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CHAPITRE VI

Retour en France. — Spéculations. — Accident de cheval. — Géricault malade. — Conversations et derniers travaux. — Son agonie. — Sa mort.

partir de ce moment, la biographie de Géricault se voile de tristesse. Rentré à Paris, il a retrouvé les séductions d'une existence mondaine à laquelle il ne sait pas résister. Il est élégant, suit de près la mode ; d'ailleurs sa passion pour le cheval s'est encore accrue en Angleterre, et, dans son écurie, il a plusieurs chevaux. Aussi ses revenus lui paraissent-ils insuffisants et le goût de l'argent, auquel il n'a jamais été insensible, devient plus impérieux chez lui. Il faut que cet esprit si impressionnable, qui devine et annonce les instincts esthétiques du xixG siècle, soit aussi le premier artiste chez lequel se développe la manie de la spéculation.

Associé avec Dorcy, il dépose chez un banquier dix mille francs qui s'évanouissent. Il n'en est pas

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découragé et commandite une entreprise de pierres artificielles. Le pis est qu'il ne se contente pas d'engager son argent, il y perd une partie de son temps, visite les carrières, surveille l'entreprise l.

Derechef nous déplorons de le voir gaspiller son activité et notre pensée se reporte à un Eugène Delacroix si économe de ses minutes, au travail depuis le jour jusqu'à la nuit, accumulant par un labeur incessant un œuvre immense.

Au reste, depuis l'accès de sciatique qu'il a eu à Londres, sa santé n'est pas complètement remise; il se plaint d'une fatigue générale et cette lassitude lui interdit, peut-être, d'entreprendre immédiatement de grands travaux. En attendant, il compose des œuvres rapides comme ce Four à plâtre, que lui inspira une visite faite à Montmartre en compagnie de Dedreux- Dorcy. Dans sa brièveté, cette page a une évidente portée. Le caractère intime en a une mélancolie qui tient à l'aspect des lieux et peut-être aussi à une disposition de l'artiste. Cette impression n'est pas de tout point nouvelle et, depuis longtemps, dans ce territoire de Montmartre où il régnait, Georges Michel avait noté de semblables émotions, mais qui se souciait alors de Georges Michel ? Il y a d'ailleurs ici une richesse technique dont Georges Michel aurait été bien incapable. Mais enfin, c'est l'ouvrage d'une

i. Au témoignage de Delacroix, Géricault aurait perdu toute sa fortune dans des spéculations malheureuses, pendant sa dernière maladie.

journée, où le pinceau s'amuse avant l'heure de reprendre de plus considérables travaux (PI. p. 129).

Cette heure ne sonnera plus pour Géricault. Un jour, il venait de visiter son exploitation; son cheval, arrêté court à la barrière de l'octroi, a fait un écart et l'a projeté sur le sol. Il est tombé sur un tas de pierres, mais il a pu se relever et se plaint seulement d'une légère douleur près de la colonne vertébrale, à la hauteur de la ceinture. Il survient un abcès, mais le médecin le rassure, lui conseille de l'exercice. Alors la fortune semble s'acharner contre lui. Parti pour Fontainebleau en voiture, son cabriolet se brise; il continue sa route à cheval, se fatigue, aggrave son mal. Quelques jours plus tard, au Champ de Mars, il fait un effort violent pour arrêter sa monture, et son abcès fuse. Alors il se décide à prendre du repos et va loger près de son ami Dorcy. Quelques mois plus tard, il se croit guéri, il rentre à son atelier de la rue des Martyrs. Aussitôt le mal reprend, l'abcès reparaît : c'est fini, il est terrassé.

Jusque-là, il avait continué à travailler, s'adonnant à la lithographie, moins fatigante que la peinture. Les marchands, attentifs naturellement à leurs seuls intérêts, lui demandaient des chevaux, car pour le public simpliste, c'était là qu'était sa spécialité, et lui se pliait à leurs exigences, désolé quand un éditeur ne lui achetait pas tous ses dessins ou affectait, pour les payer moins cher, de les déprécier.

