‹ Gerbet, Salinis et RohrbacherChapitre 10 sur 13 · R 0 II R 15 A CHER · texte numérisé non relu

R 0 II R 15 A CHER

11 s'agit de Marc-Aurèle, el ce que nous allons citer est extrait d'une lecture' faite par lui à la Société Foi et lumières de Nancy :

C'est intitulé : Ancrdolcs sur Marc-Aurèle ou petit correctif au (jrand cloije de Marc-Aurèle par Thomas.

« ...Je me réjouissais, dit-il, d'en venir à l'époque de Marc-AurMe, cet empereur si renommé, surtout dans les temps modernes. Gomme l'académicien Thomas, académicien de Paris, en a fait un éloge qui passe pour son chefd'œuvre, je m'empressai de le lire. En conséquence, pour parler le langage des poêles, trois fois je m'eflbrçai de le lire d'un bout à l'autre, et trois fois j'échouai dans mon entreprise, tant le discours me parut, comme quelqu'un a dit d'un autre, long, lent, lourd. Je ne dis pas que ce soit à tort ou à raison ; je suis simple historien. Je saisis toutefois les points les plus saillants de cet éloge sous le rapport moral, philosophique et religieux, alin de les examiner d'après les monuments de l'histoire. Dans cet examen, je découvris, sur l'empereur Marc-Aurèle, philosophe, certaines anecdotes curieuses qui peut-être pourront servir de petit correctif à son grand éloge par l'académicien Thomas, el, dans un siècle positif comme le nôlre, modifier quelque peu l'opinion publique. Permeltez-mji de vous les soumettre. »

Après ce début, Rohrbacher entame la plus divertissante histoire de la philosophie stt/icienne, — celle secte « dont le mérite dislinclif consistait à dire les choses autrement que tout le monde », — à laquelle appartenait Marc- Aurèle.

' Reproduite par VUniiersilé catholique, t. X, p. 64 et suiv.

Or, dans le panégyrique de Thomas, ce philosophe couronné est présenté comme un stoïcien fidèle à tous les préceptes de l'école d'Apollonius, « comme un homme accompli, qui, dans le cours de sa vie, n'a point eu d'erreur et qui, sur le trône, n'a point eu de faiblesse » .

Rohrbacher s'inscrit en faux contre Thomas :

« Il y a pourtant, fait-il avec une feinte bonhomie, il y a pourtant, dans les biographies de Marc-Aurèle, quelques faits qu'on pourrait au moins taxer de faiblesse et d'erreur.

« Par exemple, il avait une femme, qui élai4, fille d'Antonin. Fille et femme d'un empereur philosophe, Faustine devait naturellement se montrer un modèle de sagesse. Toutefois, non contente d'être l'épouse de .Marc-Aurèle, elle se donna encore trois ou quatre maris supplémentaires. Le public en jasait, les comédiens la nommèrent en plein théâtre, en présence même de Marc-Aurèle. C'est son biographe, Jules Capitolin, qui le dit. Et le philosophe Marc- Aurèle promut aux honneurs et aux dignités les maris supplémentaires de sa femme. En vérité, je doute que beaucoup de maris veuillent prendre pour modèle l'empereur .Marc-Aurèle, philosophe.

« Ce n'est pas tout, car la femme de Marc-Aurèle ne s'en tint pas là. Souvent elle se choisissait des maris d'occasion parmi les gladiateurs. Pour lors, on pressa Marc- Aurèle de la répudier. — C'est fort bien, dit-il; mais, si nous renvoyons la femme, il faudra rendre aussi la dot, si uxorein dimiltimiis , reddamus et dolem; et la dot était l'empire. Il la garda donc. Il fit plus : il la récompensa par le titre de mère des armées, ^it matrem caslrnrum appellavit. Il poussa la complaisance encore plus loin. Cette femme étant morte, il en fit une déesse, lui éleva

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des temples el des aulels, proclama lui-même son apothéose, institua en son honneur une confrérie de filles nommées Faustiniennes, la donna pour patronne aux jeunes époux , et obligea les nouvelles mariées à lui offrir des sacrifices. El le sénat romain consacra par son suffrage la nouvelle déesse et son culte! C'est ce que disent Jules Capitolin et Dion Cassius. De plus, il y a des médailles en mémoire de celte apothéose où on lit ces mots : Diva Fausiina, la déesse Faustine. Que penser maintenant d'un pareil homme et d'un pareil sénat? 11 y a des auteurs qui disent que de pareils sénateurs méritaient d'avoir des femmes et des filles pareilles à Faustine.

« Il y a peut-être quelque chose de plus fort. Dans les mémoires que Marc-Aurèle a laissés, et qui sont des entretiens avec lui-même, il remercie les dieux de lui avoir donné une si bonne femme. Encore une fois, que penser d'un pareil homme? Il ne pouvait ignurer les débordements de son indigne épouse; ils étaient publics; on les lui avait dits. Lui-même, d'après son biographe, la surprit un jour sur le fait, et avec tout cela, il remercie les dieux de la lui avoir donnée si vertueuse! Explique ce mystère qui pourra 1 >•>

Continuant, sous une forme plaisante, à ramener la lumière sur cette réputation surfaite dans un but notoirement hostile à l'idée chrétienne, Rohrbacher emploie cet argument ad homincm qu'il alïectionnait :

« C'est un proverbe , dit-il , rctjis ad cxcwplar tolus componilur orbis, tout l'univers se forme sur l'exemple du souverain. Supposons un moment que tous les souverains ressemblent à Marc-Aurèle, tous les ménages au ménage de Marc-Aurèle, toutes les femmes à la femme de Marc-

Aiirèle; supposons que tous les maris en bénissent les dieux de Marc-Aurèle; supposons que la loi de Marc-Aurèle subsiste et s'exécute encore, que toutes les nouvelles mariées soient tenues de prendre pour modèle la déesse Faustine; en vérité, si quelqu'un trouve que ce serait l'âge d'or, il mérite de le voir dans sa famille. »

Les académiciens de Nancy riaient, en entendant cette argumentation, qui donne une fois de plus raison à la remarque si juste et si bien observée de l'un de ses biographes* :

(( On remarquait qu'il réunissait en lui les qualités de l'Allemand et celles du Français. Il avait du premier le sérieux, le goût des recherches minutieusement exactes, la volonté tenace qui parvient au but et r.se les obstacles à force de patience plulôl qu'elle ne les renverse de haute lutte. Il tenait du second la lucidité, la suite et l'ordre qui ont tant de prix partout, mais surtout dans des ouvrages aussi étendus que V Histoire de l'Eijlise. La pensée n'est pas toujours exprimée avec art, elle l'est toujours franchement et avec originalité. Aussi, même quand le développement e.it un peu long, il n'ennuie pas. Le style de l'écrivain a parfois, comme sa personne elle-même, les abords difficiles et les formes un peu dures et étranges, m lis cette écorce rugueuse couvre du fruit d'une exquise douceur qui, lorsqu'on l'atteint, empêche de regretter quelques piqijres. Nous plaignons, pour notre part, les délicats qui s'arrêtent à ces misères et ne sauraient goûter dans un écrivain ce qu'on pourrait appeler les coups de boutoir. Ces coups ont du moins cela de bon qu'on ne les oublie

' Ernest Labbé, Histoire ecclésiastique de France, p. xxv.

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plus quand on les a reçus et qu'ils font entrer les idées dans les esprits les plus rebelles ou les plus inattentifs. L'abbé Rohrbacher n'ignorait pas les avantages que pouvait présenter ce côté de son talent. Un jour (il était alors au séminaire du Saint-Esprit), un jeune élève s'avisa de critiquer devant lui une expression un peu trop germanique : « Vous avez raison, mon enfant, répondit-il; mais j'ai remarqué qu'au réfectoire vous avez ri de fort bon cœur en entendant cela ; or, c'est surtout pour les réfectoires que j'écrivais. Puis, ne pensez-vous pas que vous retiendrez mieux la chose dite sous celte forme qui vous a frappé? »

Que de finesse et de bonheur dans ces simples paroles !

Parmi ses confrères, les premiers ordinands de l'Église de Nancy au sortir de la Révolution, Rohrbacher trouvait des émules en l'art de dire les choses avec une brusquerie tout à la fois apostolique et militaire.

Dans un charmant discours de réception à l'académie Stanislas, M. l'abbé Mathieu a raconté quelques-uns des souvenirs du clergé lorrain à celle date :

« Le premier prêtre qui fui ordonné par M. d'Osmond, au commencement de ce siècle, était un brave et vieux gentilhomme qui avait été blessé à la guerre de Sept ans : M. de Malartic, ancien maréchal de camp, ancien commandant de la citadelle de Nancy. Pendant la sédition militaire de 1790, il avait sauvé la vie h des centaines de personnes et conquis une popularité qui le protégea jusqu'en pleine Terreur et le disjiensa d'émigrer. Devenu veuf, il embrassa l'état ecclésiastique h l'âge de soixante-trois ans et consacra le reste de ses jours et toute sa fortune à la restauration du séminaire dont il fut nommé supérieur. Ce

ne fut pas la seule recrue que l'armée fournit alors au sacerdoce. En 1815, un bel officier de cavalerie revenant de Waterloo se présentait chez le successeur de M. de Malartic : « Monsieur, lui dit-il à peu près, j'ai quitté cette maison malgré moi en 1791, j'ai fait de mon mieux le métier de solddt; voilà ma seconde carrière brisée, et je vous demande de revenir à ma première vocation en rentrant ici comme élève. » El la maison s'enrichit d'un abbé qui était lieutenant-colonel de lanciers en demi-solde, qui avait gagné tous ses grades à la pointe de l'épée et reçu la croix de la main de Napoléon lui-même sur le champ de bataille de Dresde. M. Vaudeville, dans une certaine mesure, fut le Malartic du petit séminaire de Pont-à-Mousson où l'on parle encore de sa belle prestance, du vieux cheval qu'il montait et qui lui avait sauvé la vie à la Bérésina, et d'un gros juron qui, à la grande stupéfaction des élèves, lui échappa, un jour, au milieu du BenediciteK » — Rohrbacher, travailleur iufatigable et prêtre au cœur d'or, mérita de bonne heure « le surnom que reçurent de leurs disciples deux hommes de génie, saint Thomas d'Aquin, le ijrand bœuf muet du siècle, et Bossuet, bos siietus aralro. Il avait, en effet, la force et la patience qui creusent les longs sillons, la gravité silencieuse, la douceur habituelle, et, de loin en loin, le coup de c^rne brusque et violent, inévitable tribut payé sans doute à ce qu'il avait de sang germanique dans les veines^! »

Cependant, cet homme cherchait sa voie. Écoulons-le nous décrire lui-même ses angoisses :

u Dans l'intervalle de mes missions, je me tenais au

* AFatiiiec, r.lhbé Rohrbacher, p. 10.

^Lettre du 14 mars 1823.

courant de tout ce qu'on, publiait de bons ouvrages eu France et en Allemagne. Je lisais le Catholique de Mayence ou de Spire, V Histoire de la religion de Jésus-Christ, par Stolberg; la Restauration de la science politique, par de Haller. »

Ce dernier ouvrage n'était pas encore traduit en français. Rohrbacher le lisait dans l'allemand, il en était ravi, mais il craignait de ne pas le comprendre assez bien. Il écrivit à l'auteur, récemment converti du protestantisme précisément par les études auxquelles il s'était livré pour écrire cette étude magistrale sur la nécessité et l'exercice d'une autorité spirituelle dans la société humaine.

(( Ue toutes les lettres qui m'ont été adressées au sujet de mon ouvrage, répondit à l'abbé Rohrbacher le célèbre auteur de la Restauration, aucune ne m'a fait autant de plaisir que la vôtre, Monsieur, parce qu'elle me prouve que vous avez parfaitement bien saisi le principe et l'ensemble, chose assez rare, même chez des lecteurs instruits. Dieu seul a fait tout ce que j'ai faiblement esquissé : aussi ce n'est pas l'imparfait tableau qu'il faut louer, mais l'objet seulement qu'il représente. J'espère, Monsieur, que vous serez encore plus content du quatrième volume, et que vous y reconnaîtrez que ces idées ont dû forcément me conduire au catholicisme, car je n'y pensais pas en le commençant. Je voulais tracer d'une manière philosophique la nature et l'organisation d'un empire spirituel. Le magnifique exemple s'est trouvé sous mes yeux, et la réalité a surpassé de beaucoup le modèle idéal à mon imagination '. »

' Lettre du 14 mars 1S23.

PREMIERS nEBlT s. 315

Celte lettre du célèbre converti faisait désirer de plus en plus à Rohrbacher qu'on pût présenter avec netteté, suite et ensemble, la substance de tout ce qu'on avait publié de hm depuis l'aurore de la renaissance catholique au dix-neuvième siècle, et aussi antérieurement. Ce désir le tourmentait. Dieu vit sa bonne volonté et lui montra le chemin.

A ce moment, Rohrbacher avait trente-sept ans; il avait été, pendant trois ans, le supérieur des missionnaires diocésains; il n'avait donc plus l'âge d'un écolier, et il demandait tout autre chose que des leçons.

