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Le tableau n’a jamais été exécuté

'•i. C’est M. Montfort qui fit la copie de la Bataille d’Eylau; celle de la bataille du Mont-Thabor fut exécutée par M. Lehoux. Après la mort de Géricault, cette copie fut achetée par Horace Vernet, qui la donna au musée d’Avignon, où on la montre comme un ouvrage de l’auteur du Radeau de la Méduse.

une laidoire; on eut toutes les peines du monde à l’en empêcher. Il arriva, mais la fatigue avait beaucoup empiré son état. Quelques jours après, étant allé au Champ de Mars voir les courses, il eut une rencontre, fit un effort pour retenir son cheval; l’abcès fusa et se répandit dans la cuisse. Après s’être mis dans cet état pitoyable, il se décida enfin à aller passer quelques mois chez M. Dorcy, qui demeurait alors rue du Helder, ■ pour se soigner plus commodément et pour avoir la société de son ami. 11 se remit assez bien et reprit peu à peu son travail. 11 fit pendant ce temps de convalescence un grand nombre de dessins, d’aquarelles et de sépia. C’est alors aussi qu’il entreprit la suite des douze grandes lithographies dont il avait confié l’exécution à MM. Léon Cogniet et Volmar. Mais le succès lui tenait rigueur. Malgré leur beauté, la vente de ses ouvrages était difficile, ce qui le chagrinait outre mesure et mettait son amourpropre d’artiste à de rudes épreuves. « Un jour, me raconte M. Montfort, j’entrai dans l’atelier de M. Dorcy où il travaillait alors, je le trouvai entouré de dessins jetés pêle-mêle sur une table, et à l’expression de son visage, que je connaissais bien, je jugeai qu’il venait d’éprouver quelque contrariété. Après l’échange des premiers mots, M. Géricault prit la parole et me dit : « C’est un malin que M. P... » (M. P... était un marchand de dessins très-achalandé); et il répétait avec une certaine amertume : « Oh ! c’est un malin. » Et comme je lui demandais pourquoi il me disait cela ; « Figurez-vous, Monfort, reprit-il, qu’il sort d’ici, et que je viens de lui montrer ces dessins. Eh bien ! M. P... a commencé par en prendre un, puis deux, puis trois, puis le tout; mais il y donnait à peine un coup d’œil, et, tout en me pailant d’autre chose, il les rejetait négligemment à la masse. Savez-vous, me disait-il, que la révolution grecque va bon train : Canaris, Collocotroni, Botzaris le turcophage, font des merveilles, etc., etc., et, ce disant, il rejetait toujours les dessins qu’il avait à peine regardés. A la fin, il prit son chapeau, puis, comme il avait la main sur le bouton de la porte, il revint vers moi, et, négligemment, en montrant les dessins : A propos, combien voulez-vous de ça? De ça, me répétait M. Géricault, comme s’il se fût agi d’un tas de ciboules. Ah ! prenez-les pour rien, étais-je tout prêt à lui dire. » Puis abaissant les yeux vers les dessins dont le marchand n’avait pris qu’un petit nombre : « 11 avait peut-être raison, fit-il; car, que peuvent valoir ces méchants morceaux de papier? »

Ces moments de tristesse et de découragement ne duraient *pas. Géricault était d’une entière modestie, mais il avait foi en lui-même et se sentait fort de son talent. Il se reprenait bientôt à rêver à quelqu’une de ces grandes peintures qu’il voulait exécuter « sur des murailles avec des

seaux de couleurs et des balais pour pinceaux. » Deux sujets l’occupèrent surtout ; la Traite des nigres et V Ouverture des portes de V Inquisition. Nous ne possédons qu’un dessin important de chacun de ces ouvrages *; encore ne sont-ce que des projets encore bien vagues qu’il aurait sans doute beaucoup modifiés. Ces deux compositions offrent pourtant de bien belles parties, et elles sont assez complètes pour qu’on puisse juger ce que Géricault en aurait fait s’il eût pu les exécuter.

L’art perdait sans doute quelque chose à ce demi-repos que le soin de sa santé imposait à Géricault ; mais son caractère, son esprit, se mûrissaient, et il nous est resté quelques renseignements pleins d’intérêt sur les idées qui l’occupaient alors. 11 avait beaucoup réfléchi sur la théorie de son art, et lorsqu’il put sortir, étant allé faire une promenade à Montmorency avec quelques-uns de ses amis, il s’expliqua sur ce sujet d’une manière complète et avec une sorte de solennité qui les frappa vivement. 11 ne leur cachait pas le peu d’estime qu’il avait pour les types roides et uniformes des peintres classiques. Il disait aussi qu’un artiste ne doit se livrer à ses inspirations que lorsque, par des études sévères, par des travaux sérieux, il a acquis une grande connaissance de l’art, lorsque le dessin net et précis est passé chez lui à l’état d’habitude. Il voulait que, à l’exemple de Michel-Ange qui tirait de prime abord une statue d’un bloc de marbre, un peintre fût assez sûr de lui-même pour jeter sur la toile une figure correcte, et ajoutait qu’il fallait savoir se passer de modèle si l’on voulait obtenir un mouvement vrai, original, une expression sentie; car le modèle grimace toujours et charge la nature. 11 prenait de l’école de David ce qui faisait son principal mérite : la science; il lui répugnait qu’on imitât les poses académiques et les agencements conventionnels qui faisaient alors la base de tous les tableaux. 11 trouvait sans intérêt les sujets tirés de la fable et de l’histoire ancienne. Notre histoire nationale lui paraissait tout aussi féconde et tout aussi poétique, et il ne voyait pas que David et Gros, l’un en produisant le Serment du Jeu de paume, l’autre en peignant les épisodes des Pestiférés de Jaffa ou de la Bataille d’Eylau, eussent déployé moins de talent ([ue dans les sujets empruntés à l’antiquité païenne Géricault avait l’intention d’exposer ses opinions sur l’art dans un livre qu’il avait commencé et dont il nous reste quelques fragments. 11 y développait ses propres idées, et combattait celles des peintres classiques. Il pensait

