour plus de 1,000 francs d'impôts.

— Et moi, repartit M. Astier à haute voix, je vous déclare que, si on imposait l'esprit, il ne payerait pas un centime'.

Ces traits de vivacité spirituelle firent à l'abbé Astier la réputation d'un redoutable jouteur et ne le rendaient que plus cher à ses élèves. Aussi charitable dans ses procédés qu'il était parfois incisif dans ses paroles, il frappait ainsi l'esprit, gagnait le cœur et gravait dans l'âme de ses disciples cette vive et forte empreinte qu'un professeur habile laisse sur tout ce qui l'enloure.

(( J'ai peint l'abbé Astier, c'est déjà peindre l'abbé Gerbet. A la différence des élèves qui ne copient que les défauts de leur maître, Gerbet ne prit de M. Astier qu'un goût passionné pour les études philosophiques, avec quelques habitudes familières aux esprits distraits. On se figure dillicilement aujourd'hui, avec le discrédit qui a frappé les hautes spéculations et la méthode actuelle'^ des professeurs de nos facultés, quels étaient l'avide empressement et les préoccupations studieuses des cent vingt élèves de l'abbé Astier. Ils allaient le chercher à sa demeure, lui faisaient escorte le long des rues et le ramenaient chez lui, non sans s'arrêter autour d'une borne ou sous une porte cochère, pendant des heures entières, pour prolonger, quelques-uns par malice, la plupart par envie de s'instruire, la leçon que le professeur finissait trop tôt à leur gré. Les élèves discutaient, l'abbé Astier s'emportait parfois, le jeune

' Besson, Vie de l'abbé Busson, p. 6 1 .

* Nous avons cru devoir atténuer par ces mots l'expression de « MisÉRVBLE audi'oire auquel sont réduits les professeurs de nos Facultés ». Les auditoires qui se pressent autour des ch lires du haut enseigacmcat ne nous paraissent plus méri'cr cette quniitiiation.

Gerbet écoulait siirloiit. Les promenades du jeudi n'étaient pour le maîlre amoureux de la vérité que de nouvelles occasions de voir plus familièrement et d'intéresser plus longuement la jeunesse bisontine. Partout M, Gerbet était au premier rang. On l'appelait le bras droit de M. Aslier, son él(ve chéri, l'espoir de la science*. »

Parmi les l'ictiincs du cloute, dont M. l'abbé Baunard a éloquemment décrit les tortures, il en est un plus célèbre que ses autres contemporains, peut-être parce qu'il a analysé lui-même, avec une poignante tristesse, les ravages de ce Doute, qui lui arracha peu à peu ses tranquilles croyances d'autrefois.

« Je n'oublierai jamais, écrit-il, la soirée de décembre « où le voile, qui me dérobait à moi-même mon incrédulité, (1 fut déchiré. J'entends encore mes pas dans cette chambre « étroite et nue, où, longtemps après l'heure du coucher. Il j'avais continué de me promener... Je suivais, avec « anxiété, ma pensée qui, de couche en couche, descen- « dait vers le fond de ma conscience, et, dissipant l'une « après l'autre les illusions qui m'en avaient jusque-là dérobé «la vue, m'en rendait de moment en moment les dé- « tours plus visibles. Eu vain je m'attachais à ces croyances «dernières, comme un naufragé aux débris de son na-

' Besson, Étude sur Mgr Gerbet.

NAISSANCE, EDUCATION, SEMINAIRES. 11

« vire... Js sus alors qu'au fond de moi -même il n'y « avait plus rien qui fût debout... Ce moment fut affreux; « et, quand le matin je me jetai épuisé sur mon lit, il me «sembla sentir ma première vie, si riante et si pleine, « s'éteindre, et derrière moi s'en ouvrir une autre sombre <( et dépeuplée, où désormais j'allais vivre seul, seul avec « ma pensée, qui venait de m'y exiler et que j'étais tenté « de maudire. Les jours qui suivirent furent les plus tristes (( de ma vie. "

Franc-Comtois comme Gerbet, celui qui notait ainsi les déchirements de son âme, jusque-là croyante, avec cette poétique tristesse de l'enfant des montagnes qui chante son mal, Jouffroy s'en revint, un jour de vacances, dans son Jura, et, sur sa route, il rencontra Gerbet. « Jouffroy, « dit Sainte-Beuve dans ses Causeries du lundi \, JoulTroy, « dans le premier orgueil de la jeunesse et de la science, (( et l'auréole au front, ne dédaigna point de discuter avec « le jeune séminariste de la province. »

Le « jeune séminariste de province » était de taille à tenir tête au brillant disciple de Cousin, qui « ne dédaigna pas de discuter avec lui ».

C'était pendant les dangers de l'invasion. La scène se passe dans la montagne, chez un curé , où Gerbet s'était retiré.

L'historien de Gerbet, s'aidant des écrits des deux interlocuteurs, a dramatisé cette entrevue^, qui se termina par le fameux « Attendons! » remarqué de Sainte-Beuve.

L'élève de l'École normale entre brusquement en matière.

' Sainte-Beuvk, Causeries du lundi, t. IV, p. 13. ' Ladoie, op. cit., t. l'r, p. 30 et suiv.

— Quelle philosophie vous a-t-on enseignée h Besançon?

— On nous a enseigné la philosophie traditionnelle dans les écoles catholiques.

— Les vieilleries scolastiques!... Est-ce que vous en avez été complètement satisfait?

— Non , il y a bien des choses qui m'ont paru laisser à désirer. J'ai, en particulier, trouvé la manière de procéder défectueuse '.

— Je ne suis pas surpris que vous n'ayez pas été satisfait : la vraie philosophie n'existait pas encore. J'ai été assez heureux pour assister à la naissance de la philosophie nouvelle. J'ai entendu l'homme de génie, destiné à éclairer son siècle, nous en vanter, dans son langage un peu enthousiaste, les gloires méconnues : « La philosophie », nous disait-il, « est la lumière de toutes les lumières, l'autorité «des autorités, l'unique autorité*. » Il nous e.\pliqu;iit que, jusqu'à présent, la philosophie n'avait pas pu exister, parce qu'on acceptait aveuglément la solution donnée par la révélation. Or, je vous le demande, croyez-vous que, dans l'époque actuelle, une solution puisse être proposée à l'acceptation des masses, à ce titre qu'elle a été révélée? Croyez-vous qu'elles sentissent du goût pour une doctrine qu'on leur envelopperait de figures? Quanta moi, j'incline fortement pour la négative \

— Comment! votre premier pas en philosophie consiste

'Gekbet, De V Enseignement philosophique. (Art. du Mémorial Catholique i]c 1S54, t. P', p. 205.)

' CoL'si>, Cuiirs d'histoire de la philosophie.

*JoiFFiu)\, Dît problème de la destinée humaine, p. 43G et suir.

NAISSANCE, EDUCATION, SEMINAIRES 13

à renverser le seul fondement de toute investigation philosophique! Vous n'êtes donc plus catholique?

— Eh! mon Dieu, je vais vous f:iire ma profession do foi : elle vous étonnera peut-être; mais, pour peu que vous vouliez suivre le chemin que j'ai suivi, vous arriverez au même résultat. ISé de parents pieux dans ce pays où la foi catholique était encore pleine de vie au commencement de ce siècle, j'avais été accoutumé de bonne heure à considérer l'avenir de l'homme et le soin de son âme comme la grande affaire de la vie , et toute la suite de mon éducation avait contribué à fortifier en moi ces dispositions... J'étais heureux de ce bonheur que donne une foi vive et certaine en une doctrine qui résout toutes les grandes questions qui peuvent intéresser l'homme... Je n'oublierai jamais la soirée de décembre, où le voile qui me dérobait à moi-même mon incrédulité fut déchiré".

— J'espère bien ne jamais vous suivre dans celte triste voie. Arrière toute philosophie qui n'aurait pas pour résultat de confirmer en moi les convictions catholiques!

— Vos convictions catholiques! Vous ne savez dune pas qu'il n'est plus possible aujourd'hui, en présence des découvertes de la science, de croire ce qu'enseigne l'Église ?

— Quelles sont ces découvertes?

— Avez-vous entendu parler du Zodiaque de Denderah?

— Non. C'est la première fois que ce nom est prononcé devant moi.

— Le Zodiaque, que l'on appelle de Denderah parce qu'il a été découvert, pendant les campagnes de l'armée française en Egypte , dans le grand temple de Denderah ,

' JouFFKOY, Mélanges philosophiques.

l'ancienne Tenlyris, représente l'élat du ciel à l'époque où il fui dessiné. Or, pour retrouver cet aspect céleste, il faut remontera quarante-cinq, à soixante-cinq siècles. Que devient dès lors la chronologie de la Bible?

— Êtes- vous bien siir de ces calculs? S'il y a désaccord entre la Bible, qui a pour elle une certitude infaillible, et un moment trùs-incertain , le bon sens dit qu'il faut se prononcer pour la Bible Mais, attendons!

« Le jeune séminari.ste, dit Sainte-Beuve, mis en présence du monument inconnu, ne put que répondre: « Atten- « dons ! »

Il eut raison d'attendre.

