CHAPITRE II
§ 1. InsnfflBance des documents relatif s aux divinités des Slaves. — Il est douteux, malgré Procope (VI* siècle) et Helmold (XII«), que Bog fût le nom d'un dieu suprême (sinon unique). — Dualisme, très probable, de la religion ' slave; l'antinomie du dieu blanc et du dieu noir ne . parait pas contestable. — Caractère nettement indoeuropéen des noms divins.
Nous ne possédons, sur les religions slaves, aucu4i document comparable à TEdda islandaise, cette bible des Germains. Derniers venus du grand exode, ramenés à la barbarie la plus primitive par la fréquentation forcée de hordes sauvages, Massagètes, Issédons, Tchoudes et Tchérémisses, les Sarmates d'Hérodote, les Vénèdes de Tacite, les Sclavins de Jordanès n'avaient jamais eu le loisir d'ordonner leurs idées et de les constituer en système lié. Il n'y eut jamais race plus surmenée, moins favorisée du sort. Effondré par les Gots, par les Huns, asservi par les Avars, refoulé et entamé par les Teutons, coupé par les Magyars, enfoncé à l'orient par les Mongols ou les Turcs, le monde slave, pour comble de malheur, s'est vu catéchisé et, comme disait Pascal, « abêti » pour des siècles, avant d'avoir pu prendre conscience de son génie.
Plus de mille années ont passé depuis que — non* sans bonnes intentions , d'accord — les Byzantins Cyrille et Méthode ont livré les Slaves du sud et des
Carpathes aux exploiteurs de patenôtres et de litanies, La conversion des Russes, commencée par une princesse Scandinave (Olga), devient officielle vers la fin du X® siècle, œuvre d'un prince odieusement débauché, saint Vladimir, émule de Salomon, et que ses huit cents concubines avaient mis en goût de monogamie. La Pologne, la Bohème, puis la Lithuanie, subissent la contagion (x^-xiiic siècles) ; et, tandis que les querelles hussites, dont l'objet nous paraît aujourd'hui si puéril et si bizarre, désolent le pays tchèque, les Chevaliers Teutoniques se sont chargés d'exterminer un petit clan de dieux nationaux réfugié chez les Vieux-Prussiens, chez les Borusses, encore sauvages. Enfin, aux x\^ et xvi« siècles, le jésuitisme s'installe en Bohême et en Pologne, ajoutant les haines religieuses aux difficultés de toute sorte nées de la féodalité, du servage, d'une mauvaise configuration géographique et de cette anarchie qui a semblé longtemps un trait caractéristique de l'esprit slave. L'histoire donc suffirait à expliquer l'état-de confusion et de dispersion tout ensemble où nous est parvenue la mythologie des Russes, des Ruthènes, des Polonais et des Tchèques.
Par chance, le triomphe du christianisme, assuré dans les villes et près des chefs, qui trouvèrent dans l'Église une précieuse auxiliaire pour morigéner et mater leurs sujets, ne put bannir des campagnes les croyances et les usages d'époques antérieures. Là survécurent, quelques siècles encore, les esprits des choses, les mânes des aïeux, les génies du foyer, les dieux de la nuit et de la lumière. Mais les mythes devinrent légendes, contes des veillées ; et c'est, aujourd'hui, parmi ces milliers de récits rassemblés
depuis le commencement du siècle par les Afanasieff, les Ralston, les Ghodzko, dont la bibliographie suffirait à remplir plusieurs pages, qu'on a retrouvé notamment toute la partie animiste de la mythologie slave. En utilisant certains détails fournis par des écrivains étrangers et des chroniqueurs nationaux, tous chrétiens d'ailleurs et qui n'ont rien de César ou de Tacite, eh tirant avec prudence les quelques mots authentiques d'un glossaire du xni« siècle, la Mater verborurriy on peut atteindre non pas une côonaissance parfaite, mais une idée suffisante du panthéon soit russe, soit occidental, soit baltique. Sans doute bien des lacunes arrêtent le spécialiste timoré, qui n'ose pas les franchir de peur d'être assailli par les sifflements des éplucheurs pointus. Sans doute des généralisateurs trop hardis rapprochent trop aisément, jusqu'à les confondre, des traits qui peuvent être particuliers à telle ou telle nation et non pas communs à tous les peuples slaves ; autre excès condamnable. Essayons donc d'éviter la sécheresse du premier, le laisseraller des seconds. Et quelle raison, ici, nous retiendrait en deçà, nous emporterait au delà, do ce qui nous semble vrai ou probable ? Les divinités et les légendes slaves n'ont pour nous ni plus ni moins d'intérêt que leurs congénères, dirai-je indo-européens? que leurs similaires épars dans le monde entier. Elles ne différent en rien, sinon par la langue et le tempérament des peuples qui les ont imaginées, elles ne diffèrent en rien des dieux et des déesses, des fictions et des mythes conçus par les groupes humains parvenus à un même degré de culture.