I. Celui de la Traite appartient à M. de la Salle; je l’ai publié; celui de Vlnquisilion, à M. Binder. 51. Léon Lftgran^e possède aussi un joli croquis de ce dernier sujet. î. M. Ratissier, p. 20.

(iÉKlCAULT.

que les artistes, eux aussi, devaient élever la voix et s’efforcer d’éclairer et de former le goût du public. Géricault a si peu écrit, que je donnerai en entier ces pages précieuses qui nous font connaître l’opinion du grand artiste sur les principales écoles de peinture, sur quelques-uns de ses contemporains, ainsi que sur un sujet qui a gardé toute son actualité ; l’école de France à Rome.

«J’avais eu l’intention, dit-îl, de faire précéder d’une longue préface les considérations que je désire soumettre au public sur l’état de la peinture en France ; mais je l’ai tout à fait supprimée lorsque son inutilité m’a été reconnue.

« Le sujet que je vais traiter sera facilement compris de ceux pour qui je prends plaisir cà le publier, et que leur importeront alors et mon âge et mes titres, lorsqu’ils auront su apprécier que je n’écris point pour mériter ou des éloges ou une réputation brillante, mais seulement dans l’intérêt véritable des arts et pour être utile à ceux qui les cultivent, en leur soumettant quelques idées qu’ils auront déjà conçues avant moi, mais qui, n’ayant pas été communiquées encore, peuvent, en se répandant, apporter de nouvelles lumières et procurer à notre école un éclat nouveau, en dirigeant tous les efforts des jeunes concurrents vers le but le plus noble et le plus élevé de cet art enchanteur, qui n’a pu être regardé comme inférieur à la poésie que par suite du mauvais emploi que des artistes médiocres en ont trop souvent fait? Je me suis appliqué à ce que mes critiques, quoique sévères, fussent toujours impartiales. Je puis garantir du moins que jamais aucune faiblesse ni basse condescendance n’influenceront mon jugement. J’oserai tout dire, comme la noble tâche que j’ai à remplir m’en impose le devoir : je ne veux point de réputation usurpée, et je repousse pour mon pays toute vaine gloire dont pourraient le faire briller les ridicules éloges des talents qu’une emphatique nomenclature d’hommes de génie, et la fastueuse énumération de chefsd’œuvre imaginaires qui n’existent pas, même dans la pensée de leurs auteurs (sic) *. Notre pays est assez grand de ses vraies richesses, sans qu’il soit nécessaire de lui en prêter. Je trouve même honteux les efforts de certains hommes pour faire ressortir jusqu’à nos défauts comme des qualités, comme si l’idée de la perfection pouvait s’étendre sur une nation en particulier. Jouissons bien de nos avantages et nous serons assez grands, encourageons nos vrais talents et nous n’aurons plus besoin d’en gratifier une classe de gens médiocres, qui semblent espérer par

I. Je publie ces pages dans toute leur intégrité, sans me permettre de corriger les négligences d’un premier jet.

GÉBIGAULT.

leur nombre pouvoir devenir une recommandation pour leur patrie, et partager avec le génie les honneurs et la gloire qui en sont la juste récompense.

« 11 me semble entendre déjà les cris et les réclamations d’une foule de gens, qui vont craindre que je ne nuise à leurs petits intérêts en dévoilant leur médiocrité. Qu’ils soient tranquilles : je ne m’occuperai seulement pas d’eux, et encore moins de leurs productions. Je m’adresserai quelquefois, il est vrai, à des noms célèbres en leur demandant compte de l’emploi de leur talent; je démontrerai qu’ils en ont souvent abusé, et je croirai faire une chose d'autant plus utile qu’ils sont plus en évidence et doivent avoir par conséquent une plus grande influence sur l’opinion de la multitude. Ils pourront crier au sacrilège, demander vengeance contre des jugements inaccoutumés, en appeler à l’opinion publique, ou plutôt aux ridicules adulations d’écrivains mercenaires; de ceux qui, sans les juger, les ont constamment égarés. Leur vaine fureur ne m’ébranlera pas, je suis au port depuis longtemps, et, sans passion comme sans rivalité, je veux essayer de guider dans une route sûre et vraie ceux que l’ambition n’a point encore égarés et que de dangereux éloges n’ont point rendus insensible’s à une sage critique; et sans m’inquiéter des petites haines que je ne manquerai pas de m’attirer par ma sincérité (la flatterie même n’en garantit pas), je me croirai bien dédommagé de mes efforts si j’ai le bonheur de plaire à un petit nombre d’esprits sages et droits, amis de la vérité.

