G ÉH IC A U LT
ment, sans timidité et sans aiïectation, les costumes et les accessoires, et il l’a fait sans tomber jamais dans la mesquinerie, dans la trivialité, dans l’excès de la couleur locale. Audacieux et sage, il a appliqué la science la plus précise à ses plus fougueuses inventions, et il a mis dans toutes ses œuvres cet irrécusable caractère de la force : la hardiesse, la confiance simple et sans ostentation. Si sa vie a été brisée avant qu’il ait pu donner la mesure entière de son génie, il faudrait au moins que son exemple ne fût pas perdu, et qu’il convainquît les esprits bâches, les cœurs trop prompts à désespérer, que les sources des hautes inspirations ne sont pas taries. La race des grands hommes n’est pas éteinte, et il en peut naître même dans des circonstances qui semblent aussi peu faites que possible pour les susciter.
Jean-Louis-André-Théodore Géricault est le concitoyen de Corneille et de Poussin. 11 naquit à Rouen le 26 septembre 1791, « du légitime mariage de Georges-Nicolas Géricault, homme de loy, et de Louise- Jeanne-Marie Caruel, de cette paroisse » (Saint-Romain *). 11 appartenait à une famille honorable de la bourgeoisie. Son père était originaire de Saint-Cyr de Railleul, petit village de l’arrondissement de Mortain, dans le département de la Manche. 11 avait étudié le droit à Rouen, s’y était établi et y avait épousé M"'' Caruel, personne remarquable par son esprit et sa beauté. Allié aux meilleures familles du pays, son salon, présidé par M'"*'® Caruel avec une grâce dont on a gardé le souvenir, était le rendez-vous d’une société distinguée de magistrats, d’hommes de lettres et d’artistes. C’est dans ce milieu, et sous l’influence heureuse de sa mère et de sa grand’-mère, que Géricault passa ses premières années b bientôt sa famille vint s’établir à Paris. M. Géricault le père était associé avec son beau-frère, M. Caruel de Saint-Martin, qui avait des intérêts importants dans la ferme des tabacs, et c’est dans cette entreprise qu’il
1. Les parents de Géricault demeuraient dans une vieille maison portantalorslen®7 de la rue Lavallasse, habitation de sa grand’-mère maternelle, qui fut démolie en 1822, et qui se trouvait sur l’emplacement occupé aujourd'hui par les bâtiments portant les n“® 13, 13 bis et 13 A. (Rapport de la commission chargée par l'Académie de Rouen de rechercher dans quelle maison Géricault était né, inséré dans les pièces analytiques des travaux de l'Académie des sciences, belles-lettres et arts de Rouen pendant l’année 1842. Rouen, Fériaux, 1843.)
2. C'est à M. .Moulin, avocat à Mortain, allié à la famille de Géricault, f|ue je dois une partie de ces détails.
avait gagné une douzaine de mille livres de rente, et doublé au moins la fortune, assez considérable pour le temps, que sa femme lui avait apportée. L’enfant fut mis en pension d’abord, semble-t-il, chez M. Dubois-Loiseau, puis bien plus tard, seulement en 1806, chez M. Castel, l’auteur du poëme les Plantes. Comme tant de grands artistes, il était assez mauvais écolier. Une dame âgée, qui a bien voulu recueillir à mon intention des souvenirs déjà lointains, écrit : « J’ai beaucoup connu Géricault dans notre enfance, parce que sa famille est alliée à la mienne, et toutes deux liées d’affection. Je ne vous dirai pas qu’il ait montré des dispositions extraordinaires d’aptitude au travail et dans sa pension, qui était celle de M. Dubois-Loiseau , rue de Babylone. Bien au contraire, il était paresseux par délices, et tous les jeudis, jour de bonheur pour nous, puisque c’était jour de congé, nous nous réunissions tous chez la bonne, aimable et vénérable grand’-mère, M'"® Caruel de Saint-Martin, qui le gâtait trop. Lorsqu’il fallait retourner à la pension, c’étaient des pleurs et des chagrins, et la bonne grand’-mère obtenait de M. et de M'ne Géricault qu’il n’y rentrât que le lendemain. Enfin , je le nommais le Paresseux. Plus tard, il montra des dispositions pour le dessin et même pour la peinture, et il me disait en riant : Je ferai ton portrait L » 11 n’avait que dix ans lorsqu’il perdit sa mère, vers 1801. 