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CHAPITRE PREMIER

§ 1. Expansion des Sarmates. Renseignements fournis par Hérodote, Tacite, Snétone, Jordanès, snr les Sigynnes, Vénèdes, Lygiens, Peucins, Sclavins et Antes (y« siècle avant, ▼« siècle après J.-O.).

S'il existe un sujet où éclate la différence, plus d'une fois signalée, entre TEthnolog'ie et TEthnographie, c'est bien celui où nous entraîne la marche des Indo-Européens du Nord vers l'occident. L'une traite des races, l'autre des nations. La race comporte une moyenne de caractères physiques communs à tous les individus qui s'y rattachent. La nation implique seulement une certaine communauté de caractères moraux, d'habitudes sociales et de culture intellectuelle. On peut entrevoir une race ombro-ligure, à la tête arrondie^,

aux cheveux bruns, répandue dans Tltalie et la Gaule centrale ; on peut, à la rigueur, constituer une race celtique, une race teutonique, une race achéenne, variétés d*un type grand, blond, dolichocéphale; mais y a-t-il, au moins pouvons-nous définir, une race slave?

Que n'a-t-on pas écrit sur Tunité, la fixité du type slave! Selon Maury, il n y en a pas de plus stable, de plus homog-ène. M. Edward le dépeint avec une extrême précision. Et l'on s'aperçoit que le portrait se rapporte à g-rand'peine à un ou deux groupes slaves. Celui-ci soutient que la tête slave est carrée ; cet autre, arrondie ou ovale; le nez slave droit, ou aplati, ou relevé. Et tout est vrai. Non seulement Russes et Ruthènes, Polonais et Tchèques, Serbes, Croates, Slovènes, en tant que peuples, diffèrent notablement les uns des autres ; mais dans chaque nation, les éléments les plus divers sont représentés en proportions inégales, que les moyennes négligent et, forcément, dissimulent. Et c'est dans cette diversité même que se laisse entrevoir l'histoire ignorée de ces millions d'hommes confondus aujourd'hui sous une appellation commune, de ce grand arbre qui, né d'un germe imperceptible, couvre aujourd'hui de son ombre la moitié de l'Europe et la moitié de l'Asie.

Le nom de Slaves (Sclavini, Esclavons), porté à l'origine par une tribu sarmatique, s'est tardivement étendu à des nations de types divers, plus ou moins purs, plus ou moins croisés, qui se trouvaient parler les dialectes d'une même langue. Slave est identique au grec klévos, kléès, dans Héraklès, Périklès, etc., — de la racine indo-européenne klu, cru, « résonner, entendre », — et signifie « renommé, illustre ».

La plupart des peuples se sont ainsi désignés par la qualité qu'ils prisaient le plus : les braves, les éloquents, les brillants, les nobles, etc. Par une étrange destinée, une forme de ce nom glorieux, Sclavini, Esclavons, a fourni à nos langues les mots « esclave, esclavage ».

C'est dans le voisinage immédiat des Iraniens que la linguistique et la mythologie nous amènent à chercher l'origine de ce que nous appellerons, faute de mieux, le monde slave*, dans ces vastes régions d'où sont sortis les ancêtres des Celtes et des Germains, entre la Caspienne et la Vistule, entre le Volga et le Pont-Euxin. A ceux qui n'accueillent pas sans défiance les indications fournies par l'étude des langues et des croyances, l'histoire apporte ici les témoignages les moins discutables. Au temps d'Hérodote, au v« siècle avant notre ère, la nation qui a longtemps donné son nom à toute la masse des peuples slaves ou slavisés, les Sauromates ou Sarmates, habitait encore au nord du Caucase^, au sud des Budins, l'espace qui va de la Caspienne à la mer d'Azov et au Don ou Tanaïs. Voici le texte même (IV, 21) : « En traversant le Tanaïs, on n'est plus en Scythie ; on commence à entrer chez les Sauromates, qui, à partir de l'angle du Palus Maeotis, habitent un espace de quinze journées de marche, où il n'y a point d'arbres, ni fruitiers, ni sauvages. Au-dessus du lot qui leur est échu, les Budins en occupent un autre; celui-ci couvert de toutes sortes d'arbres. » C'est donc un point acquis.

Le père de l'histoire nous raconte ensuite une légende bizarre, mais d'où il résuKe que les Sauromates n'étaient qu'une tribu scythique. Les Amazones, vaincues au bord du Thermodon, s'étaient réfugiées

* Voir la carte i6. — * Voir les cartes i et 17.

en Scythie. De leur union avec de jeunes guerriers Scythes était né tout un peuple, établi sur la rive gauche du Tanaïs (IV, 410-147) : « Les femmes des. Sauromates, ajoute-t-il, ont conservé les anciennes coutumes ; elles montent à cheval ; elle vont à la chasse; elles s'habillent comme leurs maris. Nulle vierge ne se marie avant d'avoir tué un homme. Quelques-unes vieillissent sans se marier, faute d'avoir pu remplir cette condition de la loi. Les Sauromatesparlent la langue scythique ; mais de tout temps ils y ont mêlé des solécismes, car les amazones ne l'ont jamais apprise comme il faut. » Les Sauromates donc, et les Scythes, leurs voisins et leurs parents, parlaient des dialectes d'une môme langue. Nous savons aussi par Hérodote que ces dialectes étaient nombreux ; lesdiverses tribus scythiques avaient besoin entre elles desept interprètes.

Un certain nombre de mots, surtout des noms derois, recueillis par des marchands hellènes, qui trafiquaient de temps immémorial avec les riverains de la Grimée et du Dnieper, ont une physionomie tout iranienne. Si l'on ajoute que la Russie méridionale a été tour à tour occupée et traversée par les Thraces, le» Gètes, les Celtes et les Germains, on conclura, sanscrainte d'erreur,que les dialectes scythiques, tous plus ou moins apparentés entre eux, formaient une sorte de transition entre les langues des Aryas orientaux et les idiomes que les Aryas d'Europe ont importés et développés dans les régions de l'Occident où ils se fixèrent.

Et comment en eût-il été autrement, puisque les- Scythes — c'est-à-dire l'ensemble des trois groupes, encore indéterminés,Gelto-Germano-Slaves — avaient,.' mille ans seulement avant l'invasion de Darius, quitté,.

SOUS la pression des Massag-ètes, le berceau même de la culture indo-européenne, le bassin de TOxus ? Ilsse proclamaient volontiers la plus jeune des nations, et se rendaient parfaitement compte, selon Hérodote, de leur exode, de leur marche autour de la mer GaspiennCy de leur descente vers la mer Noire par les vallées desgrands fleuves, à travers quelques débris de horde» finnoises ou hunniques déjà pourchassées par le vaste flux thraco-ligure, qui avait ouvert les cheminsde ristros.

Il est très probable que des tribus à la fois scythiqucs et thraces, à la fois g-ermaines et slaves, pénétrèrent en des temps reculés dans la vallée et sur les deux rives du Danube ; celles-là échelonnées entre le Niémen et les bouches du g-rand fleuve: Roxolans, Bastarnes et Peucins ; les autres plus avant dans Touest et le midi : Lugiens, Vénèdes (de Tacite) et sans doute Vénètes de l'Adriatique * . Je ne considère pas du tout comme une témérité de sig-naler à l'extrême occident les Vénètes celto-ligiires, et à l'orient les ^nètes qu'Homère place, à bon escient, en Paphlagonie, comme des membres, dispersés et différenciés avec le temps, d'une môme tribu vénète ou windiquc.

Une remarque de même g^nre, mais plus intéressante, est suggérée par le nom d'un peuple qu'Hérodote établit sur la rive gauche de l'Istros, les Siffunnoi^.n Au delà de ce fleuve, dit-il, parafU s'étendre un désert immense. Tout ce que j'ai pu en apprendre, c'est qu'il s'y trouve une peuplade qu'on nomme les Sigynnes, faisant usage du costume médique. Leurs chevaux sont couverts, sur tout le corps, de crins dont la longueur est de cinq travers

* Voir la carte 17. — * Voir la carte 17.

de doigts ; ces chevaux sont de petite taille, camus et incapables de porter des hommes. Attelés à un char, leur rapidité est extrême ; aussi, les Sigynnes sont-ils tous conducteurs de chars. Ils étendent leurs limites jusqu'au voisinage des Enètes, de ceux qui demeurent devant l'Adriatique. On les dit émigrés mèdes ; je ne puis m'imaginer comment des Mèdes auraient formé une telle colonie ; mais longueur de temps amène toutes choses. Les Lig^ures qui vivent au-dessus de Marseille, appellent les marchands Sigynnes; les Cypriotes appellent ainsi les javelots. »

C'est là un bien précieux passage. Les Sigynnes, marchands, importateurs d'armes en métal, en fer sans doute, étaient, comme les Scythes, vêtus à la mède, à la perse, de ces pantalons ou braies que leUr ont empruntés les Celtes. Ils pouvaient très bien venir de la Médie où les Scythes ont longtemps séjourné ; les Chalybes, entre l'Arménie et l'Atropatène, travaillaient le fer qu'Eschyle appelle « hôte chalybe » ; or, ils étaient Scythes. Le nom des Sigunnes est resté à l'ancienne Belgrade Sigin ou Singi^dunum^ s'associant ainsi à une terminaison celtique, ce qui implique un long voisinage ou une fusion de certains éléments scythes avec ces peuples celtes, Taurisques, Scordisques, qui ont laissé quelques traces sur le bas Danube et dans les vallées de la Save et de la Drave : Durqstorum, Silistrie ; Noreia, Laybach, etc. Enfin, il est permis de voir en Sigynne la forme la plus ancienne du nom des Tsiganes, chaudronniers, marteleurs, ouvriers en fer et en bronze, dont les bandes, accrues de tous les échappés de l'Orient, ont si longtemps parcouru l'Europe, et dont le langage témoigne encore d'une origine indo-européenne.

Quoi qu'il en soit, nous voyons qu'au v« siècle avant notre ère, les éléments slaves perdus dans le chaos scythique, laissant une forte arrière-garde sarmate entre la Caspienne et le Tanaïs, s'avançaient vers l'occident sous le nom de Sigynnes, peut-être de Vénètes, jusqu'à la Theiss, la Save et même l'Adriatique. Et nous comprenons pourquoi les Germains, rejetés vers le nord par les Garpathes et le coude du Danube, ont dû s'engager dans l'interminable forêt hercynienne, pourquoi de nombreuses tribus, contournant la Bohême encore celtique, ont été confinées le long de la Baltique et réduites à gagner la Scandinavie.

Maintenant, le silence va se faire dans l'histoire, pendant près de cinq siècles, sur ce monde slave un moment entrevu avec ses mœurs primitives, ses habitudes nomades, ses grands et petits chevaux, ses chariots couverts de feutre où sont entassés les femmes, les enfants, les provisions et le butin. Et lorsque nous le retrouvons au i*^ siècle de notre ère, il ne paraît pas avoir changé ; il s'est étendu seulement. La Scythic, peu à ^u vidée par les émigrations, a été occupée par les Sarmates, eux-mêmes évincés par les Alains. Strabon signale des Roxolans (Ruksh, briller) sur le Dnieper ; Pline, vers 77 (IV, | 97), des Vénèdes vers le bas Danube; Tacite, des Lugiens (Polonais), des Aistes (Lituaniens) sur la Vistule, presque mêlés aux dernières peuplades et nations germaniques, dont quelques-unes, dit-il, paient à la fois tribut aux Quades et aux Sarmates, sans doute aux Sarmates lazyges, qui avaient offert leur secours à Vespasien *.

