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sacrés, qui eut lieu le 21 mars 1812. Il avait vingt-trois ans. Deux jours après, car on ordonnait vite à ce monaent, il recevait le diaconat, et, le 21 septembre 1812, l'onclion sainte l'enrôlait dans les rangs de celte milice sacerdotale dont il allait être l'honneur, la lumière et le serviteur.
Rien ne me semble beau, sous la rudesse apparente de la forme, comme les élans de cette âme forte, à la veille de devenir prêtre de Jésus-Christ.
« Au nom de la sainte Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit, sous l'invocation de Marie, ma bonne mère, de mes saints patrons, de tous les saints prêtres, de mon saint ange et de tous les saints, le 15 septembre de l'an de grâce 1812, R.-F. R., diacre par la grâce, mais indigne pécheur par mon orgueil, ma vanité, ma jalousie, ma présomption, suis entré en retraite au séminaire de Nancy pour préparer, avec la grâce de mon Jésus, mon indignité inconcevable à la réception du sacerdoce.
({ 0 mon Dieu ! pénétrez-moi de la crainte de vos terribles jugements, afin que j'emploie bien ces précieux instants : Confuje timoré tuo. Brisez mon orgueil, videz mon cœur de moi-même, afin qu'il soit prêt à recevoir abondamment voire grâce, et que je n'aie plus d'autres pensées, d'autre désir, d'autre volonté que vous, mon Dieu, mon héritage, mon attente, ma seule confiance, mon tout. Sainte Vierge, et tous les saints, obtenez-moi celle grâce.
« 0 ma bonne et douce mère! on nous a parlé de votre bonté et de la dévotion que nous devons avoir envers vous. Je me consacre de nouveau à voire service. Je réciterai tous les jours de ma vie le Chapelet en votre honneur, et je ferai outre cela quelque bonne pratique pour l'amour de vous. 0 ma bonne mère! secourez-moi en ce moment; je
dois être sacré prêtre, faites que je devienne bon prêtre, pour l'amour de Jésus et de vous, ou obtenez ma mort plutôt que d'être ordonné pour offenser Jésus et vous contrister. Je me remets entièrement entre vos mains pour mon ordination; secourez-moi, comme vous l'avez déjà fait si souvent. Je voue ma personne, ainsi que mon futur ministère, à votre sacré cœur et à celui de Jésus. Oh ! souvenez-vous que jamais pécheur ne vous invoqua en vain. »
Avant de suivre le jeune prêtre dans le champ du Seigneur, je voudrais tracer de lui un portrait, suffisant pour éclairer la suite de ce récit. Faute d'avoir bien compris cette nature, maintenant fixée par l'éducation cléricale dans un moule d'où elle ne sortira plus, on ne saurait avoir l'intelligence de la vie et des œuvres de l'abbé Rohrbacher. C'est pourquoi, en interrogeant ceux qui ont vécu avec lui et l'ont connu de plus près, j'essayerai de reconstituer, au moral, cette physionomie, oi!i l'étrangelé ne nuit point, au contraire, à un charne d'une saveur originale que subissaient, h leur insu souvent, amis et même adversaires, du vivant de ce saint prêtre.
J'ai dit saint prêtre, en empruntant, pour l'affirmer, le témoignage d'un de ses élèves :
Pour mon humble part, dit-il ', je comprends ceux qui
' FÈVKE, op. cit., p. 76.
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disent que Rohrbacher fut un saint, et je le répète volontiers dans le sens du décret d'Urbain VIII. On a dit, il est vrai, qu'il était irascible; mais il n'eut jamais de colère que dans la défense de l'Église, et, s'il s'irrita, ce fut sans gravement pécber. On a dit encore qu'il fut entêté; oui, mais dans des idées qu'il croyait justes et plus conformes à la doctrine de l'Église. Au resle, la perfection ne consiste pas à venir au monde sans défauts; elle consiste à combattre ses mauvais penchants, à réparer ses fautes par la pénitence et à rester toujours droit dans ses intentions.
Il suffîsait, pour reconnaître l'esprit de foi qui animait celte âme vraiment sacerdotale, de l'entendre chanter ou de lui voir fléchir le genou devant le tabernacle.
