II
Malgré les ressources de l'élude et les jouissances d'une collaboration active au journal que le jeune clergé accueillait avec enthousiasme, le jeune publiciste se sentait bien seul, à Paris.
Aussi ne fallut-il pas à Salinis beaucoup d'instances pour que Gerbet « ne sût pas résister à l'appel d'un ami (( égal et tendre, et tout conforme à sa belle nature- ».
Il revint donc à Juilly.
Salinis régnait à Juilly et s'y faisait aimer, témoin ce
' Gerbet, Littérature du moi/en dge, Alcuin, cic. {Univers religieux (lu lundi 2 et du mardi 3 février 1835.) ^Sainte-Bkive, lettre ciloe dans la Vie de Mgr de Salinis.
cri du cœur qu'un de ses collaborateurs, devenu évêque comme lui, lui envoyait à vingt années d'intervalle :
(( OJuilly! Juilly! délicieuses causeries, frais ombrages , « douce confiance, tendres épanchements, quelle place « vous aurez toujours dans mes souvenirs! C'est là qu'au- « rait dû s'écouler ma vie avec vous, très-bon et vénéré « seigneur! Croyez bien que je serai toujours pour vous « ce que j'étais sous votre toif, quand vous teniez mon « âme charmée par la grâce de votre parole et de votre si « aim.able hospitalité ' ! »
La solitude, les souvenirs d'un grand passé, les nouvelles du présent transmises par les meilleurs témoins, une belle bibliothèque, aucun souci des choses matérielles, et, à côté de ces charmes de la vie, une amitié tendre et forte : c'était bien tout, ce qui convenait à Gerbet, il s'y complut avec délices, et, si l'on veut nous pardonner l'application, il s'y roula comme une abeille dans sa Heur.
Mais, au bout de quelque temps, l'œil perspicace de son ami découvrit qu'il ne tarderait pas de manquer à Gerbet une chose que la Chesnaie lui avait donnée : un auditoire digne de lui.
« L'abbé Gerbet ne pouvait pas s'assujettir au rôle de professeur. Esprit éminemment synthétique, saisissant la vérité par les côtés ot!i elle louche à l'infini, celui qui est le moins accessible aux intelligences naissantes; manquant d'ailleurs d'une certaine clarté d'exposition , il n'aurait pas pu se plier aux exigences d'un enseignement scolaire-. »
Les directeurs de Juilly eurent alors la pensée de créer
' ATgr CoEiR, Lettre à Mgr de Saliiiis, 1 1 scpembre 1833. • Ladoce, oj). cit., II, 2.
une maison de hautes éludes, sorte de transition entre la vie de collège et la vie du monde, où la règle plus large et plus flexible se bornerait à préserver du passage subit à l'indépendance absolue, et où l'on ferait aux élèves des cours supérieurs de littérature et de philosophie de l'histoire, pour les préparer aux études du droit'.
' Gerbet avait le don de s'attacher les élèves. Voici comrneiil l'un d'eux décrivait les souvenirs que lui lais?a, d>; son séjour à la Ciiesnaic, le lieutenant de Lamennais : << Je n'oublierai jamais, dit M. le comte Werner de Mérode , l'hiver que j'ai passé dans cet intérieur. Mon père m'y avait placé en li^SS pour faire ma philosophie. Nous étions sept ou huit jeunes gens, entre autres les deu\ Bore, dont l'un , devenu Lazariste, était fort occupé dans l'élude des languesorientalcs, qui contribue tant aujourd'iiui au succès de son saint ministère. Je sui\ ais des cours en Sorbonne pendant toute la journée, nous dinions et nous passions la soirée chaque jour avec MM. de Lamennais et Gerbet. Quel contraste entre les deux amisl Le premier, toujours exagéré, passionné, violent, poussant tout à l'extrême; le second, Cd'ur aimable, nature fine et délicate, esjjrit pénétrant, Ciiractère d'une rare bienveillance (|ui n'excluait pas une certaine malice, fort contenue sans doute, mais saisissant à merveille le côté comique des hommes et des situations. M. de Quélen venait de temps en temps pendant cet hiver voir M. de Lamennais. Il mettait une grande charité à lui faciliter sa soumission, et il y avait vraiment quelque chose de touchant à voir la bonne volonté, le zèle, la |)ersévérance a\ec lesquels leprélat,d'un sentiment si opposéà Vault^ar iit!f> l'aroles d'un ci oyanf, cherchait à le ramener et à lui taire éviter une ruine irrémédiable. J'assistais aussi, en quelque sorte, à la lutte intérieure qui se livrait dans le cœur du futur évô(iue de Perpignan, entre sa \\\e affection pour son malheureux ami, liélasl si près de périr, et sou obéissance à l'Église et au Saint-Père. Ces deux sentiments finirent p.ir >'accorder. Que de larmes et de pr ères quand ,M. Gerbet cédait au premier; mais quelle droiture et (luelle fidélité quand il lallut exprimer le second! .M. Gerbet m'avait promis une leçon de iihilosophie tous les matins; mais, très-absorbé par les préoccupations du temps et les étuili'S (hères à son esprit, il reculait la leçon d'heure en heure jusqu'à dix ou onze heures du soir. Je me rappelle i|ue, lorsque tout le monde était retiré, il me fai-ait venir dans sa chambre et me
A JIILLV.