« Une longue chaîne, dit-il encore, coupe en deux * Voir la carte 4»

la Suévie (il s'agit du long plateau qui sépare le bassin de TOder de la vallée de la Morava). Au delà de cette chaîne sont un grand nombre de nations dont la plus considérable est celle des Lygiens, divisée elle-même en beaucoup de cités. Il suffira dénommer les principales: Aries, Helvécones, Marimes, Elysies, Naharvales*. Chez ceux-ci, on montre un bois consacré par une antique religion. Le soin du culte est remis à un prêtre en habits de femme. Ils adorent deux frères, les Alci , qui rappellent Castor et PoUux. De ces peuples, les Aries sont les plus puissants; ces hommes farouches se teignent la peau, noircissent leurs boucliers, choisissent pour combattre la nuit la plus obscure* L'horreur et Tombre qui environnent cette lugubre armée répandent l'épouvante. Au nord et sur le rivage à gauche, on trouve les ifistes, adorateurs de la Terre-Mère, et qui ont pour enseigne le sanglier. Leur langue ressemble à celle des Bretons. Ils cultivent volontiers, et surtout recueillent l'ambre. Ils ont peu d'armes de fer et combattent souvent avec le i)âton ou l'épieu. Au sud en arrière sont les Peucins et les Vénèdes, Germains, ou Sarmates, on ne saurait le dire. Toutefois, les Peucins, qu'on nomme aussi Bastarnes, se rapprochent des premiers par le langage et l'habillement. Mais les. principaux, en se mêlant par le mariage avec les. Sarmates, ont contracté quelque chose de leurs formes hideuses. Tous végètent dans l'inertie et la malpropreté. Les Vénèdes ont pris beaucoup de leurs mœurs. En effet, tout ce qui s'élève de montagnes et de forêts entre les Peucins et les Pennes, les Vénèdes l'infestent de leurs brigandages. On incline à les compter parmi les Germains, parce qu'ils se construisent des cabanes * Voir la carte i8, mise en rapport avec la carte 4»

et portent des boucliers. Ils aiment à se servir d& leurs pieds et môme se piquent de vitesse, différant en cela des Sarmates qui passent leur vie à <Jieval ou en chariot. »

Les renaeignf MMinl t rénnîs par Tacite sont quelque peaineertains et contradictoires. Ils montrent cependant que des groupes mixtes s'étaient formés en avant de la masse sar ma tique, en arrière des Ger-^ mains et des Celtes, et que les tribus slaves étaient entraînées lentement par le mouvement si manifeste, si incontestable, des Indo-Européens du Nord vers Toccident.

D'après Suétone, Tibère, déjà retiré à Gaprée, aurait laissé les Sarmates ravager la Mésie. Sous- Domitien, les Sarmates massacrèrent une légion. Ilsfurent refoulés en 75, et Domitien se décerna les honneurs d'un triomphe.

Au cours du second siècle, un grand événement, à peine connu des anciens, vint accélérer la marche des- Slaves. Deux puissantes fractions de la nation gotique^ avaient quitté la Suède et abordé aux bouches du Niémen ou de la Dvina. Séparés de leurs frères Gothons et Gothins épars dans la Germanie, les Wisigots et les Ostrogots durent contourner les Aistes et les Vénètes et, en descendant le Dniester et le Dnieper, gagner les rivages de la mer Noire. Ils furent obligésde passer à travers les Slaves, poussant vers Touest les Sarmates et les Roxolans retardataires, rejetant sans doute vers le nord, dans les régions occupées par les Pennes, un certain nombre de peuplades qui devaient former le noyau de la nation russe*.

Les Wénèdes ou Winides, qu'on peut croire proches^ parents des Vandales, reculant ou avançant, comme^ * Voir la carte 19, mise en rapport avec les cartes 5 et 10.

on voudra, çerrèrent les Langobards contre les Burgiindes, les Burgundes contre les Suèves, et se firent place sur les bords de la Baltique, parmi les Rug-es, les Hérules, les Angles. Les lazyges débordèrent sur la Pannonie, où les Germains quades et marcomans les suivirent, violemment frôlés qu'ils étaient au nord par les Burgundes. En 168, 172, par deux fois, des multitudes quades et iazyges vinrent battre les murs d'Aquilée ; et, sans Ténergie désespérée de Marc Aurèle et Vérus, de nouveaux Gimbres, de nouveaux Sénons auraient envahi Tltalie par les passages mêmes qui l'avaient jadis ouverte aux Ligures, aux Ombro- Latins, aux Étrusques et qui bientôt la livreront aux Gots, aux Huns, aux Lombards.

Jordanès, un Got qui a résumé, vers 552, l'histoire de Cassiodore, nous a laissé sur ces temps qu'on peut appeler goto-slaves quelques notes qui semblent authentiques. Je les résume : lorsque, dit-il, les Gots, sortis de la Scanie avec leur loi Bérig, eurent pris pied sur le continent, ils commencèrent par battre, expulser et remplacer les Ulméruges^ qui habitaient la côte; « dès cette époque, ils subjuguèrent les Vandales, leurs voisins, et les appelèrent à partager leurs victoires ». Mais la population s'étant accrue dans des proportions énormes, force fut aux Gots de chercher des demeures plus vastes. Une partie d'entre eux passe un fleuve, sans doute le Dniester, et atteint non sans combats le pourtour de la mer pontique. Ce sont les Ostrogots. Le reste, ce sont les Wisigots, campe du Dniester aux Carpathes, foulant et rançonnant tous les pillards slaves qui dominaient dans ces contrées ; le poste le plus avancé des Gots, vers le confluent de la Theiss et du Danube, fut oc

par les Gépides, qui se trouvaient ainsi adossés, vers Torient, aux montagnes de la Dacie, ce refuge de Celtes, de Thraces, de Gètes, où s'est conservée, à travers tant de vicissitudes, tant de mélanges ethniques, une langue latine, le roumain ou valaque. Sur le revers septentrional de ces montagnes, s'étend, depuis la source de la Vistule sur un espace immense, la nation populeuse des W inides. « Bien que maintenant (vi^ s.) les noms de ces peuples aient subi divers changements selon leurs diverses familles et selon leurs demeures, on les appelle principalement Sclavins et An tes. Les terres des Sclavins se déploient de la Vistule au Dniester, un peu au nord ; ces peuples, au lieu de cités, habitent des marécages et des forêts. Les Antes sont les plus courageux de cette race ; leur territoire va du Dniester au Danube. Sur le rivage de rOcéan (la Baltique), où les eaux de la Vistule sont absorbées par trois embouchures, sont établis les Vidioariens ou Vividariens, formés de la réunion de diverses nations*. »

Ainsi, dans ces contrées toujours troublées, les tribus succèdent ou s'amalgament aux tribus, les noms changent ; mais, que ce soit sous la domination des Wisigots au m« siècle, des Ostrogots (au temps d'Ermanaric) ou des Huns et des Avars, la Slavie se constitue et s'agrandit, et le parler slave se fixe pour ainsi dire dans le sol, duTanaïs au Volga, de l'Euxin à l'Oder et à la Baltique, repoussant comme l'herbe sous le pied qui la foule et la dent qui la tond.

* Voir la carte 20.

J 2. Formation et établissement des Slaves du Sud, Yougo^ Slaves,— Les Slaves suivent les Huns et les Avars an snd dn Dannbe ; ils désolent riUyrie, la Mésie, la Tlirace, la Macédoine, même le Péloponèse.— L'emperenr Héraclins appelle et fixe en Dalmatie, Bosnie, Serbie, Bulgarie les Chrobates (Croates), les Sorabes (Serbes) et les Sévérianes. — L'invasion hongroise vient séparer ces Slaves du Sud de leurs congénères très procbes, -Rendes, Slovènes, Tchèques, Polonais et Rutbènes.

Pendant trois siècles d'une vie précaire, les futurs Slaves du Sud, que Jordanès paraît désigner sous le nom d'Antes, furent recouverts, englobés, traînés çà •et là par les flux et les reflux des invasions orientales, emportés en Mésie et en Thrace par les premiers Wisigots, ceux qui battirent Içmpereur Décius, puis ramenés en partie au nord du Danube, lorsque la tétrarchie de Dioclétien et le règne de Constantin assurèrent à l'Empire un répit de cent ans, puis entraînés encore à la suite des Gots auxquels la bataille d'Andrinople, où périt Valens, livra la Macédoine, riUyrie et la Grèce*. Nul doute qu'ils n'aient grossi les bandes hunniques de Balamir, de Roua, d'Attila, combattant pour leurs maîtres avec une aveugle férocité. La dissolution de l'empire hunnique, en 453, ne leur rendit pas la liberté ; ils continuèrent de servir soit les fils d'Attila, soit les Ostrogots ou les Bulgares. Les historiens du temps, Jordanès, Procope, nous ont laissé de ces peuples de tristes peintures 2.

Si longtemps asservie sous des conquérants qui consommaient sans produire, la race slave avait pris, quand elle pouvait, quelques-unes des habitudes de la vie sédentaire. Elle connaissait les premiers rudi-

* Voir les cartes 9 et 12. — «Voir les cartes 10, 21 et 22.

mcnts des arts, mais sa grossière industrie avait des bornes bien étroites. Ce qu'on appelait les villes n*était qu'un amas de cabanes malsaines, disséminées sur de grands espaces, et cachées comme des tanières dans les profondeurs des bois, au milieu des marais, sur des roches abruptes, partout, en un mot, où rhomme pouvait aisément se garer de Thomme.

Encore changeait-on de repaire à la moindre alerte (Proc, m, xiv). La misère et une malpropreté hideuse y faisaient leur séjour. Là pullulaient des familles ou des groupes de familles, dans une complète promiscuité, vivant nus à l'intérieur des cabanes et, au dehors, se couvrant à peine de la dépouille des bêtes ou d'étoffes noires que les femmes savaient tisser déjà au temps d'Hérodote, si, sous le nom de Mélanchloines, il désigne, ce qui est probable, ces Antes et ces Sclavins. Quelques tribus. Tacite nous l'a dit, se barbouillaient de suie en guise de vêtements. Le Slave mangeait la chair de toute espèce d'animaux, môme les plus immondes ; mais le millet et le lait des juments composaient surtout sa nourriture. Les instincts moraux étaient chez lui à l'état le plus vague. La communauté des femmes était la règle dans la plupart des tribus et devait survivre longtemps à l'introduction du christianisme.

A cette incurie, à cette barbarie primitive se mêlaient évidemment quelques sentiments plus doux. Paresseux et ami du loisir, le Slave se montrait hospitalier par accès. Il accueillait les étrangers ; il était quelquefois, ou du moins il voulait être, fidèle à sa parole. Mais il passait en un moment de l'apath^ à la violence, à la cruauté la plus impitoyable. La^'oitrine nue, un coutelas au côté, il courait, brandissant

un paquet de javelots empoisonnés, dont la moindre atteinte était rapidement mortelle. Se battre en lig-ne, en rangs serrés, coordonner ses mouvements sur des combinaisons d'ensemble, était un art que son intelligence n'atteignait pas encore. Il excellait à se tapir derrière une pierre, à ramper sur le ventre parmi les herbes, à passer des journées entières dans une rivière ou un marais, plongé dans Teau jusqu'aux yeux, respirant à l'aide d'un roseau ; là, chasseur d'hommes, il guettait patiemment l'ennemi pour s'élancer sur lui avec la souplesse et la vigueur d'une bête fauve.