Lorsque la vraie science eut parlé, il fut constaté que le Zodiaque de Denderah appartenait à l'époque de la domination des Romains en Egypte, c'est-à-dire au premier ou au deuxième siècle de notre ère.

Le normalien et le séminariste se séparèrent.

Celui-ci regagna sa chère solitude studieuse de Besançon.

Cinq cents jeunes gens s'y pressaient autour des chaires de théologie.

Kt quels jeunes gens!

« En regartiant leurs fronts avec les lumières que projette sur eux un avenir assez rapproché, on peut distinguer, dans leurs rangs pressés, le prélat éminent qui aura

NAISS\NCE, ÉDUCATION, SÉMINAIRES. 15

pour mission de répandre dans la France du dix-neuvième siècle les vraies doctrines de l'Église romaine, les saints enseignements de la morale, les solides principes du droit canonique, Mgr Gousset.

«A côté de lui, dans l'ombre où il se plaît, un autre prélat, qui exercera aussi sur le clergé français, par la solidité, la profondeur de sa doctrine, une inlluence salutaire, Mgr Doney, le savant évoque de Montauban.

« Puis, deux autres évêques, dont l'épiscopat sera béni' ; des apôtres^ dont l'un recevra la palme du m.arlyre; des écrivains distingués, les abbés Blanc et Receveur, auteurs l'un et l'autre d'ouvrages d'Histoire ecclésiastique, d'esprit et de valeur différents; l'abbé Gaume, qui laissera plus que le souvenir de ses livres; d'autres ecclésiastiques, de vertu et de savoir, qui occuperont les postes les plus importants de la hiérarchie ecclésiastique!

«Si vous demandez aux anciens du sanctuaire, écrit l'éloquent évoque de Nîmes ^ quelle était la place de M. Gerbet parmi tant de réputations qui commençaient et d'espérances déjà couronnées par la renommée, aucun d'eux n'hésitera à lui assigner la première place.

« De brillants concours, dont on ne saurait trop déplorer la suppression , terminaient alors l'année scolaire. Quatre prix et huit accessits suffisaient pour animer les meilleurs esprits. Les quatre cent cinquante jeunes gens qui composaient cette grande école pouvaient tous prétendre à ces modestes récompenses; mais, outre les notes obtenues

' Mgr Mabile, évtViufi de Vcrèailles, et Mgr Lcgain, successeur de Mgr Doney à Montauban.

' L'abbé Ga;;elin, mis à mort pour la foi en Cocliincbine. ' Besson, Étude sur Mgr Gerbet.

Ifl GERBET.

pour les réponses de l'année, on tenait compte, pour déterminer le rang, des décisions données par écrit sur des cas de conscience, et surtout d'une argumentation à laquelle les plus forts prenaient part, sous la direction des maîtres et sous les yeux de tout le séminaire.

« M, Gerbet part;igea le premier prix en 1816; il l'obtint seul en 1817. Le nom, le talent, le savoir de ses rivaux, qui sont devenus les oracles de l'Église, indiquent assez à quelle hauteur il s'était élevé.

« Les hommes d'élite qui composaient cette brillanle phalange, loin de se borner aux études imposées par la règle, se réunissaient chaque mercredi en académie, et employaient ce jour de congé à lire des dissertations, préparées pendant la semaine, sur l'Écriture sainte, sur l'histoire ecclésiastique el sur le droit canon. Les principaux commentaires de la Bible étaient lus, traduits, analysés. Fleury servait de texte aux études historiques; mais, en résumant chacun des livres de son histoire, on en signalait les points douteux ou incomplets. Enfin, la littérature et les langues avaient leur part dans ces modestes travaux, en sorte que l'imagination, le goût, la mémoire, tout ce qui fait l'homme, s'exerçait et se formait à la fois.

a Qu'il était agréable aux maîtres de surprendre, par une visite inattendue, une de ces académies si heureusement composées! Ils trouvaient dans la même séance M. Gousset et M. Blanc, M. Gerbet et M. Darlois... M. Gousset était un casuiste plus habile, M. Blanc un dialecticien plus serré, M. Dartois un linguiste plus érudit; mais >L Gerbet avait plus que personne le don de plaire et de charmer. »

« Il aurait pu être tout ce qu'étaient ses condisciples; mais le poëte avait ses heures , et le malicieux causeur

prenait quelquefois le dessus, à moins qu'une distraction ou une rêverie ne le plongeât dans un silence profond ou une étude solitaire. »

L'observation en a été faite par un ancien séminariste , qui, en perdant le don de la foi, n'a point perdu celte estime et, je l'ose dire, cet amour du séminaire qui survivent à tout, dans le cœur de ceux qui y ont vécu.

« Le régime intellectuel des grands séminaires, a dit M. Renan, est celui de la liberté la plus complète : rien ou presque rien n'étant demandé à l'élève comme devoir rigoureux, il reste en pleine possession de lui-même; qu'on joigne à cela une solitude absolue, de longues heures de méditation et de silence, la constante préoccupation d'un but supérieur à toutes les vues personnelles, et on comprendra quel admirable milieu de pareilles maisons doivent former pour développer les facultés réfléchies. Un tel genre de vie anéantit l'esprit faible, mais donne une singulière énergie à l'esprit capable de penser par lui-même. On en sort un peu dur, parce qu'on s'est habitué à placer une foule de choses au-dessus des intérêts, des jouissances et même des sentiments individuels; mais cela même est la condition des grandes choses, qui ne se réalisent jamais sans une forte passion désintéressée. Voilà pourquoi, conclut le célèbre académicien, — bon juge d'ailleurs en cette malière, — voilà pourquoi les Séminaires sont une source

si féconde d'esprits distingués, et tiennent une si grande place dans la statistique littéraire'. »

Lorsque l'K^'lise, réunie en concile à Trente, décréta la fondation des séminaires. Dieu marqua, dans les mystérieux desseins de ses prédestinations, un homme qui devait s'inspirer de la pensée dominante de celte institution sublime et la réaliser dans une association qui n'a eu ja pareille nulle part.

Cet homme fut l'abbé Olier, fondateur du Séminaire, type et modèle de tous les séminaires de la chrétienté, Saint-Sulpice.

Les étrangers qui, visitant la capitale, passent devant ce grand bâtiment sans caractère, que l'on appelle le Séminaire de Saint-Sulpice, ne se doutent guère que, derrière ces murs modernes, subsiste une institution ancienne; que, dans ces bâtiments bourgeois sans style et sans grandeur, s'abrite une des œuvres merveilleuses du grand siècle. Quelle révélation, s'il leur était donné de converser quelques instants avec ces prêtres vénérables qui consument, dans des labeurs obscurs, fatigants par leur éternelle monotonie, des existences de quarante et soixante ans, n'ayant d'autre ambition que de remplir le mieux qu'ils peuvent leur tâche quotidienne, et de donner à l'Église des serviteurs dévoués! Et ces hommes, dont souvent personne ne connaît le nom, en dehors de celte enceinte, ce sont des savants de premier ordre, comme l'abbé Le Ilir, des prêtres éminents qui brilleraient sur les plus hauts degrés de la hiérarchie-!

' E. Renan, Essais de morale et de critique (Élude sur Lamennais), pp. U8 et 1 i9.

' Lvixiti:, op. cit , t. 1", p. 39.

Le but unique et exclusif de Saint-Sulpice, c'est de former le prêtre. Il se refuse à tout autre ministère; il n'a jamais voulu et ne voudra jamais faire que cela. Son idéal, c'est le prêtre, et ce qu'il y a de plus essentiel à l'Église dans le prêlre, le pasteur... Les trois vertus les plus indispensables au prêtre vivant dans le siècle forment aussi l'esprit particulier de Saint-Sulpice : l'éloignement du monde, l'amour des choses saintes et le respect de la hiérarchie.

Cette vénérable association , qui forme ou anime de son souffle le clergé français depuis trois siècles, si semblable à elle-même depuis l'origine, si humble, si faible en apparence, et en réalité si forte, ne repose point sur l'engagement irrévocable des vœux. Le Sulpicien ne connaît d'autre joug que celui de l'Église, d'autre promesse que celle de tout prêtre à son évêque, afin que le spectacle de cette volonté, toujours libre d'elle-même et toujours soumise, serve d'exemple au prêtre qui, dans le monde, doit être à lui-même sa règle et sa sanction.

Les statuts du Sulpicien sont simples , peu nombreux , à la portée de tous, afin que tout prêtre y trouve l'exemplaire de sa vie, et qu'il puise, dans cette espèce de prcshylcrhun, le goût et l'amour de la vie commune, autant que le ministère paroissial la rend praticable et possible De là

vient en partie , au clergé français , formé par la r( gle ou l'esprit de Saint-Sulpice, l'honneur et l'estime dont il jouit partout '.

Un ancien élève de Saint-Sulpice a décrit l'accueil qu'on reçoit à Saint-Sulpice, lorsqu'un jeune aspirant à la cléricature s'y présente :

' Cnoc\nNE, Vie du Père lacordaire, t- I", pp. C6 et 07.