D'un autre côté, l'homme vers qui Dieu le poussait « n'était pas un pédagogue;. c'était un homme qui voulait former d'autres hommes, et,^pour remplir ce dessein, il réunissait trois conditions excellentes : un coup d'œil prompt et profond pour deviner ses recrues, une puissante énergie pour leur imprimer l'impulsion générale, et un libéral esprit pour les laisser à la spontanéité de leur force intellectuelle, au développement généreux de leur talent. Cette méthode ne saurait convenir à des enfants : les enfants ont besoin qu'on leur mâche la besogne, qu'on leur présente le solide aliment comme en lait, sous l'attrait d'un doux breuvage; elle ne conviendrait même pas à des hommes faits, mais doués de talents ordinaires, ces sujets médiocres devant, pour profiter, recevoir d'autrui ce qu'ils ne sauraient tirer de leur propre fonds. Pour les hommes déjà formés ou d'un talent supérieur, cette méthode libérale est non-seulement bonne , mais nécessaire ; une trop grande rigueur blesserait leur juste fierté, contraindrait leurs facultés plus qu'elle ne les développerait, étoufferait en eux les germes providentiels de la vérité et mécon-

316 HOIIRBACIIEK,

naîtrait les immunités du génie. Le propre du vrai inailre est de savoir ce qu'il faut à chacun el de l'appliquer ù propos.

« Telle était, disons-nous, la méthode de l'homme dont nous voulons parler. Ses disciples recevaient de lui, moins une direction de détail qu'une impul^^ion première, laquelle, une fois donnée, les livrait, sous le rayonnement de son génie, aux aspirations de leur intelligence. Avec Rohrbacher, il sut tout de suite ce qu'il devait faire. Allemand d'origine. Français par l'éducation, d'une constitution d'airain, d'une grande aptitude au travail, d'une foi naïve unie à un don singulier pour écrire, Rohrbacher était taillé pour se livrer aux recherches érudites et pour porter la plume d'un Bénédictin. D'ailleurs, il nourrissait déjà dans son cœur d'anciens projets qui n'avaient pas reçu dans sa pensée leur détermination définitive. On résolut donc de l'appliquer aux travaux d'érudition; el cette vocation répondait si exactement aux desseins de la Providence qu'une fois engagé dans cette carrière, il s'y montra le digne continuateur des Eusèbe de Césarée, des Socrate, des Sozomène' », et le digne émule des Haller, des Stolberg et des autres restaurateurs de la science sacrée au dix-neuvième siècle.

Le moment est venu d'assister à cette scène où la Providence va utiliser les plus intimes attraits du prêtre lorrain pour l'amener dans la voie qu'elle lui avait tracée dans ses desseins immortels.

' FÈVRF, op. cit., p. 18.

Sommaire. — Par le coche de Lorraine. — Premier attrait. — Le Catéchisme du sens commun. — Genèse des écrits de Rohrbacher. — Le Tableau des conversions. — Le livre sur la Grâce. — Un beau texte de saint Justin. — La Religion méditée, — Chute de Lamennais. — Vains efforts. — Douleur inconsolée.

J'ai raconté plus haut' le procès célèbre où celui qu'on a si justement appelé le Tertullien moderne fut traîné devant les tribunaux de son pays, accusé d'avoir trahi les libertés gallicanes au profit de l'unité catholique romaine. De toute part, en France, au sein des presbytères, ce fut un frémissement ardent de sympathie pour la personne du courageux confesseur de la foi romaine : tout le clergé français, le jeune clergé s'entend, l'accompagna au prétoire.

« Le même jour où Lamennais comparaissait devant la police correctionnelle des Bourbons, pour crime de lidélité à la Chaire apostolique, débarquait à Paris, par le coche de Lorraine, le supérieur des missionnaires dio-

' Lamennais, chap. viii.

318 ROHRBACHER.

césains de Nancy, l'abbé Rohrbacher. Jeune étudiant, il avait senti son cœur battre à la lecture des Réjlexions sur les maux de l'/ùjlise; jeune prêtre, il avait applaudi à la bravoure du Traité sur l'institution des évêques ; jeune vicaire, il s'était épris d'un saint enthousiasme "^onvV Essai sur l' ijidije r ence ; ienne missionnaire, il avait soutenu de ses prières et encouragé de ses intelligentes sympathies l'athlète des combats du Seigneur. Aujourd'hui qu'il voyait le prêtre vaillant persécuté pour la justice et le géant triomphal couronné des lauriers de la police correctionnelle, supérieur des missionnaires diocésains, à trente-sept ans, l'âge des passions domptées et de la raison plus mûre , Rohrbacher venait, avec la permission gracieuse de son évêque, Forbin-Jansun , s'enrôler sous les bannières de Lamennais'. »

Rohrbacher, en venant ainsi se ranger aux côtés du restaurateur de l'Église de France, accomplissait simplement un devoir qui lui était apparu s'imposant à lui, et il accourait pour combattre et mourir sous les ordres de celui qu'il regardait comme son chef.

11 l'a dit avec une noble franchise :

« M. de Lamennais était tracassé par le gouvernement , non pour ses idées philosophiques, mais parce qu'il défendait avec courage les doctrines et les prérogatives du Saint- Siège. Je le voyais seul , ou à peu près. La nouvelle qu'il était traduit en police correctionnelle me détermina tout à fait à me réunir à lui, pour le soutenir dans ses combats pour l'Église. Le nouvel évêque de Nancy, Mgr de Janson, y donna son consentement. »

' Fkvre, op. cit., p. 16.

On sait quelles diflicullés cet évêque avait rencontrées, au début de son gouvernement, dans le diocèse de Nancy. Ancien missionnaire de France, il devait aimer Rohrbacher; celui-ci se sentait attiré vers lui, raison de plus pour se séparer, pensa Rohrbaclier, qui le confesse naïvement :

(( J'étais encore déterminé (à me réunir à M. de Lamennais) par un motif secondaire que je ne disais pas (à Mgr de Forbin-Janson). Je voyais avec peine s'établir dans le diocèse un certain antagonisme entre le clergé étranger amené par le nouvel évêque, et le clergé indigène. Comme j'aimais bien les uns et les autres, particulièrement l'évêque, je ne voulus pas être témoin de l'éclat que je prévoyais immanquable, o

Son double attrait pour Mgr de Forbiû et pour M. de Lamennais l'avait déterminé. 11 parlil.

(( J'arrivai à Paris, dit-il, le jour même que M. F. de Lamennais parut devant le tribunal séculier pour avoir défendu la cause de l'Église. ■->

Lorsqu'il se présenta devant le glorieux condamné, le nouvel arrivant put lui raconter comment son attrait pour lui datait de loin :

— C'était, dit-il, à Lunéville; tout d'un coup, dans son numéro du 21 janvier 1818, VAinl de la Religion annonce, avec les éloges les plus magnifiques, justifiés par des citations, V Essai sur l'indiff'n-cncc en matière de religion

Sur les deux ou trois passages que citait le journal , nous jugeâmes aussitôt, curé et vicaires, que l'auteur de cet ouvrage devait être le même que celui des Réflexions sur l'état de l Eglise en Erance pendant le dix-huitième siècle, et sur sa situation actuelle, et de la Tradition de l'Eglise sur l'institution des évêques : et , sans délai , nous fîmes

320 ROHRBACHER.

venir vingt-cinq exemplaires, que nous distribuâmes dans la paroisse et à des confrères du voisinage.

« Bientôt, continue Rohrbacher, qui se plaît à ces souvenirs de jeunesse enthousiaste, communs à tant d'autres alors, bientôt le nom de M. F. de Lamennais, à peine connu, fut célèbre comme ceux de Chateaubriand, de Bonald et de Maistre. »

Puis il ajoute, dans l'humble et franche bonhomie de son naturel peu adulateur :

« Comme tout le monde l'applaudissait, il ne me vint pas même dans la pensée de lui écrire. »

11 faudra, pour l'y déterminer, que son apologiste préféré soit frappé par la critique et lui paraisse avoir besoin d'aide :

« En 1820, parut le second volume de V Essai. A Paris, à Nancy, on ne savait qu'en penser : que veut-il dire? ne va-t-il pas trop loin? Prévenu de ces incertitudes, je lus ce volume avec un de mes confrères devenu depuis ciiré de la cathédrale de Saint-Dié : nous nous trouvâmes d'accord sur la manière d'entendre le fond du livre. Peu de jours après, parut, dans la Quotidienne, un premier article de M. Laurentie sur le volume. Je lui adressai quelques réflexions dont je fis part à M. F. de Lamennais par une lettre du 24 août. »

Cette lettre, naïve et dépouillée de toutes précautions de rhétorique, devait frapper Lamennais :

— 11 y a deux jours, disait ce correspondant inconnu de Lorraine, que j'ai lu, dans la Quotidienne, un article de M. Laurentie, où j'ai vu clairement, à ce qu'il me semble, qu'il ne vous comprenait pas. J'ai pris la liberté de lui adresser par une lettre les réflexions suivantes, que

je m'empresse de vous soumettre pour apprendre de vousmême si je vous comprends bien.

Suivait un exposé très-acceptable et parfaitement orthodoxe de la doctrine de I.amennais sur le critérium de la certitude. L'auteur de ï Essai s'empressa de le faire sien :

— Oui, répondit-il de la Chesnaie à la date du 28 août, vous m'avez parfaitement compris, et je trouve tant de clarté dans l'exposé que vous faites de ma doctrine, que je vais le faire insérer dans le Défenseur, comme l'explication la plus nette que je puisse donner de mes sentiments.-:

Nous n'avons pas à refaire ici l'exposé et la réfutation du système de Lamennais, si justement condamné par l'Église et par le simple bon sens. Mais, pensait Rohrbacher, on pouvait lui donner une interprétation philosophiquement exacte et religieusement orthodoxe, en lui faisant dire : « Les sens, le sens intime, la raison nous trompent quelquefois, mais pas toujours; en les considérant en exercice, non dans un individu, mais dans l'humanité, on les élève à leur plus haute puissance : dans l'individu, ils ne donnent qu'une certitude partielle; dans l'humanité, ils donnent une certitude totale. »

Rohrbacher, qui tenta cette interprétation, en fit l'objet de son premier livre, le Gauchisme du sens commun, dont il a raconté lui-même l'origine et l'histoire :

« En 1822, dit-il, nous commençâmes le Catéchisme du sens commun, pour nous instruire nous-même et nous prouver, de la manière la plus claire, que la règle de la foi catholique, de tenir pour certain ce qui a été cru en tous temps et par tous, est vraiment catholique ou universelle, et s'applique non-seulement à la religion, mais encore à

322 ROIIRBACHER.

toutes les connnissances humaines. Dans celle vue, nous en fîmes d'abord une édition privée, tirée à un pelil nombre d'exemplaires, pour consulter plus facilement les personnes capables de nous donner de bons conseils. De ce nombre fui un estimable magistrat, M. Adam, procureur impérial à Lunéviile, puis conseiller à la cour royale de ÎSancy, homme intelligenl et chrétien courageux, qui communiqua le petit écrit aux membres les plus capables de sa compagnie, sans faire connaître l'auleur. Ce qui nous y fit mettre la dernière main et nous décida même à le publier, ce fut une lellre écrile, le 7 mai 1825, à M. F. de Lamennais, par Mgr Flagel, évêque de Bardslown (États-Unis d'Amérique). Dans celle lellre qui nous a été communiquée, le vénérable évêque-missionnaire, après avoir fait l'éloge le plus complel de V Essai sur l'indifférence, témoignait un grand désir d'en voir la doctrine développée, par demandes el par réponses, en forme de catéchisme. Le Calcchisme du sens commun eut deux éditions en France. En 1826, il fut traduit en italien el inséré, avec beaucoup d'éloges, dans le Mémorial de Modènc.