Gomme toutes les religions spontanées, comme toutes celles qui ne sont pas la création d'un individu
OU d'une caste, « la mythologie slave repose sur le culte des phénomènes et des forces de la nature, de Tété et de Thiver, du jour et de la nuit, de la vie et de la mort » (Louis Léger). Le ciel et la terre, le soleil et la lune, Teau, le vent, le feu, le tonnerre, y remplissent leurs offices bien connus. Mais la carrière aventureuse des Slaves nous avertit que les données ordinaires de toutes les religions ne se présentent pas ici dans leur homogénéité naturelle, j'entends conservées dans Tétat même où elles pouvaient se trouver quand la tribu mère des nations slaves s'est éloignée du berceau indo-européen ; elles ont revêtu, chemin faisant, la livrée, pour ainsi dire, des mythologies que les Slaves ont rencontrées, côtoyées ou partiellement absorbées. Elles nous apparaissent surtout comme autant de variantes et de bribes détachées, à diverses époques, des théogonies de Tlnde et de riran. Pendant deux mille ans peut-être avant notre ère, demi-fixées, demi-nomades, les fractions inconnues des races qui nous occupent ont vagué ou végété dans les steppes sans limites, de l'Oxus à la Caspienne, de TOural au Dnieper, au Niémen, à la Vistule, le long des groupes aryanisés de l'Asie centrale et antérieure. Parentes ou seulement voisines, elles se sont insensiblement pénétrées de l'esprit aryen; elles ont reçu les effluves du naturalisme védique et du dualisme perse ; le brahmanisme, le bouddhisme même et les fictions plus récentes des grands poèmes indiens ont laissé dans les produits de l'animisme slave des traces non équivoques de leur influence plus ou moins durable. Et cette empreinte aryenne est restée plus fortement marquée chez les Lettes, atteints plus tardivement par le christianisme.
Les noms de leurs divinités sont souvent de simples décalques du sanscrit : Diewas (Dyaus) est le dieu du ciel, Perkunas (Pardjanya), la foudre ; Saule (Sourya), le soleil femelle; Menô (Manou), la lune mêle, Lunus; Ausrinné (Usrâ), Taurore ou les étoiles du matin ; Vakarenné (Vâsis, Vespera), les astres du soir ; Véjas (Vayou), le vent ; Ug-ni, Ohni (Agni), le feu; Upé (Apâ), Teau ; Zémé (sanscrit Kshama, persan Zemin), la terre, etc. A côté du lumineux Diewas, ses homonymes, Dyvas « prodige », et Deivé « la peste », semblent correspondre aux Daévas, aux Divs des Persans. Je ne cite qu'en passant ces noms que nous retrouverons çà et là chez les Slaves.
Procope au vu® siècle, Hclmold au xn©, affirment nettement que les Slaves adoraient un dieu supérieur du ciel : « Ils admettent, dit le premier, Texistence d'un dieu unique, producteur du tonnerre, maître de tout. » Pour M. Louis Lég-er, ce témoig'uag-e de Procope paraît viser les tribus qui ont peuplé la Russie. Helmold dit des Slaves de TElbe, ou Polabes : « Parmi les nombreuses divinités auxquelles ils attribuent les champs, les forôts, les tristesses et les plaisirs, ils n'hésitent pas à reconnaître un dieu qui réside dans le ciel et commande aux autres. Ce dieu tout-puissant ne s'occupe que des choses célestes. Les autres ont reçu de lui des fonctions spéciales ; ils sont originaires de son sang, chacun d'entre eux est d'autant plus élevé qu'il est plus proche de ce dieu des dieux. » Ces deux passag-es, tout en laissant deviner une préoccupation monothéiste, n'ont rien d'incompatible avec le polythéisme hiérarchique des Grecs, des Latins ou des Germains. On a pensé que le nom de la divinité suprême a pu être Boffu, Bo(/y Boh, qu'on rencontre
en effet dans tous les dialectes slaves, et qui sert à désigner Pieu, le dieu chrétien. J'en doute, pour ma part. Non pas que Bog ne soit un nom divin de très antique origine, mais nous verrons que, chez les Slaves païens, il est plutôt une désignation générique, commune à tous les dieux.