« Vous venez d'entrer, dit-il ; on vous a conduit dans la chambre du supérieur, qui s'est levé pour vous recevoir, qui vous a embrassé, qui a pris la peine de vous donner toutes les indications qui vous sont nécessaires. A la porte, vous rencontrez un séminariste, qui vous prend par le bras comme s'il vous connaissait depuis longtemps, et qui s'empresse de vous déclarer qu'il est tout entier à votre disposition : c'est votre Ange! — En effet, à partir de ce moment, il veillera sur vous comme un ange, attentif à prévenir vos moindres désirs, à vous éviter le plus léger souci... Qui peut avoir oublié son Ange du séminaire'! »

C'est qu'aussi, sous des dehors empreints d'une réserve empreinte elle-même d'un parfum des anciennes mœurs ecclésiastiques, suave et touchante réminiscence du passé', rien, suivant la douce expression du prêtre, qui a fait peutêtre jusqu'ici le plus d'honneur à l'institution de M. 01ier% « rien n'est maternel comme Saint-Sulpice ».

Gerbet avait entrevu de loin tout cela.

L'enseignement élémentaire de Besançon ; le besoin qu'il éprouve, en revêlant enfin l'habit ecclésiastique, — qu'il n'avait point encore pris après trois ans de séminaire, — de se tremper fortement dans l'esprit de son saint état;

' LvDoOK, op. cit., t. 1"", p. 40.

' Rk.nan, op. cit., |). 158.

'FÉ.NELON, Discours pour l'Epiphanie.

puis, un secret instinct, qui lui fit comprendre que son ministère s'exercerait toujours hors du pays natal, le portèrent à s'en aller demander au séminaire de Saint- Sulpice ce complément d'éducation cléricale dont il sentait la nécessité.

C'est au commencement de l'année 1818 qu'il frappa à la porte de Saint-Sulpice.

La compagnie obéissait alors au saint abbé Duclaux, et le séminaire avait pour directeur le savant abbé Garnier, ayant sous ses ordres des directeurs comme les Boyer, les Carrière, les Teysseyrre, dont les noms restent si justement vénérés dans le clergé de France.

Lorsque M. Duclaux vit l'abbé Gerbet, son âme, tempérée d'austérité et de tendresse, se sentit attirée vers le jeune Bisontin , dont la physionomie réfléchie et un peu triste révélait une âme d'élite.

Il lui assigna, pour être son Ange, un séminariste de haute distinction, en qui le Sulpicien exercé devina le compagnon naturel du nouvel arrivant.

C'était l'abbé de Salinis!

Comme plus tard Lacordaire, Gerbet se mit tout aussitôt à culti\er et à cueillir avec délicatesse celte Heur de l'amitié et à en jouir sans scrupule *.

Les amitiés de séminaire, d'ailleurs surveillées avec un soin jaloux [lar les directeurs qui en savent les avantages et aussi les périls, laissent, dans une vie sacerdotale, un parfum pénétrant et suave que rien n'emporte, et qui demeure le meilleur abri aux jours de l'épreuve.

Lacordaire séminariste a décrit le charme de ces amitiés,

• Chocarne, op. cit., t. h', p. 74.

contractées sous l'œil de Dieu et scellées, sous le regard de maîtres vénérés, dans le recueillement du sanctuaire. « Tu ne sais pas un de mes enchanlenients, écrit-il à « un de ses amis du deliurs, c'est de recommencer ma (( jeunesse, je veux dire cet âge qui est entre l'enfance et « la jeunesse, avec les forces morales qui appartiennent « à un âge plus élevé... Au collège, on est encore trop (( enfant, on ne connaît pas le prix des hommes et des « choses; on manque de trop d'idées pour savoir se choi- « sir et s'attacher des amis par des liens puissants. Les « rapports élevés de l'amitié échappent à des âmes si fai- (ibles, à des intelligences si neuves. Ensuite, dans le « monde, on n'est plus à même de se créer des liaisons « bien solides, soit que les hommes ne vivent plus si rap- « proches, soit que l'intérêt et l'amour-propre se glissent « jusque dans les unions qui semblent les plus pures , soit « que le cœur soit moins à l'aise au milieu du bruit et de « l'activité sociale. L'amitié a bien plus de prise, au milieu « de cent quarante jeunes gens qui se voient sans cesse, « qui se touchent par tous les points, qui sont presque « tous comme des fleurs choisies et transportées dans la « solitude '. »

Gerbct, âme tendre, un peu rêveuse, moins faite pour les réalités pratiques de la vie que pour les spéculations

' LACOUDVinE, Lettre à .M. I.oroin, 31 jamicr 1525.

NAISSANCE, EDUCATION, SEMINAIRES. 23

de l'esprit, avait, plus qu'un autre, besoin d'un ami qui suppléât à ce qui lui manquait, tout en étant en communion d'idées avec les siennes.

Or, il se trouva que Salinis avait des besoins de son temps, des aspirations du prêtre au dix-neuvième siècle, de la sainte Église et de Rome, les mêmes intuitions que Gerbet'.

Dès lors , entre les deu.x séminaristes que Dieu destinait à être mi jour les princes de son peuple, s'établit une amitié, ou mieux une union si complète de l'esprit, du cœur, de l'âme, que l'on eût dit Jonathas et David.

Quarante années durant, ces deux grands hommes marcheront dans les sentiers les plus glorieux de l'Église de France, la main dans la main, sans que rien vienne jamais ternir ce pur et doux attachement.

La mort seule les séparera pour un temps, et, lorsque Gerbet, survivant à Salinis, regardera son ami dans le cercueil . c'est avec des larmes dans la voix et des sanglots au cœur qu'il s'écriera :

« Mes frères, je suis appelé, par une vieille et sainte « amitié, à vous adresser quelques paroles dans cette heure « si tristement solennelle. On a désiré que celui qui a si (i bien connu votre grand archevêque-, vous laissât, pour i( consolation dernière, une image de sa vie, telle qu'on « peut le faire à la hâte , dans ces instants troublés que tt nous venons de passer près de son lit de mort. Je vous « apporte des souvenirs de quarante ans. Nos affections, « nos travaux ont été, durant ce long espace de temps,

' Ladoce, Notice szir Mgr de Salinis, passiin. ' Antoine de Salinis, d'abord évoque d'Amiens, est mort archevêque d'Audi.

(( tellement entremêlés, qu'il fallait, ce semble, que ce (( mélange se produisît jusqu'à la fin , et qu'à la voix qui (( sort de celte tombe pour vous prêcher encore vos de- « voirs, vînt se joindre la mienne pour proclamer vos « regrets. Ma douleur eût mieux aimé garder le silence; « mais un autre sentiment m'invite à parler. Nous avons « besoin, moi, de lui offrir; vous, de recueillir pour lui ce ((Suprême hommage, par lequel on fait ses adieux non (( plus à l'âme (jui part, mais au corps qui s'en va. Nous (( avons besoin de nous représenter quelques traits impé- (( rissables de cette grande âme, au moment où ce cer- (( cueil, qui déjà nous cache ses traits mortels, est sur le (( point de disparaître aussi '. »

Quand il fallut finir, c'est avec un accent déchirant, que les auditeurs n'ont pas oublié, que Gerbet, s'adressant à son ami, disait :

(( 0 grand évêque, ô saint ami, faites par vos prières (( que je participe à vos dons. Laissez tomber sur moi celte « grâce, comme Élie, montant vers le ciel, jeta son man- (( teau sur son disciple et ami. C'est le meilleur présent « que puisse me faire votre céleste amitié, pour me sou- (( tenir, moi, pauvre évêque, dans ce qui me reste à par- (( courir de la roule, où je rencontre les devoirs que vous « avez si bien remplis, et les tristesses dont vous èles (( délivré *. »

' Gerbet, Éloge funèbre de Mgr de Salinis. (Cxonle.) ' Gi KBET, ibid. (l'éroraison.)

If

Sommaire. — Félicité de Lamennais. — Secret de séduction. — Affinité de natures. — Lecture du premier volume de l'Essai sur l'indifférence. — Le premier noyau de l'École menaisienne. — Aux Missions étrangères. — La thèse soutenue en Sorbonne. — Aumônier du collège Henri IV. — Le Mémorial (fatholique. — Gerbet journaliste.

— Gerbet controversiste. — Opposition des Jésuites. — Secret de l'influence des doctrines de Lamennais. — A la Chesnaie. — Comment on y vivait. — Quelques noms. — Gerbet d'après Maurice et Eugénie de Guérin. — Le David du nouveau Saui. — Parfaite communion d'idées. — Premières inquiétudes. — L'Avenir. — A Juilly. — Lion et épagneul. — Lamennais à Juilly. — Retour de la Chesnaie.

— Le cri de l'amitié blessée. — Adieu, mon père bien-aimé, mon meilleur ami, adieu 1 — Les Paroles d'un croyant. — Réfutation. — Prières. — Seigneur, grâce et miséricorde 1

Gerbet et Salinis avaient conlraclé une de ces amiliés qui scellent deux vies l'une à l'autre : un homme « alors le plus célèbre et le plus vénéré des prêtres français * » ,

' MoNTALEHBERT, le Pèrc Locordaire, p. 13.