Sa nianière de chanter, témoigne encore son ancien élève de Nancy, eût été singulière, si l'on n'avoit connu sa foi robuste. Il développait sa voix avec une puissance telle qu'il y faisait passer tous ses poumons. C'était la voix de stentor renforcée, sous le volume de laquelle on sentait son âme voler à Dieu , en redoublant d'effort pour accélérer son vol. Cette manière eût offusqué un musicien classique; elle édifiait les vrais chrétiens, et ravivait la foi de ceux qui l'entendaient prier son chant.
Sa foi n'éclatait pas moins dans sa manière de faire la génuflexion. Tout son corps athlétiqiie s'abaissait majestueusement et verticalement. O^^nd son genou louchait terre, sa tête vénérable se courbait humblement sur le corps immobile; puis il se relevait avec un flTort d'un certain genre, qui inspirait à tous une édification réelle, mais dillicile à peindre.
Que de fois, suivant une habitude familière aux âmes pieuses, n'entendait-on pas sortir de ses lèvres des élans.
comme la jaculatoire de saint Augustin : Ordina in me charitatem, ou l'acclamation liturgique : Soli Deo honor et (jloria !
Mais laissons un autre de ses disciples ' raconter ses pieux souvenirs :
« L'abbé Rohrbacher était plus distingué encore par le caractère que par l'intelligence. C'était un homme d'une droiture, d'une loyauté, d'une sincérité d'esprit et de cœur vraiment admirables. ^Jaturellement vif dans la discussion, parce qu'il avait des convictions profondes et trèsarrêlées, et qu'il avait la conscience de ne chercher en toute chose que la gloire de Dieu et l'utilité de l'Église, il souffrait avec peine la contradiction, et sa nature rude et sincère s'échappait quelquefois en des expressions que son cœur désavouait ensuite, et que sa conscience, timorée comme celle d'un saint, se reprochait sévèrement. Souvent alors, pour se punir et s'humilier, il demandait pardon à celui qu'il craignait d'avoir offensé, et il faisait cela avec la simplicité d'un enfant. Nous avons été témoin nousmème de plus d'un fait de ce genre. Une fois entre autres, dans l'un de ces entretiens familiers, mais toujours sévères, qui terminaient chaque repas à Malestroit, s'étant animé plus que de coutume, il adressa à l'abbé Blanc, son interlocuteur, quelques paroles un peu vives. Lorsqu'à la fin du repas nous fûmes tous réunis, selon la coutume, à la chapelle, M. Rohrbacher, d'une voix émue, nous dit : « Messieurs, je vous demande pardon du scandale que j(3 viens de vous donner; priez le bon Dieu de me pardonner et de me corriger. » Nous sortîmes tous émus, édifies de tant
' Cl). S\iNTE-Foi, Notice biographique et littcraire sur Vabbi Rohrbacher, p. xi.
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d'humilité et remplis d'admiration pour un homme qui savait si bien racheter les moindres fautes.
« Sous cette écorce rude et grossière, battait un cœur tendre, accessible à tous les nobles sentiments et aux affections les plus délicates, capable d'enthousiasme, généreux, dévoué, et d'une lidélité inaltérable. Sa piété vive et tendre éclatait surtout pendant le saint sacrifice de la mesàe; bien souvent, après la consécration, son visage était baigné de larmes, et sa voix, mâle et forte, affaiblie par les sanglots.
« Après Notre-Seigneur Jésus-Christ et la Sainte Vierge, il n'aimait rien autant que saint Pierre; on le voyait s'animer quand il parlait de lui et des prérogatives que Noire- Seigneur lui a accordées, et lorsque, le dimanche, au salut, il entonnait lantienne : Tu es Pelrus, qu'on avait coutume d'y chanter, son visage s'enflammait, et sa voix prenait une étendue, une puissance et un accent inaccoutumés. Jamais aucun chrétien ne fut plus docile, plus tendrement soumis au Saint-Siège, et ceux qui, après les deux Encycliques de Grégoire XVI , lesquelles condamnèrent les doctrines politiques et philosophiques de son maître, ont osé soupçonner sa sincérité et l'ont accusé d'avoir mis quelque restriction dans son obéissance, ne connaissaient ni sa haute vertu, ni la droiture de son caractère. Un mot du Pape lui aurait sufli pour lui faire rétracter ses opinions les plus chères, et si, après les deux Encycliques, il a paru favoriser, dans son Histoire, avec trop d'ardeur peut-être, certaines doctrines qui semblaient se rapprocher de celles que le Pape avait signalées, c'est qu'jl les entendait dans un sens bien différent de celui que le Saint-Siège avait en vue, et qu'il les croyait propres à
relever OU à confirmer les prérogatives du vicaire de Jésus- Christ.