Une vaste maison fut louée à Tliieux, à deux kilomètres de Juilly, et la direction en fut confiée à l'abbé Gerbet.
De là sortit ce Précis de l'histoire de la philosophie , — le premier ouvrage de ce genre paru en France , — qui fit toute une révolution dans l'enseignement, et rendit un véritable service à la cause religieuse, en mettant en regard l'histoire des dogmes et l'histoire des systèmes. « Le Précis est excellent, écrivait un bon juge. C'est M. Gerbet qui l'a écrit sans le signer '. »
. 11 ne se borna pas à laisser l'empreinte de son génie dans l'enseignement de Juilly : il embellit encore la studieuse solitude du charme et de la douceur de son esprit.
Les traditions de la Chesnaie et les souvenirs de Lamennais^ le suivirent à Juilly et à Thieux.
dictait jusque fort avant dans la nuit un cahier de philosophie. 11 excellait à développer l'iiistoire de celte science, et oubliait de dormir pendant la nuit, comme il avait oublié île professer pendant le jour. 11 me faisait rôver, debout ei éveillé, de Zoioastre, de Confucius et de Bouddha. Plusieurs fois, le jour était venu que la leçon durait encore. Je pouvais ra'appliquer le mot de Voilure, en le modifiant un peu : « Jamais leçon de philosophie ne commença si tard « et ne linit si tôt. >- Mgr Bksson, Élude sur Mgr Gerbet (Annales franc-comtoises, t. III, p. 93).
' OzvNAM, Lettres, II, 24.
' L( s travaux classiques ne pouvaient distraire M. Gerbet de l'apostasie de l'abbé de Lamennais. Ses yeux, son esprit, son cœur.
58 r.ERBET.
A la Chesnaie, Lamennais lui avait appris à « descendre
des hauleurs du génie et de la gloire, pour se mêler aux diverlissemenls de ses disciples, pour se faire jeune, enfant même avec eux ' ».
Celai toujours GerbeL qui composait les chansons, les petits poëmes allégoriques de fête et de circonstance; et, malgré le voile de l'anonyme dont il avait soin de les couvrir, leur spirilualilé discrète et leur gracieuse gaieté trahissaient chaque fois l'aimable poêle *.
Les diverlissemenls et les études firent bienlôt une réputation à la maison de ïhieux. Le croira-t-on? Les visiteurs les plus éminenls s'y succédaient, et la chronique de l'école préiend que les divertissements avaient pour eux autant d'allrails que les éludes; et les visiteurs s'appelaient Berryer, Lacordaire, Montalembert, Berteaud, Combalot, Lamartine, Sainte-Beuve, Rio, Ozanam, Jules le Chevalier, Margerin, etc.
Bref, les choses en vinrent au point que ceux de Thieux s'êlaient constitués et avaient été agréés comme les corne- (liens ordinaires de Juilly, Gerbet était le directeur assermenté de la troupe.
semblaient chercher à Juilly cet ami, aussi niallioureu\ que coupable, et dire à ceux qui l'eiitouraieut ;
Un seul ècre vous nian(|ue, et tout est dépeuplé. (Mgr Besson, Étude sur la vie et lis Œuvres de Mgr Gerbet, loc. cit., p. 434.)