« Boffû, dit Miklosich, est identique avec l'ancien bactrien Bagha, ancien persan Baga, sanscrit Bhaga, maître, proprement répartiteur. » Bhaga, qui signifie aussi « richesse, bonheur », est dans les Védas une épithète divinisée du soleil et rappelle une fonction divine que les Grecs expriment par la périphrase dotères éaôn, « les dieux, donneurs de biens ». Les mots bogatû, riche en biens, ubogûy pauvre ; le vende Zbozo (richesse, chance, troupeau); la locution Slovène : Zlega boga zviva, « il jouit d'un mauvais bog^ il est né sous une fâcheuse étoile », répondent très bien au sens originel du mot Bhaga, Le Bog slave n'est dieu que lorsque son office est spécifié par un préfixe : le russe Stribog est le dieu des vents, Dajbog^ le dieu du jour ; le slovaque Praboh, le premier dieu, ou le dieu antérieur. Erber cite le tchèque Sveboh, ou Svojboht celui qui est dieu par lui-même. M. L. Léger est disposé à voir dans ce mot, très rare, une expression chrétienne; on peut cependant lui trouver un synonyme perse, Hvadata, Koda^ épithète d'Ahuramazda. En somme, conclut M. Léger, c< aucun document, aucune tradition purement slave ne nous atteste, que je sache, d'une façon positive, cette croyance à un dieu suprême dont tous les autres dériveraient ». Au fond, la question nous laisse dans une indifférence parfaite. Le savant professeur accepte moins encore l'opinion courante sur « une sorte de
MYTHOLO(iIK DES SLAVES 215
dualisme » analogue à celui de Tlraii. Ici, je Tavoue, son argumentation n*arrive pas à me convaincre.
« Oa s'appuyait, dit-il, sur le passage suivant d'Helmold (xii« siècle), relatif aux Slaves bal tiques : « Les Slaves ont une étrange coutume. Dans leurs « festins, ils font circuler une coupe, sur laquelle ils <( prononcent des paroles, je ne dirai pas de consé- « cration, mais d'exécration, au nom de leurs dieux, <i à savoir du bon et du méchant ; ils professent que « toute bonne fortune vient du dieu bon, toute mau- <( vaise du méchant ; aussi en leur langue appellent-ils <i le mauvais dieu Zcerneboh (Tcherny bog)^ dieu « noir). » « Il faut remarquer d'abord, dit M. Léger, que ce passage, en le supposant rigoureusement exact, s'applique uniquement aux Slaves baltiques, et qu'on n'a aucune raison de l'appliquer à ceux de la Russie ou des contrées danubiennes. » Soit. « De l'existence d'un dieu noir, on a conclu par induction à celle d'un d'un dieu blanc. » Et qui pourrait s'en empêcher? « Cette hypothèse semblait confirmée par une glose tchèque d'un ancien vocabulaire latin du moyen âge, la Mater verborum : Belboh (Biely bog)^ Baal, ydolum. Malheureusement, il a été récemment démontré que les gloses mythologiques de la Mater verborum sont apocryphes, falsifiées, ou môme fabriquées de toutes pièces au début du xix^ siècle. Le dualisme slave du dieu noir et du dieu blanc' doit être •considéré comme une invention moderne et rejeté par la critique. Le dualisme, tel qu'on peut le constater dans l'ensemble de la mythologie slave, représente tout simplement la lutte des ténèbres et de la lumière •qui se retrouve chez tous les peuples indo-européens : il n'y a aucune raison pour l'identifier à celui du
zoroastrisme. » Il y a pourtant le récit d'Helmold. Et j*ajouterai que le dualisme zoroastrien n'est lui-même qu'une forme du combat entre la lumière et les ténèbres.