« La supériorité des écoles anciennes d’Italie, de Flandre et de Hollande est tellement reconnue, qu’elle peut toujours être citée sans risquer de blesser en rien l’amour-propre de nos modernes, puisque, même en cessant de la proclamer et d’en recommander l’étude à tous ceux qui veulent entrer dans la carrière des arts, on a supposé assez ridiculement que le climat avait beaucoup contribué à l’élévation de ces écoles; que l’Italie, par exemple, produisait d’habiles dessinateurs comme l’Amérique produit le café, et que l’humidité de la Hollande devait nécessairement donner naissance à des coloristes. Ce qui répondra aussi victorieusement que pourraient le faire les plus savants raisonnements à cette ridicule assertion, c’est que l’Italie est au-dessous de nous aujourd’hui, et que dans son école il ne croît plus de dessinateurs, et que les brouillards toujours humides de la Hollande ne font plus éclore de coloristes.

« J’oserai donc assigner une cause toute différente à l’éclat surprenant dont ces divers pays ont brillé successivement. Venise, république riche et puissante, a vu fleurir les arts; la Hollande, maîtresse des mers, a égale-

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ment marqué l’époque de sa grandeur par des chefs-d’œuvre en tout genre. Les talents ont disparu de leur sein après la perte de leur grandeur et de leurs richesses. Les plus doux climats ont ainsi vu disparaître, avec la liberté, les talents qu’elle avait enfantés, et les lauriers antiques de la Grèce favorisée ne reverdiront plus sur un sol flétri par l’esclavage !

« Les beaux-arts n’étant point d’une première nécessité n’ont donc pu être que le résultat de l’abondance, et sont venus à la suite des premiers besoins satisfaits. L’homme, exempt d’inquiétude pour les choses de la vie, a dû chercher des jouissances qui le garantissent de l’ennui où l’état même de son bonheur l’aurait infailliblement précipité. Le luxe et les arts sont devenus alors une nécessité, et comme la nourriture de l’imagination, qui est une seconde existence pour l’homme civilisé. Ils n’ont pris d’accroissement qu’en raison des besoins et des fortunes, et sont devenus aussi indispensables dans un grand État qu’ils seraient déplacés chez un peuple naissant.

« Les nombreux talents dont s’honore la France aujourd’hui me sont de sûrs garants de n’être point démenti dans la proposition que je viens d’énoncer.

« Cependant j’aurai à démontrer combien une mauvaise direction, un mauvais emploi de moyens, peuvent être nuisibles à l’esprit national et paralyser en quelque sorte toutes les causes qui semblent réunies pour assurer notre supériorité. C’est ici que je prie le lecteur de m’accorder toute son attention, et de ne pas me refuser un peu d’indulgence pour les difficultés que je vais rencontrer à chaque pas, dans un sujet auquel on n’a point encore osé toucher :

Des écoles de peinture et de sculpture, et du concours pour le prix de Rome.

<i Le gouvernement a élevé des écoles publiques de dessin qui sont entretenues à grands frais, et où toute la jeunesse est admise. Des concours fréquents semblent y exciter une émulation continuelle, et au premier coup d’œil cette institution paraît de la plus grande utilité et le plussûr encouragement qui puisse être donné aux arts. Jamais à Athènes ni à Rome, les citoyens n’ont trouvé plus de facilité pour l’étude des sciences ou des arts, que n’en offrent en France nos nombreuses écoles en tout genre. Mais, depuis qu’ elles sont établies, c’est avec chagrin que j’ai remarqué quelles avaient produit un effet tout différent de celui que

l’on semblait attendre, et qu’au lieu de servir elles sont devenues un inconvénient réel, puisqu’en donnant naissance à des milliers de talents médiocres elles ne peuvent s’enorgueillir d’avoir formé les hommes les plus distingués parmi nos peintres, puisqu’ils ont été en quelque sorte les fondateurs de ces mêmes écoles, ou du moins qu’ils ont les premiers répandu les principes du goût.

« David, le premier de nos artistes, le régénérateur de l’école, n’a dû qu’à son génie les succès qui lui ont attiré l’admiration du monde entier. Il n’a rien emprunté aux écoles, qui au contraire auraient pu lui être funestes si de bonne heure son goût ne l’avait arraché à leur influence et porté à réformer entièrement le système absurde et monstrueux des Vanloo, des Boucher, des Restout, et de tant d’autres peintres alors en possession d’un art qu’ils n’ont fait que profaner. L’étude des grands maîtres et la vue de l’Italie lui inspirèrent ce grand caractère qu’il a toujours su donner aux compositions historiques, et il est devenu le modèle et le chef d’une école nouvelle. Ses principes ont rapidement développé de nouveaux talents dont le germe n’attendait que d’être fécondé, et plusieurs noms célèbres sont bientôt venus proclamer la gloire de leur maître et partager avec lui les triomphes et les couronnes.

