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Géricault

C’est en tremblant que j’ai commencé cette étude. Je n’ai jamais été autant effrayé, et, je le dirai, affligé du sentiment de mon insuffisance que dans ce moment où je voudrais rendre hommage et justice au génie du plus grand artiste de notre temps, et arrêter les regards d’un public distrait sur sa noble ligure. Géricault est le contemporain des plus âgés d’entre nous. Cependant, s’il n’est pas méconnu, il est négligé et presque oublié. Il n’a rien fait de ce qu’il faut pour captiver l’attention de la foule, pour élever les renommées bruyantes et rapides. 11 s’est contenté de bien faire, sans solliciter les bravos, sans se mêler aux partis, sans s’ériger en chef d’école. Simple et modeste, il admirait les autres et était rarement content de lui-même. Il ne posait pas, il ne songeait pas à jouer un rôle, et on serait tenté de croire qu’il s’ignorait. S’il a pensé à la postérité, c’a été pour craindre de n’avoir pas mérité qu’elle enregistrât son nom. Plus d’une fois, en étudiant cette vie sans ostentation, je me suis demandé si je n’étais pas le jouet d’une illusion, si c’était bien un grand artiste que j’avais sous les yeux, tant l’habitude de voir le talent s’affubler de fausse grandeur ou d’hypocrite modestie trouble les esprits les plus décidés à discerner la vérité sous les apparences! Hélas! comme un athlète fait pour vaincre et qui tombe en commençant le combat, Géricault est mort trop tôt pour sa gloire. Il n’a laissé qu’un

GÉHICAULT.

très-petit nombre d’œuvres accomplies, et le plus souvent on en est réduit à démêler des beautés de premier ordre, renfermées dans ses admirables dessins, dans ses rapides ébauches comme l’or dans la gangue du fdon. Ce n’est pas ce que le public demande. 11 lui faut le métal net, sonore, brillant. La réputation de ceux qui n’ont pas donné à leur pensée sa forme définitive dans des ouvrages importants et répétés ne s’établit qu’à la longue. Je ne suis pas inquiet du résultat final; ce que je dis, nos neveux le diront; mais il se pourrait que pendant quelque temps encore Géricault ne fût apprécié que par un petit nombre de rares et fervents admirateurs, et que justice complète ne lui fût rendue que par une autre génération.

Pour se faire une exacte idée de l’importance de la tentative de Géricault, il faut se reporter à l’époque où, très-jeune encore, il commençait à peindre. Vers 1808, l’école de David était tombée au plus bas. Les élèves directs de ce grand maître étaient encore dans la force de l’âge, mais, à peu d’exceptions près, leurs œuvres vides et froides accusaient chaque jour d’une manière plus marquée les vices du système. C’était bien une école, dans la stricte acception du mot, que cet homme à l’esprit étroit, obstiné et puissant, avait fondée. Non-seulement il la gouvernait, mais il la tyrannisait, plus il est vrai par son exemple et par l’autorité que lui donnaient son talent et l’énergie de ses convictions, que par sa volonté. Ses principes étaient bons; il recommandait Tétude des maîtres et celle de la nature; mais, comme s’il eût eu un verre de couleur sur les yeux, il voyait et les maîtres et la nature à travers une idée préconçue. Tout prenait sous son pinceau cette forme conventionnelle , imitation servile et erronée de l’antiquité , qu’il avait transmise comme une recette à ses disciples et que ceux-ci ont répétée à satiété. Chez David, la faculté principale de l’artiste, l'imagination, existe, et à un haut degré, mais elle est étouffée sous la volonté; l’élan est arrêté, comprimé par l’esprit de système; l’intelligence, la raison, ou plutôt le parti pris, usurpent un rôle qui ne leur appartient point et dominent l’inspiration et le sentiment. Aussi ces images si correctes, si savantes, si châtiées, qui méritent une si grande et si sincère estime, n’inspirent -elles jamais cette émotion franche et profonde que font éprouver les œuvres des génies spontanés, et David est de ceux qui forcent l’admiration sans exciter la sympathie. Chez ses élèves, on retrouvait les qualités du maître : l’élévation constante, la dignité, la sévérité des ordonnances, un dessin correct et grandiose, précis jusqu’à la sécheresse, mais aussi tous ses défauts : un

GÉ H ICA U LT.

Style tendu, une recherche de la forme prise en elle-nièine qui l’amène à n’ôtre plus qu’une sorte d’abstraction, une froideur inévitable dans des conceptions dictées par des idées pittoresques très- fausses et pourtant très-arrêtées. On peut dire d’une manière générale que, malgré la diversité de leurs tempéraments et de leurs tendances, David avait coulé ses élèves dans un moule uniforme. Ils ressemblent à leur maître ; ils se ressemblent entre eux, et leur servilité a sans doute rabaissé leur talent; mais quelle que soit la fatigue que nous fassent éprouver aujourd’hui ces œuvres monotones et glacées, les noms de Girodet, de Gérard et de Guérin , sont de ceux que l’on ne doit pas prononcer sans respect.