Il avait pour rival et pour modèle le Bulgare, arrière-ban des Huns, qui, du Volga, auquel il avait donné son nom (ce fleuve s'appelait, comme Attila, Athel ou Athil), s'élançait à la curée du monde romain. Théodose le Grand avait été battre les Bulgares sur le Dniester. Mais cette race vicieuse et bestiale avait repris sa marche et profité de la trouée des Huns pour s'abattre sur le bas Danube*. Nul, chez les Bulgares, n'arrivait à un commandement sans avoir tué un homme de sa propre main. Leur arc énorme, leurs longues flèches, leur coutelas de cuivre rouge, leur lazo ou filet dont ils enlaçaient l'ennemi tout en courant, leur dextérité prodigieuse, inspiraient la terreur. Ils détruisaient pour détruire, tuaient pour tuer, s'attachaient à efiFacer tout travail humain , à brûler, à raser les villes, à ne laisser après eux que l'image de leurs steppes natales. De tous les barbares qui saccagèrent l'Empire, ils sont restés les plus abominables et les plus flétris par l'histoire. Les Slaves ne leur cédaient guère. Le Hun d'Europe, àcôtéd'eux^ môme le traître Gépide, étaient presque civilisés. * Voir la carte 22.

Durant les tristes années qui fermèrent le v® et ouvrirent le vi« siècle, les provinces voisines du Danube purent étudier à leurs dépens toutes les variétés de la férocité humaine. Car il ne se passait pas d'hiver, depuis 498, où, moitié sur la glace, moitié s'aidant d'outrés gonflées, ces hordes furieuses, souvent poussées par la faim, ne franchissent le fleuve en dépit des flottilles byzantines ; pas de nuit où un village, une ville, surpris en leur sommeil, ou bien une troupe en marche, ne se vissent enlevés, pillés, rasés, anéantis. Là où le Slave avait passé, il ne restait plus une âme vivante. La Thrace et rillyrie, dit Procope, étaient jonchées au loin de cadavres sans sépulture. Quelquefois, lorsque les Antes et les Slovènes eurent appris que certains captifs pouvaient rapporter quelque argent, ils faisaient des prisonniers, mais ils les laissaient mourir de fatigue et de misère sur les routes. Ce n'est rien encore. Ils les enfermaient avec des bœufs et des chevaux dans des étables garnies de paille qu'ils incendiaient, et s'enfuyaient joyeux à la musique des lamentations et des gémissements. Ou bien ils attachaient les captifs par les membres à quatre poteaux, la tête pendante en arrière, et ils leur brisaient le crâne à coups de bâton, comme on fait aux chiens et aux serpents (Proc). C'est aux Slovènes que les contemporains attribuent le supplice du pal, invention qui peut leur être contestée, je crois, mais qu'ils importèrent pour de longs siècles dans les contrées danubiennes. Partout, derrière eux, on rencontrait des files de pieux garnis de corps pantelants qui restaient étalés sur les chemins comme des trophées.

L'empire grec cependant n'était encore dénué ni de

ressources, ni de force. Il Ta prouvé plus d une fois pendant le vi® siècle. Mais d'autres soins Toccupaient. La théologie réclamait toute Tin telligence, tout le zèle de la cour et des ministres. Patriciens, soldats ou bouviers, tous les empereurs de hasard que Tintri^e ou le meurtre élevaient au trône de Byzance, se croyaient tenus de maintenir ou d*ébranler le dogme et la discipline. Eutychès et Nestorius, vivants ou morts, régnaient tour à tour à Gonstantinople. Zenon

• essayait de concilier leurs doctrines. Il brouillait tout. Anastase, ennemi de l'orthodoxie, lâchait la bride à tout ce. qui n'était pas catholique; les hérésies,

.à qui mieux mieux, se jetaient l'anathème. Et les « deux natures », la divine et l'humaine, livraient les

• deuxMésies, laThrace, l'Illyrie, môme la Macédoine -aux barbares inhumains et dénaturés. Et ces barbares

n'étaient pas tous aux frontières, si entamées déjà. La barbarie siégeait en pleine civilisation, et le sang coulait à Gonstantinople, au nom de celui qui a dit, a^sure-t-on : « Je ne suis pas venu apporter la paix, mais la guerre; la guerre entre le père et l'enfant, entre l'époux et l'épouse, la guerre dans la famille et •dans la cité. »

Pour vaquer tranquillement à ses émeutes et à ses petits massacres quotidiens, Anastase enferma la pointe d'Europe dans une forte muraille, bien gardée, à treize lieues environ de Byzance. Bonne précaution, sans doute, mais qui semblait proclamer l'abandon du reste de l'Empire. Un coup de foudre, bien dirigé par le dieu orthodoxe, abattant Anastase, assura quelque répit aux malheureux Danubiens. Un vieux soldat, ■Justin, sut écarter pendant neuf ans de règne les incursions slavo-bulgares. Justinicn — que je n'entends

LES ORIGINES SLAVES 17f

nullement rabaisser — fut moins heureux; et avec lui, malgré ses excellents généraux, le Slave Kibuld, le Hun Mundo, petit-fils d'Attila, et le Romain Germanus, les pillages presque annuels recommencèrent^ En 538, notamment, trente-deux forteresses furent enlevées en Illyrie, tandis que diverses bandes péné— traient en Achaïe jusqu'au golfe de Gorinthe, en Thrace dans la Ghersonèse, et dévastaient la côted'Asie Mineure. Repus de carnage, chargés de dépouilles, les barbares regagnèrent le Danube, aveccent vingt mille prisonniers. Et de pareilles aventures^ n'étaient pas rares. L'Empire avait, d'ailleurs, fort à faire avec les Gots, les Gépides et les Lombards de la Pannonie, avec de nouveaux Huns, les Outigours et Goutrigours, que Justinien tâchait d'armer les unscontre les autres, d'amadouer par des subsides ou des cantonnements dans quelque district vide, et il n'en manquait pas en Thrace et dans les deux Mésies.

Ges intrigues étaient nécessaires, mais elles faillirent amener une issue fatale; en vieillissant, Justinien, partout victorieux grâce à Bélisaire et à Narsès, s'était quelque peu engourdi dans sa haute fortune ; à force de disperser ses armées, dé laisser ses généraux et ses ministres arrêter les impôts au passage, il se trouvait sans argent et sans soldats, lorsqu'il apprit que des troupes de Slovènes, de Bulgares, de Goutrigours, paradaient à quelques pas de la Porte-Dorée. Le mur d'Anastase, criblé de brèches par un terrible tremblement de terre, 557, avait livré passage à un roi hun, nommé Zamergan (Z amer-Khan). Je n'ai pas à conter comment le vieux Bélisaire sauva Gonstantinople, ni comment ce bienfait aggrava sa disgrâce. Zamergan, reculant pas à pas, finit par rallier les deux armées.

qu'il avait lancées contre l'Asie Mineure et contre la Grèce, et re^ag-na le Danube, après avoir saccagé le pays en conscience.

. Mais voici que l'Asie déverse encore des conquérants, qui entendent succéder aux Huns, relever l'empire d'Attila et commander à tous les peuples plus ou moins errants ou fixés dans l'ancienne Hunnie. Les Ouar-Kouni, horde finno^mongole, échappant à ses maîtres les Avars ou Turks, tout-puissants à l'est de la mer Caspienne, arrivaient de Sibérie sur le Volga, sur le Don et le Borysthène, battant et domptant les Goutrigours aussi bien que les Outigours, les Bulgares comme les Antes et les Slovènes *. Ges Kouni, ces Avars, auxquels l'histoire a laissé un nom qu'ils avaient usurpé, se présentèrent en Bessarabie comme auxiliaires et alliés des Romains. Justinien, cinq ans auparavant, leur avait accordé ce titre, qui n'était pas dangereux tant que les barbares s'occupaient à décimer les vieux ennemis de l'Empire. Mais cette malice diplomatique allait être exploitée par un scélérat aussi rusé, aussi perfide que féroce, le Khagan Baïan. Gelui-ci commença par dresser ses tentes au bord du fleuve, en vue de la Dobroudja, ou Petite Scythie, qu'il convoitait. De là, se lançant à travers ce qui commençait à s'appeler la Slavie, écrasant, après les Antes, les Slovènes, puis les Wendes, il arriva sur l'Elbe^ en face d'un adversaire autrement redoutable que ces sauvages, qu'il chassait jusqu'alors devant lui (562). C'étaient les Francs austrasiens, qui avaient englobé l'ancien royaume de Thuringe et se trouvaient en contact avec les Slaves de Saxe et de Lusace. Sigebert, fils de Glotaire, accourut, passa l'Elbe et fit éprouver aux Avars une grande défaite.

* Voir la carte 20. — * Voir la carte 28.

Le Khagan, harcelé par les Gépides, se replia vers ses campements du bas Danube, attendant les occasions.

Deux peuples indépendants occupaient encore une partie de ce que Baïan considérait comme le domaine des Huns, les Gépides, les anciens alliés d'Attila, et les Lombards, maîtres du Danube, entre la Save et les Alpes. Ces nations, toutes deux germaines, se jalousaient fort. Lorsque Baïan eut compris que le roi des Lombards Alboïn convoitait l'Italie dont Narsès avait abandonné la défense, il trouva piquant de faire exterminer ceux qui voulaient rester par ceux qui voulaient partir. C'est ce qui arriva. Alboïn, victorieux grâce à l'appui de Baïan, gagna la Haute- Italie ; les débris des Gépides tombèrent, avec leur pays, sous la domination des Avars. La Hunnie était reconstituée. Le Khagan devenait Tunique voisin de l'empire grec.

Contre ce dangereux ami, vainement les Césars essayèrent d'intéresser les Turks, alors maîtres de l'ancienne Sarmatie, vainement ils temporisèrent de leur mieux, pour arrêter Baïan au Danube, pour sauver Sirmium et Singidunum (Belgrade). Baïan se fit construire un pont et une flottille par des charpentiers grecs, passa le Danube, s'installa sur la Save, sous prétexte de châtier les Slovènes qui ravageaient en ce moment la Pannonie et la Mésie. En définitive, Sirmium fut investi et pris par famine, tandis que cent mille Slovènes s'abattaient de nouveau sur la Mésie et la Thrace. Et jusqu'à 602, époque où mourut Baïan, enfin battu en toutes rencontres et poursuivi jusque dans ses états par les généraux de l'empereur Maurice, partout, en avant ou à côté de ses armées, on

trouve des Slaves, aussi agiles à la fuite qu'acharnéis au pillage.

Toutes les fois que Baïan posait les armes et sig'naiti. un traité de paix, on était sûr de voir sur la rivedroite du Danube des milliers de Slovènes et de Bul^areis qui partageaient ensuite leur butin avecrhjpocrite Khagan et 'emportaient leur part dans» quelques marécag-es de Moldavie, vers le Pruth et le- Séreth; Ils n'étaient pas toujours heureux. Le chronographe Théophane raconte l'aventure de deux de leur» roitelets, Ardagast et Musok, surpris et capturés avea toute leur bande et le produit de leurs rapines. Mais pour mille exterminés ou vendus à l'encan, c'était pardix mille, par cent mille qu'ils reparaissaient en Thrace, en Mésie, jusqu'en Frioul. C'est ainsi qu'il» remplissaient peu à peu ces contrées, où ils sont encore établis aujourd'hui.