« Après ce premier essor, cet élan vers le style noble et pur, l’enthousiasme n’a pu que s’affaiblir, quoique les excellentes leçons déjà reçues ne pussent être entièrement perdues pour le jugement, et que tous les efforts du gouvernement tendissent à prolonger autant que possible cette favorable impulsion. Mais le feu sacré, qui peut seul produire les grandes choses, va chaque jour s’éteignant, et les expositions, quoique nombreuses, trop nombreuses, deviennent chaque année moins intéressantes. On n’y voit plus de ces nobles talents qui excitaient un enthousiasme général, et qu’un public toujours appréciateur du beau, du grand, s’empressait de couronner. Les Gros, les Gérard, les Guérin, les Girodet, ne voyaient point encore s’élever de dignes rivaux de leurs talents, et, quoique chargés d’enseigner une jeunesse toute pleine d’une généreuse émulation, il est à craindre qu’ils n’emportent à la fin de leur longue et honorable carrière le regret de ne point se voir dignement remplacés. îSous ne pourrions cependant sans injustice les accuser de ne point prodiguer tous leurs soins à ceux qui viennent suivre leurs leçons. D’où vient donc cette aridité, cette disette, malgré les distributions de médailles, les prix de Rome et les concours de l’Académie? J’ai toujours pensé qu’une bonne éducation devait être une base indispensable pour toutes les professions, et qu’elle seule pouvait assurer une véritable distinction dans quelque carrière que l’on embrassât. Elle sert à mûrir

GÉHICAULT.

l’esprit et le rend plus'capable, en l’éclairant, de bien discerner le but vers lequel il doit tendre. On ne peut faire le choix d'un état avant d’avoir pu en balancer les avantages et les inconvénients, et à l’exception de quelques tempéraments précoces, on ne voit guère les goûts se prononcer avant seize ans : alors on peut réellement savoir ce que l’on veut faire, et l’on a encore toute l’aptitude nécessaire à l’étude d’une profession que l’on choisit par convenance, ou vers laquelle une passion impérieuse vous entraîne. Je voudrais donc que l’Académie de dessin ne fût ouverte qu’à ceux qui auraient au moins atteint cet âge. Ce n’est point de créer une race toute de peintres que la nation doit avoir en vue dans cet établissement, mais seulement elle veut offrir au vrai génie les moyens de se développer, et, au lieu de cela, c’est une population entière d’artistes que l’on a réellement obtenue. L’appât du prix de Rome et les facilités de l’Académie ont attiré une foule de concurrents que l’amour seul n’eût point fait peintres, et qui eussent pu s’honorer infiniment dans d’autres professions. Ils perdent ainsi leur jeunesse et leur temps à poursuivre un succès qui doit leur échapper, tandis qu’ils l’eussent employé utilement pour eux et pour leur pays.

« L’homme vraiment -appelé ne redoute point les obstacles parce qu’il sent pouvoir les surmonter; ils sont souvent même pour lui un véhicule de plus; la fièvre qu’ils peuvent exciter dans son âme n’est point perdue; elle devient souvent même la cause des plus étonnantes productions.

« C’est vers ces hommes-là que toute la sollicitude d’un gouvernement éclairé doit se porter; c’est en les encourageant, en les appréciant, en employant leurs facultés que l’on peut assurer la gloire de la nation ; ce sont eux qui feront revivre le siècle qui aura su les découvrir et les mettre à leur place.

« Je suppose que tous les jeunes gens admis dans les écoles fussent doués de toutes les qualités qui doivent former le peintre, n’est-il pas dangereux de les voir étudier ensemble pendant des années sous la même influence, copiant les mêmes modèles et suivant en quelque sorte la même route? Comment peut-on espérer après cela qu’ils puissent conserver encore de l’originalité? N’ont-ils pas fait malgré eux un échange des qualités particulières qu’ils pouvaient avoir, et fondu en quelque sorte en un seul et même sentiment les diverses manières, propres à chacun, de concevoir les beautés de la nature ?

(( Les nuances qui peuvent encore survivre à cette espèce de confusion sont imperceptibles : aussi est-ce avec un vrai dégoût que l’on voit chaque année dix ou douze compositions, d’une exécution à peu près

semblable, peintes d’un bout à l’autre avec une perfection désespérante, et n’oiïrant plus rien d’original. Ayant fait depuis longtemps abnégation de ses propres sensations, aucun des concurrents n’a pu conserver de physionomie. Un même goût de dessin, une même couleur, des ajustements dans le même système, et jusqu’aux gestes et aux expressions de tête, tout semble, dans ces tristes résultats de notre école, sorti d’une même source, inspiré par une seule âme, si toutefois on admet que l’âme puisse encore, au milieu de cette dépravation , conserver quelques-unes de ses facultés et présider en rien à de semblables travaux.