Erben d'ailleurs, qui est aussi une autorité, s'est efforcé, en 1866, de démontrer que « pendant la période païenne, dans toute la Slavie, de l'Oural à l'Adriatique, règne partout une même opinion sur la création du monde tiré du sable de la mer, à la suite d'un conflit entre dieu et le démon, entre le dieu noir et le dieu blanc ». Il cite, à l'appui de cette thèse, un certain nombre de traditions populaires, une, notamment, originaire de la Galicie : Dieu, avant la création du monde, navigue sur l'eau et rencontre le démon. Le démon plonge, ramène un grain de sable et ce grain devient la terre. Il cite également d'anciens manuscrits slavons-russes où l'on voit un démon, Satanael, plonger dans la mer sous la forme d'un oiseau, en ramener du sable, etc., et créer le monde de concert avec Dieu, qui consent à en partager l'empire avec lui. Pour M. Léger, les livres slavons, apocryphes, originaires de la Bulgarie, reproduisent, d'après des originaux grecs, des légendes hébraïques ou manichéennes. Les légendes sur lesquelles s'appuie Erben seraient donc d'origine perse, chrétienne pu sémitique, mais nullement slave. Je demanderai seulement pourquoi les apocryphes slavons auraient eu recours à ces emprunts, s'ils n'avaient pas cru flatter et confirmer les idées courantes de leurs lecteurs slaves. Si instructives, si utiles que soient les critiques de M. Louis Léger, elles ne suppriment ni le récit de Helmold (xii^ siècle), ni la légende galicienne, ni la vraisemblance d'une infiltration, dans les crovances
slaves, du dualisme perse, ou tout au moins manichéen. Mais ce que j'admettrai volontiers, c'est que la conception d'un dieu suprême et le 4ualisme moral sont visiblement postérieurs à la formation du panthéon slave, ou plutôt des panthéons slaves connus et inconnus : — car on n'est pas autorisé par M. Léger à confondre, comme on l'a fait trop souvent, la religion des Russes, par exemple, ou celle des Slaves bal tiques, sur lesquelles nous possédons des textes positifs, avec les croyances de leurs lointains congénères, les Slaves de l'Elbe ou du Danube. Pour la Pologne, la Bohême, la Serbie, la Croatie, la Bulgarie, les documents sérieux font défaut.
§ 2. Pantbéon russe : Svarog, Dajbog, Péronn, Vêles, etc. — Péronn jeté dans le Dnieper, par ordre de saint Vladimir. — Péroun métamorpnosé en Ilia, saint Élie, et Vêles en saint Biaise.
Dans les chroniques russes, le dieu du ciel est Svarog, le védique A^yar^/a. Il a pour fils Svarojitck ou Dajbog^ évidemment le soleil — comme Apollon, fils de Zeus. Dans un ancien poème, le Chant d*Igoi\ les Russes sont appelés petits-fils de Dajbog. Ogonu (Ignis), le feu, est pareillement fils du Ciel. Mais sur les dieux célestes ou solaires, nous n'avons que dos données très sommaires ; nous savons seulement qu'ils recevaient un culte. Dajbog avait à Kiev sa statue. Le plus célèbre et le mieux connu des dieux russes est Péroun, le frappeur, le tonnant, qui semble bien répondre au fabricateur de la foudre mentionné par Procope. Péroun apparaît, dans certains documents, comme le premier et presque le seul dieu des Russes, celui dont les Slaves du Dnieper disaient déjà : le
dieu des Russes est grand. Il est pris à témoin, avec un dieu Volos ou Velcs, dans les traités solennels conclus entre Oleg* et Léon VI, entre Ig-or et les envoyés de Romain Lécapène (x^ siècle) . « Si quelqu'un du peuple russe viole ce traité, qu'il périsse par ses propres armes, qu'il soit maudit de Péroun, » dit le texte rapporté par la Chronique de Nestor, A la suite d'une conférence tenue à Kiev entre Igor et des délégués byzantins, les Russes se rendirent sur la colline de Péroun et jurèrent à la manière antique ; les Grecs allèrent à une chapelle de saint Élie et mirent la main sur l'Évangile. Indication fort curieuse : soit en ce qu'elle tend à prouver qu'avant la conversion officielle, le christianisme avait un sanctuaire à Kiev, soit parce qu'elle établit une sorte de parallélisme entre Péroun et le prophète Elie. En fait, Ilia, dans la mythologie populaire, s'est substitué à Péroun ; il est le saint du tonnerre ; c'est lui qui produit la foudre en roulant dans les cieux sur son char de feu. Le héros épique Ilia Mourometz n'est autre qu'un successeur légendaire de Péroun, longtemps révéré sans doute à Mourom, sur l'Oka. Péroun avait des statues à Kiev et à Novgorod. Celle de Kiev était en bois, avait une tôte d'argent et une barbe d'or. Elle tenait en main une pierre à feu, un carreau de foudre. Un feu de bois de chêne brûlait sans cesse devant elle. On sacrifiait en son honneur des animaux et même des victimes humaines, entre autres deux Varègues chrétiens qui gênaient le célèbre Vladimir (988).
