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enlevé au paysage quelque chose de ce caractère souple et large que ses prédécesseurs, à l'exemple de Rubens, lui avaient donné, multipliant avec une conscience inquiète les annotations, scrutant la nature avec une persistance minutieuse, jaloux de fixer mille impressions fugitives. Il apprit ainsi aux artistes une vision plus étroite.
Bientôt l'Angleterre s'enthousiasma pour de petits maîtres, dont la pensée ténue s'exprimait sous une forme élégante et aisée. Calcott s'inspira de Guyp et imita ses modèles de si près, qu'on ne sait de certains de ses tableaux si ce sont des pastiches ou des copies. Ward, en 1820, peignait sous les conseils de West, le Taureau d'Alderney, pour rivaliser avec le Taureau de Paulus Potter. Sans pousser l'imitation aussi loin, Wilkie ou Mulready tenaient de la Hollande la vivacité et la légèreté de leurs pinceaux. Les petites toiles de Wilkie, d'un dessin serré sans sécheresse, d'une tonalité claire, parfois un peu décolorée et grise, sans trace de cette prétention à l'esprit si fatigante dans la peinture anglaise, étaient de véritables chefs-d'œuvre, dignes d'un neveu d'Ostade ou de Terburg. 11 avait remporté de grands succès avec la Fête de village, le Musicien aveugle, les Politiciens de village. En 181 9, Leslie débutait avec une semblable aisance et se consacrait à une série de sujets chers au public anglais, je veux dire à l'illustration des chefs-d'œuvre littéraires, Tristram Shandy, Don Quichotte. Enfin, au moment même où Géricault
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arrivait à Londres, Landseer qui, dès 1817, avait exposé, âgé de quinze ans à peine, s'imposait à ses compatriotes par un sensationnel envoi à la British Institution.
Géricault se montra d'abord peu sensible à l'art anglais et cela n'a pas lieu de nous surprendre : il n'étaitpas préparé à le goûter et d'autres, qui vinrent après lui, éprouvèrent des difficultés semblables. « J'ai vu, écrivait-il à Dorcy, quelques tableaux exposés qui ne peuvent que donner de la confiance. L'Ecole anglaise ne se distingue véritablement que par des sujets de paysages, de marine et de genre ».
Bientôt, il change d'avis, reconnaît le mérite des Anglais et conçoit même l'influence heureuse qu'ils pourront avoir sur le goût français. Il écrit alors à Horace Vernet ces lignes remarquables : « Je disais l'autre jour à mon père qu'il ne manquait qu'une chose à votre talent, c'était d'être trempé à l'École anglaise, et je vous le répète, parce que je sais que vous avez estimé le peu que vous avez vu d'eux ». Conseil excellent, qui met le doigt sur les défauts les plus saillants du talent de Vernet, la sécheresse extrême, le dessin étriqué, la couleur noirâtre ; conseil dont celui-ci était bien incapable de profiter.
« L'Exposition qui vient de s'ouvrir, continue Géricault, m'a plus confirmé encore qu'ici seulement on connaît ou on sent la couleur et l'effet. Vous ne pouvez pas vous faire une idée des beaux portraits
de cette année et d'un grand nombre de paysages et de tableaux de genre ; des animaux peints par Ward et par Landseer, âgé de dix-huit ans ; les maîtres n'ont rien produit de mieux en ce genre...
» Je faisais à l'Exposition le vœu de voir placé dans notre musée une quantité de tableaux que j'avais sous les yeux. Je désirais cela comme une leçon qui serait plus utile que de penser longtemps. Que je voudrais pouvoir montrer aux plus habiles mêmes plusieurs portraits qui ressemblent tous à la nature, dont les poses faciles ne laissent rien à désirer et dont on peut vraiment dire qu'il ne leur manque que la parole ! Combien aussi seraient utiles à voir les expressions touchantes de Wilkie : dans un petit tableau et du sujet le plus simple, il a su tirer un parti admirable. La scène se passe aux Invalides ; il suppose qu'à la nouvelle d'une victoire, ces vétérans se réunissent pour relire le bulletin et s'en réjouir. Il a varié tous ses caractères avec bien du sentiment ! Je ne vous parlerai que d'une seule figure qui m'a paru la plus parfaite et dont la pose et l'expression arrachent les larmes, quelque bon que l'on tienne. C'est une femme d'un soldat qui, tout occupée de son mari, parcourt d'un œil inquiet et hagard la liste des morts... Votre imagination vous dira tout ce que son visage décomposé exprime. Il n'y a ni crêpes ni deuil, le vin au contraire coule à toutes les tables, et le ciel n'est point sillonné d'éclairs d'un présage funeste. Il arrive cependant au dernier pathétique,
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comme la nature elle-même. Je ne crains pas que vous me taxiez d'anglomanie. Vous savez comme moi ce que nous avons de bon et ce qui nous manque. »
Ainsi, Géricault s'enthousiasmait pour la peinture anglaise et, parmi des complaisances sentimentales, il en déterminait la supériorité essentielle, le sens raffiné de la couleur. Mais, en même temps, il trouvait dans ce pays d'autres attractions : « Je ne m'amuse pas du tout, déclarait-il à Dorcy, et ma vie est absolument celle que je mène à Paris, travaillant beaucoup dans ma chambre et rôdant ensuite pour me délasser dans les rues, où il y a toujours un mouvement et une société si grande, que je suis sûr que vous n'en sortiriez pas ».