Une paix relative de quatorze ans avait suivi la mort de Baïan. Mais après cette accalmie, les Avars se relevèrent plus dangereux que jamais*. Ils faillirent enlever l'empereur Héraclius aux portes mêmes de Gonstantinople. En 625, pendant qu'Héraclius, sur l'Euphrate et le Tigre, poursuivait avec ténacité contreles Perses une campagne aussi heureuse qu'extraordinaire, un général perse tenta sur Gonstantinopleune diversion des plus hardies. Le Khagan, averti,, accourut à travers la Thrace et la Macédoine pour avoir sa part de la curée. Et la g'rande capitale se réveilla entre deux formidables ennemis, assiégée par terre et par mer. Les Slaves, comme à l'ordinaire,, constituaient la principale force des Huns ; ils avaient, construit pour leurs maîtres d'innombrables machines, et une redoutable flottille. La ville, bien défendue par

* Voir la carte 24.

le patrice Bonus, reg-arda sans peur « la vipère avare et la sauterelle slave », le Hun, hideux et rusé, et ces troupeaux d*Antes, de Slovènes, de Wendes, au poilblond, au corps long* et fluet, nus ou presque nus^. épars dans la campagne comme des nuées d'insectes-. malfaisants. Tous les assauts furent repoussés ; lesbarques coulées ; la mer était roug'c de sang, couvertede cadavres d'hommes et même de femmes slaves. Enfin, une armée envoyée par Héraclius et conduite par son frère Théodore vint prendre les Perses à dos- Gonstantinople était sauvée. Mais le Khag-an, vaincu^, acheva dans sa retraite la ruine des malheureuses, provinces tant de fois dévastées.

Héraclius, de retour, ne trouvant plus, du Danubeaux Balkans, de la Save à l'Adriatique, qu'un triste^ et vaste désert, livré presque sans défense possible à toute invasion du nord, prit le parti d'y installer des populations qui pussent couvrir les frontières de l'Empire. Il les offrit aux nombreuses tribus slavesexcédées par la domination hunniqué.

Il entra en pourparlers d'abord avec des Vendes et Slovènes montagnards, Khorvates ou Khrobates, qui habitaient les hautes vallées de l'Oder et de la Vistule^. sur le revers septentrional des Garpathes ; cinq frères,. Gloucas, Lobol, Gosentès, Moucle et Ghrobat, avea leurs deux sœurs Tuga et Buga, se mirent à la tête des émig-rants et reçurent la Dalmatie à conquérir, entre l'Istrie et la Narenta. Ge fut le premier établissement régulier des Groates (630) *.

La cession de la Dalmatie aux Groates fut un appât

pour d'autres Slaves de l'Elbe, les Srp^ Serbloi,.

Serbes, Sorbes, Sorabes ; ils quittèrent en nombre la

Misnie et la Lusace et reçurent pour domaine tout le

* Voir la carte a5.

pays entre la Macédoine et TÉpire, Dardanie, Mésie supérieure, Dacie d*Aurélien, Illyrie, c'est-à-dire la Bosnie et la Serbie. Le bas Danube eut aussi ses émigrants, les Slaves Sévériens, Séwères, ou les Sept- Nations, qui furent cantonnés au pied de THémus, un peu au midi de Varna. Les Bulg'ares, enfin, quoique de race hunnique, mais brouillés avee les Avars, occupèrent, sans permission il est vrai, la Mésie inférieure, et leur chef Asparuk s'empara de Varna. Enveloppés et pénétrés, soit par les Slovènes qui les suivirent, soit par les Séwères déjà installés, ils perdirent leur type et leur langue. C'est ainsi que l'élément slave fut substitué à toutes ces antiques populations thraces, g^tes, illyriennes et celtiques dont Hérodote vantait la puissance, et s'infiltra même en Macédoine, dans l'Hellade et jusque dans le Péloponèse*.

Libres habitants de l'Empire, ils n'en demeurèrent pas longtemps, comme on sait, les alliés fidèles, mais ils le fermèrent, en somme, aux Avars, et plus tard aux Hongrois. Héraclius donc avait sagement pourvu au plus pressé. Dès l'année 630, les Avars ne sont plus mentionnés dans les événements de l'histoire d'Orient. On peut dire que le réveil des Slaves a déterminé leur décadence.

Tout ce qui était resté de Vendes, de Sorabes dans l'empire avar. Croates blancs, Serbes blancs (Belo- Khrobat, Belo-Srp), secoua le joug des Huns ; les Tchèques, qui, au vi« siècle, s'étaient fixés dans le Boiohœmum, vide de Marcomans et de Boïens, étaient protégés contre leurs vexations par un cercle de montagnes. Puissants encore, mais amollis par leurs immenses richesses, retranchés dans de nombreuses

* Voir la carte 25.

enceintes, appuyés au Danube et à la Save, depuis Singidunum (Belgrade) jusqu'à Vindobona (Vienne), les Avars se virent serrés à l'orient par les Bulgares, au sud-ouest par les Vendes de Garinthie et . de Pannonie, au nord et à l'ouest par les Saxons, les Austrasiens et les Bavarois.

Un marchand franc, Samo, un Sénonais, fut le libérateur des Vendes. Voyageant pour son commerce en Garinthie, Samo trouva les Slaves en pleine révolte, mais sans armes, sans discipline, incapables de se défendre. Il leur distribua les armes qui formaient une partie de sa pacotille et'leur apprit à en forger de semblables ; il fit de leurs bandes des bataillons, des corps de troupes. Et sous ses ordres, les esclaves rebelles infligèrent à leurs maîtres étonnés quelques rudes échecs. Proclamé roi, Samo devint un Vende convaincu, oublia le Ghrist pour le Dieu blanc et le Dieu noir, prit douze femmes et fut père de trente-sept princes. Sa brillante fortune rallia autour de lui tous les Slaves du Nord. Les Khagans n'eurent pas seuls à compter avec lui. Dagobert le»", illustre roi des Francs, jugea bon de lui faire la guerre et lui dépêcha trois armées. Samo les battit et termina la lutte par une grande victoire (630-640). G'est ainsi que chez les Vendes du vii^ siècle, le premier qui fut roi fut un marchand heureux. Héraclius rechercha son alliance*.

Après lui, Slaves et Avars retombèrent dans une longue obscurité, jusqu'aux temps carolingiens. Dans ses nombreuses campagnes contre les Saxons et contre les Bavarois, Gharlemagne rencontra aux bouches de l'Elbe des Slaves, Obotrites, Wiltziens, qui avaient remplacé dans le Mecklembourg et le Brandebourg les Eudoses, les Gimbres, les Ghé-

*Voir la carte 26.

rusques. Ces nations, dont il apaisa, croit-on, les différends, reconnurent vaguement sa suzeraineté. Sur les régions du Danube, son autorité devint plus eflFective. La Bavière, domptée, après la déposition de Tassilo, avait ouvert aux Francs la Pannonie, l'Autriche méridionale. Sur la rive gauche, les Avars tenaient encore des pays tout voisins de la Franconie ; ils avaient plus d'une fois prêté secours aux Bavarois et aux Saxons toujours en révolte. Charles résolut d enlever toutes ces lignes de terre et de palissades où ils. bravaient les représailles. Il n'y parvint pas sanspeine. Les marais, les fièvres paludéennes, la mauvaise volonté des peuples qui is'attendaient à êtreruinés au passage, le nombre et la solidité des retranchements lui valurent plus d'un échec, plus d'uni déboire. C'est en 799 que Pépin, roi d'Italie, pénétrant par le Frioul dans la vallée de la Save, emporta Sirmium et frappa l'empire avar en plein cœur. Charlemagne, qui s'avançait victorieux le long du Danube, retourna à Aix-la-Chapelle pour y recevoir joyeusement le jeune triomphateur. Pépin rapportait avec lui les dépouilles du monde, tant de trésors, amassésdepuis trois siècles, que la valeur de l'or baissa de^ vingt à un ; bien plus de métal, en un mot, qu'il n'ent fallait pour fabriquer ou payer la couronne impérialeposée l'année suivante sur la tête de Charles Auguste,, empereur d'Occident.

De ce grand événement résulta pour les Slaves dela Pannonie et de la Carinthie une sujétion momentanée ; ils firent partie de l'empire franc, qui confinait par eux à l'empire byzantin, ou mieux à une Slaviedu Sud (Esclavonie, Croatie, Serbie). Sur la rivegauche du Danube, de nombreuses tribus indépen-

Nantes occupaient les bassins de l'Oder et de TElbe, notamment, autour de la Bohême, la Moravie, la Silésie, le Brandebourg-, la Misnie, la Lusace, et réduiraient fort le royaume de Germanie, né du démembrement carolingien, que g-énait, à louest, la lonjo^ue Lotharingie, bizarre et factice bordure. Des guerres «ans fin ravageaient de plus belle tout ce centre de la future Allemagne, soit que Vendes, Sorabes, Croates blancs, Tchèques, Polonais même (805-811) (anciens Lugiens'ouLèckes), vinssent happer quelque morceau «du monstre abattu, soit que le duc des Marahans ou JVIoraves, Zventibolg ou Sviatopolk, coalisât tous les Slaves occidentaux contre le roi des Ger mains, Arnulf. Cet Arnulf, bâtard d'un certain Garloman, roi de Bavière, était, sans contredit, en 889, le plus capable des descendants de Gharlemagne ; d'abord duc des Garinthiens, il s'était élevé par la hardiesse et la ruse à la royauté, réunissant sous son pouvoir presque toutes les possessions des Francs au delà du Rhin ; il essaya de vivre en paix avec son voisin de l'est, Sviatopolk, qui avait été l'épouvantail de ses prédé- .cesseurs, lui abandonnant certains droits sur la Bohême et lui concédant le titre de roi. Mais la Bohême n'avait pas suffi, il la tenait déjà, à ce bar- Lare sans foi ni loi, on peut le dire, qui entrait dans les églises à cheval, suivi de s#5 piqueurs et de ses meutes, et menaçant de son fouet le prêtre à l'autel. Il était chrétien, cependant, mais à sa mapière, et prétendait, quand il chassait, que les chanteurs de messe attendissent au moins son retour. Donc, à la Bohême, Sviatopolk ajouta la Bavière. Arnulf essaya •de l'en chasser et fut deux fois battu. Échec humiliant ^pour un candidat à la couronne impériale.

Après avoir ruminé longtemps sa vengeance, Arnulf s'arrêta à Tidée, criminelle, d'attirer sur la Bohême les Hunugars, ou Hongrois, qui, nouveaux Huns, nouveaux Bulgares, nouveaux Avars, ayant quitté rOural et la chasse aux fourrures (550) pour le Volga, pour le Dnieper, tantôt accueillis, tantôt chassés par les Khazars, leurs maîtres, et par les Petchénègues, avaient fini par atteindre le Danube, vers 888. Les Hongrois, sous les ordres de leurs voiévodes Lébédias et Arpad, fils d'Almuth, avaient sauvé des Bulgares l'empereur grec Léon; puis, serrés de près à leur tour, ils campaient dans les hautes vallées de la Transylvanie ; ils y furent rejoints par huit tribus de Khazars, parmi lesquelles les Méger, Moger^ depuis nommés Magyars, et à qui leur origine a conservé jusqu'à nous une réelle prééminence sur le peuple hongrois, leur ancien vassal. Tout ce groupe hunnique n'en forma pas moins une nation sous le commandement d' Arpad. Appelés et payés par Arnulf, les Hongrois déconfirent le vaillant Sviatopolk, puis rentrèrent dans leurs montagnes, puis « ressortant firent quatre pas », puis, battant les Slaves, aidés par les Avars, rétablirent entre Theiss et Danube le centre d'un troisième empire hunnique*.