Ce futur saint fut-il converti, comme Félix dans Po-
Ujeucte, par le sang de ces martyrs, ou par le souvenir
de son aïeule Olga, ou par le récit que lui firent ses^
ivoyés des merveilles de Gonstantinople et de Sainte-
Sophie, ou par le désir d'épouser une princesse byzantine ? Il avait toujours eu des instincts dévots ; païen fanatique, c'était lui-même qui avait érig-é sur les falaises du Dnieper, entre autres idoles, le Péroun à barbe d'or. Sa conversion manqua d'humilité; elle débuta par la conquête de la Tauride et la prise de Ghersonésos, avec menace de marcher sur Bjzance si la princesse Anne lui était refusée, et acceptation éventuelle du christianisme. Ce fut dans la ville qu'il venait de prendre et de piller que le mariage fut célébré et consommé; les prêtres qu'il emmena à Kiev étaient ses captifs; les ornements, les reliques, dont il allait enrichir et sanctifier sa capitale, c'était son butin. C'est en apôtre armé (iapostolos) qu'il rentre à Kiev et qu'il catéchise son peuple. Au milieu des pleurs et de l'épouvante des Russes (les pauvres n'éprouvaient nul besoin de changer deMamajumbo), les idoles sont renversées. Péroun est jeté à l'eau; mais comme il est en bois, il refuse d'abord d'aller au fond. On montre encore, sur le flanc des falaises kiéviennes, la Dégringolade du diable et, plus loin, l'endroit où le dieu obstiné tenta d'aborder et, de fait, s'échoua sur la plage. C'était un miracle aussi bon que tout autre. Et le peuple aussitôt se reprit à l'adorer. Mais les soldats remirent Péroun à flot et l'on n'en ouït plus parler. Puis, comme grenouilles, sur l'ordre du prince, hommes et femmes, maîtres et esclaves, vieillards et petits enfants, durent faire le plongeon dans le vieux fleuve sacré, tandis que, debout sur le rivage avec le pieux Vladimir, les prêtres grecs lisaient sur ces gribouilles chrétiens les prières du baptême ; Point de sel cependant ; on s'en passa pour l'heure, eût dit notre La Fontaine. Novgorod, pour diverses
raisons, goûta peu ces exercices aquatiques, qui faisaient de Kiev, sa rivale, la ville sainte et la métropole de la Russie ; elle vivait d ailleurs en bonne intellig-ence avec Péroun. Les dieux païens étaient rarement g-ênants. C'est une justice à leur rendre. Aussi les Novgorodiens résistèrent long-temps. Enfin, aidée du bras séculier, la grâce opéra. Force leur fut de précipiter leur Péroun dans les flots du Volkhof et de s'y plonger eux-mômes.
Dans ce Péroun, beaucoup plus ancien que son successeur, vous avez reconnu le Perkunas, Perkuns lithuanien, la déesse Scandinave Fiôrgyn, et probablement la divinité qui a donné son nom, sous forme celtique, à la forêt et à la montagne Ercunienne. Et je ne vois, pour ma part, aucune témérité à l'identifier, d'après M. Girard de Rialle, avec le Pardjanya védique, dieu de l'orage et de la foudre. Pardjanya appartient à la toute première phase du polythéisme, lorsque, au sortir de l'animisme diffus, l'homme personnifiait, très vaguement encore, les phénomènes atmosphériques d'une certaine importance, le vent, le tonnerre, l'aurore, la nuit.
Un grand nombre de mythographes slaves ont essayé, en s'appuyant soit sur le lexique, soit sur les noms de lieu, de démontrer que le culte de Péroun s'étendait chez tous les peuples slaves. Mais la probabilité n'est pas la certitude ; et il est bon de laisser, jusqu'à nouvel ordre, Perkuns en Lithuanie et Péroun à Kiev et à Novgorod.
Le Péroun russe avait pour compagnon Volos, Vêles, que nous avons vu figurer avec lui dans les traités conclus avec les Grecs ; c'était un dieu des campagnes et des bergers, sans doute à la façon du
Mithra perse, « Mithra, roi des gras pâturages ». Ce Vêles était des plus populaires, car il a survécu à rintroduction du christianisme, sous le nom de saint Biaise, patron des bestiaux. M. Joseph Jireczak l'a retrouvé en Bohême. Là, Vêles est devenu le diable.