« l.e sentiment du juste était singulièrement développé en lui. La moindre injustice le révoltait, et, quand une cause qui lui paraissait bonne et légitime était opprimée, il s'y attachait avec l'ardeur et l'opiniâtreté de son caractère. »
C'est Louis Veuillot qui a le uneux saisi la profonde humilité de ce prêtre, en qui l'illustre publiciste aimait encore plus le prêtre que Thistorien, et c'est dire beaucoup.
« L'abbé Rohrbacher cachait sa vie; le petit nombre de ceux qui l'ont vu dans sa cellule, encombrée de livres, croiront, en lisant son testament, le revoir et l'entendre tel qu'il leur apparaissait, rude d'aspect, doux de cœur, franc de langage, plein de foi, de courage et d'humilité. Il était au même degré laborieux, savant et désintéressé, ne demandant à ses travaux que d'atteindre le but pour lequel il les entreprenait, c'est-à-dire le triomphe de la vérité, la gloire de Dieu et de son Église, profondément indifférent pour lui-même à la fortune et à la célébrité. Les profits qu'il a tirés de ses livres ont été consacrés partie à l'éducation de ses neveux et nièces, dont il était l'unique appui et qu'il a établis suivant l'humilité de leur condition première, partie à d'autres bonnes œuvres. Pour luimême, il s'était réduit au nécessaire d'un prêtre qui aime la sainte pauvreté. Quant aux distinctions, il n'en a reçu ni songé à en désirer d'aucune sorte. C'est par un hasard dont il fut prodigieusement étonné que cet homme, qui savait parfaitement l'hébreu, le grec, le latin et l'allemand, qui avait écrit de savants opuscules de philosophie et qui venait d'élever ce beau monument de V Histoire universelle
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de l'Église, unique dans notre liltéralure, se trouva un jour membre d'une Académie portugaise. La seule chose qu'il ambitionnât et qui pût le loucher était d'apprendre qu'on lisait son Histoire an réfectoire dans quelque séminaire ou communauté religieuse; et, certes, ce n'était pas l'amour-propre de l'autenr qui se réjouissait alors, mais le cœur du prêtre dévoué à la sainte Église catholique, apostolique, romaine '. »
Achevons ce portrait par quelques traits qni peignent le caractère en même temps que la vertu de Rohrbacher, car, ainsi qu'il le rappelait volontiers lui-même, la grâce ne détruit pas la nature, elle la perfectionne et l'ennoblit, mais elle la suppose.
Dans les Cent-Jours, on craignait, pour les prêtres, de nouvelles persécutions. Rohrbacher, qui les attendait sans les craindre, s'en alla, un jour, chez un marchand, faire acquisition de quelques aunes du drap le plus beau et le plus fin, pour la confection d'une soutane. Comme Rohrbacher n'était pas en réputation d'ecclésiastique ami du luxe, le marchand s'étonna tout haut de celte acquisition.
— C'est, répondit Rohrbacher, que nous allons être martyrs, je veux monter à l'échafaud en bel habit; ce sera, pour moi, jour de grande fête !
' Louis Veiillot, Uîiivers.
« Pour payer ladite soutane, Rohrbacher remit sa bourse au marchand. Celui-ci s'en étonnait. Alors, le regardant avec un coup d'(eil profond :
« — Je sais, dit Rohrbacher, que vous êles bon chrétien. Payez vous. J'ai confiance entière dans les bons chrétiens.
« La Providence lui épargna l'échafaud, et lui offrit, en échange, un autre dévouement. En 18U, les armées avaient apporté le typhus en France. Rohrbacher se mit au service des victimes de l'épidémie, gagna ce mal contagieux, et fut jugé assez malade pour être admis aux derniers sacrements.
« En parlant pour Paris, il vendit son mobilier de vicaire six louis sonnants, qu'il donna à l'hospice des vieillards à Lunéville. Il gagna la capitale avec quelques écus que lui avait fait parvenir Lamennais; et, sans doute, il avait usé la belle soutane. On ne pouvait s'engager plus à l'apostolique '. »
' FÈVRE, op. Cit., p. 76
So.MMAiKE. — Au sortir du séminaire. — Vicaire à Lutiéville. — Vie d'études au milieu dt s travaux du ministère. — Les trois influences.
— En police correctionnelle. — Qu'est-ce qu'un luif? — Le pr6ne sur la Providence. — ("cmuicntil débuta dans la vie de missionnaire.