26 GEBBET.

allait ajouter une affinité de plus à celte union, forte et tendre, née sous l'abri favorable du séminaire.

Le prêtre s'appelait Félicité de Lamennais.

Nous avons longuement étudié cette figure, trop peu connue malgré sa grande renommée, — faute de quoi, on ne comprend rien au mouvement religieux et apologétique du dix-neuvième siècle'. — En l'étudiant, nous avons rencontré Gerbet, et tout ce que nous avons dit alors de lui nous dispense de revenir, aussi longuement qu'il le faudrait, sur cette phase si importante de la vie du futur évêque de Perpignan. Nous n'y insisterons donc pas, et il nous suffira, après avoir rappelé les grandes lignes, de noter quelques épisodes, forcément négligés dans notre précédente élude.

Comment Lamennais put-il exercer une séduction si profonde sur Gerbet?

« Jamais plus grandes passions n'exci lurent dans une plus grande âme de plus violentes tempêtes; jamais l'enfantement laboiieux d'un monde nouveau n'arracha des cris de douleur plus éloquents. Comme la femme de la Bible, dans le sein de laquelle deux peuples, l'un d'élus, l'autre de réprouvés, se heurtaient, il sentit dans son ardente poitrine la lutte de siècles entiers... Lamennais

^ Lamomais, 1 vol. chez les m(mcs éditeurs.

fut un ressort terrible, un arc tendu toujours prêt à lancer le trait... Le tour absolu des opinions de Lamennais, qui nous a valu tant de pauvres raisonnements, tant de jugements défectueux, nous a valu aussi les cinquante pages de grand style les plus belles de notre siècle... Lamennais est inexplicable, si l'on n'accorde que le même homme peut être à la fois un artiste supérieur, un philosophe médiocre et un politique insensé '. »

Gerbet ressembla plus qu'on ne croit à Lamennais, avec ces différences profondes que creusent entre deux natures, d'une part l'obstination à enchaîner son cœur à ses idées *, et de l'autre un irrésistible besoin d'écouter toujours le langage du cœur, a ce doux conseiller repoussé de tous les séraphins foudroyés ■'' ».

Les côtés artistiques du génie de Lamennais attirèrent et fixèrent longtemps Gerbet. Il fut, lui aussi, contemplatif comme Platon, soldat comme Achille. Sous la soutane et sous la mitre, ce fut un lutteur vaillant et un doux docteur. On disait de lui, quand il siégeait sur sa chaire pontificale de Perpignan : a C'est l'abeille de l'épiscopat, bien supérieure à l'abeille altique '. »

A Besançon, Gerbet avait lu et savouré le premier volume de V Essai. On ne l'a dit nulle part, mais je soupçonne à plus d'un indice que le désir de connaître et le besoin d'aimer l'auteur ne furent pas étrangers à sa détermination de venir à Paris.

'Renan, M. de Lamennaù, passim. ' Lacordmre, Lettre à Moutalembert.

'Chocvrne, le Père Lacordaire, t. I", p. 1.13. * FÈVRE, l'Abbé Gerbet, h^ ailicle. (Personnages catholi<iucs contemporains.)

Aussi, quelle émulioii il éprouva, le jour où son Ange lui (lit : « Seriez-vous bien aise de voir l'abbé de Lamennais? Il vient souvent ici chez M. Teysseyrre : c'est lui qui l'a décidé à publier son Essai. Je suis déjà en rapport avec lui, et il veut bien me témoigner de l'affection '. »

C'est ainsi que se forma, à l'insu de tout le monde, à l'insu du séminaire lui-même, le premier noyau de cette École menaisienne qui devait révolutionner l'Église et le pays, en France.

Quand il eut fait la connaissance de Lamennais, Gerbet, peu propre d'ailleurs à se plier aux exigences minutieuses d'une règle de vie monotone, songea à quitter Saint-Sulpicc, où sa santé délicate souffrait visiblement. Attiré par l'un de ses anciens directeurs de Besançon, il alla se loger au Séminaire des Missions étrangères, d'où il suivit les cours de la Sorbonne.

Son assiduité, son attention et ce rayonnement d'une grande âme qui se refléta toujours en lui, attirèrent les regards des professeurs. Il n'avait pas vingt ans, mais, dit Sainte-Beuve, « il annonçait un talent philosophique et littéraire des plus distingués ». La faculté de théologie le choisit pour soutenir, au début de l'année scolaire, une thèse publique. « 11 avait naturellement les fleurs du dis-

' Ladoue, liJgr Gerbet, t. I", p. 42.

cours, le mouvement et le rliythme de la phrase, la mesure et le choix de l'expression , même l'image , ce qui , en un mot, deviendra le talent d'écrire. Il y joignait une faculté de dialectique élevée , déliée , fertile en distinctions , les multipliant parfois et s'y complaisant, mais ne s'y perdant jamais '. d

Plus tard, racontant volontiers ce premier succès de son docle ami, l'abbé de Salinis aimait à répéter qu'il n'avait jamais entendu parler latin avec autant de facilité et d'élégance.

Tous les deux ne perdaient pas de vue le grand but de leur vie : s'ils se complaisaient dans ces joutes de l'esprit, ils y voyaient surtout le moyen de devenir des prêtres instruits, en état d'exercer fruclueu.sement leur apostolat, en un temps où la naissance et la condition sont si peu, comparées £u savoir et à la valeur personnelle.

Le l""" juin 1822, tous deux recevaient, sous les voûtes de Notre-Dame, des mains de Mgr de Quélen, l'onction sacerdotale, et tous deux, prosternés aux pieds du pontife qui semblait le mieux représenter la transition entre l'ancienne Église gallicane et la nouvelle Église de France, promettaient de vouer leur vie à la gloire de cette Église, qu'ils ont tant contribué à faire aimer, en la faisant mieux connaître et en dissipant les préjugés, amoncelés contre elle par les souvenirs du passé.

11 n'est point raconté que Lamennais assista à cette ordination. J'aime à le croire. Le grand lutteur s'était pris d'une véritable passion pour le jeuue ecclésiastique : il ne pouvait manquer de prendre part aux grandes dates de sa vie.

' S.vinte-Beuve, Causeries du lundi, t. V.

A peine ordonné prêtre, l'abbé GerbeL fui nommé professeur suppléant à la chaire de théologie morale, à la Sorbonne.

Ce n'est point là que le voulait Lamennais.

On se préoccupait beaucoup, à ce moment, de réorganiser les aumôneries dans les élublissemenls universitaires. Relever, dans les collèges, le niveau de l'enseignement religieux, en le confiant à des ecclésiastiques intelligents et zélés, fut la grande préoccupation de M. de Frayssinous. Saiinis lui écrivit : a Monseigneur, il serait « impossible de trouver mieux que M. Gerbet. Il a tout ce « qu'il faut pour ce ministère : la piété, le zèle, l'attrait, (( le talent. Je m'estimerais heureux de pouvoir partager « avec lui l'œuvre dont vous avez daigné me charger'. »

Saiinis et Gerbet furent chargés tous deux de l'aumôneric du collège Henri IV. Les deux aumôniers se complétaient l'un par l'autre : le premier était plus actif, plus entreprenant; l'autre, plus spéculatif, plus philosophe. Tous deux prirent rapidement un ascendant considérable sur cette jeunesse, alors, plus que jamais peut être, désireuse de s'instruire des controverses religieuses qui passionnaient à ce moment les esprits. Tous deux, par leur prosélytisme sage et leur influence douce, attiraient les jeunes gens, et leurs salons ne désemplissaient pas.

'Lettre de l'abbé de Saiinis au grand iiiailre de l'Univcrsilé, 15 se|»teiiibre 1822.

Lamennais aimait à les surprendre au milieu de leurs labeurs dévoués, et c'est dans ces conversations que naquit définitivement le plan de l'École dont nous avons raconté les débuts.

La presse catholique laissait alors beaucoup à désirer.

Parmi les journaux qui s'étaient donné la mission de défendre l'Église, les uns surbordonnaient constamment les intérêts religieux aux intérêts politiques, ou tout au moins ils étaient tellement inféodés aux querelles d'un parti que leur action restajt nulle, ou à peu près, en dehors de ce parti. Les autres feuilles religieuses, traînant une existence misérable à force d'économies et d'aumônes, étaient vouées au gallicanisme.

Les deux aumôniers résolurent de donner, sous le patronage de ^L de Lamennais, un organe aux doctrines romaines : ils fondèrent le Mémorial catholique. Cette revue mensuelle préluda aux fautes et à l'éclat de l'Avenir.

(( La polémique du bien devint agressive, hautaine, provocante, prodigue d'amertume et d'ironie. Tous les adversaires, quels qu'ils fussent, adversaires catholiques surtout, furent mis au pilori, et, dans ces exécutions périodiques, on ne saurait dire avec quel dilettantisme les exécuteurs épuisaient toutes les formules de la dérision '. «

' FoissET, Vie (lu R. P. Lacordaire, t. I«% p. 115.