Khors est une sorte de Mars, un dieu guerrier. A Koupalo, dieu des moissons, qui symbolisait le solstice d'été, on offrait des grains et des fruits ; en son honneur, on jetait dans Teau des couronnes de fleurs, on allumait des bûchers et Ton dansait autour des flammes. Ces fêtes se sont perpétuées sous la religion chrétienne, et saint Jean en est naturellement devenu le héros.
larylo et Lada formaient un couple printanier; le. premier, « Tardent, le bouillant », présidait à la génération ; l'autre aux plaisirs et aux amours. Lada est la Vénus slave ; des chansons, des formulettes, dont on retrouve un peu partout des variantes, attestent la généralité de son culte. Stribog, dans Nestor et le chant d'Igor, est dit l'aïeul de tous les vents. Beaucoup d'autres dieux, grands et petits, mâles et femelles, faisaient cortège à ceux que nous venons de nommer ; il n'y avait, surtout chez les Russes, aucun moment de la vie, aucun aspect de la nature et de l'année, qui n'eût sa divinité et qui ne fût, qui ne soit encore, l'objet d'un culte traditionnel, combiné le plus souvent avec les rites chrétiens de Noël, de Pâques et de la Saint-Jean. Nous essayerons tout à l'heure de grouper ce personnel mythique dans un tableau général.
§ 3. Région baltiqne« mélange de traditions germanoletto-slaves. — Svantovit, sorte d'Odin qni chevanche la nnit, a remplacé Hertha a Rngen. — Dienx a plnsienrs tètes : Triglav, Svantovit, Porevlt, Rngevlt. — Un dien lion, Lev-r&ezic, souvenir oriental.
La religion qui nous est le mieux connue, avec celle des Russes, est la religion baltique, demi-slave, demi- . borusse, et qui, succédant à des cultes germains, avait accepté une organisation, une hiérarchie sacerdotale inconnue dans les autres régions de la Slavie. En Russie, nous avons vu les dieux en plein air, debout sur la berge des fleuves ; ailleurs les statues ou images sacrées habitent la forêt. Ici, et peut-être chez les Polabes de l'Elbe, nous trouvons de véritables temples, des sanctuaires dont les contemporains admiraient la richesse. Tacite, déjà, signale en ces parages quelque chose de semblable. Vous vous rappelez cette déesse Hertha, la Terre, que son prêtre tirait une fois Tan de son temple pour la promener dans les environs sur un char traîné par des chevaux blancs, et que des serviteurs, noyés après la cérémonie, baignaient au retour dans un lac sacré. C'est là que, après le départ des Ruges et des Hérules, s'était installé un puissant dieu slave, Svatovit, ou mieux Svantovit. Les écrivains germaniques, Helmold, Adam de Brème, les biographes d'Othon de Bamberg, les Sagas Scandinaves, fournissent ici d'assez nombreux matériaux. Sur le témoignage d'Helmold, on a longtemps considéré Svantovit comme le dieu de la sainte lumière. M. Krek traduit son nom par souffle violent et en fait une divinité de l'atmosphère. Il fait remarquer ne ses prêtres devaient éviter de respirer dans son
temple pour ne pas souiller le sanctuaire par un souffle humain.
Le temple principal de Svantovit s'élevait à Arkona, dans Tîle, slave alors, de Rugen. Son idole était en bois ; sa main gauche tenait un arc bandé ; sa main droite une corne, la corne à boire des peuples du nord. Près de lui, étaient une selle et une bride de prodigieuse grandeur. Selon la croyance populaire, il chevauchait toute la nuit sur un cheval blanc. Tous les matins, le coursier rentrait couvert, disait-on, de sueur et de poussière, et il était soigné par des prêtres dont le plus ancien seul avait le droit de le monter. A la fin de la moisson, une grande fête était célébrée en l'honneur de Svantovit. On immolait des moutons devant le temple, puis le grand prêtre s'avançait aux pieds de l'idole et regardait dans la corne s'il y restait quelques gouttes de la liqueur fcrmentée qu'on y avait versée l'année précédente. Pour peu qu'il en restât, le grand prêtre prédisait une récolte abondante, la disette dans le cas contraire. Le temple d'Arkona était fort riche, on y consacrait une grande partie du butin fait sur l'ennemi. Trois cents cavaliers étaient commis à sa garde.
On a supposé que Svantovit avait été honoré jusqu'en Bohême et en Moravie ; et que, si la cathédrale de Prague était dédiée à saint Vit, c'est qu'elle avait remplacé un temple païen consacré à Svantovit. L'hypothèse est, certainement, ingénieuse.