— Son portrait à cette époque. — Un nouveau juron. — La politique en chaire. — Méthodes. — Li s anecdotes sur .Marc-Aurele. — Nouveau portrait. — Deux confrères lorrains. — Rohrljufher cherche sa voie.
— Ce qu'il lui fallait.
« Comme le diocèse de Nancy comprenait trois déparlements, et que les prêtres y élaient rares, on nous ordonnait le plus vile qu'on pouvait. Un de mes condisciples, au sortir du séminaire, eut jusqu'à onze clochers a desservir. »
Ce renseignement, noté par Rolirbacher, explique comment, huit jours seulement après son ordination, à peine âgé de vingt-trois ans, il fui nommé vicaire dans la paroisse d'Insming, préposé à la direction d'une école ecclésiastique, succursale du petit séminaire de Nancy pour la partie allemande du diocèse, el en même temps chargé de desservir, le dimanche, une paroisse mi.xte du voisinage.
Au bout de six mois, on l'enlève à son premier ministère pour l'envoyer vicaire à Lunéville, où il restera neuf
ans et demi, chargé, en outre du labeur paroissial, de desservir rhôpital civil et militaire de celte ville importante.
Comment, au milieu de ces travaux, si peu favorables à la vie d'étude, où les heures sont dévorées par des devoirs, où l'imprévu surtout est une cause incessante de distractions, comment le jeune prêtre trouvera-t-il le temps et le moyen de poursuivre sa vocation studieuse?
Il nous le raconte avec une admirable simplicité :
« Malgré tant d'occupations, il me restait encore du temps pour lire et étudier. Ce qui me manquait, c'était un but précis, un plan d'ensemble, où rapporter mes lectures, réflexions, passées, présentes et futures. Je cherchais bien, mais vaguement, à mettre plus d'ensemble, une unité plus nette dans mes connaissances et entre les ouvrages que je lisais le plus, Chateaubriand, Bonald, de Maistre, Bossuet, Fénelon, Belcastel. »
J'ai déjà dit que les trois premiers furent comme les pères intellectuels de Rohrbacher : Chateaubriand, par son initiative courageuse en faveur du génie de la religion catholique dans ses rapports avec les arts, les sciences, les lettres, les mœurs, tout ce qu'aime et tout ce qui grandit l'humanité; de Bonald, avec l'élévation et l'originalité de ses penséas, parfois subtiles, compliquées, mais déduites comme un vaste filet d'arguments, où l'adversaire se trouve enfermé sans une issue possible-, de Maistre, avec ses affirmations qui foudroient, ses ironies qui percent, ses invectives d'une éloquence entraînante.
Pour peu qu'on ait pratiqué l'œuvre de Rohrbacher, on aura reconnu, dans sa manière, l'influence de ces trois grands initiateurs de la renaissance catholique au dixneuvième siècle.
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De Maislre surloiU exerçait sur le jeune vicaire une étrange séduction. Déjà porté, par son propre naturel, à aiguiser la pointe, quand il cmit lenir l'adversaire au bout de sa lance, il apprend du spirituel jouteur à manier le fer qui perce à l'endroit vulnérable et trouve le défaut de la cuirasse.
Un dimanche, c'est à son tour de prêcher, et le plan, adopté d'un accord commun avec ses confrères de la paroisse, l'amène à traiter de la divinité de Jésus-Christ. Préoccupé de trouver une façon neuve de présenter des arguments connus, le voilà qui, sortant de l'ornière convenue, entame bravement la discussion sur ce thème nouveau :
— Jésus-Christ est un Juif crucifié, et nous adorons Jésus-Christ !
Ses confrères et ses auditeurs lèvent la tête, surpris et curieux de voir comment il va développer son argumentation. Sans se laisser le moins du monde décontenancer, il poursuit sa pointe en avant, et, après avoir répété sa majeure, il entame le syllogisme.
— Or, fait-il, qu'est-ce qu'un Juif? Un Juif, c'est un escroc, un voleur, un usurier et le reste.
Il y avait des Juifs à Luné ville, il y en avait dans l'audi toire. Feu llatlés de la définition, ceux-ci sortent de l'église et s'en vont trouver leurs coreligionnaires. Les esprits s'échauffent. Bref, quand il descendit de chaire, IV)hrbacher apprit que les Juifs de l'endroit lui intentaient un procès en diffamation.