' CnviiLKs SviNTE-Foi, L(imc)inais. {licvue du monde catholique, II" du 10 janvier l S(;'.>.)
- Dansson If istoircde l'abbaye et du collège de Juilly, M. Ciivulls iI\MEi. a coniplaisaninient décrit ce rôle de Gerbet auprès des élèves.
Son biographe raconte tout au long une de ces amusantes inventions du directeur, qui faisaient le bonheur de Sainte-Beuve'.
Les journaux de l'époque venaient de mystifier leur crédule public en racontant les prétendues découvertes faites dans la lune par le célèbre Herschell : avec une lunette d'une puissance remarquable, l'illustre astronome avait aperçu dans notre satellite des êtres vivants qui ressemblaient à des hommes.
S'emparant de cette découverte, l'abbé Gerbet composa une pièce ingénieuse, intitulée : in élève de Juillij dans la lune.
Les élèves sont curieux de leur nature, ils aiment les nouveautés-, un jour de grand congé, un élève, s'étant séparé de la communauté, avait rencontré des individus qui parlaient pour visiter leurs nouveaux amis de la lune; il s'était joint à eux. Au moment où ces voyageurs débarquèrent, une grave question préoccupait le public lunaire; il s'agissait de fonder un collège dans le genre des collèges sublunaires les plus renommés. Pendant que l'un délibérait, la nouvelle se répand dans la lune que des étrangers sont arrivés et que parmi eux se trouve un élève du célèbre collège de Juilly, dont la réputation est montée jusqu'à ces
Lauole, q^. et loc.cit.,[>. 7 et suiv.
60 (;erbet,
hauteurs ; on s'empresse de le mander, et, sans lui donner même le temps de la réflexion, on le constitue directeur de l'instruction publique et supérieur du collège modèle. L'élève se laisse faire, et le voilà en train d'organiser son établissement. 11 va sans dire que, sous prétexte d'organiser, il se livre à une critique des plus amusantes de ce qui se fait à Juiily. Rien n'est épargné : depuis les maigres dîners de l'économe jusqu'aux conférences religieuses du directeur, tout est agréablement critiqué.
On juge de l'enthousiasme que cette critique joyeuse excitait dans l'auditoire. Mais ce qui émerveilla surtout, ce fut le dénoûment.
La réputation du nouveau collège se répandant jusqu'aux extrémités de la lune, les élèves aflluaienl de tous les côtés. Le directeur accueillait avec une grâce parfaite les enfants qu'on lui présentait, et il écoutait avec une bienveillance que rien ne lassait les observations des parents, assez semblables, naturellement, à celles dont les parloirs des collèges de la terre sont les témoins.
Au milieu d'une de ces scènes de présentation, on voit se lever dans l'auditoire un monsieur que personne ne connaît, et qui, s'adressant à M. le supérieur, se plaint en termes très-vifs de ce que l'on vient de reproduire mot pour mot la conversation qu'il a eue la veille avec lui au sujet de son fils, et, sans vouloir entendre aucune raison, il se précipite sur le théâtre pour obtenir raison, et la toile se baisse.
Dire la stupéfaction de l'auditoire, la rage des petits, surtout, contre cet importun qui venait interrompre la pièce, serait didicile.
Ce ne fut que le lendemain que le mot de l'énigme fut
connu, et que le rire remplaça la colère. L'interrupteur n'était qu'un acteur déguisé!...
L'influence religieuse de Juilly devint assez considérable pour donner à Salinis et à Gerbet la pensée de la faire rayonner par un enseignement public.
La loi s'y opposant, ils essayèrent d'y suppléer par une publication périodique dont les séries d'articles principaux formeraient, en quelque sorte, des cours correspondant aux diverses facultés universitaires.
Comme toujours, Gerbet tint la plume.
Il assigna son but à cette Revue, avec une merveilleuse intuition des besoins de l'apologétique à ce moment. Ces hommes de l'École menaisienne avaient bien compris leur temps. Si, d'une part, les révoltes du chef, et d'autre part, les mesquines entraves de la jalousie , — toujours aux aguets contre quiconque osera tendre une main loyale à ceux qui ne nous connaissent pas encore , — n'avaient point arrêté cet élan, le dix-neuvième siècle aurait assisté à ce triomphe de la foi et à cette réconciliation des esprits que Joseph de Maistre avait prophétisés.