« Je dis bien plus, et si les obstacles et les difficultés rebutent un homme médiocre, elles sont au contraire nécessaires au génie et comme son aliment; elles le mûrissent et l’exaltent : il serait resté froid dans une route facile. Tout ce qui s’oppose à la marche dominante du génie l’irrite et lui procure celte fièvre d’exaltation qui renverse et domine tout, et produit les chefs-d’œuvre. Voilà les hommes qu’il est glorieux à une nation d’avoir produits, et ni les événements, ni la pauvreté, ni les persécutions ne ralentiront leur essor. C’est le feu d’un volcan qui doit absolument se faire jour, parce qu’il est dans son organisation une nécessité absolue de briller, d’éclairer, d’étonner le monde. Espérez-vous donc créer des hommes de cette race? L’Académie fait malheureusement plus : elle éteint ceux qui possédaient quelques étincelles du feu sacré; elle les étouffe en ne laissant pas à la nature seule le temps de développer leurs facultés, et, en voulant produire des fruits précoces, elle se prive de ceux qu’une plus lente maturité aurait rendus savoureux *. »

A la fin de 1822, Géricault paraissait rétabli; il retourna à son atelier de la rue des Martyrs, et reprit pendant quelque temps son travail et ses habitudes ordinaires. Mais ce n’était qu’un moment de répit; l’abcès reparut, et cette fois avec les symptômes les plus graves; le mal, assez léger à l’origine, était venu se greffer sur une santé délabrée. Il fit en peu de temps des progrès effrayants. M. Bieta, médecin de l’hôpital Saint- Louis, appelé en consultation, ordonna le repos le plus absolu. Géricault s’alita au mois de février 1823. La mort le tenait; il ne devait pas se relever et sa longue agonie commença. Pendant onze mois, il supporta avec

1. Lp manuscrit de ces précieux fragments (duuze pages sur papier écolier) appartient à M. Feuillet de Couches, qui a bien voulu m’autoriser à le publier.

une ferineté constante les étreintes du mal et les opérations plus douloureuses encore, jusqu’au moment où la tumeur qui s’était formée près des vertèbres, et qui se renouvelait sans cesse, eut carié les os. 11 expira dans une crise, le 2G janvier 182/i; il était âgé de trente- trois ans'.

Pendant cette longue et cruelle maladie, deux de ses plus jeunes amis, dont j’ai plusieurs fois déjà utilisé les souvenirs, le soignèrent continuellement, et je ne peux mieux faire que de leur donner la parole.

« Pour ses amis qui l’ont suivi durant ses jours d’épreuves, m’écrit M. Montfort, il n’en est pas un qui n’ait admiré son courage, sa patience, son égalité d’humeur et son enjouement même, lorsque le mal lui laissait quelque répit. Pendant les onze mois qu’il garda le lit, il n’était pas possible qu’il n’éprouvât pas de rares moments de découragement; mais la conscience de sa jeunesse et le désir de vivre pour réaliser ce qu’il avait dans l’esprit relevaient bientôt ses espérances. C’est ainsi qu’il me demanda de lui faire la copie de la Bataille d’Eylau, lorsqu’il était déjà très-mal et alité depuis longtemps. Je travaillais dans une petite chambre à côté de la sienne, et lorsqu’il était seul il m’appelait pour causer; nos entretiens, qui touchaient à bien des choses, revenaient naturellement sans cesse à la peinture. Heureux de l’entendre et captivé par sa chaleur communicative, il m’arrivait souvent, tna journée de travail terminée, d’oublier d’aller dîner et de rester avec lui jusqu’à onze heures du soir. Je dois dire toutefois que, malgré le charme que je trouvais à être avec lui, ce n’était pourtant pas toujours cette raison seule qui me retenait; il s’y mêlait aussi un sentiment moins personnel. La journée parfois avait été très-mauvaise pour lui, il était triste, découragé, et, Qomme en causant il semblait oublier son mal, je restais, reculant le plus possible mon départ, et répugnant à l’idée de le laisser seul avec la perspective d’une nuit sans sommeil. Un jour, j’avais manqué, je ne sais par quel motif, de venir travailler à ma copie, et comme le lendemain M. Géricault m’en faisait la remarque et que je m’en excusais de mon mieux, il m’arrêta pour me dire qu’il n’y avait dans ses paroles aucune pensée de reproche, et que, quant à lui, il souhaiterait que la copie durât toujours. Ces paroles, si affectueuses dans la bouche d’un homme que je

I. « Géricauh (Théodore), peintre. — Du lundi vingt-six janvier niil liuit cen( vingt-quatre, à midi, acte de décès de Théodore Géricault, peintre, âgé de trente-lroi' ans, né à Rouen, décédé ce matin à six heures, rue des Martyrs, n” 2.3, célibataire. Les témoins ont été MM. Pierre-Joseph JJedreux, peintre, âgé de trente-trois ans, demeurant rue Taitbout, n® 9. et Antoine-Henri Iluré, joaillier, âgé de trente-trois ans, demeurant quai de l’Horloge, ir .3, lesquels ont signé avec nous .

« Registre du 2' arrondissement de Paris. »