L'abbé n'était pas homme à se troubler pour si peu. Il reçut l'assignation avec un calme superbe, signa tranquillement décharge à l'huissier qui lui avait lu son instrument
avec quelque émotion, et, au jour dit, il arrive à l'audience, le manuscrit de son sermon dans la poche et un gros dictionnaire sous le bras.
Quand ce fut son tour, il se leva gravement et lut sans sourciller le passage incriminé. Les Juifs murmurent, et leur avocat se frotte joyeusement les mains, en entendant la lecture.
— Hahetmis confitcntcm reum! fait-il en souriant à ses clients, qui ne paraissaient pas aussi satisfaits que lui, d'autant que l'abbé, quittant son cahier, a pris en main le gros dictionnaire de l'Académie, dernière édition, et, l'ouvrant au mot Juif, lit l'article, où il est dit :
— Jlif : Celui qui prête à usure ou qui vend extrêmement cher, et en général quiconque cherche à gagner de l'argent par des moyens sordides et injustes. — C'est un Juif, un vrai Juif : il m'a prêté à quinze pour cent. — C'est l'usurier le plus Juif, disait Lesage. — J'aimerais mieux cent fois, dit une héroïne d'Allainville, avoir traité avec feu mon mari, tout Juif qu'il était : elle m'a vendu de l'argent au poids de l'or.
Sa lecture du dictionnaire Unie, l'accusé regarda finement ses juges et fièrement ses accusateurs, qui n'avaient pas décoléré, et leur avocat qui ne riait plus.
Après qtîoi , Rohrbacher ne fut convaincu que d'avoir parlé français, méfait dont il n'était pas coutumier, disent les mauvaises langues, et pour ce crime, d'ailleurs rare, il n'encourut du tribunal aucune condamnation.
A Bossuet, le jeune et studieux vicaire empruntait peu à peu une habitude de voir les choses de haut, en les généralisant.
« Témoin, dil-il, depuis 1789, de tant de révolutions en
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France, je considérais quelles pouvaient être les vues de la Providence en ceci. J'exposai quelques-unes de cesconsidéralions dans un prône qui fui imprimé à Lunéville, et recompensé à Metz, »
Ce prône est singulier, dans le plan comme dans les développements. 11 débute par une comparaison tout à fait originale entre le monde, que le prôniste appelle l'atelier de la Providence, et une boutique de serrurier. Là-dessus, il donne, des outils de la profession, une énumération à rendre jaloux saint Éioi '.
' P.olirl)aclier iiiêle ses bizarreries à dos considérations vraiment frappanles : « Lorsque, à la fin du dix-liuitiéine siècle, la Révolution « française égorgeait les évèques et les prêtres (idoles, ou qu'elle les « bannissait sur la terre étrangère, elle ne s'attendait guère à réveil- « 1er le catliolicisiiie en France et à l'étendre ailburs. Tel est pour- " tant le rcsultiit final de ses persécutions. Tertullien disait dans le « troisième siècle -. le sang des chrétiens est une semence de chrém tiens nou\eaux. Il en est encore de même dans ces derniers temps : i< le sang et les souffrances du clergé français ont été pour l'ÉIglise « catholique une semence féconde de nouveaux enfimts, et même de « r.ouveaux apôtres. A la vue de tant de foi et de tant de patience, le » schisme, rhérrsie, l'incrédulité même, se sont senti des entrailles. » Chassés de leur jiatrie, les i>rôtres français ont trouvé chez l'étranger « une hospitalité généreuse. La compassion pour leurs maux a donné « lieu aux protestants de déposer bien des (réventions haineuses « et de s'attirer bien des grâces divines. Cela est particulièrement « vrai de l'Angleterre, qui s'est montrée plus généreuse (ju'aucune '< autre nation. En voyant de plus près les é\êques et les prêtres « catholiques, en leur entendant expliquer à eux mêmes la foi pour « laquelle ils souffraient, les Anglais sont revenus de bien des pré- " jugés. »
Ici, la manière de Rohrbacher réclame ses droits, et il se met à raconter, après une facile tran.sition, l'amusante anecdote que \oici : « Ces préjugés étaient quelquefois bien étranges, surtout « dans le peuple. Ainsi, la femme d'un artisan de Londres, touchée « de compassion, donnait l'ho>iMtalilé à un eichsiaslique émigré de « France. Après quelques jours, deux petits enfants de la maison