La présence de ces nouveaux Huns au cœur de l'Europe fut, comme celle des premiers et des seconds, un objet d'eflFroi pour les peuples déjà un peu dégrosgis qui habitaient l'Occident. En 899, les Hongrois conquéraient la Pannonie et ravageaient la Garinthie et le Frioul ; en 900, ils pénétraient en Bavière et en Italie ; en 910, ils imposaient un tribut au roi de Germanie, faible successeur d'Arnulf» Bientôt leurs ravages, poussés de proche en proche,. •Voir la carte 27.

atteignent la France. Leurs bandes infestent TAlsace, la Lorraine, la Bourgogne. Ces courses étaient accompagnées de cruautés sauvages rendues fabuleuses par les exagérations de la peur. On prétend que les Hongrois buvaient le sang de leurs prisonniers. Leur réputation de mangeurs d*hommes était à ce point accréditée que le mot hongre, ongrey désigna pendant tout le moyen âge un géant anthropophage, friand de la chair des enfants, cet ogre de nos contes de fées. Quelles vicissitudes les ont fixés dans la riche Hongrie, les ont transformés en défenseurs de la chrétienté, leur ont enfin assuré une part prépondérante dans le grand empire dualiste de TAllemagne sudorientale, c'est un vaste sujet qui est situé tout à fait hors du cadre où je dois me tenir aujourd'hui. La masse slave. s'est refermée derrière eux. Mais ils ont arrêté, certainement, la marche progressive des Slaves vers l'occident. Ils ont coupé en deux la puissante avant-garde vendo-slovène, et isolé pour toujours les Moraves, les Tchèques, les Slovaques, de leurs frères Pannoniens, — Garinthiens, Croates et Serbes, — les Yougo-Slaves, enfin, eux-mêmes séparés par la Roumanie de leurs parents orientaux, Ruthènes, Polonais et Russes*.

* Voir la carte 27.

§ 3. Dëbnts obscnrs et désastrenses vicissitndes de la Russie : Novgorod, Kiev, Vladimir, Moscon. — Accroissement rapide, mais puissance précaire de la Pologne, sans cohésion et sans frontières. — Étroit domaine des Tchèqaes, enfermés dans le quadrilatère bolen (Boîohœmum). — Le petit groupe Letto-Borusse, sa résistance À la conquête chrétienne ; grandeur éphémère de la Ldthuanie ; les langues lettiques.

Tandis que les Antes, les Vénèdes et les Sclavins, poussés, confondus, séparés par de terribles hasards, par des vicissitudes sans nombre, formaient au nord et au sud de la Hongrie deux groupes plus ou moins incohérents ; tandis que, sur la rive droite du Danube et dans les bassins de la Save et de la Drave, se massaient les Yciugo-Slaves (Slaves méridionaux), Sévéro- Bulgares, Serbes, Croates et Slovènes ; que, de TOder à l'Elbe, les Moraves, Tchèques, Wendcs, Wiltzes, Obotrites, occupaient la Moravie, laSihésie, la Bohême, le Brandebourg, le Mecklembourg, la Lusace et la Misnie ; les bassins de la Vistule, du Dniester et du Dnieper se remplissaient ou restaient peuplés d'autres nations slaves, arrêtées dans leur marche par les premières, et qui avaient laissé passer le torrent ouraloaltaïque des Huns, des Avars et des Hunugars : c'étaient les Lygiens ou Lechs, futurs Polonais, les Petits et les Grands Russes ; enfin, sur les rives de la Baltique, de la Livonie à la Poméranie, les Lettons, Lituaniens et Borusses, ou vieux Prussiens, trois fractions d'une même famille lettique ou latavienne, parente, mais distincte des Slaves.

Rien de plus humble et de plus obscur que les débuts de l'immense Russie. Deux ou trois tribus peu nombreuses écartées vers le nord par la descente des

Ostrogots de la Baltique à la mer Noire, et qui restèrent cramponnées au sol sous Tavalanche des Huns et des Bulgares, voilà le noyau d'une des plus puissantes nations du monde. Elles ne couvraient pas un vaste espace. Isolées dans la région moyenne où le bassin du Borysthène confine à celui du Volga, coupées de la Baltique par les Lettons et les Suomis, de TEuxin par les Alains, les Bulgares, les Avars, les Petchénègues^ de la Caspienne par les Khazars et les Turks, enfin du Volga même par une multitude de hordes ouraliennes et finnoises, Tch ou vaches et Tchérémisses, Mordves et Mériens, Vesses et Tchoudes, elles ne portaient peut-être pas encore au viii« siècle le nom qu'elles ont rendu si fameux ; à moins qu'une d'entre elles ne fût un débris des antiques Roxolans. Mais on cherche plus volontiers l'origine du nom Rouss, Rossia, dans un mot Scandinave.

Le groupe méridional, Polianes, Sévérianes, Drevlianes, occupait les confluents de la Desna, de la Bérézina, de la Pripet et du Dnieper ; vers le nord, les Viatitches, Radimitches, Dregovitches, Polotchanes et Krivitches, atteignaient l'Ilmen et le lac Peïpous *. C'était un pays couvert d'épaisses forêts où, dit le moine Nestor (1416), les hommes vivaient d'une manière bestiale ; ils s'égorgeaient entre eux, se nourrissaient de choses impures, enlevaient les filles quand elles venaient aux fontaines, souvent d'accord avec elles, il est vrai, et prenaient deux ou trois femmes. La nuit, chaque bande se retranchait dans des enceintes de terre palissadées, fforod, goroditche, qui sont devenues des villes. Autour de ces forteresses primitives, une plèbe soumise cultivait en commun des champs partagés à diverses époques

* Voir la carte a8.

entre les familles. C'est lé volost, le mir russe. A la mort des guerriers et des riches, leurs esclaves étrang-lés, leurs femmes enivrées, étaient brûlés dans des huttes de branchag-es ; des armes, des chevaux, des objets précieux accompag-naient dans la tombe les cendres du mort. Ces mœurs et ces usages n*ont rien qui nous surprenne. Nous les avons partout constatés chez les sociétés barbares ; tous les peuples civilisés ont traversé ce régime du mariage par le rapt, du communisme au profit d'un maître et des funérailles sanglantes.

Un tel état social se concilie d'ailleurs très bien avec une certaine culture d'esprit, un certain développement du commerce et de la richesse. Depuis des siècles, la mer Noire et les fleuves qui s'y jettent avaient mis le sud de la Russie en relation constante avec la Grèce, avec les rois du Pont, avec les Perses et les Romains; toute la côte avait été longtemps bordée de colonies et de royaumes gréco-scythes, qui recevaient, en échange de leurs blés, de leurs métaux, les vases, les étoft'es, les bijoux, les produits enfin du monde civilisé. Des fouilles heureuses ont mis au jour de véritables trésors d'art. Ces rapports s'étaient continués entre Byzance et les divers peuples qui se succédaient le long du Pont-Euxin ; et les riches présents, les tributs des empereurs, les marchandises étrangères pénétraient assez avant dans le nord. On a déterré des monnaies orientales qui remontent à 699 ; un seul vase, près de Novgorod, en a fourni pour une valeur de sept mille roubles. Des poteries assez soignées, des objets de fer et de bronze, d'or et d'argent, des verroteries, des perles fausses, des grelots témoignent d'un commerce étendu^ même

d'une industrie naissante ou traditionnelle. Les armes des Scythes, adorateurs du cimeterre, avaient été célèbres; la renommée des glaives slaves s*était répandue jusque chez les Arabes. Les Khazars ayant imposé un tribut de glaives, furent, conte Nestor, effrayés par le double tranchant de ces armes : « Nos épées, dirent-ils, ne coupent que d'un côté ; celles-ci ont deux tranchants ; craignons que ce peuple ne lève un jour le tribut sur nous et sur d'autres ! » Les Polianes, dont le nom vient d'être cité, possédaient une véritable ville, la fameuse Kiev ou Kiov, construite, aux bords du Dnieper, par un fabuleux Kiij héros hun ou slave, et où les navires remontaient aisément ; et dans un âge moins funeste ils auraient pu fonder peut-être un état florissant. Mais la dispersion des gorods, l'infini morcellement des volost, les guerres minuscules de peuplade à peuplade livraient les Slaves russes absolument sans défense aux envahisseurs ouralo-altaïques. Dans le sud, nous venons de le voir, ils étaient tributaires des Khazars ; dans le nord, ils ne pouvaient résister soit aux Finnois, soit aux Scandinaves qui venaient faire des razzias jusque chez les Krivitches, au sud du lac Ilmen et, dans l'est, chez les Tchoudes, les Vesses et les Mériens (859).

Ces Scandinaves, que l'Occident tout entier connaissait alors sous le nom de Northmen, étaient appelés en Orient Varangs ou Varegs. C'étaient des pirates audacieux, des guerriers farouches et gigantesques, insatiables dans la victoire, furieux dans la défaite jusqu'à se déchirer eux-mêmes les entrailles pour ne pas servir un vainqueur dans l'autre vie. Mais ils servaient volontiers dans celle-ci les maîtres généreux.

Ils formaient, comme on sait, la garde particulière des empereurs byzantins. Or, en 862, les Slaves du lac nmeQ, dans leur désarroi, s'oflfrirent à ces Varègues qui les obsédaient : « Notre pays est grand, leur firent-ils dire, et toul y est en abondance, mais Tordre et la. justice y manquent; venez en prendre possession et nous gouverner. »

Demander Tordre et la justice à des Northmen peut nous sembler très naïf. Mais ils en demandaient si peu ! Ce qui les avait décidés, c*étaient la vaillance et le très petit nombre des Varègues. Ils avaient beaucoup à en espérer, très peu à en craindre ; ils seraient, moyennant leur tribut converti en impôt, défendus, maintenus et solidement conduits à la guerre. En effet, trois frères varègues, Rourik, Sinéous et Trouvor, répondant à Tappel des Slaves, vinrent prendre position sur les limites du tertitmre qu'on leur donnait à garder : à Touest sur le lac Ladoga, face aux Finnois et aux Lives ; sur le lac Blanc, à Test, pour tenir en respect les Vesses et les Mériens. Deux des frères étant morts, Rourik s'établit à Novgorod, pendant que deux autres aventuriers varègues, Dir et Askold, prenaient possession de Kiev. Ces deux chefs furent les premiers qui portèrent jusqu'à Byzance le nom et la terreur des Russes. On peut dire qu'ils ont inauguré la politique suivie jusqu'à nos jours par les souverains de la Russie. Leurs ambitions étaient plus courtes. Attirés, fascinés, comme tous les barbares, par l'éclat prestigieux de Czargrad, la ville des Césars, ils ne songeaient qu'au riche butin, à la volupté du meurtre et dj la destruction. Ils descendirent le Borysthène, et parurent tout à coup avec deux cents navires devant Constantinople. Après eux, Oleg avec

deux mille barques (907), Ig-or avec dix mille (930), suivirent le même chemin*. Les chiffres sont fabuleux, mais ce qui fut trop réel, ce sont les ravages exercés en Thrace et en Asie Mineure par les princes varèg-ues. Le feu grég-eois eut raison de leurs flottes, et quelques troupes bien commandées infligèrent de sanglantes défaites à leur fougueux successeur Sviatoslaf, arrêté sur le Danube par Tempereur Jean Zimiscès. Mais il ne peut être question ici de raconter Thistoire si laborieuse, si touffue de la Russie. Nous ne voulons qu'en esquisser à grands traits les premières phases.

