INTRODUCTION
n jeune homme riche, admirablement doué pour l'art, se livre avec une ardeur mal réglée à la double passion qu'il a pour la peinture et pour les chevaux. A peine âgé de vingt et un ans, il fait au Salon un début brillant; presque aussitôt il s'éclipse, disparaît pendant cinq ans, reparaît pour remporter un succès énorme avec une œuvre qui fait scandale. Au lendemain de ce succès, il fait une nouvelle fugue et meurt, après une agonie cruelle, à l'âge de trente-deux ans, léguant à l'histoire le nom de Théodore Géricault. Pour le public, il reste l'homme d'une page unique ; à ceux qui l'ont approché, il laisse le regret de n'avoir pas fait rendre davantage à son génie.
Cependant, après sa mort, le bruit qu'il avait soulevé ne s'apaise pas ; le Radeau de la Méduse devient et demeure populaire; les années s'ajoutent aux années sans le vieillir; puis les études, les croquis accumulés par l'artiste sont livrés au public, recueillis par les curieux, acquis par les collections nationales.
On s'aperçoit alors que cet amateur brillant a été, en réalité, doué d'une vraie divination, qu'il a, à l'aurore du xixe siècle, pressenti des façons de penser qui ne se sont déclarées que quarante ou cinquante ans plus tard, et qui, par certains côtés, restent les nôtres. Au milieu des renommées qui se classent historiques, la sienne demeure, actuelle. Il grandit avec le temps parce que précurseur. Tel, pour la poésie philosophique, Alfred de Vigny.
Le destin qui a voulu qu'il mourût jeune, lui a, aussi, assigné une place à part dans l'évolution de l'art français. Il est né sous le règne de David; il est mort à l'heure où s'affirmait Delacroix, et il n'a été ni classique ni romantique. Étranger à ces doctrines que les ans ont également usées, il entrevit une formule qu'il n'eut pas le loisir de développer, formule encore vivante aujourd'hui et qu'ont reprise les maîtres du réalisme.
L'auteur de ce petit livre n'a pas la prétention de révéler à ses lecteurs des faits nouveaux ou des détails inédits. Il s'est efforcé simplement de définir les circonstances parmi lesquelles a grandi Géricault et qui ont agi sur son génie, et a essayé d'associer son histoire à celle d'une des périodes les plus importantes de l'art français.
Cliché Dando, Mortain.
Portrait de Géricault par lui-même (vers 1810). Collection Félix Moulin, Mortain.
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