11 en avait gardé un souvenir très-vif et très-attendri , me dit i\I. Dedreux-Dorcy, son plus ancien et plus fidèle ami, ainsi que d’une cousine nommée Rose, morte aussi vers cette époque, et dont il parlait souvent. Il était entré au lycée Louis-le-Grand, alors lycée impérial. Il s’y trouvait très-malheureux. Il n’avait aucun goût pour les études classiques. 11 savait pourtant assez bien le latin, mais il connaissait mal les auteurs français et lisait peu. Toutes ses préoccupations étaient pour le dessin ; et, bien qu’ alors il n’eût reçu d’autres leçons que celles du collège, il passait ses récréations et la meilleure partie de ses heures d’étude à dessiner, et les personnes qui ont vu de ses premiers essais assurent qu’ils étaient d’une grande vérité. Déjà alors sa passion dominante était le cheval. Dès qu’il pouvait s’échapper, il courait s’enfermer avec ses crayons dans quelque écurie, où il restait des journées entières, et d’où on avait grand’ peine à l’arracher à l’heure des repas. C’est surtout pendant les vacances qu’il passait, soit à Rouen, soit à Mortain, chez les parents de sa mère, qu’il pouvait se livrer sans réserve à son goût. On raconte qu’il demeurait à Rouen vis-àvis de la boutique d’un maréchal ferrant. Il y allait le matin et n’en revenait qu’à la nuit. Un jour il lui peignit une enseigne pour sa boutique. Un
I. I.ottrp de M™' la romtcsse Praconlaz. Honfleur, 8 juillel I8B3.
GÉIUCAULT.
amateur anglais la vit, voulut l’acheter, en olFrit 800 fr. L’honnête maréchal refusait; mais il raconta l’aventure au jeune peintre, qui lui dit: « Vends-la donc, je t’en ferai une autre. » A Paris, son plus grand bonheur était d'aller voir au Cirque-Olympique les exercices équestres. Ces jourslà étaient ses vrais jours de fête. Il fréquentait aussi le Louvre. Ses deux grands hommes, à cette époque, étaient Rubens et Franconi; mais on peut croire que le célèbre écuyer l’emportait dans son esprit suite peintre flamand. 11 s’appliquait à l’imiter, et, ayant remarqué qu’il avait tes jambes arquées comme la plupart des cavaliers, il s’était fabriqué des sortes de jambières en bois pour se faire rentrer les genoux. Dans Paris où sur la route de Versailles, où il allait souvent, il suivait les attelages à la course. C’était une véritable frénésie. 11 ne s’arrêtait que couvert de sueur et rendu. Cette idée du cheval le possédait. « Excellent écuyer, dit M. Moulin *, il n’avait pas de plus grand plaisir que de chevaucher à travers la campagne, montant de préférence les chevaux entiers, et choisissant toujours le plus fougueux. Un jour, retournant de Mortain à Paris , à la fin des vacances, il acheta un cheval , afin de se livrer en toute liberté à son amour désordonné de l’équitation ; mais, inhabitué au métier de postillon, il se vit forcé de s’arrêter à Saint-Germain-en-Laye, rompu, brisé de fatigue. Dans son âge mûr, il disait souvent que si ses professeurs de grec et de latin avaient su le comprendre et deviner ses instincts, ils auraient pu lui inspirer le goût des lettres anciennes en mettant sous les yeux de leur élève, comme prix de ses efforts, tant d’admirables tableaux de courses de chevaux ou tant de peintures inimitables de coursiers dont l’antiquité nous a laissé de si précieux modèles. »
Géricault quitta le lycée le 1®*^ juillet 1808; il n’avait pas encore dix-sept ans. Il s’agissait de prendre un état. Pour lui , son choix était fait. Son père, homme aimable, mais singulier et un peu borné, me dit-on, et qui, dans tous les cas, ne comprenait rien aux goûts de son fils , ne se souciait pas de le laisser suivre la carrière des arts. Sauf la rigueur, il employait tous les moyens pour l’en détourner. Le jeune homme s’ouvrit à son oncle maternel, M. Caruel de Saint-Martin, qui entra dans son projet, prétexta auprès du père son désir de l’avoir chez lui pour l’occuper dans ses affaires. Ce petit et innocent complot réussit, et au lieu de faire des chiffres chez son oncle, Géricault allait secrètement dessiner chez Carie Vernet. De la part de Géricault, le choix d’un pareil maître a lieu de surprendre. Les chevaux que peignait Vernet ne ressem-