Oleg avait réuni sous sa puissance presque toutes les tribus slaves entre Novgorod et le Dnieper. Meurtrier d*Askold, il avait fait de Kiev sa capitale. Mais Novgorod, Smolensk, bientôt Vladimir en Sousdalie, eurent leurs princes qui, tous, prétendirent à la prééminence. Au milieu des luttes intestines, des guerres perpétuelles avec les Bulgares du Volga, les Lituaniens de la Dvina, les Polonais du Dniester, les Petchénègues de TEuxin, la domination russe s'étendait surtout à Test, dans le pays des Mouromiens, des Mordvincs, et vers le sud dans la Russie rouge jusqu'en Galicie. Il n j avait ni frontières fixes, ni unité durable, mais partout des assassinats, des trahisons, une férocité plus que mérovingienne, et cependant une exubérance de vie souvent fastueuse et joyeuse. Au xi« siècle, un grand événement s'était produit, la conversion au christianisme du prince de Kiev, saint Vladimir. Déjà Olga, mère de Sviatoslaf, avait embrassé la nouvelle religion, mais elle n'avait pu décider son fils à l'abandon des divinités nationales. En cédant à la contagion, Vladimir comptait

•Voir la carte 29.

s'ég-aler aux empereurs de Byzance dont l'apparente grandeur continuait d'éblouir les Slaves, et assurer rhégénionie de Kiev, devenue en effet la ville sainte, la mère de TEg-lise russe. Le succès momentané de son entreprise n'empêcha pas la ruine et la déchéance de Kiev au siècle suivant (1169) ; mais l'accession de la Russie à l'Eglise grecque eut des conséquences immédiates et lointaines d'une bien autre portée. Elle sauva d'abord Gonstantinople d'un péril menaçant ; la communauté de croyance amena des relations plus .pacifiques. D'autre part, l'inimitié des deux Églises, la grecque et la romaine, sépara pour sept siècles les Slaves russes des Slaves polonais, dont l'alliance aurait pu changer les destinées de l'Occident ; elle fut enfin la cause déterminante, non la seule assurément, mais la première, de l'expansion de la Russie vers l'orient et vers le nord. Au xn«, auxm® siècles, Vladimir, Nijni-Novgorod, Moscou héritent de Kiev, de Smolensk, de Novgorod la Grande. Le Volga devient le centre et l'axe du futur empire, tandis que la Pologne et la Lîthuanie s'avancent vers le Borysthène et vers le golfe de Finlande.

Au moment môme où la Russie est plus que jamais désorganisée par le régime féodal, elle tombe sous le joug des Mongols, qui renouvellent, au xni® siècle, mais sur une aire infiniment plus vaste, l'épouvantable et absurde aventure d'Attila*. L'histoire, même si on la borne aux faits et gestes des races ou des nations perfectibles, n'est guère faite pour contenter ce que nous appelons aujourd'hui la raison humaine ; c'est un imbroglio d'horreurs et de sottises, un chaos dégouttant de sang. Que sera-ce, si l'on y ajoute les accès pour ainsi dire inconscients de ces peuples

* Voir la carte 3o.

intrus, Huns, Bulgares, Avars, Khazars, Mongols et quelques autres, qui n'ont jamais apporté au monde une idée, une invention, un progrès dans Part, dans rindustrie ou le gouvernement ! J'avoue qu'on est humilié quand on voit que des Slaves, des Indo-Européçns, si barbares fussent-ils encore, ont été réduits à plier sous des maîtres infimes, et cela pendant trois siècles : 1224-1540 ; mais une si dure, une si longue épreuve a trempé leur caractère. Aux grands princes qui allaient, à la cour de leur maître le grand Khan, intriguer et solliciter contre leurs voisins et leurs rivaux, d'autres succédèrent qui, tout en subissant une suzeraineté exécrée, se défendaient de leur mieux à l'ouest contre les Polonais, les Lettons, les Suédois, tâchant de garder par le Borysthène une issue vers la mer Noire, et de g'agner, au nord de Novgorod, quelques débouchés vers la Baltique ; puis des hommes tels qu'Ivan III le Grand, tels que Vassili, « rassembleurs de la terre russe », qui se trouvèrent posséder un empire dix fois plus étendu que ceux d'Oleg, de Vladimir ou de laroslaf. Enfin, sous Ivan IV, le terrible czar de Moscou, vainqueur à l'ouest et à l'orient, odieux mais utile destructeur de la féodalité*, sous Ivan IV, la chute de Khazan et d'Astrakhan dissipe le douloureux cauchemar mongol, et la Russie s'éveille, grande, immense, entre Arkhangel et la Caspienne, entre l'Obi et la Neva. C'est sous le règne d'Ivan IV qu'eut lieu la première émigration de Cosaques en Sibérie. Ainsi, quelques centaines de mille Slaves confinés dans le haut bassin du Dnieper ont, en dix siècles environ, tout en versant leur propre sang à flots dans de continuelles discordes et dans des guerres innombrables, imposé leur *Voir la carte 3i. U.

190 LES SLA.VES

nom, leur langue et leur domination à la moitié de TEurope. Sans doute, les régions septentrionales parcourues par des sauvages épars, Permiens, Ostiaks, Samoyèdes, ne pouvaient opposer aucune résistance, et les débris Finnois, Mordvines, Tchérémisses, mêlés aux restes des Kalmouks et des Tartares vaincus, allaient dépérissant de jour en jour, Mais c'est précisément cet amoindrissement de races jadis vigoureuses, puissantes et prolifiques, qui fait ressortir rétonnante fécondité, la force attractive de ces primitifs Slaves du Dnieper.

Moins pénibles peut-être furent les débuts, plus rapides les progrès des Slaves du Dniester et de la Vistule, dont les précédents n'étaient, à l'origine, que des détachements égarés ; mais combien éphémère leur puissance, combien tragique leur agonie nationale !

Nous avons dit que l'on considère les Polonais comme les descendants des Lygiens de Tacite; ils seraient donc établis sur la Vistule depuis dix-huit cents ans. Moins agités sans doute que leurs congénères wendes et Slovènes, arrêtés, d'ailleurs, à l'est et au sud, par le flux intermittent des hordes hunniques, et sans doute, vers le nord, par l'invasion lente des Borusses, ils ne purent guère s'étendre qu'après le départ des Chrobates et des Serbes pour la rive droite du Danube ; aussi, ne se font-ils jour dans l'histoire que vers la fin du ix^ siècle ; depuis un ou deux siècles peut-être, ils étaient en mouvement, , mais en des régions tout à fait inconnues, au nord et à l'ouest de la Vislule. Leurs légendes parlent d'un duc Lech (un héros éponyme), conquérant de la Silésie, du Brandebourg, de la Poméranie, du Hol-

stein, et fondateur de Gnesne (12 lieues N.-E. de Posen) ; d*un Wisimir, vainqueur du roi danois Sivard; d*un paladin Krakus auquel Gracovie doit son nom et qui, à Tinstar des Beowulf et des Sigurd, triompha d*un affreux serpent dont le souffle empoisonnait les campag-nes ; d'une princesse Wanda, sorte d'amazone qui, à la tête d'une forte armée, défendit sa virginité contre un certain Ritagor, Rudiger ou Roger ; d'un roi Lesco, écartelé poyr avoir cessé de plaire ; d'un autre roi, Popiel, meurtrier de ses oncles et dévoré par les rats ; enfin de Piast, marchand de miel et homme très sage, qui gouverna vingt ans avec justice et qui, du moins, semble bien avoir existé ; Piast serait mort vers 860 ; ses descendants ont régné en Pologne jusqu'en 1370, en Moravie jusqu'en 1526, en Silésie jusqu'en 1575. Parmi eux, je citerai Mieczislas I^"", qui se laissa baptiser en 965 ; Boleslas le Grand Ghrobiy, qui exila tous ses frères et tâcha de donner quelque unité au gouvernement. Une foule d'autres ducs ou rois du même nom, et des Casimir, et des Leksen et des Wladislas, ne cessèrent de guerroyer contre tout venant. Lithuaniens et Russes, Hongrois et Mong-ols, Danois et Saxons, Tchèques et Turcs, Borusseset Chevaliers Teutoniques, sans compter les palatins et les magnats insurgés qui leur disputaient avec acharnement tantôt Gnesne et Posen, tantôt Cracovie ou Varsovie. Du xiii® au xvi» siècle, soit par elle-même, soit par son union avec la Lithuanie sous le sceptre des Jagellons, la Pologne domina, non sans intermittences, sur les vallées de l'Oder, de la Vistulc, du Dniester et du Dnieper et, le long de la Baltique, depuis le Mecklembourg- jusqu'à laLivonie. C'était un vaste corps, mais

sans consistance, ouvert à toutes les attaques *, sans cesse mutilé, sans cesse épuisé à réparer ses pertes et qui ne trouvait jamais le tempç de cicatriser ses blessures. La Polog-ne a été une victime de la géographie. Dépourvue de frontières à Torient, arrêtée à l'occident par la puissance massive de Tempire germanique, elle fut perdue dès que la mer Noire et la Baltique lui échappèrent. Elle portait d'ailleurs en elle-même un mal qui lui dévorait les entrailles, l'anarchie féodale aggravée par le servage de la plèbe ; l'ingérence néfaste de l'Église, la domination inintelligente des jésuites s'ajoutèrent, par surcroît, à ces désordres organiques ; et la noble patrie de Copernic, de Sobieski et de Kosciusko dut périr étouffée entre l'Autriche, la Prusse et la Russie.

Si la Pologne était trop ouverte pour se condenser et s'affermir, la BoRême était trop enfermée pour s'étendre. Ses annexes naturelles, Moravie, Silésie, Lusace, Misnie, tour à tour saisies par les grands feudataires de l'empire, la laissèrent comme internée dans le corps germanique ; prisonnière incommode, certes, et qui a vaillamment, glorieusement défendu, jusqu'à nos jours, son indépendance religieuse et intellectuelle, sa langue et sa nationalité. Elle fit partie, au vn^ siècle, de l'État windique constitué par le franc Samo. Au vin^. Croc ou Crac, le même sans doute que le fondateur légendaire de Gracovie, et, après lui, son fils Przémysl (722), commencèrent, à Prague, une dynastie qui dura jusqu'en 1306 ; mais, dès lex^ siècle, Spitignew avait reconnu la suzeraineté impériale, et ce fut un décret de l'empereur Henri IV qui, en 1098, éleva les ducs de Bohême à la dignité royale. Au xv^ siècle, la réforme et le supplice odieux

*Voir la carte 3i.

de Jean Huss et la guerre de Seize Ans (Procope et Jean Ziska) qui en fut la conséquence, au xyi®, les cruautés abominables de Ferdinand I^' et autres successeurs de Charles-Quint, ont attaché au front de la Bohême une couronne sanglante de gloire et de martyre. Depuis 1558, la Bohême se débat et cependant se maintient et prospère sous le sceptre de l'Autriche. Elle a été, après Sadowa, sacrifiée à la Hongrie dans la combinaison dualiste du comte de Beust. Moins heureuse que les races ou peuples slaves, dont elle était la proche parente, la petite famille lettique (aujourd'hui latavienne, lituanienne) n'a conservé nulle part son indépendance. Si on la rattache aux iEstii de Tacite, on peut admettre qu'elle était établie au i®"" siècle de notre ère en plein pays finnois, en Ësthonie, d'où elle est quelque peu descendue après le passage des Gots, pour occuper les bassins de la Dvina et du Niémen. Lorsque les Ruges et les Hernies eurent déserté les côtes baltiqucs, une tribu lette, lesBorusscs, occupa la Prusse orientale, qui lui doit son nom. LesBorusses ont droit à quelque célébrité pour leur longue résistance aux bienfaits du christianisme, qui leur furent, on peut le dire, présentés à la pointe du glaive. C'étaient des barbares à peu près aussi farouches que les autres. Un duc de Mazovie, qu'ils avaient durement battu (ce duc prétendait les convertir pour les conquérir, ou vice versa), vers 1207, appela contre eux (1215-1226) certains moines guerriers, les Porte-Glaives de Livonie et les Chevaliers Teu toniques. Ceux-ci entreprirent cette conquête qui leur coûta soixante années d'efforts (1226-1290) ; maîtres de la Prusse jusqu'au xv^ siècle, établis à Marienbourg, qu'ils avaient fondé, comme

194 LES SLAVKS

Kônigsberg et Memel, après trois siècles de guerre avec la Lithuanie, la Pologne et le Brandebourg, ils furent placés par le traité de Thorn (1466) sous la suzeraineté de la Pologne. La Prusse, tant royale (orientale) que ducale (occidentale), ne cessa qu'en 1657 d'être un fief polonais, et sa possession valut, en 1701, le titre de roi à Frédéric I^"", électeur de Brandebourg. Chrétiens de nom depuis la fin du xiii® siècle, les Borusses n'ont été complètement germanisés qu'au XVII®.