Dans la circonstance de celle fondalion, comme en beaucoup d'aiilres occasions, ce fut Salinis qui prit l'initiative, mais ce fut Gerbel qui fille succès du recueil. Sa collaboration active produisait, avec une verve inépuisable, des polémiques où la sève de la jeunesse débordait sous mille formes.

Réhabilitation de la constitution catholique du moyen âge, et, dès lors, réhabilitation de la grande mémoire de Grégoire VII, ce fut la première entreprise du jeune polémiste. Il s'éprit, pour celle imposante figure du moyen âge, si amoindrie par les gallicans, d'une véritable passion, comme le témoigne une lettre qu'il écrivait à Lamennais, alors malade aux eaux de Saint-Sauveur : « Nos pensées, (( nos vœux, nos prières, s'envolent toutes du côté des Py- « rénées. Au nom de saint Grégoire VU, soyez guéri. Que « je voudrais être pour un moment l'ange de ces eaux « minérales ! »

Nous ne saurions suivre, même par une simple énumération, l'infatigable journaliste dans ses éludes ou redressements historiques sur la déclaration de 1682, sur la Ligue, etc., ni dans ses réfutations des Traités de théologie alors adoptés dans les séminaires, des ouvrages de M. Boyer de Saint-Sulpice, du travail de M, Affre sur la suprématie temporelle des Papes, des Conférences ecclésiastiques de Gap, etc.

A côté de ces questions d'histoire, Gerbel s'était donné la mission de lutter, sur le terrain philosophique, contre les deux erreurs qu'il jugeait les plus fatales aux esprits contemporains : le Rationalisme, qui proclamait l'indépendance absolue de la raison, et le Cartésianisme, qui, sans nier l'ordre surnaturel, lui paraissait avoir la préten-

tion d'organiser la philosophie et les sciences, en dehors des données de la Révélation.

Après avoir réfuté, il fallait édifier. Nous savons déjà quel système philosophique le Maître prétendit substituer aux méthodes Iraditionelles et aux systèmes antichrétiens. Gerbet épousa la querelle du Maître avec une vivacité toute juvénile, dont Lamennais était ravi.

Dans deux ouvrages de controverse ' et dans un travail synthétique -, l'abbé Gerbet s'efforça de prouver qu'il est impossible de faire de la bonne théologie sans prendre pour base le système philosophique du sens commun.

Ces études éveillèrent l'attention des professeurs de théologie : elles contribuèrent à combler une des lacunes les plus sensibles de l'enseignement des séminaires, comme il est aisé de s'en convaincre en comparant Bailly avec erroné. Les Jésuites les attaquèrent par la plume du Père de Rozaven, en des termes dont Mgr de Ladoue n'a pas craint de dire: « Le ton général de la discussion affecte, «à l'insu probablement du vénérable auteur, un ton de « supériorité qui va quelquefois, dans l'expression, jusce qu'à la suffisance et au mépris. Presque à chaque instant,

' Des doctrines philosophiques sur la certitude dans leurs rapports arec les fondements de la théologie, 18'2G. — Coup d'œil sur la controverse chrétienne, 1828.

' Sommaire d'un système des connaissances humaines, 1830.

« il dit ou sous-enlend que son adversaire n'a pas compris « les théologiens; qu'il n'a pas la, qu'il n'a pas étudié '... »

Gerbet fut sensible à cette attaque. Lamennais en fut irrité, comme d'une insulte. Ses correspondances en portent la trace vive et acerbe-.

Substituer la méthode d'autorité, qui est la méthode traditionnelle dans l'Église, à la méthode cartésienne dans l'enseignement scientifique de la théologie, c'était une entreprise que beaucoup d'enthousiastes acclamaient comme un acte de courage et un acte de foi. Elle était tout à fait dans le mouvement d'idées au sein duquel se mouvait alors Lamennais, qui passa plus tard au fanatisme du principe de liberté, tout comme à ce moment il en était au fanatisme du principe d'autorité. Seulement, on ne s'aperçut que plus tard aussi, lors de la défection du Tertullien moderne, que cette autorité était pour lui celle du genre humain ou du sens commun.

Comment ce système, dont on a si clairement depuis démontré l'inanité, comme le faisait avec tant de vigueur ces temps derniers M. Ferraz à la Faculté des lettres de Lyon ', comment ce système put-il si longtemps séduire de grands esprits comme l'était Gerbet, et entraîner en si grande majorité le clergé de France?

Lacordaire, lui aussi séduit comme les autres, s'est posé cette question :

(T Je me suis demandé, dit-il, comment une philosophie « dont j'aperçois si clairement le vice aujourd'hui , avait pu

' Ladoif, op. cit., tome I", page 136. 'Lettres des 8 et 28 janvier et du i" février tS32. ^ La Philosophie au dix-neuvième siècle, t. II. Leçon* professées à la Faculté des lettres de Lyon en 1870, par M. Ferraz. (Lamennais.)

GEKBET ET LAMENNAIS. 35

« si longtemps tenir en suspens ma raison-, et j'ai com- « pris que, luttant contre une intelligence supérieure à la (( mienne, et voulant lutter seul contre elle, il était imposu sible que je ne fusse pas vaincu. Car la vérité n'est pas « toujours un auxiliaire suffisant pour rétablir l'équilibre « des forces; autrement jamais l'erreur ne triompherait de « la vérité. Il faut donc qu'il y ail dans le monde une puisce sance qui soutienne les intelligences faibles contre les « intelligences fortes, et qui les délivre de l'oppression la (i plus terrible de toutes, celle de l'esprit. Cette puissance, « en effet, est venue à mon secours; ce n'est pas moi qui « me suis délivré, c'est elle. Arrivé à Rome, au tombeau « des saints apôtres Pierre et Paul, je me suis agenouillé, «j'ai dit à Dieu : Seigneur, je commence à sentir ma fai- « blesse; ma vue se couvre; l'erreur et la vérité m'échap- « peut également; ayez pitié de votre serviteur qui vient à « vous avec un cœur sincère; écoulez la prière du pauvre. « Je ne sais ni le jour ni l'heure; mais j'ai vu ce que je ne (( voyais pas, je suis sorti de Rome libre et victorieux. « J'ai appris de ma propre expérience que l'Église est la (( libératrice du genre humain; et, comme de la liberté de « l'intelligence découlent nécessairement toutes les autres, « j'ai aperçu sous leur véritable jour les questions qui u divisent le monde aujourd'hui '. »

' Considérations sur le système philosophique de M. de Lamennais, chap. XII, p. 60.

VU

Quand il soutenait ces polémiques, Gerbet était déjà à la Chesnaie.

Sans vouloir recommencer celte histoire, rappelons que Lamennais avait entrepris de fonder là une espèce d'Ordre religieux, mi-parli bénédictin, rai-parti séculier.

De la Chesnaie, qui en était le noviciat et la pépinière, il dirigeait, sous le titre modeste de Cungrégalion , son jeune institut, qui avait déjà une succursale importante dans le Morbihan , à Malestroit.

Le genre d'existence que l'on embrassait en entrant au petit monastère de la Chesnaie, tenait à la fois de l'austérilé du cloître et de la liberté du monde. La diversité des travaux, dont chacun avait son heure et son temps déterminés, variait, de la manière la plus agréable, l'uniformité des exercices communs-, et l'unité de la vie spirituelle établissait dans cette famille une fraternité touchante, oîi revivait l'idéal parfait des mœurs chrétiennes, telles que les vit l'âge d'or du christianisme au berceau. Quand on a dit que la Chesnaie apparaissait à ses hôtes comme la république de Platon, ou mieux, comme un Portique chrétien, on n'a peint encore que faiblement cette maison sainte, qui fut réellement pleine de science et de piété'. D'ailleurs, — et c'est là, à mon sens, tout le secret du succès de ce Port-Royal du dix-neuvième siècle, — « c'était

' FtVRE, op. cit., !"■ arl.

f.ERBET ET LAMENNAIS. 37

un principe de laisser à chaque individualilé le plus de jeu possible, afin que chacun pût se développer librement, et la règle ne déterminait que les choses indispensables' ».

La vie de la Chesnaie convenait merveilleusement à l'abbé Gerbet. Son cœur suave et aimant, sa raison profonde ne pouvaient que se complaire à cette vie de méditation, de prière, de travail et de gaie liberté. D'ailleurs, il trouvait des échos dignes de lui dans la docte et pieuse tribu.

« Le nom et la réputation de M. Félicité de Lamennais y avaient, en effet, attiré des jeunes gens de toutes les parlies de la France. L'Est y avait envoyé plusieurs ecclésiastiques du diocèse de Besançon , dont l'esprit froid et modéré, le caractère ferme, doux et posé, et le maintien digne et réservé, contrastaient avec l'enthousiasme, le feu et la vivacité des jeunes gens du Midi. L'énergie des Bretons, leur franchise âpre quelquefois et la constance de leur volonté, ne formaient pas un moindre contraste avec la nature douce, aimante, mais faible, molle parfois, de l'Anjou et du Maine. Tous ces contrastes, rapprochés et fondus ensemble par la charité, formaient une communauté où l'on ne savait lequel admirer davantage de la variété de tant d'éléments divers ou de l'unité qui régnait entre eux. Les membres qui la composaient ne formaient véritablement qu'une famille-. »

Rappelons quelques noms. Plus d'un a laissé son sillon lumineux parmi les grands esprits de ce temps, parmi ceux qui travaillèrent à populariser la cause cadiolique et à réconcilier l'Église avec la société.