considérais comme une joie d’avoir connu, me touchèrent profondément, et je me promis bien de ne plus m’absenter désormais : elles me permirent en même temps déjuger combien les journées étaient tristes et longues pour lui. C’est en ramenant mes souvenirs sur ces longs entretiens journaliers, que je pourrais faire connaître quelques-unes de ses pensées et de ses opinions sur l’art. Plein d’admiration pour les ouvrages de quelques-uns des peintres contemporains, et en particulier pour ceux de Gros, dont il parlait avec une éloquence entraînante, il trouvait cependant que c’était surtout aux anciens qu’il fallait recourir pour l’étude. La peinture est là, me disait-il; et se servant de la comparaison de l’abeille qui compose son miel du suc de différentes fleurs, il ajoutait qu’en les étudiant on composait aussi son miel à soi. Porté vers l’école italienne plus que vers toute autre, il disait aussi qu’il n’y avait pas besoin du secours des couleurs pour faire de belles choses, et que les maîtres avaient produit des œuvres admirables avec du noir et du blanc. Et pourtant il professait un grand enthousiasme pour Rubens et pour Rembrandt, et il ne parlait qu’avec amour des tableaux de genre hollandais et flamands. Malgré cela, lorsqu’il passait de ces grands génies aux hommes de son temps, il trouvait aussitôt des paroles pleines de chaleur, et leur donnait les éloges les plus sincères. Un jour, je lui parlais du tableau du Sacre de David que je ne connaissais pas alors : (( La moitié de ce tableau, me dit-il, est magnifique, c’est aussi beau que Rubens. » Et comme je le regardais étonné, il reprit: a Oui, Montfort, tout aussi beau!» Avec quelle passion ne me dépeignait-il pas, parmi les œuvres de Gros, soit la Peste de Jaffa, soH la Bataille d’Aboukir, ou celle de Wagram avec une pièce d’artillerie à la droite du tableau, enlevée au galop par des chevaux couverts d’écume, et dont les roues font voler la boue dans leur mouvement rapide! Puis encore, je lui demandais dans quel tableau moderne il trouvait les plus grandes qualités de dessin; il me cita, dans les Pestiférés de Jaffa, les figures sur le devant de la composition. Une autre fois, je lui rappelais la Révolte du Caire de Girodet. « Oh! c’est très-beau, me dit-il, les figures sont encore plus pures que celles de Gros. » Dans une autre circonstance, je venais de voir \di Justice poursuivant le Crime ùq Prud’hon; je lui en parlai. Il en fit un grand éloge. Je lui fis observer que dans le jeune homme mort les contours n’étaient pas arrêtés, qu’ils semblaient perdus dans le fond, et je lui demandai s’il aimait cela. « Oh ! non, me dit-il, pas du tout. » Et comme je me montrais surpris de ce qu’il me disait, après les louanges qu’il avait données au tableau et à l’auteur, il ajouta :« Pour moi, si je pouvais tracer mon contour avec un fil de fer, je le ferais. » Un jour qu’il parlait

devant moi de faire d’après nature un détail assez insignifiant, je lui demandais si c’était une obligation de tout faire d’après le modèle; c’est alors qu’il me répondit : « Assurément, pour moi, je ne ferais pas un torche-pinceau sans nature. » Peut-être dans ce cas exagérait-il à dessein sa pensée. J’étais très-jeune alors, et il pouvait craindre qu’entraîné par l’exemple de mon maître Horace Vernet, doué d’une mémoire exceptionnelle, prodigieuse, je me crusse appelé à faire comme lui et à négliger par suite l’étude de la nature.

« A l’Exposition de 1819 figurait le portrait de M. de Nanteuil par Pagnest, et comme M. Géricault en parlait avec de grands éloges et que j’avais été moi-même très-frappé de cette peinture, j’allai jusqu’à dire devant lui que cela semblait être la nature elle-même et non de l’art, et que je n’avais jamais rien vu de Van-Dyck qui m’eût fait une pareille impression. Et comme je l’interrogeais du regard pour savoir s’il partageait mes sentiments, il me dit ces simples mots : « Oh! Montforl, c’est bien beau Van-Dyck ! » et je compris qu’il ne sacrifiait pas Yan-Dyck à Pagnest. 11 admirait beaucoup le cheval du portrait de l’électeur de Brandebourg par le peintre flamand, et les trois plus beaux chevaux peints qu’il eût vus étaient un de Gros, un de Rubens et un de Raphaël, celui, autant que je puis me rappeler, qui se trouve dans la fresque d’Attila, au Vatican. A cette époque, on faisait peu de peinture murale soit dans les églises, soit dans les monuments publics, ce qui faisait dire à M. Géricault que sous ce rapport les anciens étaient mieux partagés que nous : « Aujourd’hui, continuait-il, on vous commande un tableau, et, s’il n’est pas réussi, c’en est fait de vous : tel n’était pas le cas autrefois. L’on vous donnait une chambre à peindre, et si l’on échouait sur l’une des murailles, il en restait trois autres pour se rattraper. » Bien que forcé de garder continuellement le lit et souvent même sans changer de position, M. Géricault ne demeurait pas pour cela oisif. Souvent il faisait des croquis de chevaux ; il dessina plusieurs fois sa propre main ‘. 11 copia patiemment à l’aquarelle et dans ses moindres détails plusieurs dessins indiens qui lui avaient été prêtés; ils représentaient des femmes dont il admirait beaucoup la délicatesse et le caractère précis, et des chevaux qu’il trouvait pleins de physionomie et de race. Il copiait aussi des lithographies de Gharlet, et il répondait à ceux qui s’en étonnaient, qu’il fallait faire son profit du bien partout où on le rencontrait.

» Dans ses moments de calme et quand l’espérance de guérir prenait le dessus, il confiait à ses amis quelques-uns de ses projets. 11 avait

I . M. Lehoux possè le une de ces mains aux crayons rouge et noir

l’idée de peindre la Traite des nègres, ce qu’il considérait comme un très-beau sujet. Il songeait aussi à la Reddition de Parga, « et je ferai aussi, disait-il, un tableau de chevaux grands comme nature, et un de femmes; mais des femmes, des femmes!... » Ces dernières paroles impliquaient l’idée de la force qu’il ne séparait guère de la beauté. D’autres jours, au contraire, il était profondément découragé ; il se voyait mourir, et s’écriait : « Si j’avais seulement fait cinq tableaux ; mais je n’ai rien fait, absolument rien ! » Suivant lui, en effet, il était resté dans son tableau de la Méduse bien loin du but qu’il se proposait d’atteindie.