Trois artistes cependant se distinguaient alors, par l’originalité de leurs conceptions et de leur manière, de la foule des élèves de David. L’un, Prud’hon, doit à peine être mentionné ici. II n’appartenait à cette école ni par ses études ni par ses tendances. C’est à Raphaël, à Léonard, à Gorrége surtout qu’il avait demandé des modèles; c’est dans sa riche et délicate imagination, dans son cœur, d’une sensibilité presque maladive, qu’il puisait ces ravissants motifs d’une grâce si pénétrante, d’une vérité si élevée, d’une exquise poésie. Mais Prud’hon n’était ni de son pays, ni de son temps. Il avait vécu jusqu’alors pauvre et ignoré, et c’est à peine si son beau tableau la Vengeance poursuivant le Crime, qu’il venait d’exposer, avait fait sortir son nom de sa complète obscurité. Géricault l’admira beaucoup plus tard, mais il est peu probable qu’à ce premier moment il l’ait connu ou beaucoup remarqué. Il en est autrement pour Gros et pour M. Ingres, qui étaient en plein dans le courant d’idées au milieu desquelles Géricault allait se développer.

Gros était alors dans toute la force de son talent. Les Pestiférés de Jaffa sont de ISOZi, la Bataille d’Aboukir de 1806, la Bataille d’Eylau de 1808. Le caractère épique de ces œuvres admirables devait impressionner vivement l’esprit du jeune peintre. A bien des égards. Gros est le père moderne de Géricault. C’est à lui certainement qu’il doit d’avoir compris le cheval autrement que ne l’ont fait les Grecs et Vernet. Mais Gros était un artiste tout d’instinct; comme étude, il ne connaissait que la forme antique de David. C’est un brillant météore, ce n’est pas un soleil. Les beautés qui se trouvent dans quelques-uns de ses tableaux sont d’éblouissants éclairs que rien ne suit. Esprit faible, indécis, lorsqu’il s’abandonnait à ses nobles inspirations, il croyait se tromper, trahir son maître. Il se repentait d’un chef-d’œuvre comme d’une faute; il était terrifié et écrasé sous la discipline de David; il avait honte de son génie. Chez lui, l’effort individuel est très-marqué, mais il ne dure qu’un instant; on sent qu’il ne sera pas continué. Ce n’est pas là l’origine, le

GÉRIGAULT.

point de départ d’un mouvement nouveau, et la fin misérable de ce puissant et inégal artiste prouve assez qu’il n’y avait pas en lui l’étolTe d’un chef d’école.

Quant à M. Ingres, il n’est pas davantage un réformateur, et il regarderait comme une injure qu’on voulut faire de lui un adversaire de son maître. Il ne faut pas l’opposer à David. Il a continué la même école avec plus de goût, un sentiment pittoresque plus distingué, plus élevé, plus vrai, une plus grande indépendance vis-à-vis de la nature, à laquelle il s’attache avec passion, mais qu’il interprète pourtant avec largeur et liberté. 11 est bien loin d’avoir l’imagination puissante et inventive du chef de l’école , mais il possède cependant une originalité relative que l’on ne saurait contester. Son exécution magistrale est plus souple, et, en somme, beaucoup plus parfaite que celle de David. Avec un savoir consommé, il a de l’ardeur, de l’imprévu, une saveur particulière, quelque chose de rare qui le rapproche des maîtres. C’est un élève fidèle, mais intelligent, émancipé, et à bien des égards supérieur à David. Cependant, je le répète, il n’a fait que suivre, en les modifiant, des principes dont au fond il ne s’est jamais sérieusement écarté.

Ce caractère de novateur qui manque à M. Ingres, Géricault le possède complètement. Son système (si l’on peut parler de système à propos de beaux-arts et d’un peintre aussi spontané) est la fusion parfaite de la tradition et du progrès. Il aime, il comprend, il accepte tout ; l’antiquité et la Renaissance, la ligne sévère des Grecs et des Florentins aussi bien que la couleur des Vénitiens et le clair-obscur des Flamands. 11 a suivi la filière; il a tout vu, tout compris, tout digéré. Ce n’est pas un éclectique, bien loin de là : c’est un artiste d’une sincérité absolue, dont des études obstinées ont fortifié l’œil et la main. Ce n’est pas par parti pris, c’est en se laissant naturellement conduire par son sentiment pittoresque qu’il a réagi contre la peinture décorative, abstraite, aride, de l’Empire. Avec une individualité éclatante dans la manière, il apporte un point de vue nouveau. Au moyen de cette science précise et profonde qu’il avait acquise en étudiant naïvement la réalité et dans le commerce assidu des maîtres, il traite des sujets modernes , et il marque tout ce qu’il touche de sa puissante originalité. Comme les Grecs, il a trouvé le style en restant fidèle à la nature. Il a su dégager le caractère poétique, grandiose, épique, de ces motifs réels qui jusque-là n’avaient guère inspiré que des peintres de genre. Et ce n’était pas une tentative médiocre que de donner à des scènes familières et exactes cette signification générale, absolue, nécessaire à toute œuvre de grand art. 11 n’a reculé devant aucune des difficultés de son projet. Il a adopté franche-

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