A présent, il n'est plus qu'un pauvre patient, pri-

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sonnier dans son lit, subissant opération sur opération, tandis que la tumeur tenace se reforme après chaque intervention et finit par déterminer la carie des os et l'issue fatale. Son mal dure onze mois, de février 1823 au 26 janvier 1824.

Il est là, prisonnier dans sa petite chambre, dont la simplicité nue contraste, comme pour beaucoup de célibataires, avec ses goûts d'élégance et de luxe personnel. Cette chambre, nous la connaissons bien par l'image qu'en a tracée Ary Scheffer, mieux encore par la description de Lehoux. « Elle était, dit ce dernier, très simplement meublée : un petit lit de fer, garni de grands rideaux blancs, où je l'ai vu si longtemps souffrir avec tant de courage et de résignation, une ancienne commode avec un marbre blanc, placée au pied du lit, une petite table, un grand fauteuil jaune et le divan sur lequel on couchait pour le veiller. Les murs étaient couverts d'un papier de tenture gris, qui disparaissait presque complètement sous des gravures et de belles copies, d'après les maîtres de toutes les écoles, qu'il avait faites dans sa jeunesse. Il avait réuni celles qu'il affectionnait le plus : le Christ au tombeau et le Martyre de saint Pierre, d'après Titien ; une copie d'après Fabricius, représentant un guerrier assis devant une muraille éclairée par un rayon de soleil, d'autres encore d'après M. Gros et quelques études de chevaux... »

C'est dans ce cadre, qu'ornent seulement les témoignages de ses prédilections et de ses espérances

artistiques, que se prolonge sa pénible agonie. Ceux qui l'approchent sont surpris de son énergie morale. Parfois, sans doute, il s'illusionne sur la gravité de son état ; la jeunesse se révolte en lui, il s'imagine qu'il en reviendra ; mais souvent aussi, le doute n'est plus possible, et, malgré la douleur, les accès de découragement sont rares ; jamais il ne s'aigrit.

Ceux qui l'approchent sont touchés de son affabilité, de son aménité, que la souffrance n'atténue pas : « On se ferait difficilement idée, écrit Montfort, d'un caractère plus élevé et plein en même temps d'une simplicité plus grande. Sa bonté, sa bonhomie même envers nous tous [ses élèves], qui étions alors presque encore des enfants, était incomparable... Pour ses amis qui l'ont suivi durant ses jours d'épreuves, il n'en est pas un qui n'ait admiré son courage, sa patience, son égalité d'humeur et son enjouement, lorsque le mal lui laissait quelque repos. »

Les longues heures de méditation pendant les nuits d'insomnie ont mûri son caractère et son esprit : il regrette à présent le temps qu'il a gaspillé et se désole de n'avoir pas accompli tout ce qu'il aurait pu faire : « Si j'avais, répète-t-il, seulement fait cinq tableaux ; mais je n'ai rien fait, absolument rien. » Aussi prodigue-t-il à ses amis, à ses élèves, les conseils qui lui ont manqué à lui-même : « Je t'envie tellement, écrit-il à Eugène Isabey, ta faculté de travail, que je puis, sans crainte d'être traité de pédant, t'engager à ne pas perdre un seul des instants

que ta bonne santé te permet de si bien employer. Ta jeunesse aussi se passera, mon jeune ami ». « Il nous donnait, dit Lehoux, sur la manière dont nous devions marcher dans la vie, des conseils que nous écoutions avidement, captivés et comme sous le charme d'une fascination. »