Les Lithuaniens grandirent à l'époque même où les Borusses tombaient. Au xni« siècle, profitant du désarroi jeté chez les Russes par l'invasion mongole, ils s'avancèrent jusqu'à Vitepsk et Smolensk. Au XIV® siècle, la Lithuanie engloba toute la Russie Blanche, portant sa frontière de l'est au delà du Dnieper; elle vit ses ducs, les Jagellons, ceindre la couronne de Pologne. Mais son déclin fut rapide. Ivan III lui arracha Smolensk, les Polonais la Volhynie, la Podolie et Kiev. En 1569, elle fut incorporée toute entière à la Pologne. Elle forme aujourd'hui cinq gouvernements russes (Mohilev, Polotsk, Vilna, Grodno, Minsk) et un district prussien, Gumbinnen. La Lithuanie a conservé deux souvenirs antiques : un troupeau d'aurochs, soigneusement gardé dans une de ses forêts, et son idiome, précieuse variété du langage indo-européen.

Le groupe des langues lettiques a été longtemps confondu avec le vaste embranchement des langues slaves; mais il s'en distingue par une plus grande fidélité à la phonétique (à la prononciation) et aux formes grammaticales de l'aryaque supposé. Il semble bien être, de cette langue mère, avec le zend et le

sanscrit, la représentation la plus directe, le calque le moins altéré. Même dans Téiat de dégradation où il nous est parvenu, même dans les documents tout modernes qui nous le font connaître, son antiquité se révèle par Tétonnante conservation des désinences casuelles et verbales. Il faut que les Lettes aient vécu, dans un isolement et une sauvagerie séculaires, sur le bord septentrional, pour ainsi dire, de cette masse mouvante où se pressaient et se poussaient en même temps, à travers les steppes de la Russie méridionale, les Tbraces et les Ligures, les Latins et les Hellènes, les Celtes, les Germains et les Slaves*.

Le lithuanien est parlé encore par quinze cent mille individus: environ 150 à 200,000 à l'extrême frontière prussienne, dans les campagnes qui avoisinent Memel et Tilsitt; le reste entre le Niémen et la Dvina, autour de Kovno, sans atteindre tout à fait au sud Grodno, à Test Vilna. Par une étrange infortune, ce dialecte d'un peuple qui, durant trois ou quatre siècles, a fait quelque bruit dans le monde, ne nous laisse aucun monument écrit, pas un texte de traité ou de contrat, de chroniques ou même de théologie. C'est dans la tradition orale qu'il a fallu recueillir quelques proverbes, quelques légendes et certains chants populaires connus sous le nom de dainas. Au xviii® siècle seulement, un poète, Donalitius (1714-1780), s'est avisé de donner à la Lithuanie une littérature. Outre diverses poésies, Donalitius a composé, tout comme Thompson ou Saint-Lambert, un poème des Saisons, en trois mille vers, calculant peut-être, et non sans finesse, que le sauvetage d'une langue le préserverait de l'oubli. Ce raisonnement a été fait, de nos jours, avec succès mirifique, du côté de Toulouse et d'Avi-

Voir la carte 32.

gnon. Donalitius surnagera donc quand le flot du russe et de l'allemand aura passé sur le langage dont il fut Tunique écrivain.

Le lette, moins correct que le lithuanien — dont il borne le domaine vers le nord, — a pour centres Mittau et Riga. On évalue de neuf cent mille à un million le nombre des lettisants, dans le nord de la Gourlande, le sud de la Livonie, et Touest de la province de Vitepsk. Ce dialecte possède un certain nombre de chants populaires — mais point de Donalitius. Le borusse enfin, autre appendice du IKhuanien, s'est éteint dans la seconde moitié du xvn® siècle ; il nous a été conservé par un dictionnaire allemandprussien (800 mots), qui date du commencement du xv^ siècle, et par la traduction d'un (iatéchisme, exécutée en 1561.

Nous devions bien quelques paroles d'adieu à ces nationalités décroissantes, à ces dialectes certainement aussi dignes de vivre que ceux où ils vont se résorber, mais dont certaines causes inconnues, infécondité de la race, rudesse des climats traversés, pressions extérieures, ont enrayé le développement, rétréci l'aire et finalement supprimé la raison d'être. Leur destinée forme un frappant contraste avec la fortune des Slaves, qui, sortant d'une barbarie toute semblable, ni plus nombreux, ni plus puissants au début, moins libres même, en dépit des plus rudes misères, des épreuves les plus longues, se sont répandus sur un espace de deux mille lieues, ont pullulé jusqu'au nombre de quatre-vingts ou cent millions d 'hommes et, tôt ou tard, s'ils s'appuient au colosse russe, feront la loi à l'Autriche, à la Turquie et à l'Asie tout entière.

§ 4. Les langues slaves. — Le bulgare on paléo-slave, employé comme langue liturgique par les apôtres Cyrille et Méthode (855-900), est regardé comme la forme la plus ancienne du parler slave, certainement comprise au IX* siècle par tous les Slaves danubiens. — Vaste domaine des dialectes slaves occidentaux, aujourd'hui refoulés vers la Vistule par le retour offensif de l'élément germanique. — Classification des langues slaves.

Le domaine des langues slaves a singulièrement décru à l'ouest, mais il a graduellement couvert toute la Russie, gagnant chaque jour sur les débris kalmouks, turcs, ouralo-finnois épars dans les régions orientales de Tempire.

Durant les vii^, vin®, ix® siècles, et plus tard encore, elles ont occupé, dans l'Europe centrale, de grands espaces où lallcmand seul est connu aujourd'hui : la Poméranie, le Mecklembourg, le Brandebourg, la Saxe, la Bohême occidentale, la Basse-Autriche, la phis grando partie de la Haute- Au triche, la Styrie et la Garinthie du nord ; on parlait des idiomes slaves sur les lieux qu'occupent à présent Kiel, Lubeck, Magdebourg. Halle, Leipzig, Baireuth, Linz, Salzbôurg, Gratz et Vienne. Tous ces idiomes, qui difiFèrent moins entre eux que nos divers dialectes novo-latins, se sont formés, pour la plupart, à mesure que les familles accrues se détachaient d'une tribu mère et portaient un dialecte altéré déjà parmi des populations antérieures qui le transformaient encore en l'apprenant. C'est ainsi que s'expliquent la division du parler slave et ses nombreuses variétés. Mais il existe entre elles tant d'affinités qu'on a peine à les classer dans un ordre qu'on pourrait appeler généalogique.

Il est évident qu elles procèdent d'une source commune immédiatement dérivée de la langue mère indo-européenne. Mais cette source a-t-elle disparu comme un lac épuisé par les canaux qui en découlent? Ou bien a-t-elle laissé quelque vestige local, quelque image au moins qui en révèle soit la patrie primitive, soit, pour ainsi dire, la nature et la configuration ? La question a été agitée entre les savants slaves et allemands les plus autorisés, Shaffarik, Miklosich, Schleicher, mais sans avoir été complètement résolue. M. Hovelacquc Ta traitée avec soin et clarté dans sa Linguistique, et nous ne pouvons suivre un meilleur guide.

On distingue ordinairement, dit-il, dans les langues slaves vivantes, deux groupes principaux. Mais avant d'en indiquer la composition, nous devons nous occuper d'un idiome aujourd'hui éteint, dans lequel nous avons chance de trouver, sinon l'ancêtre, du moins la forme la plus ancienne d'un dialecte slave ; c'est le slave ecclésiastique, nommé aussi esclavon liturgique, vieux bulgare, et langue paléo-slave.

Dès le VII® siècle, les populations slaves avaient atteint leurs limites extrêmes vers l'occident et vers le sud. Le christianisme les attaqua du midi et de l'est, de Rome et de Gonstantinople. C'est aux Bulgares, aux Serbes, aux Russes que s'adressa la propagande partie de Byzance, dont les résultats furent précoces. Avec le catholicisme grec, moins exclusif que le catholicisme romain, s'introduisit la liturgie en langue slave. L'apostolat des deux frères Constantin ou Cyrille et Méthodius donna à ce mouvement l'impulsion décisive. Ce fut vers le milieu du ix® siècle (855) que Cyrille réforma, à l'usage des Slaves de

Bulgarie, Talphabet grec, traduisit les Evangiles, un certain nombre de pièces liturgiques et se rendit avec son frère chez les Slaves de Moravie. Méthode, évêque de Moravie et de Pannonie, mourut après son frère, en 885.

L'Évangile d'Ostromir, qui date de 1056, est le plus ancien manuscrit de la langue dont se servirent CyrilieetMédiode.

La comparaison de l'alphabet cjrillîen avec une autre écriture dite glagoli tique (de glagoî, discours), adoptée par les Slaves du rite latin, soulève des problèmes obscurs. c( L'alphabet de Cyrille, dit le moine Khrabre, contemporain des deux apôtres (900-908), se compose de trente-huit lettres ; vingt-quatre ^ont semblables aux lettres grecques ; les quatorze autres sont selon l'usage slovène. » Or plusieurs de ces der^ niers caractères se retrouvent à la fois dans l'écriture gla'golite et sur des médailles ou statuettes de divinités slaves de l'époque païenne. On a donc pu penser que la glagolita, comme dit Ghodzko, se rattache de près à un alphabet wendo-runique, que Cyrille a voulu remplacer, dans l'intérêt de la propagande chrétienne et du rite grec. Mais d'autres autorités considèrent le glagolitique comme une déformation du cyrillien; il daterait seulement du xi« siècle et devrait son origine au désir des Slaves du sud-ouest de sauver, grâce à l'emploi de signes incompréhensibles, leur liturgie grecque, prohibée par un concile latin.

Maintenant, quelles pouvaient être au ix® siècle les limites géographiques du paléo-slave? Encore un point contesté. Selon les uns, Dobrowski notamment, il aurait été parlé sur la rive droite du Danube, de

r Adriatique à la mer Noire, en passant par Belgrade, et au sud jusqu'à Thessalonique, c'est-à-dire en Croatie, Slavonie, Bosnie, Serbie, Bulgarie et Macédoine ; l'apostolat de Cyrille en Bulgarie ne laisse guère de doutes sur Texactitude de cette opinion. Mais d'autres ajoutent, non sans raison ce semble, aux régions danubiennes, la Moravie, où Cyrille a également opéré, avec son frère Méthode. Quelques-uns enfin donnent pour point de départ au paléo-slave le sud-ouest de la Russie, et leurs raisons ne sont pas moins fortes, puisque les premiers colons slaves de la Bulgarie étaient des Sévérianes, proches voisins de Kiev. Enfin tous les Slaves du rite grec Tont gardé comme la langue sacrée de leur liturgie nationale. De toute façon, il est difficile de contester qu'au ix« siècle le paléo-slave ne fût parlé ou compris par la majorité des tribus slavonnes et wendiques. S'il n'est pas Tancôtre, il en tient lieu, et c'est à ses formes archaïques que les linguistes ont recours lorsqu'il s'agit de comparer le slave aux autres langues indo-européennes.

Les langues slaves aujourd'hui vivantes sont : le russe, le ruthène, le polonais, le tchèque, le slovaque, le sorbe, le slovène, le croato-serbe, le bulgare*.