« On se ferait difficilement l'idée d’un caractère plus élevé et plein en même temps d’une simplicité aussi grande. Sa bonté, sa bonhomie même envers nous tous ’ , qui étions alors presque encore des enfants, était incomparable. Il savait se mettre à notre portée, et pour ainsi dire à notre niveau, sans que cela diminuât en rien l'admiration sincère que nous avions pour lui. Aussi, entendant parfois dire autour de moi : « Ce fou de Géricault a fait ceci ou cela, » je m’en étonnais singulièrement; car tous les conseils qu’il nous donnait soit sur notre manière d’agir dans la vie, soit pour ce qui touchait à notre art, étaient pleins de sagesse. 11 avait une modestie et une pudeur extrêmes, et une disposition à admirer les autres que l’on rencontre bien rarement chez les artistes. Une fois, lorsqu’il était déjà bien mal, en entrant dans sa chambre dont la porte était au pied du lit, je le trouvai une feuille de papier dans les mains, qu’il était en train de considérer. «Tenez, Montfoit, regardez cela, » s’écriat-il en me jetant la feuille sur le pied du lit. Je la pris, je la regardai à mon tour. C’était un dessin à la mine de plomb représentant une femme d’un très-beau caractère. « C’est d’Ingres, » reprit-il; et comme je tournais les yeux vers lui pour lui exprimer le plaisir que me causait ce beau dessin, il ajouta : « C’est comme Raphaël. »

« Dans les derniers temps de cette longue et cruelle maladie, me dit encore M. Lehoux, où il montra tant de force d’âme, où il eut tant à souffrir, et du mal qui le minait et du traitement souvent plus cruel qu’on lui infligeait, je le veillais alternativement avec M. Dorcy; je passais la nuit auprès de lui, couché sur un divan, afin d’être à même de lui donner les soins que réclamait sa position. Combien je me rappelle vivement la tristesse de ces longues nuits ! car même lorsque le mal lui laissait quelque trêve et qu’il se reprenait à espérer, je ne savais que trop que la mort serait le terme de cette horrible maladie. Je revois son modeste intérieur. Je me plais à me reporter, par la pensée, dans cette

1. MM. Robei t Fleury, Eugène Lnmi, Lehoux, Jam.ir et quelques autre)».

GÉHICAULT.

petite chambre de la rue des Martyrs. Elle était très-simplement meublée : un petit lit en fer garni de grands rideaux blancs où je l’ai vu si longtemps souffrir avec tant de courage et de résignation, une ancienne commode avec un marbre blanc, placée au pied du lit, une petite table, un grand fauteuil jaune, et ce divan sur lequel on couchait pour le veiller. Les murs étaient couverts d’un papier de tenture gris qui disparaissait presque entièrement sous des gravures et de belles copies d’après les maîtres de toutes les écoles qu’il avait faites dans sa jeunesse. Il avait réuni là celles qu’il affectionnait le plus : le Chrht au tombeau, d’après Titien; le Martyre de saint Pierre, d’après Rubens; une copie d’après Fabricius, représentant un guerrier assis devant une muraille éclairée par un rayon de soleil. D’autres encore d’après

M. Gros, et quelques études de chevaux .

(( En dehors de la peinture qui tenait toujoui s une grande place dans nos entretiens, il se plaisait soit à des réflexions sur les lectures que nous lui faisions, soit à parler de lui, de sa jeunesse, sujet qu’il savait bien devoir nous intéresser et auquel nous ne manquions pas de le ramener fréquemment. Il nous donnait, sur la manière dont nous devions marcher dans la vie, des conseils que nous écoutions avidement, captivés et comme sous le charme d’une fascination. 11 me dit, à plusieurs reprises ; « Aimez bien votre mère, car personne ne vous aimera comme

elle ; ni votre maîtresse, ni votre femme! . »

C’est de ce lit de douleur qu’il écrivit à M. Eugène Isabey, très-jeune alors, une charmante lettre, sa dernière, je crois. « J’ai vu hier ton cher papa, qui veut bien prendre mille soins de moi et qui m’a assuré que tu aurais quelque plaisir à recevoir ce bonjour de moi. De dedans mon lit, je te l’envoie, mon cher Eugène, avec mille amitiés et surtout avec un peu plus d’espoir que je n’en avais lorsque tu es parti, puisque je crois réellement éprouver un peu de mieux. Néanmoins, je n’ose pas encore trop chanter victoire, par la crainte de retomber après tout à plat. Je t’envie tellement la faculté de travailler que je puis, sans crainte d’être taxé de pédant, t’engager à ne pas perdre un seul des instants que la bonne santé te permet de si bien employer. Ta jeunesse aussi se passera, mon jeune ami, adieu. Tout à toi de cœur. Géricault. »