Pour son œil exercé et avide, combien de spectacles dans la vie des Anglais : il jouissait de la place faite aux sports, des derbys d'Epsom, modèle de tous les turfs d'Europe, des bêtes rares obtenues par une sélection continue, mais il ne semble pas qu'il s'attardât à contempler la foule élégante et riche qui se pressait aux courses, et sa sympathie le ramenait vers les spectacles de la vie commune et de la misère.
La misère sévissait dans cette Angleterre victorieuse, mais dont la gloire se payait par des charges excessives et qui domptait par des lois oppressives les révoltes de la faim. Géricault vit les mendiants exténués mourant de privation à la porte des boulangeries, il vit les aveugles qui jouaient de la cornemuse
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dans les faubourgs lépreux, il assista aux exécutions capitales1. Il suivit aussi l'animation que développait l'industrie naissante, s'arrêta devant les lourdes voitures chargées de charbon et devant l'entrée animée des entrepôts.
Les chevaux continuaient à former sa préoccupation favorite ; il retrouvait à la promenade, conduits par des jockeys ou par des domestiques écossais, les chevaux de selle ou de course, mais les chevaux de rouliers l'intéressaient autant, sinon plus, que les pur sang. Il examinait les bêtes que conduisaient les maquignons, contemplait en connaisseur les maréchaux ferrants et comparait leur manière d'opérer avec celle de leurs confrères de France ou de Flandre.
La première année de son séjour, Géricault avait vécu avec Charlet. Celui-ci, au dire de Charles Clément, avait sur lui la plus déplorable influence. A Paris, il s'amusait à le conduire dans les guinguettes de la barrière, l'y grisait et s'amusait de ses sottises. A Londres, il est vrai, à en croire un récit du colonel Lacombe, il lui aurait sauvé la vie : « Charlet rentrant à l'hôtel à une heure avancée de la nuit, apprend que Géricault n'est pas sorti de la journée et qu'on a lieu de craindre de sa part quelque sinistre projet. Il va droit à sa chambre, frappe sans obtenir de réponse, frappe de nouveau, et comme on ne répond pas davantage, enfonce la porte. Il était temps ! Un
1. Voir, au musée de Rouen, une saisissante sépia : le Supplice.
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brasier brûlait encore et Géricault était sans connaissance, étendu sur son lit. Quelques secours le rappellent à la vie. Charlet fait retirer tout le monde, et s'assied près de son ami. « Géricault, lui dit-il, de l'air le plus sérieux, voilà déjà plusieurs fois que tu veux mourir ; si c'est un parti pris, nous ne pouvons l'empêcher. A l'avenir, tu feras donc comme tu voudras, mais au moins laisse-moi te donner un conseil. Je te sais religieux; tu sais bien que, mort, c'est devant Dieu qu'il te faudra paraître et rendre compte; que pourras-tu répondre, malheureux, quand il t'interrogera ?... Tu n'as seulement pas dîné ! » Géricault, éclatant de rire à cette saillie, promit solennellement que cette tentative de suicide serait la dernière. »
L'anecdote est jolie, mais elle est fort suspecte. Géricault, certes, était sujet au découragement, mais, même en Italie où il avait eu des crises violentes de désespoir, il n'avait jamais songé au suicide, et Charlet est le seul qui ait jamais parlé de cette tentative que les amis les plus intimes de l'artiste n'ont pas soupçonnée.