(( Cependant VAmico d'Italia. recueil périodique qui se jnibliail à Turin , observa que ce qu'on y disait sur Aristole était fort incomplet, el par là même inexact. En France, d'autres personnes y trouvèrent d'autres défauts; du nombre de ces personnes fut l'auteur lui-même. C'était vers l'an 1829. Comme nous lisions les œuvres d'Arislote dans le lexle original , pour apprécier catholiquement la doctrine de ce philosophe dans VHisloire universelle de l'Eijlise caf/ii)li(iue, nous y remarquâmes avec admiration, sur la règle du raisonnement, sur le syllogisme, sur la foi comme fondement de la science, sur le doute méthodique

OU scientifique, des propositions fondamentales, dont les philosophies modernes ne parlent presque jamais que pour supposer à Aristote le contraire de ce qu'il dit. Aussi, lorsque, dans les commencements de 18fi2, M. l'abbé Migne nous demanda de réimprimer dans sa collection de catéchismes celui du Sens commun, nous déclarâmes qu'on ne le pouvait sans y faire des modifications et des additions considérables. Ces modifications et ces additions, qui se rapportent principalement à Aristote, nous les rédigeâmes nous-même,

(c Depuis cette époque, nous avons f:iit une autre découverte non moins inattendue. En 18^7, nous crûmes devoir lire de suite toutes les œuvres de Descartes, pour savoir au juste ce qu'il dit et comment il l'entend, afin de pouvoir en parler équitablement dans le tome XXV de V Histoire de l' Eglise. Or, nous avons reconnu avec une nouvelle surprise que les modernes philosophies ne connaissent pas mieux Descartes qu'elles ne connaissent Aristote. Nous avons reconnu que les Cartésiens attribuent à Descartes leurs idées et non pas les siennes, ou qu'ils en donnent des explications contraires à l'explication qu'il a donnée lui-même. Enfin, nous avons reconnu, avec grande satisfaction, que, quant aux premiers principes de la raison humaine. Descartes est d'accord avec Aristote et avec tout le monde, et qu'il n'y a plus de quoi se disputer. »

Ce Caléchismc est une première tentative du dévouement de Rohrbacher à la personne du chef de l'École Menaisienne beaucoup plus encore qu'à ses idées, car, comme on l'a spirituellement remarqué, « dans le parti lamennaisien , il fut toujours du centre gauche par les idées et de l'extrême droite par son attachement à la per-

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sonne du maître. Enfin, voyant celui-ci attaqué par toutes sortes d'adversaires, il s'offrit à tout quitter pour aller le joindre, avec celte g'nérosilé des bons cœurs que la persécution attire. .M de Lamennais fut touché : « Venez » , écrivit-il à son disciple, en lui envoyant cent francs par la poste. iM. Iiohrbaclier partit avec l'agrément de son évèque, arriva à Paris le 22 avril 1826 et se rendit tout droit chez l'écrivain dont il partagea la table et le logement avec l'abbé Gerbet, de douce et poétique mémoire. »

C'était l'heure du combat. L'Avenir déployait au vent des batailles sa bannière généreuse, mais téméraire. Le général en chef, avec ce coup d'oeil sûr qui lui faisait saisir les aptitudes et la place de chacun .dans son plan de campagne, ne lança point le nouveau venu dans la mêlée. 11 lui confia bien quelques escarmouches dansl'.-ît'fnir, mais il ne lui donna point rang dans le brillant étal- Riajor qui livra les grands combats et reçut les blessures mortelles. 11 en fit un commandant de place en Bretagne, en lui confiant, à Malestroit, la direction d'une maison d'études et de prière, fondée là par les deux frères pour recruter des soldats à l'armée de Dieu et de la liberté. Rohrbacher s'occupa, jusqu'en 1835, de la direction morale et de l'enseignement Ihéologique, dans cette succursale de la Chesnaie.

La Chesnaie!... qui n'a lu les pages d'une mélancolie exquise où le frère d'Eugénie de Guérin en a gravé l'image? M. Rohrbacher y venait souyent, tout le monde l'y aimait, et il avait sa physionomie à part qui le faisait remarquer à côté même des visiteurs illustres qui passaient dans celle demeure entourée de prestige. Écoutez Maurice de Guérin : « M. Rohrbacher esl un homme à larges épaules, à grosse

« lêle, à gros traits, comme un bon Lorrain qu'il est; mais « cette enveloppe cache une grande science et même assez 'i d'amabilité. »

Un ami de Maurice, qui vit encore, ajoute : « Nous « aimions tous l'humeur joviale de ce consciencieux et naïf « érudit, qui avait une manière à lui de tourner les jeux il de mois et d'en rire, et dont la figure franche et carrée « s'épanouissait sous le moindre rayon de gaieté comme « celle d'un vieillard qui dilate ses deux mains devant une (I belle flamme *. "

C'est une remarque Irès-juste et indispensable à la suite de cette étude, que l'affection pour Lamennais et l'amour de l'Église ont inspiré tous les écrits de Rohrbacher.

Étudiée sous cette double préoccupation , la genèse de ses œuvres devient lucide, et l'on en suit le développement logique. On va le voir :

<( Une des illusions chères à Lamennais, c'était que le christianisme avait subi en ce siècle un déplorable affaissement. Lamennais reconnaissait avec admiration les splendeurs du passé catholique; il saluait avec amour les futurs et prochains triomphes de l'Église; mais il trouvait dans le présent sa vertu diminuée. Pour dissiper cette illusion fragile, Rohrbacher entreprit d'abord de montrer l'influence éloignée de l'Évangile sur les sectes dissidentes, et de prouver que sa vertu était encore assez grande pour vaincre les préjugés des esprits et les faiblesses des cœurs-. »

Telle fut l'origine de la première publication de Rohrbacher. Ce sont deux opuscules, édités en 1827-28. L'un est

' Mathieu, op. cit., p. 16 et suiv.

'fÈvKE, oj) cit., i>. 30.

326 ROIIRBACIIER.

intitulé : Tableaux de^ principales conversions qui ont eu lieu parmi les protestants, depuis le commencement du dixneuvième siècle; l'autre contient les Motifs de ces nombreuses conversions.

■ Le second ouvraj^e de Rohrbacher fut le Catéchisme du sens conunun. Nous avons d'ailleurs hâte d'en arrivera un autre écrit, qui révéla chez son auteur une intuition vraiment merveilleuse des besoins nouveaux de l'apologétique, déviée par l'hérésie jansénienne et par raffadissement de la vérité chez les docteurs restés fidèles. Ceci mérite quelques développements.

(( Les erreurs de M. de Lamennais avaient pour racine un certain naturalisme secret qui ne distinguait point assez l'ordre surnaturel de celui de la nature. De même que l'Église semblait n'être dans son système que le développement nécessaire de la société du genre humain, ainsi la grâce se présentait à lui comme l'épanouissement de l'énergie naturelle de l'homme; c'est du moins ce que l'on peut conjecturer de certaines expressions vagues, dont l'inexactitude révélait plutôt une tendance qu'une doctrine bien terminée, mais dont les conséquences n'échappèrent point au regard pénétrant de l'abbé Rohrbacher. Le premier il en comprit la portée, et, pour bien fixer ses idées dans une matière aussi importante, oi!i l'erreur est si facile et si dangereuse à la fois, il se mit à étudier la question de la grâce, et résuma le fruit de ses études dans son opuscule De la nature et de la <jriicc , où la doctrine catholique est présentée avec une clarté et une exactitude vraiment remarquables '. »

' Sainte-Foi, op. cit., p. \ii(.

Rohrbacher a raconté comment il fut amené à écrire ce bon livre, dicté, comme les antres, par sa filiale tendresse pour le génie dont il redoutait les défaillances et par son inébranlable fidélité à la doctrine de l'Église.

« Vers la fin de 1829, dit-il, il nous vint de la Chesnaie à Malestroit quelques jeunes gens auxquels M. de Lamennais avait développé de vive voix ses idées et qui les avaient ensuite rédigées. Je remarquai dans le nombre des idées peu exactes sur la nature et la grâce : la grâce n'apparaissait que comme une simple restauration de la nature; quelquefoisl'une y semblait confondue avec l'autre. Toutefois, comme la rédaction n'était pas de lui, mais des jeunes gens, je pensai que c'était à eux qu'il fallait s'en prendre, et je ne lui en fis rien connaître à lui-même. Seulement j'étudiai la matière à fond dans saint Thomas, afin de n'émettre que des idées nettes et catholiques sur l'état du premier homme, avant et après sa chute, dont j'écrivais alors l'histoire. Vers la iin de 1832, il nous vint à Malestroit d'autres jeunes gens, auxquels il avait dicté ses propres cahiers de philosophie. J'y trouvai les mêmes inexactitudes et la même confusion sur la nature et la grâce. Comme c'était un point capital dans l'ouvrage, j'écrivis à M. F. de Lamennais, qui était alors à Rome avec MM. Lacordaire et Montalembert. »

Pendant que la lettre de Rohrbacher s'acheminait vers Rome pour en revenir sans avoir trouvé Lamennais, Rohrbacher était engagé à prêcher une retraite annuelle à des ecclésiasliciues. « Gomme j'en savais dans le nombre, ditil, qui avaient eu les cahiers en question, et qui pouvaient en avoir retenu quelques idées peu exactes sur la nature et la grâce, je résolus de prêcher sur celte matière. Pour

328 ROllRBÂCUEK.

m'y préparer mieux, je passai une quinzaine de jours, tout seul, à la Chesnaie, où, avec le secours de saint Thomas, de saint Bonavenlure et de Louis de Blois, j'écrivis, dans la chambre même de M. F. de Lamennais, les Réflexions sur la grâce et la nature, telles qu'elles ont été imprimées depuis, sauf quelques paragraphes que j'y ai ajoutés. Les liéjlexions sur la (jrâce et la nature furent trouvées assez bonnes pour que quelques-uns des auditeurs exprimassent le désir de les transcrire. »

En 1832, Lamennais était revenu à la Chesnaie à son retour de Rome. « J'allai le voir au mois de décembre, dit encore Ruhrbacher. Je lui apportai le manuscrit des Réflexions dont il a été parlé et lui dis : u Voilà comment j'ai développé mes idées sur la grâce et la nature, dont je vous ai envoyé la substance à Rome; je serais bien aise de savoir ce que vous en pensez. » 11 les prit, les lut, et deux heures après vint me dire : « Mais ce q le vous avez fait là est très-bien. J'adopte toutes ces idées pour ma philosophie, et je m'en vais les faire transcrire pour mon usage. ;> Ce qui fut fait. Ce n'est pas touL Quinze jours après, il me lut un endroit capital de sa Philosophie, qu'il avait entièrement refondue pour y faire entrer les idées complètement catholiques-, ce qui l'obligeait à recommencer une très-grande partie de tout son travail. J'avoue que, dans ce moment-là, je remerciai Dieu de tout mon cœur, et que je conçus le bon espoir qu'un homme qui se montrait de si bonne façon avec un de ses amis, n'irait jamais envers l'Église de Dieu à une résistance opiniâtre. J'allai plus loin; le voyant si bien disposé, je lui lis connaître amicalement plusieurs choses que je trouvais à reprendre en lui. U me remercia et me dit : « Vous me

connaissez : je suis quelquefois un peu difficile à vivre. Mais voilà comment il faut se dire les choses entre aaiis. » Et nous nous embrassâmes. »

Je voudrais disposer de plus d'espace pour m'attarder sur cette matière si importante de la grâce, dont Rohrbacher, à rencontre des manuels de théologie alors en faveur dans les séminaires français, disait : « Sans doute, la grâce est une restauration de la nature déchue, mais elle est plus encore, et ce plus est le principal, et ce principal, une fois méconnu, doit nécessairement jeter la confusion dans tout le reste '. »

Depuis, (( ce plus qui est le principal », c'est-à-dire la participation de l'humaine nature à la nature même de Dieu, qui est le propre de la grâce, a été mis en lumière par des docteurs éminenls comme Mgr Gay, mais c'est Rohrbacher qui a eu la gloire de rouvrir la voie en cette difficile entreprise.

Je suis contraint de négliger diverses publications moins importantes, des brochures de circonstance, des réfutations et des défenses opposées aux adversaires de Lamennais. Je dois même ici passer vite, sauf à y revenir dans le chapitre suivant, sur le grand travail de 1829, où Rohrbacher traite des rapports naturels entre les deux puissances d'après la tradition universelle, oij l'érudit écrivain exhume cet admirable te.xle du deuxième siècle, attribué à saint Justin, texte qu'on ne saurait trop méditer :

« Ce que l'âme est dans le corps, les chrétiens le sont « dans le monde : l'une est répandue par tous les membres « du corps, et les chrétiens par toutes les cités du monde.

' Université catfiolique, t. VI, p. 324.

330 ROIIRBACHEEl.

« L'âme demeure dans le corps sans être du corps; les « chréliens demeurent dans le monde sans être du monde. « L'âme invisible habile le corps visible comme une citaa délie; bien qu'on voie les chrétiens dans le monde, on « ne voit pas néanmoins l'esprit de religion qui les anime. « La chair hait l'àme el lui fait la guerre, sans qu'elle en (( ait reçu aucun mal ; mais, parce qu'elle ne lui permet pas « de s'abandonner aux voluptés, le monde hait les chré- « liens, sans en avoir reçu aucun mal, mais parce qu'ils «sont opposés aux plaisirs; l'âme chérit le corps qui la « bail, et les chrétiens aiment ceux qui les haïssent; l'âme « est enfermée dans le corps, mais c'est elle qui conserve «le corps même; les chrétiens sont enfermés dans le M monde comme dans une prison, mais ce sont eux qui « soutiennent le monde *. »

Mentionnons le livre où l'abbé Rohrbacher épanche sa belle âme en des effusions qui surprennent, sous une plume qu'on ne soupçonnait point si tendre.

En 1834, on rapportait, sur les dispositions de Lamennais, des bruits inquiétants.

« Je savais, dit Rohrbacher, qu'une des idées fausses qui lui revenait assez souvent, el qu'il n'appuyait que sur quelques faits particuliers dont il tirait des conséquences générales et extrêmes, c'est que l'Église, de nos jours, était dans une complète décadence. Je lisais alors les principaux Pères de l'Église, où je trouvais une foule d'excellentes choses que je ne pouvais faire entrer dans mon Histoire. Je résolus d'en profiter pour faire, sous le nom de J{eli(jion médiUc, une suile de méditations sur toute

' Lettre à Diognète dans saint Justin.

l'hisloire de la religion et de l'Église, depuis la création du monde jusqu'au jugement dernier, afin de montrer par les faits que, dans ces derniers temps comme dans les autres, l'Église catholique a toujours été digne de Dieu, et que, de nos jours même, elle ne cesse d'enfanter de saints personnages et des œuvres saintes. En faisant cet ouvrage, qui a été imprimé depuis, j'avais donc l'intention formelle , non-seulement d'être utile aux frères d'école de l'excellent abbé Jean de Lamennais, mais encore de neutraliser le scandale que je recommençais à craindre de la part de son malheureux frère. »

La Relhjion méditée fut publiée en 1837 et rééditée en 1852. En voici la préface. Elle est courte, mais elle est éloquente pour qui sait lire entre les lignes.