A côté de Svantovit, en Poméranie, à Stettin et à Wolin (Wolin, île du même nom), se place un dieu tricéphale, Triglav, qui fait songer à une mystérieuse divinité celtique. Sa triple tête était coiffée d*un triple diadème d'où pondait un voile descendant jusqu'aux
lèvres, ses trois visages indiquaient qu'il régnait sur trois mondes ou sur trois temps, le ciel, la terre et les enfers, le passé, le présent et Tavenir. S'il se voilait les yeux, disaient ses prêtres, c'était pour ne pas voir les fautes des mortels. Des mouvements d'un cheval noir, qui lui était consacré, on tirait certains présages. On rapporte à son culte des idoles à trois têtes découvertes en Misnie, et le nom de Triglav, Terglou, donné à une montagne de Garniole. Triglav, à l'origine, avait peut-être représenté l'éclair au triple dard. Mais l'état précaire des Wendes, entre Germains et Scandinaves, avait donné à leurs dieux un caractère guerrier.
L'existence d'un dieu lladigost, peut-être Radagaise, est attestée par Helmold, Thitmar, Adam de Brome. Son temple , somptueusement décoré , à Ratara ou Retra, renfermait les statues des divinités slaves. Radigost était représenté sous l'apparence d'un guerrier couché sur un lit de pourpre. Un cheval lui était consacré. Une montagne, en Moravie, et deux ou trois villes, en Bohême, portent encore des noms analogues à celui de Radigost, et il est tout naturel de penser que son culte ou son souvenir s'étaient répandus dans la vallée de l'Elbe. — Un trait à noter en passant, c'est l'association du cheval à ces dieux baltiques, soit la germaine Hertha, soit les slaves Svantovit, Triglav, Radigost. Sans doute, en ces pays voisins du Mecklembourg, florissait depuis des siècles une race chevaline très appréciée ; on peut aussi conjecturer qu'à la différence des Sclavins, plusieurs fois mentionnés comme piétons, les guerriers wendes combattaient à cheval .
Autre point, sinon rare, au moins très marqué ici :
cette abondance de têtes, dont plusieurs dieux sont affligés, — non seulement Triglav, mais encore Svantovit, qui paraît avoir été quadrifrons ; Porevid (le sag'e antique ou celui qui voit au loin), qui a cinq têtes, dont une sur la poitrine, main droite au menton, gauche au front ; Rug-cvit ou Ranovit, autre dieu ^^uerrier de Rugen, qui en a sept et porte sept glaives suspendus au même baudrier, plus un huitième dans la main droite. — Ces monstruosités témoignent d'un certain effort de Tesprit pour spécifier les qualités et les diverses fonctions du dieu.
Parmi les dieux et idoles dont regorgeaient {redundabanty dit Helmold) les villes slaves, nous ne retiendrons plus que Luarasic (Lev-raczicjy lion souverain , dieu-lion entouré d'ossements. C'est un personnage qui a bien son prix si, comme je le pense, il trahit, par sa nature même, son origine asiatique. Le lion, au bord de la Baltique, ne peut être qu'une tradition lointaine, une allusion à la patrie orientale.
§ 4. Les contes populaires. — Traces de mythes cosxnogonlqaes et solaires. — Culte animiqne des ïorèts, des eaux, des fleuves, du soleil et du ïeu. — Culte des esprits et des Ames, des nymphes et des fées. — La croyance aux vampires. — Folklore infiniment riche.
Nous avons voulu passer d'abord en revue les quelques divinités principales ou plutôt celles dont les chroniqueurs anciens certifient l'existence, mais ce serait donner de la mythologie slave un aperçu bien maigre et par trop incomplet que de négliger les centaines de contes et chants populaires où vivent, sous des déguisements humains ou animaux, rois, princes, vieillards, brigands, sorcières, serpents, oiseaux,
tous les êtres surnaturels créés par rima|s;-ination slave. C'est là, malgré le rajeunissement de la forme et l'altération des mythes, que réside le fonds des vieilles croyances naturalistes, animistes surtout, qu'entretenait une longue fréquentation des tribus mongoles, tartarcs, finnoises. C'est là que sont restés les débris de vieilles légendes cosmogoniques ou solaires.