Charlet revint en France au bout de quelques mois. En 1821, Dorcy alla faire une visite à son ami. Celui-ci n'était d'ailleurs pas isolé, et, tombé assez gravement malade, il se félicitait d'avoir trouvé de bons amis pour le soigner et le préserver de l'ennui : « Le sort veut, écrivait-il, que je ne rencontre que des gens meilleurs que moi, et je me fatigue
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à chercher ce qui peut me valoir leur amitié. » Le rêve de Géricault, en arrivant à Londres, avait été, semble-t-il, d'y conquérir gloire et fortune en y faisant de l'art selon son goût pour un public riche et sympathique : « Je travaille, écrivait-il dans une lettre importante à tous égards, et je lithographie à force. Me voilà voué pour quelque temps à ce genre qui, étant tout neuf à Londres, y a une vogue inconcevable. Avec un peu plus de ténacité que je n'en ai, je suis sûr que je pourrais faire une fortune considérable. Je me flatte que ce ne sera pour moi que l'affiche, et que bientôt le goût des vrais amateurs qui auront ainsi appris à me connaître m'emploieront à des travaux plus dignes de moi. Vous appelerez cela de l'ambition. Mais, ma foi, il n'est rien de tel que de battre le fer pendant qu'il est chaud, et puisque je commence à être encouragé, j'envoie au diable tous les Sacrés-Cœurs 1. C'est un métier de gueux à mourir de faim. J'abdique le cothurne et la Sainte Ecriture pour me renfermer dans l'écurie, dont je ne sortirai que cousu d'or. »
Il commença l'exécution de ce plan et publia d'admirables lithographies, mais le succès ne répondait pas à son attente ou, peut-être, manqua-t-il de persévérance. Il était, disait-il lui-même, le plus fou de tous les sages, ses désirs étaient toujours insatiables, et, quoi qu'il fît, c'était toujours autre chose qu'il aurait voulu faire. En 1822, il était de retour en France. 1. Le tableau que l'État lui avait commandé.
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Quel profit avait-il tiré, au point de vue artistique, de son voyage ? Il nous est fort difficile de le démêler. Il nous reste peu d'œuvres peintes par lui en Angleterre. L'une d'elles, il est vrai, est célèbre, c'est le Derby d'Epsom. Mais, si curieuse qu'elle soit, il est difficile de croire qu'elle renferme toute l'expérience acquise par Géricault, qu'elle soit son dernier mot, et qu'il ait séjourné à Rome et peint la Méduse pour aboutir à cette formule. Les projets qu'on a retrouvés après sa mort dans ses cartons prouvent jusqu'à l'évidence le contraire.
Le Derby d'Epsom n'est pas l'expression de la pensée complète de l'artiste, c'est une note prise en passant, sous une préoccupation momentanée. Il ne faut pas l'étudier d'un autre point de vue. Géricault fixa la course d'Epsom, comme il avait fixé jadis la course des Barberi ; seulement le milieu était différent, et il était trop impressionnable pour réagir tandis qu'il y était plongé. Parmi les peintres des apparences, parmi des coloristes, il fut tenté par le dessein de définir l'instant fugitif et par celui de rendre quelques taches colorées qui l'avaient séduit.
Nous sommes assez mal placés aujourd'hui pour juger sainement son effort; la photographie instantanée pèse sur nos impressions. Jadis, les critiques admiraient ces chevaux qui volaient à travers l'espace, pressés par leurs jockeys; ils avaient la sensation d'une vertigineuse rapidité. Aujourd'hui, nous savons comment un cheval court, nos peintres contempo-
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rains ont utilisé les documents scientifiques pour tracer des images qui nous ont déroutés d'abord, auxquelles nous sommes accoutumés à présent, et les chevaux de Géricault nous apparaissent faux et figés. Il faudrait pouvoir nous dégager de notre science indiscrète et les considérer avec les yeux novices des amateurs de 1824. Il faut surtout se rappeler qu'ils sont devenus populaires, qu'ils ont été copiés, imités à satiété, et que nous les admirerions encore si nous ne disposions de procédés d'investigation que Géricault ni ses contemporains ne pouvaient soupçonner.
La couleur manifeste un souci d'agrément auquel Géricault n'était pas habitué. Les casaques de satin cerise ou blanc des jockeys ont une réelle qualité, pourtant l'effet général n'est pas heureux, le ciel est plombé et dur, et ce qui choque avant tout, c'est la facture un peu étriquée, si différente de la belle manière ample familière à l'artiste1. En ce point, la petite course de la collection Coûtant est supérieure, plus large, plus libre, et le progrès dans la vision colorée s'y marque mieux. C'est là, en effet, le point essentiel : au contact de la peinture anglaise, Géricault devenait coloriste. En revanche, il paraissait oublier ses autres vertus, mais ce n'était là qu'une amnésie toute temporaire, au reste partielle. Il y avait, même dans le Derby d'Epsom, trace d'efforts
1. Cependant le champ de course et le paysage du fond sont d'un faire sommaire et large.
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de simplification. Réduit à un groupe de cavaliers lancés sur une piste nue, sans public, sans fabriques, sans détails anecdotiques, ce tableau était bien l'œuvre d'un abréviateur (PI. p. 109).
L'éducation de Géricault était désormais complète. A Rome, il avait acquis le sens de l'éternité; en Angleterre, il cultivait celui des apparences rapides. De ces leçons diverses, il lui restait à dégager la synthèse.