Le monastère projeté ou plutôt la famille religieuse de

' M\upoiîiT, Vie de Mgr de Hercé, passiin. ï Ibid.

la Chesnaie, coinpia, parmi les siens, le neveu du fondateur Ange Blaize, Élie de Kertangny, François de Marzan, Eugène Bore, Frédéric de la Provoslayo, Edmond deCazalès, Charles de Munlalemberl, Joseph d'Orligue, Charles de Coux, Maurice de Guérin, Hippolyle de la Morvonnais, Sainte-Beuve, Éloi Jourdain mieux connu sous le pseudonyme de Charles Sainte-Foi, Mermel, d'Aull-Dumesnil, Chavin de Malan, etc.

Au milieu de cette élite, l'abbé Gerbet avait une situation particulière.

Avec l.amennais, il était disciple; avec les autres, il était maître, maître très-doux et très-respecté.

Maurice de Guérin l'appelle « le plus doux et le plus endolori des hommes ' » ; Eugénie, sa sœur, charmée par

' « Le soir, après souper, nous passons au salon. Il (M. de Lamennais) se jette dans un iiiiuieiise sofa, vieux meuble en velours cramoisi ripé, qui se trouve précisément placé sons le porlrail de sa grand'mère, i ù l'on remarque quelques traits ilu (elit-fds, et qui semble le regarder aNec complaisance. C'esl l'heure de la causerie. Alors, si vous cuiriez dans le salon, vous verriez lii-bas, dans un coin, une petite tête, rien que la lète, le reste du corjis élant absorbé par le sofa, avec des yeux luisants comme des escarboucles, et pivotant sans ci'sse sur son cou; vous entendriez une voix tantôt grave, tantôt morpieuse, et parfois de lonj;s éclats de rire aij;us : c'est noire homme, l'ii peu plus loin, c'tst une liguie | aie, h large front, cheveux noiis, beaux veux, jiortant une expiession de tristesse et de souffrance habituelle, et parlant peu : c'est M. Gerbet, le idns doux et le plus endolori des honunes. » (Maluice ut Giéri.n, Journal et lettres, p. 195.)

«ERBET ET LAMENNAIS. 39

les décisions de casuistique données à Maurice pour elle', lui trouve « la suavité d'un ange ^ ». F. de Marzan l'appelle « le platonique abbé Gerbet^ ». Mais nul n'a mieux

'« Je sors à l'instant de chez ]M. Gerbet; je lui ai proiiosé ton cas de conscience, qui l'a d'abord fait sourire ; puis il m'a dit : Mademoiselle votre sœur peut s'occuper, en toute sûreté de conscience, de littérature et de i)oésie. Il n'y aurait de mal à fairedes vers qu'autant que ce travail entraînerait la négligence dos devoirs et des soins de famille. Il faut aussi prendre garde à ne pas se laisser emporter par l'imagination si loin dans l'ordre idéal, qu'on se prenne de dégoût pour l'ordre réel et que la vie Imaginative nuise à la vie pratiiiue. Il n'y a pas d'autre d:mger à cela, et je suis bien persuadé que mademoiselle votre sœur saura s'en garder. Il n'y a pas au monde de délassement plus innocent que la poésie. Si l'on défend la poésie aux femmes, il faut aussi leur pro.-crire la musique : la iioésie et la musique, c'est tout un, elles conviennent également au\ femmes. Encoie un coup, rassurez-la... " (fbid., p. 54.)

^Charmée de la décision, Eugénie exprimait à son frère un vœu où se révèlent bien la sûreté de son jugement et sa tendresse fraternelle : « Quels torrents de foi et d'amour t'inondent dans ta solituile de la Chesnaie! Tu me représentes un religieux à Clairvaux, du temi)s de ^aint Bernard. Seulement M. de Lamennais me semble un peu moins doux que cet aimable saint; mais M. Gerbet a la suavité d'un ange. Je te préférerais sous sa direction toute d'amour et d'tiuinilité. Recueille bien les conférences qu'il vous fait, et que tu destines à tes sœ>urs, les anachorètes du Cayla. Je suis au reste fort satisfaite de sa décision; veuille bien lui en témoigner mes remiicînaents et combien je serais charmée de l'avoir toujours pour mon casuiste. » (Eugéme di; Gcérin, Lettres.)

^ « L'aimable et platonique abbé Gerbet occuiiait toujours, à mes yeux du moins, la prennère place dans ce Portique chiétien, dont il était la lumière pure en même temps que le charme. Mais il y avait dans son esprit des inquiétudes et de la rêverie. Ce visage, habi. tuellement si calme, laissait voir par moments des signes de préoccupations pénibles, qui le faisaient ressembler à celui d'un ange commis à la garde d'un temple dont il pressentait la ruine iirocbaine et peut-être la profanation. » (Du DiiEiiL de Marz.vn, Impressions tt souvenirs, j). 427.) Le même observateur fait remarquer que si l'abbé Gerbet parlait

40 r.ERBET.

décrit son influence et son rôle dans l'Kcole du maître que Charles SaiiUe-Foi.

« Le baromètre de son humeur (h M. de Lamennais) était sujet à bien des variations, et souvent, dans l'espace d'un jour, il descendait de beau fixe à tempête. Souvent, après avoir été gai, aimable et charmant au dîner. Hélait, au souper, triste, taciturne, maussade et bourru. Ses tristesses et son silence duraient quelquefois plusieurs jours. Et alors, tout noire petil Olympe était dans la gêne et dans l'émoi, comme lorsqu'un nuage fronçait les sourcils du grand Jupiter. Dans ces circonstances, c'était l'abbé Gerbet qui faisait les frais de la conversation el qui, avec une grâce charmante, cherchait à voiler à nos yeu.\ les tristesses de son maître, el à interposer entre son humeur chagrine et notre curiosilé inquiète les saillies douces et aimables de cet esprit toujours si placide et si serein '. »

Comme Saiil, le grand homme qui dominait à la Chesnaie sentait passer devant lui le souille de l'esprit mauvais, et alors on cherchait la harpe de David pour apaiser ces colères subites, de plus en plus terribles à mesure que l'abîme l'attirait.

Gerbet élait ce David du nouveau Saïd.

C'est encore Sainie-Foi qui nous révèle ce pelil drame de l'intimité, dans une notice, écrite avec des larmes, où

peu habituelifinent, il avait « une manière originale et toute à lui dV'Hectuer, au cœur même de laconversalion, des rentrées ou charges iin|)révues, succédant alteriiati\eiuenl à certaines pauses ou absences deini-rèveuses, illuminées tout à coup par un éclair charmant, qui t'ai.-ait tout aimer el apprécier en cet homme, même les distractions ». (Ibid., p. 429.)

'C'muLKS Saiste-Foi, M. de Lamennais [Revue du Monde catholique), t. 11, p. 438.

l'on aime à trouver lui [on de respect affectueux qui survit, dans l'àme de ce disciple, à la rupture. Noble exemple, malheureusement trop rare : nos apologistes se croyant obligés, dirait-on, d'injurier ce qu'ils ont aimé, quand le devoir les en sépare!

<t Le sentiment du beau, dit Sainte-Foi, était très-développé chez lui (Lamennais) : il sentait et goûtait avec un tact exquis les œuvres d'art, surtout la musique. Mais là aussi, c'était la simplicité qui le charmait davantage. Les chants de l'Église et les vieux cantiques le touchaient quelquefois jusqu'aux larmes. Jamais je n'oublierai les extases de cet homme lorsqu'il faisait chanter à l'abbé Gerbet une mélodie que Choron avait découverte et qu'il avait adaptée à l'hymne de la Toussaint : Cœlo quos eadcm. Mais il fallait qu'elle fut chantée par l'abbé Gerbet; car lui seul savait donner à sa voix ces inflexions qui sont comme les notes intérieures et immatérielles d'un chant, et qui sont aux notes invisibles ce que l'esprit est au corps. Vous auriez vu alors sa figure longue et sévère s'épanouir et comme se dissoudre dans un sourire triste et doux, et le feu de son regard se voiler sous un nuage humide '. »

Puis, ce souvenir évoquant devant sa mémoire des images toujours chères, malgré la distance des ans et les tristesses de la séparation, le fidèle enfant de la Chesnaie ajoute : « Cet air, je ne l'oublierai plus jamais; il est pour moi un son mélodieux et une image délicieuse. Il flatte et mon oreille et mes yeux, car jamais je ne le chante sans voir devant moi les visages émus et recueillis de tous ces

'Charles Saintk-Foi, M. de Lamennais. (Revue du Monde catholique), t. II, p. 446.

hommes avec qui j'ai vécii, et que la m'iin du temps a dispersés loin de moi ' ».

C'est ainsi qu'on vivait à la Chesnaie, ce cher asile « qui « devait ûlre le Cambridge ou l'Oxford de la France, répa- « rant les désastres du schisme -. »

Mais Gerbet était le trait d'union entre le Maître et les disciples.