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Les originalités abonderont plus tard dans le grand œuvre du futur historien, elles abondaient dès lors dans ses ser-
•< s'approclièient fainilièreinent du piètre, qui li>ur fil beaucoup de n caresses Leur inère, cependant, qui était à quelques pas, regardait » avec une anxiété inexprimable, faisant si^ne aux entants de s'éloi- « gner. Le lendemain, elle découvrit naïvement au prêtre français la " cause secrète de ses transes — Depuis que vous êtes cbez nous, i> lui dit-elle, je vois bien que vous êtes un brave homme; mais on « nous a dit tant de choses contre les catholiques! On nous a dit, « entre autres, que les prêtres catholiques avaient le secret d'attirer « les petits enfants, et cela pour les manger! Aussi bien, quand j'ai « vu mes deu\ petits s'approcher de vous, j'étais dans un état qu'on « ne saurait dire. Je tremblais pour eux, et cependant je n'osais « vous faii'e de la peine. Je vois bien ipie c'est encore une calomnie. » En racontant cette histoire dans son granl ouvrage, l'abbé lîolirbacher la confirma par un autre fait, qu'il narre fort agréablement, après la transition tia litionnelle : « Qu'il put y avoir des préjugés « de cette force dans le peuple anglais, nous l'apiuimes encore, en « 1829, d'un jeune Anglais qui n'était pas du peuide, et qui venait « d'arriver eu France. Il nous dit que, quand il communiqua à sa « famille son projet de voyage, son père, sa mère, sa sœur lui « témoignaient les plus vives appréhensions, lui répétant que les « prêtres papistes, qu'il ne manquerait pas de rencontrer, a» aient « l'art d'ensorceler les gens et de les attirer au papisme malgré eux. " 11 leur promit d'être bien sur ses gardes et de revenir aussi bon « protestant (lu'il allait partir. Et de fait, délaKiué à Lorient, sa « principale attention fut d'éviter la rencontre d'un jnêtre. Mais le « hasard voulut que, dans l'hôtel ou il s'adressa, il n'y eut plus de « disponible qu'une chambre à deux lits, dont l'un était justement u occupé par un piètre catholique. L'embarras du jeune honime fut « extrême. Toutefois il s'arma de courage. En se couchant, il mit « deux pistolets chargés sous son chevet, passa la nuit sans fermer « l'oeil, lésolu de tirer sur le prêtre, s'il s'avisait de venir de sou « côté. Cependant, le prêtre dormit profondément toute la nuit, et •< le jeune homme eut le temps de s'apercevoir que ses ciaintes « étaient mal fondées. Au bout de (iu;lques mois, ses craintes étaient « tellement diminuées, qu'il alla demeurer chez un ecclésiastique "■ de notre connaissance , qui l'instruisit dans la foi calboli(iue et " reçut sou abjuration. C'est de la bouche même du jeune honuiic « que nous tenons ce récit. »
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muns, lémoin le jour où, prêchant sur la femme, il en donna cette définition, pour laquelle j'implore l'indulgence de mes lectrices :
— La femme, c'est un fumier couvert de neige!
Rohrbacher aimait la vie de communauté,
« Ce qui me plaisait surtout à Lunéville, dit-il, c'est que curé et vicaires nous demeurions ensemble et avions la même table. Pendant les repas, on lisait les journaux, VAini de la reli'jion, la Quotidienne, le Conservateur, le Défenseur, etc. »
Cette existence en commun, si conforme d'ailleurs à l'esprit de l'Kglise dans la direction des clercs, l'attira toujours, et cet attrait favorisa singulièrement le choix des différentes étapes de son existence, en particulier celle qui allait le faire sortir du ministère paroissial pour l'amener à la vie plus accidentée de l'apôtre nomade. Il en a raconté l'origine :
«J'étais encore à Lunéville, dit-il, lorsqu'un curé du diocèse vint me proposer de faire une mission dans sa paroisse avec quelques autres confrères. Jamais nous n'avions vu ni fait de missions. Nous ne les connaissions que par ouï-dire et par des lectures. Grâce à Dieu, noire premier essai réussit : c'était en 1821, dans la paroisse de Flavigny, où vécut le savant Bénédictin dom Cellier. Mgr d'Osmond vint y prêcher et donner la bénédiction. »
Entré en 1821 chez les missionnaires diocésains, Rohrbacher devint, en 1823, leur supérieur, et remplit ces fonctions jusqu'en 1820.