« Saint Pierre, dans le dernier chapitre de sa dernière épître, donne certains avis aux fidèles pour les prémunir contre les périls des derniers temps. C'est de se rappeler assidûment les paroles des prophètes, les commandements du Seigneur, la doctrine de ses apôtres, ainsi que l'attente du jugement à venir. Nous avons eu intention d'accomplir cet avis de saint Pierre, en méditant la religion dans tout son ensemble : depuis le premier dimanche de l'Avent jusqu'à ISoël, les principaux faits et les principaux personnages de l'Ancien Testament, qui prédisent ou préfigurent Jésus-Christ; depuis la naissance du Sauveur jusqu'à son Ascension, les principales instructions que nous offrent sa vie et sa mort; après l'Ascension, les principales promesses qu'il a faites à son Église , promesses qui ont leur accomplissement le jour de la Pentecôte; le principal sacrement qu'il lui laisse pour la soutenir en ce monde ; ensuite les principaux saints de chaque siècle, jusqu'au

332 ROIIRBACHER.

nôtre, où Dieu veuille qu'il y en ait beaucoup : enfin, pour la dernière semaine après la Pentecôte, le jugement dernier et ce qui s'y rattache. Ces méditations ont été écrites originairement pour les Frères de l'instruction chrétienne en Bretagne. Mais on a jugé qu'elles pouvaient convenir à tout le monde. Veuille saint Pierre, du haut du ciel, y ajouter sa bénédiction apostolique et obtenir à nos lecteurs la grâce de faire ce qu'il nous a été seulement donné d'écrire. »

11 y a, dans ce livre, des pages ravissantes, mais il faut savoir se hâter.

Aussi bien, l'heure est grave. Une clameur sinistre a retenti, et la foudre a déchiré la nue. Les Paroles d'un croyant viennent de paraître.

Lorsque parut ce livre, Rohrbacher reprit sa plume fliiale, et, dans un style empreint d'une tristesse mortelle, mais voilée sous l'humble déférence du disciple tremblant pour son maître, il adressa à l'auteur une critique analogue à celle des doctrines sur la grâce, relevant surtout les erreurs sur la certitude et sur les rapports entre les deux puissances. Lamennais répondit qu'il différait avec lui sur bien des points; qu'après tout, le principal était la charité, suivant cette parole d'un apôtre : Filioli, diU(jUe invicem. (( Qi-ielques jours après, continue Rohrbacher, ayant su que le moment de la crise approchait, et qu'il n'y avait

plus d'espoir, je crus devoir, pour l'acquit de ma conscience, tenter un dernier effort, et je lui écrivis la lettre suivante :

« Mon très-cher Monsieur de Lamennais, dans votre dernière lettre, vous me dites un mot qui m'est allé au cœur : Filloli, dilujitc invicem. Eh! mon cher Monsieur, je n'osais vous dire combien je vous aime, de crainte de vous déplaire! Oui, je vous aime plus que ma vie. Mais plus j'aime, plus je crains. Vous le comprendrez par un exemple.

« Il y a des années, j'aimais un ami de tout mon cœur; mais je remarquai en lui comme deux hommes, dont l'un me faisait craindre pour l'avenir, l'autre me faisait espérer. Ce qui nie faisait craindre, c'est que quand cet ami... (Ici je rappelais en détail et avec franchise tout ce que j'avais remarqué de dangereux en lui depuis que je le connaissais, et je terminais l'énuiiiéralion par ces paroles :) Voilà, mon très-cher Monsieur, ce qui me faisait craindre pour cet ami, mais craindre au point qu'une fois, malgré mon bon tempérament, j'en fus malade, et je sentis que je pouvais en mourir; car je n'osais épancher tout mon cœur, ni dans le vôtre, ni dans celui de personne. »

Il termine sa lettre en disant :

« Cependant celui que j'aimais ainsi, je l'aime encore; et le jour qui dissipera mes craintes sera le plus heureux de mes jours.

« Mon très -cher Monsieur de Lamennais, vous êles le premier et le seul devant qui j'épanche ainsi mon cœur tout entier. Si cela vous déplaît, pardonnez-le-moi. Je vous aime assez pour consentir à ce que vous me repoussiez et me haïssiez, pourvu que vous viviez et mouriez

334 ROIIRBACIIER.

en bon chrétien et bon calliolique, et que vous sauviez votre âme. Malestroit, le 10 avril 1835, fêle des Sept- Douleurs de la Très-Sainte Vierge. »

« Celle letlre lui fut remise à Paris, dans le moment qu'il allait rompre ou qu'il venait de rompre, et avec luimême, et avec TÉglise de Dieu.

(( Six mois après, continue Rohrbacher, comme j'étais sur le point de quitter la Bretagne pour revenir en Lorraine, je me rendis à la Chosnaie pour lui faire mes derniers adieux, en revenant d'un voyage dans le Maine, où j'avais élé consulter M. l'évêque du Mans. Trop gêné pour lui dire de vive voix les dernières pensées que j'avais sur le cœur, je les lui communiquai par écrit, le 9 septembre au soir, en ces termes :

« Mon très-cher Monsieur de Lamennais. Dans le petit voyage que je viens de faire, j'ai rencontré beaucoup de personnes qui vous aimaient précédemment : toutes, elles vous aiment encore et ne cessent de prier pour vous; mais toutes se plaignent de vous en un point. M. de Lamennais nous a manqué de parole, disent-elles : il nous a trompés. Mille fois il a protesté de sa soumission sans réserve au chef de l'Église; nous avons tenu la parole qu'il a donnée; lui seul y a manqué. Toutes conviennent qu'on a usé envers vous de procédés déplorables; mais toutes conviennent aussi que vous avez manqué d'humilité, et que c'est l'orgueil qui vous perd. Ceux qui vous aiment se demandent avec anxiété : A-t-il encore la foi? Praiique-l-il encore la religion? Ktnul ne sait que répondre à des bruits fâcheux qui s'accréditent. Voici où quelques-uns pensent que vous en êtes. Vous avez établi dans vos ouvrages que sans religion point de société , sans le christianisme point de

religion , et sans le Pape point de chrislianisme. En résistant opiniâtrement au Pape, il est comme nécessaire que vous descendiez celte échelle, et que, pour la pratique comme pour la croyance, vous arriviez à un christianisme vague, qui va se confondant avec l'indifférence en matière de religion. Oh! mon cher Monsieur, si vous saviez le chagrin, l'affliction que vous causez à ceux qui vous aiment, mais surtout à votre bon, à voire excellent, à votre saint frère, en vérité vous auriez pitié de nous. Je vais vous quitter pour longtemps, peut-être pour toujours. Partout, ceux qui vous aiment vont me demander de vos nouvelles : vous serait-il donc impossible de me dire un mot de consolation pour eux et pour moi? C'est l'unique récompense que je vous demande pour mon long et inaltérable attachement. »

({ Il me répondit entre autres :

« Mais vous m'avez déjà écrit tout cela à Paris. Je vous dirai même que votre lettre m'avait blessé; mais je ne vous en veux point, parce que c'est l'amitié qui vous fait parler. Quant à mes dispositions présentes, mes convictions d'aujourd'hui ne sont plus celles de ma vie passée, et je ne suis pas sijr que, dans quelques mois, elles seront encore les mêmes qu'aujourd'hui. Il n'y a point de loi pour l'esprit »

Tout était fini!... Comme Lacordaire, comme Gerbet, comme Montalembert, Rohrbacher avait échoué.

«M. Rohrbacher quitta Malestroit à la fin de 1835, et, peu de temps après son retour en Lorraine, il fut nommé professeur d'histoire ecclésiastique au séminaire de Nancy. De ces enthousiasmes de sa jeunesse, de ce séjour en Bretagne, de cette catastrophe où avait sombré la foi de son

336 ROHRBACHER.

illustre ami, de cette intimité brisée par la foudre, il garda un souvenir profond et une blessure qui saignait dès qu'on avait la hardiesse d'y toucher. Plus d'une fuis, les jeunes séminaristes (cet âge est sans pitié) lui demandèrent : « M. de Lamennais se convertira-t-il? » Habituellement, il ne répondait rien, mais on voyait ses traits un peu durs s'attendrir et deux larmes énormes couler le long de ses joues. Une fois pourtant, qu'il était poussé à bout, il dit en soupirant : « Dieu le veuille! Pour moi, je l'espère, je l'ai vu tant de fois dire son chapelet de bon cœur que la Sainte Vierge ne l'abandonnera pas. » Puis il ajouta, faisant allusion à certaines inimitiés hargneuses : « Il y a des gens qui auront été bien coupables de sa chute et qui en répondront devant Dieu ! » Malgré l'abîme qui s'était creusé entre eux, ils s'écrivaient encore une fois tous les ans. M. Rohrbacher était à Paris, quand Lamennais mourut; il se présenta plusieurs fois au domicile du malade, lui envoya son Histoire ecclésiastique et obtint encore de lui quelques lignes d'affectueux souvenir, mais il ne fut point admis en sa présence. Jamais il ne se consola de cette mort sans prêtre et de ces funérailles sans prières, et le nom de M. de Lamennais fut un des derniers que murmurèrent ses lèvres expirantes*. »

' Mathiel", op. cit., p. 17. Dans son testament, Rolirbacher mentionne le manuscrit de la Jasdjica'ion des doctrines de M. de Lamennais contre une censure imprimée à Toulouse; il est intéressant (le noter ici comment il en parle : « Ce travail a été (ait au mois lie décembre 1832, après la première Enivclique de Grégoire XVf, lorsiiue M. de Lamennais fut revenu «le Rome et que le Pape lui eut fiit témoigner être content de sa soumission. Comme je n'ai pas revu depuis ce travail avec attention, j'ignore s'il y a quel(|ue clio^e de contraire à la seconde Encyclique. Quant aux doctrines philosophiques, mou dessein formel était de les tourner

(et par conséquent les idées de M. de Lamennais, qui approuvait tout ce travail) dans le sens qui s'est trouvé celui de la seconde Encyclique. Ce travail devait être publié; comme les esprits commençaient à se calmer à cette époque, on crut plus sage de ne pas le publier. 11 sera bon de conserver le manuscrit comme renseignement, d'autant plus qu'il reste une copie entre les mains de M. de Lamennais. — Pour M. de Lamennais lui-même, Dieu veuille avoir pitié de lui et lui redonner la foi. Par celles de mes lettres qui se trouvent à la fin des 20« et 21« volumes de V Histoire, on sait quelle a été ma conduite à cet égard. — Le 1" décembre ISâ?, je lui ai fait envoyer un exemplaire de la seconde édition de VHistoire, après avoir su par une lettre de sa main que cela lui ferait plaisir. Je n'en ai pas eu de nouvelles. Dans sa dernière maladie, je me suis transporté à son Ing's; des messieurs qui se trouvaient là me dirent qu'on lui parlerait de ma visite, et que, sans doute, il me recevrait dans huit jours. J'y retournai, j'y trouvai son neveu, Ange Biaise, qui promit de m'écrire quand son oncle serait en état de me recevoir. Je n'ai pas reçu d'avertissement, et M. de Lamennais est mort sur ces entrefaites. Écrivain en deux tomes : le premier dit oui, le second dit non; valeur totale, zéro. »

Sommaire. — Genèse de l'œuvre principale de Rûhrbachcr. — Un trait de génie. — Ce qu'est l'œuvre de Rohrbacher. — Portrait de Rohrbacber écrivant son histoire. — Bossuet et Fleury. — Anecdote. — La bonne foi des critiques. — Rohrbacher les avait prévues.

« J'arrivai à Paris le jour même que M. F. de Lamennais parut devant le tribunal séculier pour avoir défendu la cause de l'Église. La suite de cette controverse me donna lieu d'écrire les Lettres d'un anglican à un gallican, et la Lettre d'un membre du jeune clergé à Monseigneur l'éièque de Chartres. A celle occasion, je parcourus la collection des conciles et qtielques saints Pères. Je découvris bientôt qu'il y avait comme une infinité de choses omises, tronquées, mal représentées dans les histoires au sujet des papes et de l'Église romaine; que d'en rectifier quelquesunes, isolément, dans des brochures détachées, était un remède insuflisant; que pour faire triompher la cause de Dieu et de son Église de toutes les erreurs, el mettre les hommes de bonne volonté à même de s'entendre, il '"allait présenter courageusement cette cause dans toul son

ensemble, appréciant les faits et les doctrines particulières d'après la doctrine du Saint-Siège, règle une, connue et toujours la même. Le but précis et final de mes études m'apparut alors clairement : je résolus de le poursuivre. J'en parlai aux abbés F. de Lamennais et Gerbet, avec lesquels je demeurais en commun; ils furent du même avis. Quelque temps après, le premier reçut une lettre d'un ecclésiastique lyonnais, lui mandant que depuis plusieurs années il travaillait à une histoire ecclésiastique, dans un sens meilleur que celle de Fleury, et lui demandant la permission de lui en envoyer le commencement, pour savoir si elle pouvait être imprimée. Tous les trois nous ftjmes d'avis de voir le travail; car, s'il était bon, il était inutile qu'un autre le recommençât. Mais on trouva que c'était moins une histoire proprement dite qu'un recueil de dissertations. Je m'appliquai donc définitivement à mon entreprise. »

C'est en ces termes d'exquise et ravissante simplicité que le plus grand historien de l'Église parle des origines de son œuvre.