Gerbet voulait que la revue nouvelle correspondît au double courant des esprits.
L'un de ces courants les rapprochait du catholicisme, en montrant en lui le plus grand préceptorat du genre humain qui ait jamais existé.
L'autre les en éloignait, en les persuadant que l'humanité, parvenue aujourd'hui à l'âge viril, n'avait plus besoin de ses leçons et pouvait se charger, seule et sans appui, de constituer la science, la morale, les arts, la société.
Pour correspondre à ce double courant, la revue eiïectuera un double travail.
Un travail d'épuration et d'élimination , qui tendra à cultiver les diverses parties des connaissances humaines, à les dégager de plus en plus des conceptions erronées qui pouvaient y avoir été mêlées, et à favoriser ainsi le mouvement de retour des esprits à la foi.
Puis m\ travail d'organisation, tendant à montrer que la foi catholique engendre la philosophie, science générale qui constitue l'unité de toutes les sciences diverses; que la hiérarchie catholiciue, combinée avec les résultats de la science, peut seule résoudre les problèmes les plus importants de l'économie politique; que tout art doit être chrétien; enfin, que tout ce qui est chrétien émane du catholicisme ou y rentre.
Ce programme passionna l'attention publique.
Dans un article magistral, reproduit par tous les journaux de l'époque, M. Guizot salua cette généreuse entreprise.
« Grâces leur en soient rendues! » s'écriait noblement le célèbre homme d'État, « grâces soient rendues à ces « hommes vraiment pieux, vraiment catholiques, qui por- « tent sur la France catholique, sur la France de la Charte, « un regard équitable et affectueux. C'est déjà de leur « part une marque de leur haute intelligence que ce pre- (( mier rayon de justice envers notre époque, cette espé-
A jriLLY. 63
« rance hautement manifestée qu'elle accueillera la vérité « éternelle et ne doit pas être maudite en son nom !
« Ils ne gardent contre elle (la société) point d'arrière- « pensée, point de mauvais dessein; ils comprennent et « acceptent les principes sur lesquels elle se fonde et ils « s'efforcent sincèrement, sérieusement, de rétablir, entre « ces principes et les doctrines catholiques, une harmonie « qui ne soit pas purement superficielle et apparente.
« Leur plan est simple : après avoir tracé un cadre géné- « rai des sciences humaines et des rapports qui les lient, « soit entre elles, soit à l'unité sublime vers laquelle elles « tendent, ils placent dans ce cadre des cours spéciaux sur « chacune des sciences diverses, tant de l'ordre matériel « que de l'ordre intellectuel, et s'appliquent, dans ces « cours, à faire pénétrer tantôt la religion dans la science, « tantôt la science dans la religion, les tenant sans cesse en '< vue l'une de l'autre, aQn qu'elles se connaissent, se rap « proclient et s'unissent dans un commun progrès ' ».
En effet, tout comme dans une VniversiU , les Convs étaient divisés en FacuUés. Au début, ces Facultés étaient au nombre de cinq :
1" Faculté des sciences religieuses et philosophiques, avec les abbés Gerbet, de Salinis et Juste, pour titulaires:
2" Faculté des sciences morales, où professaient le comte de Coux et le vicomte de Villeneuve-Bargemon;
3" Faculté des lettres et arts, dirigée par l'abbé de Cazalès et par Rio ;
h° Faculté des sciences physiologiques, physiques et
' GuizoT, De la religion dans les sociétés modernes. (Art. publiés par la Revue française.)
mathématiques, inaugurée par le brillant enseignement d'un saint-simonien converti, Margerin;
5» Faculté des sciences historiques, avec des professeurs comme Edouard Dumont, Charles de Montalembert, Foisset, Douhaire, etc.
lis intitulèrent naturellement leur Revue ViniversiU catholique.
Le premier muméro parut en janvier 1836.