Lui-même vivait en parfaiLe communion avec Lamennais, qui avait uni par se reposer sur lui comme sur la plus sûre portion de lui-même. Les lettres du grand homme sont remplies des témoignages de sa confiance en son lieutenant fidèle, d'angoisses qu:ind la santé du cher malade donne plus d'inquiétudes qu'à l'ordinaire. Ces deux hommes se complétaient l'un par l'autre. Celui-là avait le coup d'oeil, la pénétration, la vigueur mâle; celui-ci, la mesure, la règle, l'élévation et la grâce. Puis, les deux amis n'avaient alors au cœur qu'un seul désir : le triomphe de la sainte Église.

Cependant, malgré cette grande intimité intellecluelle, la fusion des idées ne fut jamais absolue. Tout en épousant les systèmes d'apologétique, en dehors desquels

'Charles Sainte-Foi, M. de Lawennais {Revue du Monde ca'holique), t. H, p. 447.

- LiizÉLEic, Ora'mon funèbre de l'abb? Jean-Marie de Lamennais,

p.ige 31.

Lamennais ne voyait plus de salut pour la religion, Gerbet n'alla jamais aussi loin. Sa disposition d'esprit, son jugement exquis, sa réserve instinctive, tout, jusqu'à la parfaite pureté de ses mœurs et son admirable modestie, le préserva des excès qui afiligeaient dès lors les voyants d'Israël. Il acceptait les vues de son ami, il défendait même les conséquences qu'il en tirait, et cependant, tout en les acceptant, il s'efTorçait de les adoucir.

Déjà même, comme le racontait tantôt François de Marzan, un nuage assombrissait parfois ce front si pur : il y avait dans sa pensée un doute qu'il n'osait s'avouer à luimême, une inquiétude qui faisait trop souffrir son affection pour qu'il cherchât à en découvrir les fondements. Qui n'a connu cet état, où l'esprit, même le plus ferme, ne veut pas regarder en face ce qu'il ne peut réussir à se dérober !

Lamennais, trop absolu pour le confesser publiquement, sentait le service que lui rendait Gerbet. Il s'efforçait de le retenir, et, comme il était à ses heures le plus séduisant et le plus irrésistible des hommes ', il avait bien vite raison du cœur de son ami. Celui-ci alors consentait à continuer de prêter à ce grand esprit, vigoureux et hardi, mais violent et absolu, le concours de sa plume «plus fine, plus retenue et plus douce- », et à revêtir du caractère de persuasion et de ménagement qui lui était propre le système de son illustre maître \

'^ CxRTt.Vii'ii^vMKy, Souvenirs sur lesquatre derniers Papes, p. 35. 'Svinte-Bklve, Causeries du lundi, t. IV, p. 3. ^ Chaules Hamel, Histoire de Juilly, p. 499.

J'ai déjà longuement raconlé ailleurs les destins de l'École menaisienne en face de la révolution de Juillet, la fondation de V Avenir, l'éclat des polémiques de ce journal et la part qu'y prit Gerbet '.

Tant qu'il fut là cependant, son rôle de pondérateur s'exerça sensiblement sur le ton du journal. Sa collaboralion, très-active au début, se ralentit cependant, quand il dut céder aux fatales exigences de sa santé, alors gravement compromise.

Le voyant si malade, Lamennais s'alarma.

11 savait les liens qui attachaient son ami à l'abbé de Salinis, pour lors directeur du collège de Juilly. Là se trouve, à mon sens, le secret de la détermination, singulière en apparence, qui décida le Maître à transférer de la Chesnaie à Juilly sa colonie studieuse. On a cherché d'autres raisons : celle-là me semble péremploire.

Gerbet fut heureux de se retrouver près de Salinis, trop heureux peut-être! Lamennais était exigeant. « S'il vous « aime, disait un de ceux qui l'ont connu, son amitié sera (( passionnée comme l'amour le plus violent. Il se nourrira (( en quelque sorte de vous : son âme s'imbibera de vos (( pensées, de vos sentiments, de vos goùls. H sera l'es- « clave même de vos caprices. 11 ne vous demandera rien

^ Lamennais, i.\ïàiK vm et suiv.

« et vous donnera tout. Vous n'aurez rien à faire qu'à « vous laisser aimer et absorber par lui. 11 établira entre « vous et lui les mêmes rapports qui existaient entre ce (( lion et cet épagneul qui vivaient dans la même cage '. «

Mais malheur à l'imprudent qui venait caresser l'épagneul ! surtout si, comme l'abbé de Salinis, il exerce facilement une intluence quelconque sur l'esprit de celui que le lion garde avec un soin jaloux. « Malheur à vous si a vous essayez de soustraire votre esprit à la puissance de (( ses idées. Car, dans ses affections, il donne son cœur « à ceux qu'il aime , à condition qu'ils donneront leur « intelligence, qu'ils la placeront, sous la sienne, comme « un vase pour la remplir de ses pensées- ! »

Bientôt, en effet, le séjour de Juilly devint difficile, puis impossible. « Il n'avait aucun rapport avec les élèves. Ils « le voyaient seulement, enveloppé dans une longue douil- « letle noire qui couvrait sa soutane, se promenant de «longues heures dans le parc, quelquefois entouré de «ses disciples, le plus ordinairement seul, méditant les « leçons de philosophie qu'il leur donnait tous les jours ou « ses articles de l'Avenir. La pâleur et la mélancolie de « son visage, la vivacité et la profondeur de son regard, et « plus encore peut-être la singulière énergie de ses traits, « qui contrastait tant avec la maigreur et la débilité de « son corps, inspiraient à tous le respect et la crainte; on (( eût aimé à le contempler de près, mais chacun redoutait « sa présence ^ »

Un an à peine s'était écoulé depuis qu'on était venu à

' Chaules Sainte-Foi, op. cit., p. 4 i3.

* Tbid.

^ Charles Hamel, op. cit., p 493 et 494.

46 6ERBET.

Juilly. 11 fallut en partir vers la (in de 1831 et regagner « la maison solitaire et sombre, dont aucun bruit ne trouce blait la mystérieuse célébrité ' ».

A la Chesnaie non plus, Gerbet ne trouva pas le repos. Le voyage de Rome, l'Eiicyclique Mirari vos, les lettres el les plaintes de son illustre ami, troublaient sans cesse sa conscience, en mettant son cœur au supplice.

— Que voulez-vous? lui disait Laurentie, il faut bien que tout bomme obéisse à l'autorité du Pape!

— Oui, s'écriait Gerbet, mais M. de Lamennais n'est pas un homme comme un autre !

C'était le cri de l'amitié blessée, ce n'était pas une résistance -.

Lorsque Lacordaire se sépara de Lamennais, Gerbet éprouva une douleur qui s'épanche dans une lettre attendrie, qu'il termine ainsi : u Adieu, mon ptTe bien-aimé; « mon meilleur ami, adieu! Je prends la part d'un (ils, du (( (ils le plus tendre et le plus dévoué, à tous vos chagrins, (( à toutes vos espérances, à tous vos travaux. Je sens plus (( que jamais, depuis que vous êtes loin, que ma vie est (( enchaînée à la vôtre. Et ce n'est que justice; c'est vous (' qui m'avez donné une vie nouvelle. Comment ne vous la « consacrerais-je pas tout entière'! »

' Mémoires inédits du Pcro Lacoidnirc, cités par le P. Cliocariio, 1. 1", p. 105.

^Souvenirs d'une conversation entre l'abbé de Ladoue et Laurentie. (f. 1", p. 240.)

' Lettre de Gerbet, 13 février 1838.

Quelques années auparavant, veillant auprès du lit où son ami était mourant, il avait ouvert le livre de 17/?»tation et il n'y avait lu que ceci : « Et vous aussi, apprenez u donc à quitter pour l'amour de Dieu l'ami le plus « cher' ! »

Le grand révolté poursuivait sa voie. Les Paroles (Fun croyant avaient répondu à l'Encyclique. « Lorsque l'abbé « de Lamennais a souffleté l'Église par son livre coupable, « tous les yeux se sont tournés vers l'abbé Gerbetet l'abbé « Lacordaire, parce que tous les cœurs sentaient que c'était « à eux qu'il appartenait de venger leur mère'. »

Gerbet prit la plume, et, les yeux pleins de larmes, il écrivit cette magnifique réfutation, qui consola l'Église, en brisant le cœur du prêtre fidèle.

« Grand Dieu! pourquoi faut-il que ce soit moi qui sois « chargé de montrer le fond de ce précipice'?... On sent « tout ce que ces paroles me coûtent. Celui qui déclare (( une guerre ouverte à l'Église, qui prophétise sa chute, « qui n'a pas craint d'outrager l'auguste vieillard que la « chrétienté salue du nom de Père, a eu en moi un ancien « ami qui l'aime d'une amitié née au pied des autels, et qui

' Imit. J. C, liv. III, chap. xxxii.