<i A la rentrée des Bourbons, les abbés Janson et Rauzan, in^lruits par expérience des besoins du ministère pastoral, avaient mis à exécution le projet d'une société de missionnaires qui iraient, dans les paroisses, au secours des curés.
Le secours ordinaire qu'ils devaient prêter consistait surtout en retraites annuelles de huit ou quinze jours. En tout état de cause, une retraite est, pour une ville et aussi pour un village, une bonne nouvelle : la nouveauté des ligures, le talent des prédicateurs, la fréquence des instructions, la multitude des œuvres pies, les confessions surtout, impriment, en un laps de temps très-court, un mouvement décisif de régénération. A cette époque, ces retraites, coïncidant avec la réaction antirévoluLionnaire à laquelle prirent part tous les bons esprits, et s'appliquant à des populations qui avaient gardé, dans leur pauvreté morale, une grande simplicité de mœurs, étaient un trait de génie. Pour donner ces retraites, il fallait former des sociétés de missionnaires, et cela se fit d'emblée dans tous les diocèses. Par le sentiment éclairé et apostolique des besoins du temps, on vit se réunir partout ce que les dernières ordinations avaient donné de plus intelligent, de plus fervent et de plus énergique. Rohrbacher, qui avait, comme vicaire, un cœur à l'unisson de toutes les grandes choses, donna son nom et sa personne à la société de Nancy. Ce fut, je suppose, une de ses meilleures tètes.
« L'abbé Rohrbacher avait, en effet, toutes les qualités et vertus du parfait missionnaire. Pour réussir dans ces prédications, surtout près des auditoires ruraux, il faut, outre un plan exactement concerté de prières, d'œuvres de pénitence et de confessions, deux choses du plus rare mérite : une netteté d'idées traduite par des expressions à l'emporte-pièce qui restent, au fond des cœurs, comme l'expression vivante et criante de la vérité, une délicatesse de sentiments qui, par leur sincérité profonde, enlèvent tous les cœurs. Rohrbacher possédait, dans une large
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mesure, ces deux qualités. Suus la rudesse de l'écorce, il unissait la tendresse et l'énergie; il épanciiail à flots l'eau vive qui jaillit, suivant l'admirable expression du Sauveur, jusqu'à la vie éternelle. Pour la parole, il était, par excellence, l'orateur populaire qui ne se soucie ni de l'Académie, ni du Portique, ni de l'Aréopage, mais qui sait donner le coup de boutoir, et enlever le morceau. Dans ses entretiens et dans ses sermons solennels, vous retrouvez, par-ci par-là, des phrases baroques que le dictionnaire n'approuve pas, et que n'approuverait pas non plus un qualificateur de l'Index. C'étaient des coups de lance que portait l'orateur, sauf à s'expliquer après, en toute exactitude, et à verser l'huile dans la plaie avec la tendre charité du bon Samaritain'. »
Le missionnaire, grâce à sa nature tout à la fois tendre et rude, opérait des merveilles. Les gens de la campagne aimaient cette parole semée de traits d'originalité, comme nous en avons déjà cité plusieurs. On raconte encore, à Nancy, le succès prodigieux de son sermon sur le blasphème, où, pour répondre aux charretiers qui prétendaient que leurs chevaux ne sauraient obéir s'ils n'entendaient plus éclater, à côté d'un coup de fouet vigoureux, un juron retentissant, il s'écria :
— Eh! mes amis, je le veux, mais ne jurez plus le saint nom de Dieu, jurez le mien!
Et, à partir de ce moment, sur tous les chemins de la Lorraine, on n'entendait plus retentir que des liohibacher tellement énergiques que les chevaux, pris de peur, couraient à perdre haleine.
FÈVhE, o/>. cit., p. G.