L'œuvre a vécu trente ans et se soutint vaillamment entre les mains de Bonnetty,
L'abbé de Salinis y a publié son magnifique Cours de religion, Gerbet son Introduction à l'étude des vérités chrétiennes , de Coiix son Economie sociale, Rio son Art chrétien, Montalembert l'Introduction à l'histoire de sainte IClisahelh et plus d'une élude sur les Moines d'Occident , Alban de Villeneuve une remarquable Histoire de l économie politique, etc.
Quand il rompit avec Lamennais, Gerbet avait senti se creuser sous lui un vide qui lui faisait peur. Et pourtant, quel contraste entre les deux amis'! Le premier, toujours
' C'est Gerbet nui lit la fortune lUi système de Lamennais sur la certitude. Le Tnre qu'il composa sur ce sujet, dit Mgr Resson, est l'exposé le plus clair, le plus logique, mais aussi le plus adouci de ce système célèbre. S'il a lait illusion à tant de bons esprits, c'est à l'inlluence modératrice de .M. Gerbet plutôt qu'à la violentedomiiiation
exagéré, passionné, violent, poussant tout à l'extrême; le second, cœur aimable, nature fine et délicate, esprit pénétrant, caractère d'une rare bienveillance qui n'excluait pas une certaine malice, fort contenue sans doute, mais saisissant à merveille le côté comique des bommes et des situations '.
Sa correspondance intime donne raison à celte appréciation.
Quel aimable et spirituel envoi, par exemple, que ce récit de la légende de sainte Hiltrude, vierge du huitième siècle, adressée sous forme de lettre à Charles de Montalembert!
« J'ai toutes sortes de raisons pour vous envoyer ces « notes. Et d'abord , je vous les adresse à titre de rede- « vance, car je vous reconnais pour le propriétaire féodal de « toutes les légendes, l'aumônier de toutes les chapelles « gothiques, l'abbé de tous les monastères en ruine, le « grand maître de toutes les chevaleries, le connétable, « le seigneur suzerain, le roi de tous les souvenirs poéti- « ques du moyen âge. C'est pourquoi. Monseigneur, je « viens, moi, votre féal et humble vassal, vous faire hom- « mage de quelques souvenirs que j'ai glanés sur votre « domaine- »
de M. de Lamennais qu'il faut attribuer ce résultat. « Ces deux intelligences, dit M. l'abbé de Ladoue, semblaient se compléter : l'une avait le coupd'œil, la pénétration, la vij^ueiir niàle; l'autre, la mesure, la règle, l'élévalion, la grâce... » Lamennais di.sait : L'abbé Gerbet et moi , nous ne nous parlons pas et nous nous comprenons. Cela était rrai dans un temps où ils n'avaient au cœur (pi'un seul désir : le triompbe de l'Église. (Mgr Bi^ssoN, Élude sur Mgr Gerbet. Annales franc-comtoises, t. Hl, p. yi.)
' W. deMùrode, Souvenirs racontés par MgrBesson, p. i'i.
' Lettre au comte de Monta'embrrt, du 29 juillet 18U
Il écrivait cela de Trélon , résidence île la famille de Mérode'. Or, les châtelaines, ^e refusant à d';nner leur confiance au curé du lieu, s'en allaient, fort loin, chercher les absolutions dont elles pouvaient avoir besoin.
Gerbet en cherche la raison. Voici celle qu'il en donne à son correspondant :
« Vous saurez que l'église (de Trélon) n'a pas seulement « des statues de saints de toutes couleurs, mais encore, ma «i parole d'honneur, des confessionnaux dorés, ou plutôt à « cornes dorées; car la dorure de ces confessionnaux a été « infligée particulièrement à des lames de bois pointues, « placées de telle sorte qu'une imagination un peu vive (( transforme aisément ce confessionnal en un taureau sym- « bolique. Je connais des paroissiennes très-ferventes, aux- « quelles ce taureau de bois a fait une telle peur, qu'elles (( s'en vont chercher, à une distance considérable, à tra-
' Le journal l'Avenir, ayant élé coiulaniné par une encyclique de r.r(^j»oire XVI, disparut de la scôiie du monde, et ce fut à Trélon que M. Tabbé Gerbet alla reprend; e haleine apus cette disgrâce. C'était dans Tété de 1832. « Je me souviens encore, dit un lémoin oculaire, de la peine qu'il avait ressentie, après l'encycl que de Grégoiie XVI. de ce coup porté aux doctrines outrées que VAvoiir professait. Il expliquait les termes de l'encydiqiie Mirori vos, comme ils ont été expliqués depuis par révé(jue de Lai.gres. Et quand, plon^'és que nous étions au milieu d'un monde imbu des idées les pluslibeiales, n'ayant pas encore subi les épreuves qui nous ont appris à nous tlélier des idées trop absolues, nous gémissions de ce qui |iaraiss:iit incompréhensible dans le document pontifical , je vois encore l'abbé Gerbet disserter longuement et savamment sur la question. Il s'interrompait à peine pour répandre autour de lui une grande abondame de tabac, et il ajoutait, d'un air à la fois résigné et souriant : « .Xprés tout, nous devons nous soumettre et nous laisser mener par l'Kglise; quand la colonne (jui conduisait le peujde juifdans le désert pre>entait soncoié ténébreux, elle n'était pas moins un excellent guide. » Mgr Bksson, Llude sur Mgr Gerhil (Annales franc-comtoises, 1. 111, p. 92).