Au dire des contemporains de Géricault, ses portraits ne donnent de lui qu’une idée très-imparfaite. Les uns le représentent tout jeune, flatté ou plutôt atténué et enjolivé; d’autres, lorsque la maladie avait déjà cruellement exercé ses ravages. 11 était blond; la barbe avait même une teinte rousse assez prononcée. Sa tête était bien construite, régulière et très-noble. La mâle énergie du visage était tempérée et embellie par

une expression très-marquée de douceur : comme illuminée par un rayon vif de son âme alTectueuse et chaude ; ses yeux surtout, pleins d’éclairs et de caresses, avaient un charme irrésistible. Plutôt grand que petit, il avait une stature forte et svelte. Il était remarquablement bien fait, et Vernet assurait qu’il n’avait jamais vu un plus bel homme; les jambes surtout étaient superbes : celles de l’homme qui tient le cheval au milieu de la Course des chevaux libres, me dit M. Dorcy. Très-soigné dans sa mise, il suivait la mode non sans quelque affectation : il était homme du monde; mais l’égal des plus brillants cavaliers de l’époque restait l’ami et le bon camarade de ses plus humbles compagnons d’atelier. Lui, le grand artiste, avait surtout, ce que je ne soupçonnais pas en commençant cette étude, un cœur excellent. Tous ceux qui l’ont connu m’ont parlé de la même manière de l’empire incroyable qu’il exerçait, et après quarante ans ils sont encore sous le charme. Il inspirait à chacun cette sympathie franche et vive que luimême ressentait pour tous.

La mort prématurée de Géricault est un malheur immense, irréparable pour notre école. S’il eût atteint le terme ordinaire de la vie humaine, et conlirmé par des succès réitérés les promesses de ses débuts, une ère nouvelle se serait peut-être ouverte pour l’art français. Son influence a sans doute été très-grande et elle dure encore. Il a puissamment agi sur nos peintres de genre, sur nos paysagistes, et d’une manière plus marquée, plus évidente, sur Delacroix, sur Decamps et sur le sculpteur Barye. Mais les grands exemples qu’il aurait donnés à ces artistes si brillamment doués, le secours de sa main ferme, puissante et si douce leur a manqué trop tôt. 11 fallait un pareil maître, si savant, si convaincu, disposé à tout comprendre et à tout aimer, pour élever et pour discipliner les peintres contemporains, pour les guider sur la route périlleuse du naturalisme où plus d’un s’est égaré. Ils auraient subi sans répugnance et sans révolte l’ascendant de son génie, car il était l’un d’entre eux. Ils le comprenaient, ils l’admiraient et l’aimaient. Cependant je ne voudrais pas exagérer ma pensée. Le temps des grandes écoles fidèles et compactes est passé. On ne saurait assigner de limites aux progrès des sciences. Aussi longtemps que durera le monde, elles s’élèveront d’assise en assise, d’étage en étage, chaque siècle et chaque savant dépassant et surpassant celui qui l’a précédé, apportant un fait, un point de vue nouveau, une découverte, dévoilant à son tour quelqu’un des mystères de l’univers physique. 11 n’en est pas ainsi dans le domaine de l’imagination. Toutes les idées et toutes les formes, toutes les combinaisons pittoresques ont été essayées. L’homme a fait depuis longtemps le tour des

(lÉKICAlJI/r.

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choses de l’esprit. A cet égard la civilisation est accomplie, et comme elle ne disparaîtra pas dans quelque cataclysme de barbarie, il ne se trouvera plus de ces artistes de génie qui découvraient, au détour d’un siècle, une, contrée inconnue, un horizon nouveau, une face jusqu’alors ignorée de l’humaine vérité. Ceux-là étaient bien vraiment des maîtres, des inventeurs et des promoteurs. Depuis quelques siècles déjà nous assistons à un tout autre spectacle. Le monde n’est pas fini pour cela. Nous avons eu dans notre époque moderne, et nous aurons encore de grands poètes et de grands peintres capables de grouper autour d’eux, pendant un temps plus ou moins long, des élèves et des disciples; ils apporteront une nuance, quelque interprétation nouvelle, ils donneront une certaine impulsion et le ton; mais c’est tout. Depuis la Renaissance l’esprit humain s’est émancipé. 11 échappe de plus en plus à la contrainte étroite de l’exemple, à l’influence dominante du temps et du lieu. Chacun puise avec liberté dans la tradition, ce trésor d’expérience qu’ont amassé les siècles, et revêt d’une forme savante une pensée, un sentiment personnels. De sorte que désormais on verra de grands artistes originaux et isolés qui se rattacheront, suivant la nature de leur talent, à des doctrines déjà représentées dans le passé, plutôt que de grands chefs d’école. Et c’est à mon sens un honneur pour notre pays et pour notre temps d’avoir produit des génies aussi puissants et aussi divers que les David, les Gros, les Prud’hon, les Géricault. Ils portent sans doute l’empreinte de la société dans laquelle ils ont vécu; ils appartiennent à une race et à une époque déterminées, et on le voit. Mais ils se sont moins soumis qu’ils ne l’eussent fait dans un autre âge à la loi fatale, et je ne saurais reconnaître un signe de décadence dans ce caractère d’originalité, de vérité individuelle, dont leurs ouvrages portent une marque si frappante.

V.ARTS. — J. Cr.AYE, IMPRIMEUR, RUE S .A I N T - B E X O I T , 7.

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