La peinture est le sujet ordinaire de ses conversations ; il y revient sans cesse, séduit ses auditeurs par sa « chaleur communicative », parle avec une éloquence entraînante de quelques-uns de ses contemporains, frappe par la lucidité de ses vues et par ses loyales admirations. D'ailleurs, il continue à travailler dans la mesure où il lui est possible de le faire, et l'une de ses études, conservée au Louvre, montre, par sa puissance et sa vérité extraordinaire, qu'il n'est pas cérébralement atteint. Il copie des lithographies de Charlet et répond à ceux qui s'en étonnent, qu'il faut faire profit du bien partout où on le rencontre. Il témoigne encore de sa compréhensive intelligence en admirant des dessins indiens qu'un de ses amis lui a prêtés, et en les copiant patiemment à l'aquarelle ; ces dessins « représentaient des femmes, dont il admirait beaucoup la délicatesse et le caractère pur, et des chevaux qu'il trouvait pleins de physionomie et de race ».

Mais la déchéance s'accentue : Delacroix, qui lui rend visite dans les derniers jours de décembre, sort de chez lui tout ému : « J'ai été ce soir, écrit-il dans son Journal, chez Géricault. Quelle triste soirée ! il

est mourant ; sa maigreur est affreuse : ses cuisses sont grosses comme mes bras ; sa tête est celle d'un vieillard mourant. Je fais des vœux bien sincères pour qu'il vive, mais je n'espère plus. Quel affreux changement ! Je me souviens que je suis revenu tout enthousiasmé de sa peinture : surtout une étude de tête de carabinier. S'en souvenir ; c'est un jalon. Les belles études ! quelle fermeté ! quelle supériorité ! et mourir à côté de tout cela, qu'on a fait dans toute la vigueur et la fougue de la jeunesse, quand on ne peut se retourner sur son lit d'un pouce sans le secours d'autrui ! »

Quelques jours plus tard, tout est fini, et Delacroix, le 27 janvier 1824, dans toute la sensibilité d'un cœur qu'une haute intelligence soutenait, note ainsi ses impressions : « J'ai reçu ce matin à mon atelier la lettre qui m'annonce la mort de mon pauvre Géricault. Je ne peux m'accoutumer à cette idée. Malgré la certitude que chacun devait avoir de le perdre bientôt, il me semblait qu'en écartant cette idée, c'était presque conjurer la mort. Elle n'a pas oublié sa proie, et, demain, la terre cachera le peu qui est resté de lui. Quelle destinée différente semblait promettre tant de force de corps et tant de feu et d'imagination! Quoiqu'il ne fût pas précisément mon ami, ce malheur me perce le cœur. Pauvre Géricault ! je penserai souvent à toi ! Je me figure que ton âme viendra quelquefois voltiger autour de mon travail. Adieu, pauvre jeune homme ! »

À plus de quatre-vingts ans de distance, le gémissement de Delacroix soulève encore un écho, et l'on ne peut se défendre d'une émotion poignante lorsqu'après avoir essayé de suivre la vie de cet homme si exceptionnellement doué, en qui s'incarna une partie du génie pictural de son siècle, on voit sa destinée interrompue d'une façon si prématurée et cruelle. Le cœur se serre à la pensée de ce cadavre étendu, dont Ary Scheffer a perpétué la vision, et l'on ne revoit pas sans pitié cette tête ravagée, fixée par un moulage, et ce crâne puissant et douloureux qui n'a pas dit tout son secret.

« Au mur de mon premier atelier, écrit M. Jules Breton1, était soigneusement accroché le masque de ce maître, moulé après sa mort. Cette admirable face émaciée, décharnée par un long martyre, est poignante. Les traits jeunes et affaissés sur le squelette qui fait partout saillie, ce noble front, ce nez déprimé et comme aiguisé, cette bouche inerte d'où s'est exhalé un si beau souffle, nous pénétraient d'une pieuse vénération, et surtout cet œil enchâssé comme celui des Arabes, cet œil qu'on se figure si animé jadis par l'ardeur de l'artiste enthousiaste et l'intrépidité du hardi cavalier, cet œil éteint sous la pénombre de l'orbite cave, comme voilé par la tristesse d'un fatalisme résigné. »

i. Nos peintres du siècle, p. 18.

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