Ici encore va nous apparaître cette préoccupation d'atténuer ou, pour parler plus rigoureusement, de combattre, avec la déférence d'un fils et les ménagements d'un disciple, les erreurs du chef de l'École à laquelle il avait donné sa vie.

« Vers l'automne 1827, raconte-t-il , je suivis l'abbé Jean de Lamennais en Bretagne, oîi je restai jusqu'en 1835, dirigeant les études philosophiques et théologiques des jeunes ecclésiastiques qui se dévouaient à le seconder dans ses bonnes œuvres.

0 En 1828, comme j'étais à Rennes, y remplissant ces

340 ROHRBACHER

fonctions, M. F. de Lamennais y vint pour m'exposer de vive voix et me dicter un plan combiné de philosophie et de théologie. Comme j'y aperçus dès lors la tendance qui depuis a été réprouvée par le Saint-Siège, je refusai de l'écrire. Un ami, qui était présent, l'écrivit à ma place : je refusai de m'en servir. Ayant été laissé libre, je le modifiai dans le sens qui s'est trouvé celui des deux encycliques de Grégoire XVI. Voici comment :

« Dans son plan de théologie, M. F. de Lamennais distinguait trois Églises : l'Église primitive, l'Église judaïque, l'Église chrétienne. La première y apparaissait comme la source et la règle des deux autres. On y assignait pour monument de cette Église primitive les traditions des anciens peuples, sans dire nettement si, à la tète de ces peuples ou du moins dans leur nombre, on devait compter les Juifs et les chrétiens. Il me parut que c'ét;iit là subordonner implicitement le christianisme et le judaïsme au chaos du paganisme; qu'il y avait d'ailleurs une erreur grave à supposer d'une manière quelconque que les monuments écrits de la gentilité étaient antérieurs à la Bible, car tous ces monuments sont postérieurs aux livres de Moïse, plusieurs même le sont à l'Évangile. De là, pour moi, une répugnance invincible à adopter ce plan.

« Ayant été laissé libre, je le changeai, sur cet article fondamental, du tout au tout. Je posai en principe, avec le commun des théologiens, avec Bailly entre autres, que l'Éijlise catholique, dans son état actuel, remonte de nous jusqu'à Jésus-Christ; et que, de Jésus-Christ, dans un état différent, elle remonte, par les prophètes et les patriarches, jusqu'au premier homme qui fut de Dieu; que, hors de l'Église catholique ainsi entendue, on peut bien

trouver quelques débris de vérité, qui encore viennent originairement d'elle, mais nul ensemble, ni même nulle vérité complète. Voilà bien, je crois, le sens qui depuis a été indiqué comm.e le seul véritable par les encycliques de Grégoire XVI.

« Non content de donner cette direction aux études théologiques que je dirigeais, j'entrepris quelque chose de plus. Depuis 1826, je travaillais à l'Histoire de l'Eylise, la prenant seulement depuis Jésus-Christ, avec le dessein d'y joindre une simple introduction pour faire sentir que, dans le fond, cette histoire remontait jusqu'à l'origine du monde; mais quand j'eus remarqué dans les idées de M. F. de Lamennais cette tendance, quoique flottante encore, et par où il abusait déjà du terme vague d'Eglise primitive, dès lors ce qui n'avait été pour moi qu'une idée d'introduction me parut devoir être l'objet capital. Comme l'Église catholique elle-même, je crus devoir embrasser tous les siècles dans son histoire, à partir de la création du monde. Le titre qui m'a paru exprimer le mieux l'ensemble et le but de ce travail est : Histoire universelle de l'Iùjlise catholique, avec cette épigraphe tirée de saint Épiphane : « Le commencement de toutes choses est la sainte Eglise catholique. »

C'était une intuition de génie. En effet, le trait distinclif de l'œuvre de Rohrbacher, « c'est son plan. Avant Rohrbacher, les historiens ne commençaient leur récit qu'à l'avénementdu Sauveur. Lui, par une innovation qu'il est à peine nécessaire de justifier, mais tellement simple qu'elle a paru originale, commence par le commencement : In principio erat Ferbum; In principio creavit Deus; Mullifariam multisque modis loquens patribus, novis-

342 ROHRBACIIER.

sitne locutus est in f'ilio, qxicm consliluil hercdem univerwmmj C/tristm heri, et liodie, et in sœcula ; voilà ses titres. Le monde et l'homme créés dans le Verbe; l'homme placé dans l'état surnaturel, déchu, mais racheté el rendu à sa destination béatifique; Adam et les patriarches, Moï-e et les prophètes, Jésus-Christ et les Apôtres, l'Kglise, les Papes, les Saints et les Docteurs; le Christ promis, figuré, préparé, incarné, crucifié, continué dans une société qui existait d'ailleurs dès l'origine du monde et qui ne finira qu'au dernier jugement; toutes les nations ayant leur rôle terrestre subordonné à la mission catholique de celte Église; toutes les doctrines, toutes les vertus, toutes les grandeurs trouvant dans cette société leur principe, leur modèle, leur réparation, ou leur sanction; l'humanité enfin, sous tous ses aspects surnaturels, allant d'une éternité à l'autre : tel est son thème. C'est le poème de Dante ; c'est le grand, l'incomparable drame du genre humain, non pas suivant les fictions de la poésie, mais selon la rigoureuse exactitude de l'histoire '. »

Dans les annales ecclésiastiques de la France, notre siècle tiendra une place bien glorieuse : on l'appellera le siècle des restaurations.

Restauration de la théologie, de la philosophie, de la

'FÉvr.E, op. cil., [>. 61

liturgie, de l'ascélisme, de la morale, de la prédication, de l'iiistoire.

Rohrbacher aura été, lui, l'agent de cette dernière restauration, accomplie sur le terrain où les conjurés, dont parle de Maistre, avaient entassé tant de ruines, et, par l'histoire, il aura puissamment concouru à restaurer tout le reste.

Cet homme, par la puissance de ses études et l'intuition de son rare sens chrétien , a compris le but , l'objet , la philosophie de l'histoire. Il a vu et montré l'Évangile, expliquant la suite des temps, l'ordre des événements, la valeur des monuments, ces trois grandes choses dont se compose l'histoire.

L'Église, c'est-à-dire l'humanité entendue dans son sens vrai et providentiel, est, à proprement parler, historique. Les autres sociétés le deviennent au degré de leurs rapports avec l'Église, rapports d'union ou d'opposition. J'entends l'Église avant, pendant et après Jésus-Christ, de qui Lacordaire, dans ses magnifiques pages sur l'histoire, a dit qu'il était historique. Il est plus que cela encore, il est l'histoire. Adam était la forme et la figure du Christ; le Christ était hier, il est aujourd'hui, il sera dans la suite des siècles : tout ce qui n'est pas lié au Christ figuré, réalisé ou imité, n'est pas historique, ce sont des rayons qui se perdent dans la nuit '.

Rohrbacher a saisi ce point de vue, que Bossuet avait

'Voir, sur cette unité hislorique, les belles considérations développées dans un livre trop peu lu où, sous le titre Saint Chrême ou Pétrole, l'auteur s'est élevé à des hauteurs magnifuiues, d'où la pliilosophie.de l'histoire apparaît avec une merveilleuse et saisissante lucidité.

344 ROHRBACUER.

touché de son œil d'aigle et que rhislorien du dixneuvième siècle a fait toucher du doigt.

De là ce que nous appellerions volontiers le côté positif de son œuvre.

Il expose le plan de Dieu et suit l'action divine dans le temps, depuis l'ouverture des temps jusqu'à leur clôture par le jugement final, avec une marche progressive, au sein de laquelle s'agite la liberté humaine, cette liberté sans laquelle l'existence du mal moral serait un problème insoluble.

Rosmini a admirablement expliqué cet antagonisme constant entre le mal et le plan divin, en montrant, dans l'histoire de l'impiété depuis l'origine, la formule générale de celte impiété qui réside tout entière dans cette seule prétention, proposée à l'homme par l'esprit du mal dès l'origine : vouloir être heureux indépendamment de Dieu'. Notre historien s'est emparé de celte pensée, et, utilisant la donnée du beau texte de saint Justin que nous avons déjà cité, il montre comment, l'Église étant l'âme de l'humanité et les nations étant le corps de cette humanité, les conflits sont incessants et la lutte permanente.

Cette Église, âme de l'humanité, il la montre, toujours et partout lumineuse, virginale, maternelle dans son action, et cela dans l'ordre de la vérité, de la sainteté et de la réalité ; tenant le fil de l'unité dans la papauté, dont l'action est toujours réelle et efficace, quoique souvent cachée ou implicite. Ces choses que je ne puis guère qu'indiquer d'un mot,

' Réfutation du sijstnne religieux de Benjamin Constant, livre d'or qui, sous le modeste format d'une courte brodiure, est toute une révélation.

Rohrbacher les déroule kiraineusement dans ses ving'-huit volumes, dont il me reste à esquisser ce que j'appellerais le côté négatif.

Contre les oppositions de l'esprit du mal au plan divin, l'Église est toujours en définitive victorieuse : c'est la foi qu'elle enseigne qui triomphe du monde, de l'impiété, des faits accomplis contre Dieu, du despotisme, de l'anarchie, des hérésies sociales, de toutes les dépravations scandaleuses qui dérivent de l'erreur.

Ces hérésies, Rohrbacher les prend corps à corps comme un lutteur, il les réfute, il flétrit les errants obstinés, il cite les pièces à l'appui, bulles, conciles, sans que cela arrête jamais le dramatique de l'aclion; au contraire, celte érudition l'accélère et le précipite, tant c'est bien choisi, disposé, cité à propos.

Il me resterait à montrer, chez Rohrbacher, l'étude des auteurs, l'analyse de leurs œuvres : rien n'est plus favorable à la vérité historique, les auteurs sont l'expression des idées, des peuples, des tendances, surtout des idées qui suivent ou que suivent les faits.

L'Église est universelle, tout la regarde, tout est pour elle, car tout est pour les élus. Aussi Rohrbacher se garde-t-il de rien négliger.

Il aborde tous les problèmes philosophiques, scientifiques, etc. Tout cela, il le traite avec exactitude et précision.

Puis, son plan l'amène à montrer la Providence opposant sans cesse la lumière de la vérité à l'erreur, la sainteté à la débauche, l'action miraculeuse à l'impuissance des sectes. 11 s'y complaît, étudiant l'Église dans ses saints, répandant la vérité, la sainteté héroïque, les miracles.

346 ROHRBACHER.

selon les temps, les lieux, les besoins de chaque époque. Et tout cela dramatisé, avec des entrées en matière souvent sublimes, avec une lucidité, une richesse incomparahles!

J'oublierais le but de cet écrit, si je ne me bornais à une page d'appréciation. Mais, à défaut des développements qu'elle comporterait, j'ose espérer que cette esquisse, dans son laconisme, suffira pour indiquer la valeur de l'œuvre de Rohrbacher.

Il avait qaaranle-six ans lorsqu'il l'entreprit : il la mena à bonne lin, écrivant ces vingt-huit volumes en entier. Je sa propre main, sans s'arrêter d'un jour.

« On n'arrivait à lui, raconte M. l'abbé Mathieu*, qu'en passant par un sentier sinueux tracé à travers des piles de livres que chaque siècle grossissait et recouvrait de sa poussière. Dès le commencement de l'ère chrétienne , il se trouva emprisonné jusqu'à la ceinture; au moyen âge, il en eut jusqu'au cou, et vers le seizième siècle, il disparut tout à fait derrière la montagne. Il excellait naturellement dans l'art, familier aux hommes d'étude, de se rendre invisible et d'écarter les importuns. Il parait qu'a près le succès de ses premiers volumes, deux prêtres étrangers réussirent à obtenir audience, et lui débitèrent

- op. ci/., p. 20.

un joli compliment, déclarant qu'ils étaient venus de trèsloin rien que pour le voir. Sur ce mot, il se leva gravement, sans rien dire, tourna lentement sur lui-même, se montra successivement de face, de trois quarts, de profil, etc., puis, quand il eut achevé sa révolution, dirigea sur la porte un regard insinuant et signiQcalif. Sa grande récréation était de descendre au jardin pour jouir de la nature, dont il avait, depuis son enfance, le sentiment trèsvif. Dans ses Méditations sur la reli(/ion, qu'il publia en 1836, il mêle aux effusions de la piété beaucoup de descriptions charmantes de naturel et de naïveté pittoresque. Cet homme, qui paraissait de bronze, s'est toujours montré plus aimable pour les oiseaux, les abeilles, les fleurs et les petits poissons rouges de la pièce d'eau du jardin , que pour ses semblables, et on l'a entendu plus d'une fois raconter avec attendrissement la grande histoire d'une couvée de rossignols que , sous les yeux de leur mère éperdue, il avait sauvée de la dent d'un gros chat noir. Une fois sa récréation prise, il remontait dans son château fort pour ne plus s'entretenir qu'avec les papes, les rois, les saints et tous les personnages qui lui racontaient le passé. »

Dans son voyage h travers ce passé, il rencontrait sans cesse sur sa route des devanciers, animés d'un esprit différent, et il surprenait avec indignation les tentatives de ceux-ci pour fausser les sentiers et troubler les chemins.