Les limites de la langue russe, vers le nord et vers l'est, sont assez indécises et flottantes; elle s'y rencontre, en effet, avec les nombreuses langues ouraloaltaïques (Samoyède, Zyriène, Vogoul, etc.), qu'elle pénètre peu à peu. Du côté de la Baltique, elle confine à peine au littoral, occupé par le suomi (Finlande) et l'esthonien, le suédois (Helsingfors), le lette et le lithuanien. De Grodno jusqu'à une centaine de lieues en ligne presque droite, elle est bordée à l'ouest par le polonais, au sud, enfin, par le ruthène, auquel

•Voir la carte 33,

elle se relie par un dialecte assez peu cultivé, le russe blanc (trois millions d'âmes). Le russe, ou grand russe, est parlé par plus de trente millions d'hommes. La littérature, qui a pris un si grand essor depuis le xviiie siècle, a débuté au xv« par des contes et des épopées. C'est une langue très riche et, malheureusement, très difficile, parce qu'elle a conservé, bien plus encore que l'allemand, même que le latin ou le grec, les allures des idiomes synthétiques, une déclinaison de sept cas, une conjugaison compliquée de formes féminines, une phonétique des plus variables, et une accentuation dont les lois sont très loin d'être fixées.

Le ruthène, rusniaque ou petit-russien se rapproche du russe plus que de toute autre langue slave. Il occupe environ un quart de la Russie d'Europe, au sud d'une ligne qui court au-dessus de Vladimir en Volhynie, de Kiev et de Kharkov, En Autriche, il s'étend sur la plus grande partie de la Galicie et forme la bande nord-est de la Hongrie, au-dessus du magyar et du roumain. LesRuthènes de Russie sont au nombre de onze millions et demi, y compris les Cosaques. Ceux d'Autriche sont évalués à plus de trois millions, ce qui donne un total de plus de quatorze millions d'individus parlant le petit-russe. Leur littérature, avant tout populaire et traditionnelle, a fourni à l'érudition moderne un très grand nombre de chants précieux, recueillis en Ukraine, en Volhynie, en Galicie.

Le polonais comprend un certain nombre de dialectes dont l'ensemble couvre un considérable territoire réparti entre la Russie, la Prusse et l'Autriche. La limite orientale en est assez connue : elle va de Grodno

à Jaroslav en longeant une partie du Bug. Celle de l'ouest est moins précise ; Tallemand Tenvahit chaque jour. En Autriche, la Galicîe occidentale est polonaise ; mais cette région est beaucoup moins grande que la Galicie ruthène. En somme le polonais est encore parlé par neuf à dix millions d'hommes. C'est, comme lé russe, une langue très riche et très difficile à savoir à fond et surtout à prononcer correctement, tant la phonétique en est capricieuse et l'écriture imparfaite. La littérature polonaise est abondante et originale. Elle commence à la fin du x^ siècle, et compte, à partir du xii^, une foule de chroniqueurs et de poètes. Les malheurs de la patrie n'ont pas étouffé, au contraire, sa vitalité. En 1871 , le nombre des ouvrages publiés en polonais ou par des Polonais s'était élevé, pour cette seule année, à trois mille.

Les limites du tchèque et du slovaque, qui lui est intimement allié, reculent devant l'allemand. La région qu'ils occupent — toute la Bohême, moins une lisière au nord et à l'ouest, la plus grande partie de la Moravie — s'étend de Pilsen aux Carpathes sur une longueur de cent cinquante lieues, sans dépasser vingt-cinq et cinquante en épaisseur. On y compte dix millions et demi de Tchèques, Moraves et Slovaques. Les premiers monuments de la langue tchèque sont, jusqu'à présent, les plus anciens dont puisse se glorifier le monde slave. Découverts seulement en 18i 7, ils remontent au vni® siècle, à une période de transition entre le paganisme et le christianisme. On comprend de quelle importance ils sont pour la linguistique et la mythologie. Ce sont les célèbres manuscrits de Kralovdor et de Zelenohora (Kôniginhof et Grûnberg),

étudiés chez nous par M. le professeur Louis Léger. On possède également plusieurs fragments du x» siècle. Jusqu'à l'époque de la guerre des Hussites, la Bohême, qui la première sur le continent avait donné le signal de l'émancipation religieuse, posséda la plus importante de toutes les littératures slaves. De toutes les nations de la famille, n'était-elle pas la plus mêlée aux affaires de l'Occident, la moins éloignée d'une civilisation telle quelle ? La maison régnante de Luxembourg y avait apporté cette sorte de politesse, cette vivacité d'esprit — moins la légèreté toutefois — qui se remarque dans les récits de notre Froissart. Mais sous la féroce domination de l'Autriche catholique, cet éclat s'évanouit, ces qualités si brillantes et solides parurent anéanties. La langue nationale était proscrite et quiconque essayait de la remettre en honneur se désignait lui-même à la haine des jésuites, maîtres du bras séculier. Sur la fin seulement du siècle dernier, le contre-coup de la Révolution française, en secouant l'Allemagne, réveilla la Bohême. L^es lettres tchèques ranimées manifestèrent leur renaissance par des recherches érudites et historiques. L'alphabet, très défectueux, l'orthographe, aussi déraisonnable que pas une, furent amendés, rectifiés, dans la mesure du possible, en 1830; et aujourd'hui la Bohême lutte avec énergie contre l'invasion redoutable des langues germaniques, pour le salut de son indépendance politique et nationale. Elle résiste ; mais que peuvent contre des millions d'Allemands les cent trente mille Vindes de Lusace — tout ce qui reste de l'avant-garde slave jadis établie aux confins de la domination aus^ trasienne dé l'empire carolingien, — ces Énètes d'Homère, ces Vénètes d'Hérodote, ces Winides de Tacite,

ceux qui ont doni^é à la race son nom le plus antique ? Ils sont là, reculant toujours, dans un périmètre de vingt-cinq lieues sur douze, sur les rives de la Sprée, autour de Kottbus et de Bautzen, à quelques lieues au nord de la Bohême, et ramassant du mieux qu'ils peuvent, surtout depuis 1845, les débris de deux langues, le haut et le bas-sorabe ; déjà le slave de TElbe ou polabe est éteint; môme sort attend le vinde. Les documents qui nous conservent le sorbe, ou vinde de Lusace, ne sont pas anciens, ni fort nombreux, se réduisant à un catéchisme de 151^ et à quelques écrits du xvii^ siècle.

On range le sorbe, comme le slovaque, dans une famille polono-tchèque, nord-occidentale. Il est à propos, toutefois, de rappeler que les Slovènes de Pannonie et de Hongrie ne peuvent guère, du moins à Torigine, être séparés des Slovaques, ni les Sorbes et Vindes des Sorabes, ou Serbes, établis par Héraclius en Serbie et en Bosnie ; ni les Croates des monts Carpathes de leurs frères qui occupent toujours les confins militaires et la Dalmatie. Les relations ne peuvent donc manquer entre les dialectes qui subsistent encore dans l'ancienne Germanie et les langueis sub-danubiennes.

Le Slovène, encore parlé par douze cent mille personnes de la Garinthie et de la Stjrie méridionales, confine,, par la Garniole et le nord de Tlstrie, à son très proche parent le croato-serbe, qui l'absorbera sans doute. Il a eu, au xvi® siècle, une littérature protestante, et, depuis, un écrivain distingué, Murko. Maintenant les Slovènes, tels que Kopitar, et son disciple Miklosich, ont soin d'écrire en allemand pour ne pas perdre leurs travaux.

La langue serbe ou croate, ou mieux serbo-croate, avec ses deux grands centres intellectuels, Belgrade et Zagreb (Agram), occupe une place considérable, non seulement parmi les idiomes sud-slaves, mais encore parmi les langues slaves en général. Les pays sur lesquels elle s'étend — Serbie, Bosnie, Herzégovine, Monténégro, Dalmatie, Istrie, Slavonie, Croatie, partie de la Hongrie méridionale (Zombor) — renferment une population de six millions d'hommes et qui pourrait notablement s'accroître. Il est même étonnant qu'après quatre siècles environ d'incorporation étroite à l'empire ottoman, coupée en quatre ou cinq fractions, souvent maltraitée par les Vénitiens, les Hongrois, les Autrichiens, cette race se soit ainsi maintenue et se trouve aujourd'hui si foncièrement disposée à l'unité linguistique et même nationale. En fait, les trois dialectes principaux, croate, à l'ouest, dalmate, au sud, serbe du Danube, ne diffèrent que par la prononciation de la voyelle é {véra, vira, vijéra, la croyance; réka, rika, rijéka, la rivière). Le malheur du serbo-croate a été l'usage d'un double alphabet, cyrillien à l'est, à l'ouest latin modifié; cette division fût la conséquence de l'ancienne scission religieuse. Elle retardera longtemps encore les rapprochements de toute espèce que la civilisation européenne aurait tant d'intérêt à voir s'opérer entre la Serbie indépendante et le royaume triunitaire dalmato-croato-slavon. Cependant, grâce aux réformes introduites au commencement de ce siècle par Vouk Stéphanovitch dans l'orthographe et la prononciation, les Serbes ont pris conscience, pour ■ ainsi dire, de leur langue et de ses affinités avec les dialectes voisins. Les Croates à leur tour sont sortis

d'une longue torpeur, et Zagreb, aujourd'hui, entretient avec Belgrade des relations littéraires peu agréables à TAustro-Hongrie. Le fond des littératures serbo-croates a été, du xni« au xvi« siècle, le chant populaire de guerre ou d'amour, pesma, pisma ou pijesma. Au xvi«, en même temps que, à Raguse, la poésie dalmate brillait d'un vif éclat, une certaine activité intellectuelle sembla correspondre, en ces malheureux pays, à l'allégement du joug osmanli. Et voici que, restaurée par Vouk, cultivée par les critiques et les linguistes slovèncs et croates, la langue serbe prend un rang des plus élevés dans le groupe des langues slaves. Parmi tous les idiomes de cette famille, en effet, si l'on excepte le paléo-slave, c'est le serbe qui a eu le moins à souffrir dans sa phonétique, qui reste le plus accessible et le moins difficile k apprendre.

On peut regretter que le bulgare, parlé lui aussi par six millions d'hommes, soit désormais trop fixé pour se fondre dans le serbe. Bien que très certainement issu du slave ecclésiastique, le bulgare, mêlé de turc, d'albanais, de grec, de roumain, est la plus altérée des langues slaves. Si, par chance, un rapprochement s'opérait, et qu'une langue commune, au moins littéraire, fût adoptée par tous les Yougoslaves, une nation de plus de treize millions d'hommes pourrait se constituer au sud du Danube, séparée seulement par la Hongrie et la Roumanie d'une autre confédération possible, polono-tchéco-ruthène. En dépit de nombreux obstacles, c'est, je crois, une conception qui a l'avenir pour elle.

Parmi les nombreuses classifications proposées pour les langues slaves, M. Hovelacque adopte la sui-

vante, qui semble bien répondre à l'état présent de la science.

Branche Sud-est

Branche Ouest

Russe.

I Bulgare.

Serbo-slovène.

Tchèque et slovaque Polonais.

I Sorbe de Lusace.

Polabe (éteint).

Russe.

Russe banc.

Ruthène.

Slave liturgique.

Bulgare moderne.

Croato-serbe.

Slovène.

Nous avons, du fond de la Sarmatie d'Hérodote, suivi la marche lente, pénible, divergente, des Slaves vers le midi, vers l'occident et le nord, signalé les causes multiples qui ont arrêté ou déterminé le progrès de leurs groupes divers, ralenti, favorisé ou borné le développement de leurs nombreux dialectes éteints et vivants. Il nous reste à rassembler les vestiges, très obscurs et recouverts, beaucoup trop tôt pour nous, par le christianisme, de leurs croyances antiques, et à faire la part des biens et des maux dont ils ont été redevables à leur conversion, sans vains regrets d'une mythologie assurément rudimentaire, mais sans complaisance pour une religion fanatique et dépressive.

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