(( vers la pluie, la boue ou la poussière, un confessionnal (( qui n'ait pas de cornes dorées.'. ;>
Il continue son gracieux badinage : (( Je me hâte, dit-il, « de sortir aussi des réilexions biscornues que je vous con- (c damne à lire. Allons respirer en plein air. Le beau village « de Trélon est voisin d'une grande et superbe forêt longue « de plusieurs lieues. Elle touche, par une de ses extré- « mités, à une habitation qui appartient, — que- sainte « Hiltrude me pardronne! — à M. de Talleyrand. Mais, « par un effet tout particulier de la protection de la sainte, « le propriétaire de cette demeure paraît avoir pour elle « une bienheureuse aversion-. »
A Trélon, à Époisses, en plus d'un autre château, on se disputait les loisirs de l'abbé Gerbet. Partout, il demeurait l'aimable et doux abbé Gerbet; partout aussi, il restait prêtre !
Or, le prêtre est apôtre. Malheur à qui l'oublierait dans la milice sainte! Celui-là ne tarderait pas à subir des influences qui diminuent l'esprit de son état, en punition de ce qu'il a négligé de faire rayonner les siennes!
Gerbet partout fut apôtre. Dieu lui réservait là des consolations, qui compenseront avec surabondance le sacrifice généreux de son cœur.
' Lettre au comte de Montalcmhert, du 29 juillet 1834. -Ibid.
« Fort comme le diamant, et plus tendre qu'une mère! » C'est l'idéal du prêtre, teLque Lacnrdaire l'a défini'. C'est la définition même de Gerbet.
Doux et consolant ministère que celui de la parole du prêtre et de son action mystérieuse sur les âmes, auprès desquelles il est le canal de la grâce divine!
D'ordinaire, ces opérations restent « le secret du roi, qu'il est bon, dit le saint livre, de tenir caché^ ». Mais, dans la vie sacerdotale de Gerbet, plus d'un de ces ministères a eu un tel rayonnement qu'il a éclaté comme la lumière tirée du boisseau.
Je n'en citerai qu'un.
Qui n'a lu ce récit, ou plutôt ce chant, cet hymne à l'amour conjugal, chaste et doux comme l'amour de Valérien et de Cécile, ardent et pur comme l'amour de Pauline et de Polyeucte, poétique et charmant comme l'amour de Cymodocée et d'Eudore-, ce Récit, tombé du cœur et de la plume d'nîie sœur, dont l'éloge est superllu, aujourd'hui qu'il est dans toutes les mains !
En 1832, à Rome, un jeime gentilhomme français, resté fidèle à sa race et à son baptême, rencontrait une jeune fille russe, en qui tout l'attira. Mais, en outre de certains obstacles matériels, il y avait entre ces deux âmes, violemment attirées l'une vers l'autre, un abîme : le jeune homme était catholique fervent, la jeune fille était luthérienne!
S'unir à une compagne qui ne le suivrait pas au pied des mêmes autels, semblait à Albert un sacrilège.
« Mon Dieu, s'écria-t-il un jour, je vous fais l'olTrande
'MoNTVLEMBKUT, /c Pcic Laconlcuie, Par. 111, subjine.