2 Lettre de M. de Montalcinbeil à madame de La Fcrroiinays , Récit d'une su^ur, t. II, p. 91.

3 Unio. cath.,lU, 88.

« avail pour lui, je le crois, autant de dévouement qu'au- (( cun des nouveaux amis qui sont venus courtiser sa ré- (( volte. A ce souvenir, je tombe à genoux , offrant pour (( lui à Dieu des prières dans lesquelles il n'a plus foi, et « je ne me relève que pour coiiîbattre, dans l'ami de ma « jeunesse , l'ennemi de tout ce que j'aime d'un éternel « amour'. »

Depuis, le nom de Lamennais ne revient plus sur les lèvres de Gerbet que sous cette forme de la prière, il offrait à Dieu sa vie pour ce retour tant désiré.

(i J'unis ma pauvre prière à ces gémissements infinis des « saintes âmes qui s'élèvent vers vous de tous les coins du « monde où son nom est parvenu, alin que la vraie vie lui « revienne avec abondance et surabondance, afin qu'il porte « le repentir si haut que les anges du ciel aient bien peu à « descendre pour se réjouir près de lui, afin que le Père « commun, de ses bras toujours ouverts, le prenant enfin « contre son cœur, le bénisse de ces bénédictions que saint « Ambroise fit descendre sur Augustin repentant, que ses « amis, dans la vivacité de leur joie, doutent de leur dou- « leur passée comme d'un songe, et que son frère oublie « même qu'il l'a pleuré^. »

Et cela dura ainsi pendant vingt ans, jusqu'au jour où un témoin des derniers moments vint attrister l'évêché d'Amiens du récit de cette fin lugubre. Ce fut Josepb d'Ortigue, mort depuis dans de tout autres sentiments, qui assuma la pénible mission d'arracher du cœur des deux vieux amis cette espérance tant caressée. Mon Dieu! que ce jour fut triste! » Je vois encore, dit M. de Ladoue, la figure

' l'niv. cath., III, 9.

' Jd., ibid., 88.

alterrée de l'abbé Gerbet. Trop affecté pour pouvoir parler, il se contenta de dire à Dieu : «Seigneur, grâce et miséricorde' !... »

' Ladoce, op. cit, t. 1", p. 291.

A JUILLV

Sommaire. — ChAtiment et récompense. — L'abbé Migne. — Fondation du journal l'Univers. — Soupçons. — Éludes sur la philosophie des Pcres de l'Église. — Les trois âges de la science. — Alcuin. — Retour à Juilly. — Salinis à Juiily. — Ce qui manquait à Gerbet. — La maison de Thieux. — Le Précis de l'histoire de la philosophie. — Rôle de Gerbet à Thieux. — Quelques noms de visiteurs, — Les comédiens ordinaires de Juilly. — Un collège dans la lune. — Les deux courants des esprits. — Double travail de l'apologiste. — Programme salué par M. Guizot. — Les cinq Facultés. — Vide douloureux. — Spirituel envoi. — Confessionnaux à cornes dorées. — Que sainte Hiltrude nie pardonne! — La vie de château. — Fort comme le diamant et plus tendre qu'une mère. — Le secret royal. — Albert et Alexandrine. — Harmonies des heures. — Première et dernière communion. — Sois toute à Dieu ! — Le Credo de la douleur. — L'imagination, le cœur, ta volonté. — Le papillon de nuit. — Le Vicicili. — Une épitaphe.

« Dieu résiste aux superbes, el il réserve ses douces consolations pour les humbles.

a En s'élevant dans son insoumission ori^ueilleuse, Lamennais rencontra les résistances de Dieu; il vit briser successivement entre ses mains tous les moyens d'action,

qu'il eût pu rendre si féconds s'il les eût humblement consacrés au service de la sainte Église : l'apostolat de la jeunesse, le dévouement de l'amitié, et jusqu'à la plume du publiciste.

« Ce qui était refusé comme châtiment à l'orgueil révolté était réservé comme récompense à l'humilité soumise.

(1 De disciple, l'abbé Gerbet devenait maître-, il voyait se grouper autour de lui de jeunes hommes avides de recueillir ses leçons; il se sentait environné d'amis dont la tendre affection adoucissait la blessure qu'une amitié brisée laissait au fond de son cœur; il était assez heureux pour ressusciter la presse catholique, qui aurait dû, ce semble, rester écrasée sous les analhèmes prononcés par l'Église contre VAcenii- '. »

Un prêtre dont le nom est demeuré célèbre dans les annales de la librairie, et qui, à travers certaines excentricités d'allures et de langage, a su rendre à la France et à l'Église d'incomparables services, l'abbé Migne, venait de lancer dans le monde un de ces prospectus écrits dans le style pyramidal qu'il avait inventé et dont il a emporté le secret en mourant.

Le prospectus fut suivi, à peu de distance, de l'apparition du journal qu'il annonçait. Le nom du journal est

' Ladoue, Mgr Gerbet, etc., t. II, pp. 1 el 2.

52 r.ERBET.

demeuré célèbre, el il réveille bien des souvenirs. C'est une dale importante dans l'histoire des luttes religieuses au dix-neuvième siècle, que celle du dimanche 3 novembre 1833, où parut le premier numéro de VUniccrs.

((Catholiques dans l'âme, disait l'abbé Migne dans sa « langue particulière, nous ne voulons arriver au but le (( plus catholique que par les moyens les plus calholi- « ques'. »

A la suite des articles dont la paternité revenait visiblement au fondateur, dès le premier numéro, il y en eut un autre, signé également l'abbc Migne, mais de style tout différent. C'était une vision, intitulée « la Toussaint », où l'Ecole menaisienne reconnut bien vile la touche du principal disciple de l'auteur des Paroles d'un croyant.

Le soupçon sufiit pour éveiller quelques défiances et permettre aux ennemis de répandre charitablement le bruit que l'ijiicers était, en somme, le continuateur de V Avenir . Gerbet, par prudence, crut devoir s'abstenir de signer, craignant de nuire à la prospérité du journal ; mais ses belles études sur la philosophie des Pères de l'P^glise, publiées chaque semaine, eurent bient(")t conquis la faveur du public.

Des Pères des premiers siècles, Gerbet, passant aux docteurs du moyen âge, s'arrête et s'attarde complaisamment devant une figure, solitaire mais majestueuse, celle n du « vénérable Alcuin, avec son froc de moine anglo-saxon et « sa tonsure cléricale, qui semble sortir de l'Océan, comme (( les sages Orientaux avaient semblé descendre des nion- (( tagnes' «.

' Univers religieux, numéro du 5 novembre 1883. *Gkhbet, Littérature du moyen âge. Alcuin, etc. {L'nivcrs religieux du lundi 2 tt du maidi 3 lévrier 1830 )

L'abbé Gerbet considère Alcuin comme le père de la science moderne.

«La science des peuples modernes, dit-il, considérée « dans ses formes extérieures, a eu trois âges, son âge « patriarcal, son âge épique ou héroïque, son âge drama- « tique. Son âge patriarcal commence sous Charlemagne; « elle arrive à son âge héroïque dans les écoles des onzième, «douzième et treizième siècles, bruyant tournoi de la « pensée. On l'a dit : La scolastique était la chevalerie de « l'intelligence. Les docteurs cherchaient les combats de « l'argumentation, comme les preux cherchaient des que- « relies et des aventures : époque passionnée pour les idées « où les étudiants de l'Université de Paris, divisés en deux « armées, tvansfrélaicnt la Séqnane, dit un chroniqueur, « et s'allaient battre, à la Lriparre, pour décider, en champ « clos, la question du nominalisme et du réalisme. Mais, « depuis que les pensées humaines ont été troublées par « des luttes plus profondes, plus intimes, la science a pré- « sente le spectacle d'un drame solennel et terrible, où se « jouent les destinées du genre humain. Nous sommes « encore mêlés à ce drame, nous aurons passé avant qu'il « soit fini, nous en entendrons encore le bruit dans nos « tombes. Mais déjà nous pouvons en entrevoir le dénoù- « ment; il finira par un hymme à la foi ^ »

Puis, revenant à Alcuin, Gerbet l'interpelle, dans une vive prosopopée, qui est bien dans sa nature et dans ses habitudes littéraires.

« Bon précepteur de Charlemagne! s'écrie-t-il, on t'avait « bien oublié, mais on revient à loi : car ta statue s'élève

' GiKBET, Littdrafiire du moyen âge. Alcuin, etc. {Univers religieux du lundi 2 et du mardi 3 février 1835.)

5f GERBET.

« sur le seuil de ce grand temple gothique qu'on appelle le « moyen âge, et dont on s'est mis enfin à étudier l'archi- « lecture et les tombeaux. Nous nous plaisons aussi , pour « notre part, à secouer la poussière qui a recouvert ta « mémoire. Tu fus le vénérable insliluleur primaire de la « vieille société européenne, comme saint Anselme fut son « professeur de philosophie, comme saint Thomas, qui était a à lui seul une université, lui donna l'enseignement siipé- « rieur et une encyclopt'die. Karl le Grand signa ton brevet « avec la pointe de son épée triomphante ; il se fit l'inspecte leur des éludes que tu dirigeais; il s'assit lui-même sur « les bancs de la classe. Donc, nous aurons à parler de « loi, glorieux maître d'école ' ! »

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