Un de ses disciples l'a raconté :
« Rohrbacher, missionnaire, puisait dans sa piété toute son éloquence, et sa parole, empreinte de la grâce divine qui remplissait son cœur, avait une force à laquelle ne résistaient pas les bons habitants de la Lorraine et qui produisait en eux des fruits abondants de bénédiction et de salut. 11 avait de ces succès qui réjouissent le cœur du prêtre sans nourrir sa vanité , parce qu'ils sont le témoignage de l'efîicacité de la grâce plutôt que du pouvoir de la parole humaine. Souvent, lorsqu'il descendait de chaire, ses auditeurs, émus par ses discours, se pressaient autour de lui, hommes, femmes et enfants, afin de lui baiser les mains. 11 pouvait à peine s'arracher à cette foule, dont le pieux empressement alarmait à la fois son humilité et son extrême modestie, et quelquefois il rejetait ces témoignages de reconnaissance et d'admiration avec une rudesse qui n'échappait pcnnt à ses confrères et dont le souvenir égayait ordinairement le repas du soir '. »
Mes lecteurs savent ce qu'on a reproché aux missions de MM. de Forbin-Janson et Kauzan. « Œuvre de zèle et de talent, écrit M. Foisset, malencontreusement et maladroitement compromise par un imprudent mélange de la propagande politique à l'apostolat-. »
Lacurdaire va plus loin. Dans son oraison funèbre du principal fondateur de cette œuvre, le grand orateur n'a pas craint de dire, du haut de la chaire : a lis appelaient le peuple à des chants qui n'exprimaient pas seulement les espérances de l'éternité, mais encore celles de la politique profane. Puis, dans leurs prédications, l'excès du
' eu. Sainti>Foi, op. cit., p. viii.
- Vie du P. Lacordaire, t. I", p. 79.
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sentiment suppléait à la faiblesse de la doctrine, et ils s'attaquaient moins au cœur qu'à l'imagination'. »
Rohrbacher devina d'instinct le péril, et le jeune missionnaire alla au-devant de l'objection, ainsi qu'il le raconte lui-même avec sa bonhomie accoutumée :
« On forma , dit-il , une réunion de missionnaires ou prêtres auxiliaires à iNancy. Ils faisaient des missions à la campagne et dans les petites villes, aux époques les plus commodes pour les habitants. Ce ministère me fit mieux comprendre bien des faits de l'histoire de l'Église et des saints.
(( Jamais, continua-t-il, il n'était question de politique. Aux personnes qui nous conseillaient le contraire, nous répondîmes : — Notre but est de faire de bons chrétiens, avec cela ils seront assez bons Français et assez bons royalistes. Aussi n'éprouvâmes-nous jamais de didicultés à ce sujet. »
Puis, le bon missionnaire raconte les bons procédés auxquels il attribue ses succès apostoliques :
« Suivant la méthode de M. Moye, ancien missionnaire en Lorraine et en Chine, outre les instructions publiques à l'église, communes à tout le monde, nous en faisions de particulières à toutes les classes d'habitants, hommes, femmes, filles, garçons, en des salles ou chapelles et ^'i des heures convenables. Là, on apprenait les cantiques, on répétait les instructions faites à l'église, on entrait dans les détails particuliers à chaque âge, à chaque état, on leur donnait permission d'exposer leurs doutes. Ces conférences particulières leur inspiraient une merveilleuse
' OE livres complètes, t. VIII, p 94.
confiance, et donnaient lieu de leur suggérer quelquefois des raisons assez familières, mais eflicaces, pour faire le bien et éviter le mal. Ainsi, pour déshabituer les hommes de jurer le nom de Dieu, leur proposions-nous de le remplacer par le nôtre, comme plus propre à faire peur. D'autres fois, ils nous fournissaient eux-mêmes des raisons nouvelles, surtout à la campagne, où nous avons trouvé l'esprit du peuple phis développé que dans les villes.
« On pourrait croire qu'une vie aussi occupée que celle d'un missionnaire absorbait tous les instants de l'abbé Ruhrbacher et ne lui laissait aucun loisir pour l'étude; mais le désir qu'il avait de s'instruire pour la gloire de Dieu et l'utilité du prochain lui faisait trouver le temps de lire les ouvrages moderues qui pouvaient intéresser la religion -, car il était persuadé qu'un prêtre ne doit pas rester étranger au mouvement intellectuel qui s'accomplit autour de lui, parce que, les armes dont se servent les ennemis de la religion pour la combattre changeant avec les siècles, les armes de ses apologistes doivent changer également '. »
Cette lecture lui donna dès lors le goût de remonter aux sources. Comme son successeur et émule en cette méthode de critique historique, l'abbé Gorini, il redressait les jugements tout faits que se transmettent les historiens, en revisant, pour sa propre satisfaction d'abord, et plus tard pour sa grande œuvre, les jugements du siècle qui a précédé le nôtre.
Nous n'en citerons qu'un trait, d'abord parce qu'il est amusant, puis parce qu'il donne l'idée des méthodes de travail intellectuel chez Rohrbacher.
' Ch. S\i.NTE-Foi, op. cit., p. VIII.