Parmi eux se distinguaient les protestants, et à leur suite, les jansénistes et les gallicans. Les gallicans surtout devinrent sa bête noire, comme ils l'étaient de son chef d'école et comme il avait appris, auprès de Lamennais, à les haïr, parce qu'ils ont le plus contribué à entraîner la

348 ROURBACHER.

France hors des voies de la vérité et de l'unité catholique. Grégoire VU, comme Boniface VIII, comme les autres grands papes du moyen âge, passaient puur des moines fanatiques, qui n'avaient pas su un traître mot de leurs devoirs. Jusqu'à LuLher, on avait peu ou point partagé ces étranges idées; mais depuis, il s'était opéré dans les livres, et, par les livres, dans les esprits, une entière destruction de la vérité historique. Il serait curieux d'étudier, dans les principales histoires, les commencements et les progrès de cette violente injustice; nous ne saurions faire ici ce travail; en voici, du moins, les principaux traits. Le mystère d'iniquité commence dans les Centuries de Magdebourg. Là, les papes sont des espèces de diables incarnés, des sorciers qui asservissent les princes par la magie et les incantations. Rien n'est plus odieux et plus risible aujourd'hui que les lâches et les stupides mensonges des Centuriateurs. Leur travail fut transporté ea France par le patriarche des huguenots, le célèbre Duplessis-Mornay. On trouve dans les ouvrages de Duplessis des anecdotes qui attestent une parfaite judiciaire, entre autres ceci : « Un jour, deux serviteurs de Grégoire VII étant allés chercher, à Albano, un livre de nécromancie qu'il avait oublié, et ayant eu la témérité d'ouvrir le grimoire, furent changés en essaim d'abeilles. » Le savant P. Grelzer avait réfuté Duplessis-.Mornay. Un de ses confrères, iMaimbourg, qui se fit exclure de la Compagnie pour la résist;uîce aux censures de Rome, et qui mourut dans la grâce de Louis XIV, reprit la thèse de Duplessis, en écartant les grosses fables et en édulcoranl avec un peu de miel gallican le venin du protestantisme. Son Histoire delà décadence de l'Empire, que Gibbon refera

dans le même esprit et seulement avec un peu plus de malice , est un hymne à Louis XIV reslauraleur de l'Europe plongée dans la barbarie par Grégoire VII. Bossuet vint après Maimbourg, et remit en vigueur, dans sa Défense de la Déclaration, des préjugés que le style léger et moqueur de Maimbourg n'aurait pu établir dans des esprits chrétiens et français. Fleury suivit Bossuet : son Histoire est un réquisitoire constant et systématique contre les papes; ce sont les Centuries menteuses et acerbes de l'Église anglicane, et l'auteur n'est qu'un Mosheim tonsuré. Après Fleury viennent Voltaire, Gibbon, et Luther engendre les Centuriateurs, les Cenluriateurs engendrent Duplessis-Mornay, Duplessis engendre Maimbourg, Maimbourg engendre Bossuet historien de la papauté, Bossuet engendre Fleury, Fleury engendre Voltaire, Voltaire engendre Gibbon ' » et ses successeurs contemporains.

Dès lors, on comprend avec quelle verve acharnée Rohrhacher s'attaque à cette généalogie. Bossuet lui-même, pour y avoir eu sa place, deviendra la cible de ses traits, et, comme il semblera oublier les autres grandeurs de cette figure, il s'exposera à des protestations, analogues à celles dont je fus témoin, un jour de vendredi saint, au réfectoire du séminaire de Marseille.

L'évêque assistait au maigre dîner de ce jour et écoutait, comme nous, la lecture de V Histoire universelle de l'Eijlise catholique, par l'abbé Rohrbacher. On en était à la vie de Bossuet, et l'historien y mordait, à pleines dents, sur le grand évêque, dont Mgr de Mazenod était l'admirateur déclaré. Pendant quelques phrases, le prélat pro-

' FÈVRE, op. cit., p. 63.

350 ROHRBACUER.

vençal patiente, non sans faire entendre un sourd murmure, qui présageait l'orage. Nous le pressentions tous, quand il éclata :

— Mon enfant, cria-t-il tout à coup au lecteur, passez cela, c'est une chose indigne d'entendre parler ainsi de Bossue!.

Le lecteur passa quelques pages, mais, au bout de quelques lignes, voilà Rohrbacher qui recommence à taper dur comme un sourd.

— Passez donc tout! (init par s'exclamer Mgr de Mazenod.

11 fallut changer de volume et d'époque.

Après Bossuet, c'est Fleury que Rohrbacher déteste le plus franchement. 11 le raille, le malmène, l'interpelle impoliment, le poursuit à coups de massue dans tout le cours des âges. Or, Fleury, on le sait, était en possession de l'estime, du respect et de la conQance du clergé français, lorsque parut l'œuvre de son ennemi déclaré.

Pour cela surtout, elle fut discutée, critiquée, honnie, dénoncée à l'épiscopat, déférée même en Cour de Rome.

Ne nous en étonnons point, car, selon la juste remarque de Charles Sainte Foi', le livre de Rohrbacher " heurtait des préjugés qui avaient vieilli parmi nous et qui s'étayaient de noms respectables, ce qui les rendait plus dangereux encore et plus dilliciles à déraciner. Propagés par l'enseignement des séminaires, par les livres que l'on mettait entre les mains des aspirants au sacerdoce, soutenus par l'autorité et les exemples d'hommes vertueux et recommandables, ils auraient lini par altérer profondément l'es-

' Oj). cit., p. XXV.

prit du clergé français, si une réaction puissante n'était venue, à temps encore, en arrêter les progrès. Or, nul n'a plus contribué à ce mouvement salutaire que M. l'abbé Rohrbacher dans son Histoire ecclésiastique, et c'est à lui surtout que nous devons l'heureuse modification qui s'est opérée dans les esprits, dans les institutions et dans les habitudes du clergé depuis quelque temps. Il ne faut donc pas s'étonner que son livre ait soulevé tant de réclamations et donné lieu à des critiques si sévères; elles étaient inspirées par un motif bon en soi, par la crainte de voir compromises des opinions que l'on s'était accoutumé à regarder comme la vraie doctrine de l'Église, de telle sorte que celle-ci dut paraître une nouveauté téméraire à ceux qui n'avaient eu pour les guider dans l'étude de la ihéologie que les manuels dont V Index a fait enfin justice en ces derniers temps, et qui n'avaient eu ni le temps ni l'occasion d'aller puiser à des sources plus sûres. Aussi devons-nous être très-indulgent pour ceux qui, moins favorisés que nous, et ayant vécu à une époque où l'enseignement était moins pur qu'il ne l'est aujourd'hui, n'avaient pour règle de leur jugement et de leur conduite que les opinions qu'ils avaient apprises de leurs maîtres. La docilité est une vertu assez rare de nos jours pour qu'elle ait droit à nos égards, même lorsqu'elle se trompe sur son objet, et la vivacité avec laquelle plusieurs ecclésiastiques, recommandables par leurs vertus, ont attaqué VHistoire ecclésiastique de M. Rohrbacher était un effet de leur zèle pour ce qu'ils croyaient la saine doctrine et de leur aversion pour toute nouveauté. Leur zèle, il est vrai, n'était pas selon la science, mais on ne pouvait exiger d'eux qu'ils connussent ce qu'on ne leur avait jamais appris et qu'ils se

352 ROIIRBÂCHER.

montrassent favorablement disposés pour des doctrines qu'on leur avait présentées comme nouvelles et téméraires. Des idées généralement reçues et propagées par l'enseignement finissent par former comme une atmosphère morale qu'on respire involonlairemenl, et à laquelle échappent seulement quelques hommes qtii , plus heureux que les autres, ont pu s'élever à des régions plus hautes et plus sérieuses. Mais ceux-ci perdraient une partie de leurs avantages et se montreraient ingrats envers Dieu du bienfait qu'ils en ont reçu, s'ils en prenaient occasion d'accuser avec amertume ceux qu'il a traités moins favorablement, au lieu de les plaindre et d'avoir pour eux une indulgence charitable et compatissante. Nous ne reprocherons donc point à ceux qui, d'oflice ou autrement, ont critiqué V Histoire ecclésiastique de M. Rohrbacher, d'avoir cédé, sans le vouloir, à des préjugés d'école qui devaient leur paraître respectables; mais, nous plaçant au point de vue où ils se trouvaient par un fâcheux concours de circonstances, nous ne pouvons que les plaindre, et bénir Dieu d'avoir fait surgir des temps meilleurs parmi nous et purifié l'enseignement théologique des erreurs et des préjugés qui l'avaient altéré. Mais nous reconnaîtrons en même temps, comme la justice nous y oblige, que M. Rohrbacher a été un des principaux instruments dont Dieu s'est servi dans cette œuvre de régénération, et que son Histoire, malgré quelques imperfections, et pour le fond et pour la forme, est un des monuments les plus précieux de la science ecclésiastique en ces derniers temps, celui peut-être qui a exercé le plus d'influence sur la direction générale des esprits, parce qu'il répondait. au besoin le plus impérieux de notre époque. »

I/IIISTORIEN DE L EGLISE. 353

Les criLiqaes d'ailleurs, Rohrbacher les avait prévues, comme le prouve le trait que raconte Mgr Fèvre :

« Si Rohrbacher eût suivi ses goûts studieux, il eût fondé une communauté de prêtres savants, une espèce d'Oratoire approprié aux besoins du dix-neuvième siècle : la liberté rendue aux Ordres religieux ût tomber ce dessein. Plus tard, il eût songé à revêtir la robe bénédictine, à prier et combattre à côté de Dom Guéranger, avec qui Rohrbacher a tant de ressemblance; mais il en fut détourné par la crainte de comprom.eLlre, aux yeux de l'opinion, l'Ordre auquel il eût appartenu, et de gêner, par là, la restauration, déjà si diflScile, des Instituts monastiques. « Dans mon Histoire, disait-il, je vais attaquer une foule de préjugés et soulever contre moi des orages. Je veux être seul à me coaipromellre'. »

' Op. cit., p. 74.

Sommaire. — Rohrbacher tourne les yeux vers la terre natale. — Au s(^minaire do Nancy. — Le professeur. — Le cénobite. — Les Vies ihs Sainls. — Les distinctions. — A Paris. — Sair.le mort.

Tout est fini maintenant. Pour Rohrbacher, comme pour Gerbet et pour Montalembert, celui qui fut leur père, leur maître, leur ami, a rompu avec l'Église et avec l'École Menaisienne. Rohrbacher revint au pays natal, cette terre vers laquelle nous nous tournons volonliers d'instinct, quand le vent de l'adversité sou Ole sur notre tùte.

Nous allons l'y stiivre, et ce caractère, fait d'énergie et de simplicité, va nous y apparaître dans sa mâle beauté, grâce aux récits de l'un de ses élèves que nous avons souvent cité dans le cours de cette notice, et à qui nous empruntons encore cette aimable page de souvenirs ' :

« En septembre 1835, l'abbé Rohrbacher revint de Bretagne eu Lorraine. A son arrivée, il fut placé au grand séminaire de INancy, nommé professeur des cours d'Écriture sainte et d'histoire ecclésiastique. Nomination fort honorable, sans doute, mais qui s'explique à merveille par

'FÈVRE, op. cit., p. "0.

le caractère élevé des personnes qui dirigeaient l'administration diocésaine, et surtout par les talents connus, par les vertus éprouvées de l'abbé Rohrbacher.

« La charge de professeur impose à tous ceux qui en comprennent les obligations trois devoirs : le devoir d'expliquer avec une simplicité lucide les éléments d'une science donnée, la plupart des élèves n'ayant jamais le talent assez développé pour tirer de leur fonds ce qu'ils doivent emprunter aux explications du professeur; le devoir d'entr'ouvrir aux élèves plus capables, et qui comprennent d'emblée tous les éléments d'une science, des horizons plus étendus; et enfin, le devoir de faire travailler les élèves, pour qu'ils ne se présentent pas h l'enseignement en êtres passifs, mais pour qu'ils ajoutent aux lumières du professeur leurs propres lumières. Tout professeur qui ne remplit pas ces trois conditions peut avoir toutes les vertus de Chapelain, y compris l'éloquence; mais ce n'est qu'une moitié, ou un quart du vrai professeur.

(( L'abbé Rohrbacher, déjà exercé en Bretagne aux fonctions du professorat, se mit, dès le premier jour et de plein pied, aux devoirs de sa profession. De prime abord, il comprit que, dans un grand séminaire, où les antécédents, l'âge et la piété des jeunes lévites sont autant de faits acquis, il ne fallait pas traiter ces jeunes gens comme des enfants, mais les conduire moins en professeur qu'en directeur. Son premier soin fut d'exciter leur ardeur juvénile, et de l'appliquer au travail. Par une simplicité qui est d'ailleurs une grande habileté, et d'où l'on lire encore plus de profit que d'honneur, il voulait que ses élèves étudiassent avec lui les questions qui l'occupaient. Dans son ingénuité enfantine, il leur disait : « J'en suis à

356 ROIIRBACIIER.

une telle question; voici les données nécessaires à son élucidalioii; voici les livres où l'on peut puiser; travaillez, vous irez peut-être plus loin que moi. il y a quelqu'un qui a plus d'esprit que les gens d'esprit : c'e>t tout le monde. » Sur quoi, les élèves se piquaient d'amour-propre, écrivaient de petits mémoires, qu'on lisait en classe, qu'on discutait; et, quand la chose en valait la peine, le professeur rendait hommage au labeur de ses élèves, et décernait même des prix aux élèves laborieux.

(( Le professeur excitait, d'ailleurs, au travail par son exemple. D'un caractère énergique, vif et tenace, Ruhrbacher se levait, tous les jours, à quatre heures du matin, et ne se mettait jamais au lit avant dix heures du soir. Dixhuit heures de vie active ne lui causaient pas de lassitude, mais lui laissaient encore des réserves de forces. Tel est, en effet, le secret pour durer longtemps : il faut exercer ses forces, non les épuiser, et encore moins les user : l'exercice régulier augmente les forces en les exerçant, l'épuisement tue : ceux qui se dépensent meuient promptement. Rohrbacher donnait une heure aux soins corporels, à la méditation et au bréviaire. A cinq heures, il disait sa messe, implorant chaque jour sur ses élèves, au moment du réveil , la grâce de Dieu , et offrant à Jésus-Christ , à cette heure matinale, les effusions de son an)our. On l'a vu souvent, à l'autel , le cœur surabondant d'émotion et le visage endaminé, surtout aux instants solennels du sacrifice, comme on le rapporte de saint Cyprien et de beaucoup d'autres. Après la messe, toujours suivie de l'action déglaces, le professeur entrait dans son cabinet de travail, d'où il ne sortait que pour la classe, s'il avait classe ce jour-là; et, dans le cas contraire, seulement pour le

dîner. Au son de la cloche, il se niellait à labié avec ses confrères, et prenait ensuite la récréation réglementaire, tantôt avec les professeurs, tantôt avec les élèves, tantôt se livrant à des exercices corporels de son choix. La récréation terminée, Rohrbacher se remettait à l'étude, qu'il interrompait seulement pour la récitation du chapelet ou des heures canoniales, quelquefois pour recevoir quelque visiteur étranger; et ainsi jusqu'au repas du soir. Après le souper et la récréation, Rohrbacher revenait à ses livres ou à sa plume, et travaillait derechef jusqu'à dix et onze heures avant minuit.

« Ce qui frappe avant tout, dans Rohrbacher, c'est l'esprit de travail : sa vie est d'un Bénédictin, comme on disait autrefois-, bien plus, d'un Hercule de la science. Un de ses anciens élèves de la Chesnaie, Charles Sainte-Foi, le définissait un (jrand consommateur de livres : c'est le terme dont se servait l'orateur romain pour désigner l'austère et laborieux Caton. Rohrbacher au<si fut le Caton du sacerdoce. La science, le travail, les livres : voilà la carrière préférée de ce robuste et vaillant auteur.

(( Comme il faut voir un général sur le champ de bataille, il f;iul, de même, voir la figure que faisait Rohrbacher au milieu de ses livres. C'est là qu'il était dans son élément. Rien ne peut s'imaginer de plus agréablement étrange que l'aspect de son cabinet. Le professeur occupait deux chambres, au deuxième étage du séminaire, dans le bâtiment adjacent à la rue du Faubourg Saint- Pierre. Ces deux chambres avaient vue sur le midi; elles étaient, l'une et l'autre, tapissées de livres depuis le plancher jusqu'au plafond. La première pièce servait d'antichambre : notre savant y avait son lit. La seconde formait,

358 ROHRBACHER.

plus spécialement, son cabinet de travail. Rohrbacher avait établi son bureau tout près de la fenêtre, à laquelle il tournait le dos; une planche inclinée, élevée à hauteur de poitrine, portait son papier et le présentait dans une situalion commode. Rohrbacher écrivait d'abord sur la page pleine et des deux côtés; dans la suite, il écrivit sur la feuille pliée en deux par le milieu, dans sa plus grande longueur : la moitié de gauche était affectée au texte; celle de droite, réservée aux notes et aux corrections. L'écriture était ferme, nette, voire mêm.e élégante : on reconnaissait, en lui, le fils d'instituteur. Un petit nombre de grands auteurs, excepté le cardinal Gerdil et le cardinal Wiseman, sont parvenus à écrire aussi bien; ce défaut de calligraphie s'explique, du reste, par la véhémence d'inspiration qui donne à la main des soubresauts nerveux et ne lui permet guère les grâces étudiées.

« En écrivant, Rohrbacher avait., à côté de lui, un pupi- I tre immense, chargé de livres de tous formats et roulant sur un pivot, comme les lutrins de cathédrale. Chacun de ces livres était ouvert aux endroits que Thistorien avait à consulter. Il y en avait parfois des multitudes. Cela seul montrait, non-seulement son ardeur au travail, mais surtout sa scrupuleuse conscience dans les recherches d'érudition.

« Le visiteur qui pénétrait dans la chambre de l'abbé Rohrbacher ne l'apercevait pas tout d'abord. Son pupitre le couvrait en partie. Sa tête vénérable ne dépassait guère celte montagne de livres, et il fallait quelque effort pour la découvrir. Un abal-jour, en taffetas vert, cachait la face de l'écrivain pour ménager ses yeux; et cet objet sur lequel apparaissaient, à la (in, des traces non équivoques

de vétusté, semblait son compagnon inséparable. Le plus souvent, il arrivait en classe avec cet appendice ajusté à son front. Les savants sont comme les enfants : un rien devient une pièce importante dans leur existence.

« Avant de commencer à écrire un livre de son histoire, Rohrbacher prenait note des faits les plus saillants de l'époque qu'il voulait embrasser. Puis il lisait un livre ou deux de Virgile ou d'Homère, pour étudier l'agencement des faits et s'exercer à l'art de les raconter avec intérêt. Ensuite, il se livrait à l'élan contenu de son inspiration vigoureuse, se tenant avec soin à cheval sur les faits. Cette méthode donnait à son style le don des dons, la vie. On sait que c'est lu, en effet, une des qualités de son histoire. On ne se lasse pas de la lire, et il suffil d'y avoir touché pour être entraîné à continuer.

« Au demeurant, dans son ordinaire, le plus simple et le meilleur des hommes. Observateur fidèle du règlement, il suivait avec une entière ponctualité les lois monotones du séminaire, sans chercher d'excuse dans ses travaux, ni de prétexte à infraction dans quelque principe réflexe. Aux repas, bien que son travail lui donnât un fort appétit, il mangeait modérément; et lorsqu'on servait quelque morceau plus délicat, il s'en abstenait, ou n'y touchait que pour sauver les apparences. C'était l'homme cibi par'cus, comme disaient les Latins, et vini modicus; non par délicatesse de tempérament : il eût pu user de toutes les libertés germaniques; mais par raison de bonne conduite. Par cette sobriété austère, il entendait se garder sain de corps, sain d'esprit et de cœur, et plaire à Dieu.

«Après ses repas, il prenait une courte récréation. Il aimait beaucoup à se promener avec les séminaristes ou

360 ROHRBÂCUER.

avec les confrères, en discutant certaines questions d'histoire, de théologie, de philosophie et de politique. Dans ces discussions, il était très-gai, causait, riait, hiissait voler son esprit, semant à droite et à gauche les plaisanteries et les calembours du terroir allemand. Aux personnes qui s'étonnaient de le voir si expansif, il disait qu'il faut être un peu fou pour reposer l'esprit et rompre la monotonie de la raison. En quoi il traduisait ce mot de Sénèque : « Qu'il n'y a pas de génie sans un grain de folie. »

« En dehors de ces causeries, il avait à lui un genre de divertissement. Pour se reposer le corps de ses rudes labeurs, il aimait à mener, dans les allées du jardin, une brouette lourdement chargée et à scier du bois sous le hangar. En cherchant dans la thérapeutique des gens de lettres, je trouve ces occupations en faveur près de beaucoup d'hommes retenus par les travaux sédentaires. »

En 1852, l'abbé Rohrbacher terminait sa vie d'auteur par la publication, en six volume.s, des lies des Saints, pour tous les jours de l'année, à l'usage du clergé et du peuple fidèle.

Ces vies des saints sont tirées pour la majeure partie de VHisloire universelle de l'Eglise catholique.

On lit en tête de l'ouvrage une dédicace au pape saint Léon IX : « Pourquoi cet hommage à un pape qui a, depuis plus de huit cents ans, échangé les misères d'icibas contre les joies du ciel? » — « C'est un homme de votre pays et un prêtre de votre diocèse, dit l'abbé Rohrbacher, qui ose vous présenter, très-saint et très-aimé Père, ce tribut de piété filiale. Et à qui pourrais-je mieux offrir une Vie des Saints qu'à un saint de mon pays, qui est en même temps un saint de tous les pays, car, si Brunon de

Dabo esl né pour la terre dans noire patrie particulière de Lorraine, Léon IX est mort, c'est-à-dire est né pour le ciel, à Rome, la patrie commune de tous les chrétiens. Do plus, ce sont des fidèles et des prêtres de votre diocèse qui m'ont donné la première idée de celte collection. »

Estimé et aimé au séminaire, l'abbé Rohrbacher fui bientôt invité à fonder, de concert avec des littérateurs et des savants distingués, la société Foi cl Inmicres de iNancy. L'évèque lui donna le camail de chanoine honoraire. En entrant à ce lilre au chapitre de Nancy, Rohrbacher pouvait, sans trop déroger à la modestie, se tlatter d'y apporter quelque gloire; mais il pouvait aussi, sans adulation complaisante, se flatter d'y recevoir quelque lustre. Le chapitre de Nancy était un sénat et un aréopage. On y voyait alors les vieux prêtres qui avaient contribué, après le Concordat, à la restauration des Églises lorraines; on y voyait surtout des savants. Là brillaient ou allaient briller, sous l'hermine canoniale, Delalle, l'auteur d'un Cours de philosophie catholique, le futur évêque de Rodez ; Dieulin, qu'il suflit de nommer; Ferry, l'ingénieux critique; Garo, l'auleur très-désintéressé du Monopole universitaire dévoilé à la France; Michel, qui devait trop tôt mourir, et surtout Gridel, l'éminent auteur du premier grand Traité sur la (jràre qu'on ait publié en ce siècle, rinfatigable écrivain des Soirées chrétientieSj des Instructions sur h grâce, sur les sacrements, sur les vertus, et nolâmmenl des Instructions sur le mariage.

Ce cainail, avec un diplôme de docteur en théologie de l'Université de Louvain', constitue à peu près tout le

' L'Université catholique (t. XI, p. 'lO'») annonçait qu' » usant du droitatlaclié à son institution parle Saint-Siège, l'Université catholique

362 ROHRBACHER.

bagage des honneurs et des distinctions qu'a récollés en ce monde l'auteur de VHistoire de l'Eglise.

Rohrbacher, avant de mourir, devait connaître encore une fois la contradiction.

Son dernier panégyriste à Nancy l'a très-spirituellement remarqué', « en ce siècle de la tolérance, il est impossible à un honnête homme d'écrire dix lignes sur certains sujets sans être appelé jacobin par son voisin de droite et ultra par son voisin de gauche, heureux encore s'il échappe à des insinuations plus désagréables I M. Rohrbacher fut d'autant plus exposé à ces qualifications qu'il les méritait toutes les deux dans une certaine mesure, et qu'en particulier il tenait sur l'origine du pouvoir et sur les souverains un langage qui, tout en s'inspirant de saint Thomas, scandalisait beaucoup le faubourg Saint-Germain, Il n'avait pas impunément reçu le coup de soleil de Juillet et écrit dans l'Avenir! On le dénonça à Rome , mais heureusement il fut acquitté et renvoyé sans dépens par le tribunal de VInJex, que présidait alors l'illustre Angelo Mai, un des rares cardinaux qui aient du leur chapeau à Gicéron, dont il avait découvert la République sous un indéchiffrable palimpseste. »

Le dernier volume de VHistoire universelle de l'Eglise catholique parut en 1849, et la première édition ayant été presque épuisée par les souscripteurs, le libraire Gaume en demanda aussitôt wvïq seconde à l'auteur, qui voulut la perfectionner et jugea qu'il serait mieux placé à Paris

de Louvain a récemment conféré à M. l'abbé Rohrbaclier legraele de docteur en tliéologie, en considération des services qu'il rend par ses travaux à la religion catiiolique «. ' Matiiifx, op. cit., Y>. 30.

pour suivre ce travail. Il avait du reste formé , pour le remplacer dans sa chaire, un successeur qui fut, presque aussitôt, un maître; il quitta donc la Lorraine pour n'y plus revenir qu'en passant, et alla s'établir au séminaire colonial du Saint-Esprit, dans la rue des Postes, actuellement rue Lhomond.

C'est là que, le 22 janvier 1856, il fit une mort pieuse et simple, comme avait été sa vie.

« Quand son Histoire de l'Eglise fut achevée, l'abbé Rohrbacher sentit graduellement diminuer ses forces. Dieu , néanmoins, lui laissa l'illusion de croire qu'il pourrait le servir encore, et, tout en composant une Vie des Saints distribuée pour tous les jours de l'année, il méditait des travaux philosophiques et historiques étendus. Il voulait surtout reprendre à fond les erreurs de certains historiens modernes, dont sa droiture détestait la fausse impartialité. Huit jours avant sa mort, ayant eu quelques-uns de ces moments de mieux qui se rencontrent dans les maladies de langueur, il nous disait : « Ce sont là les ennemis qu'il faut maintenant combattre, et, si Dieu nous rend la santé, tout vieux que nous sommes, nous nous mettrons à l'œuvre, et nous compléterons ainsi notre Histoire de l'Eglise. J'ai à faire... Mais pour vous conter cela il faudrait du temps... et de la respiration! Attendons la volonté de Dieu. »

« La volonté de Dieu était qu'il reçût sa récompense, et il l'avait bien gagnée. Depuis quelque temps déjà, sa vie n'était qu'une longue prière; il est mort en priant. Dans les derniers jours, il ne voulait pas se séparer de son bréviaire, même lorsque sa vue, déjà presque éteinte, ne lui permettait plus d'y lire. Il le tenait sur ses genoux ou le faisait poser sur sa poitrine. Quand sa mémoire semblait

36i ROURBACIIEK.

voilée comme ses yeux et glacée comme ses mains, les prières de l'Église sorlaieiU encore de sa bouche. Il oubliait le nom de ses amis et les faits qui venaient d'arriver , mais il savait toujours les psaumes par cœur, et il les récitait avec les témoins qu'édifiait son agonie.

« Il avait cru qu'il mourrait le 10 janvier. Le soir de ce jour-là, M. l'abbé Bouix, son ami, lui ayant suggéré cette oraison : Amo te, Domine, amem ardentius, il répondit : a Ce n'est pas assez, il faudrait aimer Jésus avec son cœur à lui. » Il ajouta : c J'avais proposé au bon Dieu de mourir aujourd'hui à midi, parce que c'est l'heure où il est allé au ciel. J'avais prié l'ange de la mort d'accompagner mon âme et de l'introduire dans le sein des miséricordes infinies. » Un des jeunes ecclésiastiques qui avaient eu le bonheur d'être choisis pour le servir dans sa maladie lui raconta qu'il venait de faire une longue promenade avec ses compagnons. L'abbé Rohrbacher sourit. « Vous avez été bien loin, lui dit-il; avez-vous fait un pas pour l'éternité? »

« On a noté les derniers murmures et les derniers bégayements de cette haute intelligence, lorsqu'elle semblait déjà, par intervalles, envahie de ces ténèbres d'un instant qui nous cachent les choses humaines avant de se dissiper pour jamais devant les choses de Dieu... « Mon Dieu! mon Dieu! disait-il, faites-moi miséricorde. Ainsi soit-il! Délivrez-moi et prenez-moi dans l'esprit de votre Église ! — Je vous ai prié de me recevoir à l'heure oii vous êtes mort, ô Jésus! Exaucez-moi! — Mater misericoriliœ, salus injirmomm, ora pro nobis! — Mon Dieu, recevez mon âme en votre cœur compatissant. — Mixeremini saltem vos, ainici mci. — Au.riliuni C/iristianorum! — h, te,.

Domine, speravi; non confundar in œtevnum! — Jésus, Marie, Joseph, cœur agonisant de Jésus, ayez piiié de moi ! — Ora pro nohis, sancla Dei Genltrix, ut dlgni efficiamur prondssionibus Cliristi. » Comme on lui demandait s'il faisait volontiers à Dieu le sacrifice de sa vie, il répondit : « Notre-Seigneur, le premier, a fait le sacrifice de la sienne : comment ne lui abandonnerais-je pas le peu de jours qui pourraient encore me rester à vivre! Mon Dieu, ayez pitié de moi ; et vous, monsieur l'abbé, priez pour moi.

— Dominus det nobis suam pacein et vitani œlcrnam; amen.

— 0 Marie, conçue sans péché, priez pour moi qui ai recours à vous! — M. de Lamennais s'esi-il confessé avant de mourir? Ouest son âme? Mon Dieu, ayez pitié de moi, mon Dieu ! mon Dieu ! — Sainte Mère de Dieu, ayez pitié de moi! — Monsieur, dites à ces messieurs que je suis toujours très-attaché à l'Église romaine et au Souverain Pontife. »

Telles furent les dernières paroles de l'abbé Rohrbacher. « l.a mort, dit Bossuet, révèle le secret des cœurs. » Il s'endormit, et ne se réveilla de ce paisible sommeil que pour rendre doucement le dernier soupir.

Les montagnards du Jura. — Un cœur de mère. — Première communion. — La voix de Dieu dans le silence. — En rhétorique. — Modestie et douceur. — Sur le chemin du séminaire. — L'esprit de Dieu sur l'Église de France. — L'abbé Astier. — Une victime du doute. — JoufTroy et Gerbet. — Attendons! — Les cinq cents élèves en théologie à Besançon. — La place de Gerbet. — Académie au Séminaire. — Le régime intellectuel des grands Séminaires d'après M. Renan. — M. Olier et Saint-Sulpice. — L'Ange du Séminaire. — Gerbet à Saint - Sulpice. — Gerbet et Salinis. — Les amitiés de séminaire. — Lettre de Lacordaire. — Jonathas et David. — Devant le cercueil d'un ami 1

Félicité de Lamennais. — Secret de séduction. — Affinité de natures. — Lecture du premier volume de V Essai sur l'indifférence. — Le premier noyau de l'École Menaisienne. — Aux Missions étrangères. — La thèse soutenue en Sorbonne. — Aumônier du collège Henri IV.

— Le Mémorial catholique. — Gerbet journaliste. — Gerbet controversiste. — Opposition des Jésuites. — Secret de l'influence des doctrines de Lamennais. — A la Chcsnaie. — Comment on y vivait.

— Quelques noms. — Gerbet d'après Maurice et Eugénie de Guérin.

— Le David du nouveau Saul. — Parfaite communion d'idées. — Premières inquiétudes. — L'Avenir. — A Juilly. — Lion et épagneul. — Lamennais à Juilly. — Retour de la Chesnaic. -^ Le cri de l'amitié blessée. — Adieu, mon père bien aimé, mon meilleur ami, adieu!

— Les Paroles d'un croyant. — Réfutation. — Prières. — Seigneur, grâce et miséricorde l 2o

ni. — \ .ii.iLi.v.

Châtiment et récompense. — L'abbé Migne. — Fondation du journal l'Univers. — Soupçons. — Éludes sur la philosophie des Pères de l'Église. — Les trois âges de la science. — Aicuin. — Retour à Juilly. — Salinis à Juilly. — Ce qui manquait à Gerbet. — La maison de Thieux. — Le Précis de l'histoire de la philosophie. — Rôle de Gerbet à Thieux. — Quelques noms de visiteurs. — Les comédiens ordinaires de Juilly. — Un collège dans la lune. — Les deux courants des esprits. — Double travail de l'apologiste. — Programme salué par M. Guizot. — Les cinq Facultés. — Vide douloureux. — Spirituel envoi. — Confessionnaux à cornes dorées. — Que sainte Hiltrude me pardonne! ■ — La vie de château. — Fort comme le diamant et plus tendre qu'une mère. — Le secret royal — Albert et Alexandrine. — Harmonies des heures. — Première et dernière communion. — Sois toute à Dieu! — Le Credo de la douleur. — L'imagination, le cœur, la volonté. — Le papillon de nuit. — Le Vicicili.

— Une épitaphe ."0

Parti pour quelques jours. — Les souvenirs de Mgr de la Bouillerie. — ComidératioHS sur le dogme générateur de la piété catholique. — Le parfum de Rome, d'après Mgr Berteaud. — Esquisse de Rome chrétienne. — Les tombeaux. — Le chant des Catacombes. — Gerbet aux Ca'acombcs. — Une belle vue funèbre. — Louis Veuillot et Sainte- Beuve. — Rome vivante. — Le Dialogue enlre Platon et Fénelon.

— Une mort selon Jésus-Christ. — La conversion de M. de Ratisbonne. — LeUre de Gerbet à madame Craven — Témoignage de mad.imc Craven. — Chez les Volkrowski. — Comment Gerbet prêcha

l'empereur Alexandre. — Pie IX hérite de l'afTection de Grégoire XVI pour l'abbé Gerbet. — A Gaëte. — Appel de Mgr Sibour. — Offres de Mgr Dcnnet. — L'amitié dans un évêché. — Le concile provincial de Paris. — La requrte d'un concierge 78

L'abbé de Salinis est nommé évêque d'Amiens. — Rôle de Gerbet au Concile pro\incial de Soissons. — On demande son élévation à l'épiscopat. — A l'évêché d'Amiens. — Un cabinet d'études. — Les Conférences d'Albéric d'Assise. — Le Communisme est la conséquence logique du Rationalisme. — Conclusions formulées dans un parallélisme. — Travail acharné — Rôle de Gerbet dans l'administration du diocèse. — Gerbet directeur spirituel chez les Dames du Sacré- Cœur d'Amiens. — Les salons de l'évêché. — Portrait par Sainte- Beuve. — Les Nigauds de l'abbé Gerbet. — Au Concile provincial d'Amiens. — Les intérêts du clergé intérieur. — Retour aux saintes règles du Droit. — Les reliques d'une sainte amienoise. — Le Livre de sainte Theudosie, — Né pour l'épiscopat. — 11 n'est pas administrateur! — Les génies d'administration. — Un manifeste académique.

— La candidature de l'abbé Gerbet à l'Académie française échi ue.

— Nomination à l'évêché de Perpignan. — Joie de Pie IX. — Les larmes de l'adieu. — La Croix à l'entrée d'un chemin 103

L'administrateur modèle d'après saint .\mbroi-e. — Mandement d'installation. — Le choléra à Perpignan. — Vis-à-vis de ses prêtres. — Récit de l'abbé Casamtjor. — L'Évéque. — Directeur de religieuses.

— Le désir dune chape noire. — L'artiste. — Il ambitionne peu la gloire des lettres humaines. — Les intérêts généraux de la chrétienté.

— L'inslruction pastorale sur diverses erreurs du temps présent. — La colère aimante et la haine parfaite. — Résidence. — Auprès de Salinis mourant. — Pres-entiments de fin prochaine. — Un coup de foudre. — Le rayon lumineux. — La tombe de Gerbet i 23

Derniers accents d'un mourant. — La grande cause de l'École Menaisienne. — Les origines et les armes de la famille de Salinis. — Naissance d'Antoine. — Une mère. — Les férules du magister d'Oloron.

— Un type de curé de campagne. — Le dialecte natal. — Es francès ano? — Le collège d'Aire. — Élégie sur la mort d'un moineau.

— Chansons patriotiques. — Les premières fleurs du cœur. — Les souvenirs d'un archevêque. — Le père et le fils à Saint-Sulpice. — Refus dun canonicat à Quimper. — Ce qu'était Saint-Sulpice à celte époque. — Les premiers transfuges du dix-neuvième siècle au séminaire. — Le nouveau Fénelon. — Les catéchismes de Saint-Sulpice.

— L'abbé de Lamennais chez M. Tcysseyrre. — 11 fait la connaissance d'Antoine de Salinis. — Humble aveu de M. Frayssinous. — Le manuscrit du second volume de VEssai à Saint-Sulpice. — Mémoire prodigieuse de l'abbé de Salinis. — 11 collabore à la Défense de l'Essai.

— Une thèse en Sorbonne. — Gerbet, de Scorbiac et le duc de Rohan. — Les amitiés de séminaire. — Grande liberté. — Apprentissage à l'apostolat des salons. — La première messe 1 i7

Lamennais rérlame la destitution d'un proviseur. — Lettre de reproches écrite par M. de Quélen. — Réponse hautaine de Lamennais. — .Série de faits incriminés. — Détermination de M. Frayssinous. — Le collège Henri IV en 1823. — Un nouvel aumônier. — Le premier discours de l'abbé de Salinis. — Appel de Mgr d'Astros. — Les conférences du collège Henri IV. — Autre trait d'audace. — Choron maître de chapelle. — Quelques élèves de l'abbé de Salinis. — Conduite de l'aumùnier vis-à-vis de chacun. — Retraite prèchée par l'abbé de Scorbiac. — Un distique. — Apostolat de l'abbé de Salinis. — Il est question de le nommer aumônier à la Cour. — Reproche injuste. —

Ce qu'était alors la presse catholique. — Fondation du Mémorial catholique. — Les gallicans récriminent. — Hommage à l'École Menaisienne. — Cri d'alarme. — La situation de Lamennais grandit. — Salinis l'accompagne aux eaux do Saint-Sauveur. — Les conférences hebdomadaires et leur action sur la jeunesse. — \^' Association catholique. — Vents d'orage 169

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