« Quand il n'y avait pas de commencement du monde, chantent les paysans de Galicic, alors il n'y avait ni ciel ni terre. Seulement, il y avait une mer bleue ; et au centre de la mer un frêne verdoyant. Sur le frêne perchent trois colombes... elles délibèrent comment ourdir le monde : descendons au fond de la mer, extrayons la pierre d'or... ainsi un ciel clair se fera pour nous, un ciel clair et un soleil brillant... et une lune claire et une aurore claire et des étoiles mignonnes. »
N'y a-t-il pas encore un charme dans cette fruste et vague image du grand arbre cosmogonique et dans cette pierre d'or, qui rappelle l'or royal des Scythes, les tablettes d'or d'Odin, les trésors de Beowulf et de Sigurd, et le fameux or du Rhin — simples allusions à l'éclat du soleil levant et aux bienfaits de la lumière. D'autres fragments racontent ce que le dieu Lune dit à l'Aurore : « Où as-tu donc flâné. Aurore ? Où as-tu rôdé en pure perte, flâné pendant trois jours ? » et les infidélités sans nombre de l'Aurore, mère des étoiles, à son brillant époux. Lune ou Soleil. Quoi de plus curieux que ces bribes de Daïnas lithuaniennes? « Menô (Lunus) épousa Saille — ailleurs Zorya (Sourya, soleil femelle) — au premier printemps. Saule se leva de grand matin. Menô (son frère époux)
se sépara d'elle. Menu rôdait tout seul, amoureux d*Aûchriné (l'aui^orc ou Tétoile du matin). Perkuns, fort courrouce, le pourfendit avec une dag-ue : « Pourquoi t'es-tu séparé de Saule ? Pourquoi aimes-tu Aûchriné ?» — Et encore : « Aiichriné fêtait ses noces. Perkuns, monté sur un char, entra par les portes, et il tua le chône verdoyant. Le sang du chêne en s'écoulant arrosa mes robes, il arrosa ma belle couronne. » N'est-ce pas là un écho enfantin, confus, de ces hymnes védiques où mille variantes redisent les noces de l'aurore, les caprices de la foudre, et les aventures des astres ?
Avant môme de célébrer les phénomènes célestes, les Slaves adoraient les forêts et les arbres, les fleuves, les lacs, les eaux, le feu, les âmes des morts et les esprits des choses.
Dans un vieux poème tchèque (xiii^ s.), le héros Zaboï s'écrie : « L'ennemi a chassé les éperviers de nos forêts sacrées. Il nous défend de nous prosterner le front contre terre devant nos dieux, de leur donner à manger au crépuscule. Là où nos pères offraient des mets à nos divinités, là où ils chantaient des hymnes, l'ennemi ^ait abattre tous les arbres, il fait briser tous les dieux. » Le Volga, le Dnieper, le Don, et bien d'autres cours d'eau ont été personnifiés et divinisés. On contait que le Volga et son affluent la Vazuza avaient gagé à qui atteindrait le plus tôt la Caspienne. La Vazuza, s'étant levée pendant la nuit, croyait arriver la première ; mais le fleuve, furieux, la i*ejoignit à Zoubstof ; et vaincue, séduite, elle pria le Volga de l'emporter dans ses bras jusqu'à la mer. Les rivières offensées savaient se venger: un jeune guerrier avait prié respectueusement la Smorodina
de lui montrer un gué; après avoir passe, il lui échappa de dire : « Cette Smorodina si redoutable ! Eh ! c'est une mare d'eau de pluie ! » Au retour, il fut englouti, et les flots murmuraient : « C'est ton orgueil qui te fait périr. » Le Cosaque Stenko Razin (xvii® s.) jeta dans les flots du Volga, qui l'avait protégé, une victime humaine, une belle esclave persane. Aujourd'hui encore, les paysans, à titre d'action de grâces, jettent quelques menues offrandes dans les nvières qu'ils ont traversées.
Procope, au vn® siècle, indique déjà des croyances de ce genre chez les Slaves qui furent en rapport avec l'empire byzantin. En Bohême, les fontaines recevaient des libations et des victimes ; édits et n^andements n'empêcheront pas le paysan tchèque ou morave de lancer un pain frais et deux bougies de cire dans la rivière où quelqu'un s'est noyé ; encore moins, la veille de Noël, de jeter dans son puits une cuillerée de chaque plat. Une certaine source Glomazi était l'oracle des riverains d'un étang où elle se déversait ; les chances de paix et de guerre se mesuraient au niveau des eaux.
Le feu n'était pas l'objet de mc^ns de croyances et de superstitions ; il jouait, dans le culte, le même rôle que chez les Hindous et les Persans. Un botaniste polonais du xvi^ siècle (1506) accuse ses compatriotes de (( sacrifier aux démons en brûlant certaines plantes avec du feu obtenu par le frottement de deux pièces de bois (l'Arani védique). 11 y avait, dit-il, des vestales et des prêtres préposés à la garde du feu sacré, ainsi que des vierges chargées de veiller à la conservation du feu des épreuves judiciaires ou ordalies ». Nous avons parlé des bûchers solstitiaux. Les
femmes de Lithuanie (comme nos confréries du Rosaire) allument un cierge bénit pour conjurer la foudre, en criant : Dewe PerkunUy apsaugog mus, c( Divin Perkunas, aie pitié de nous. » Les Raskolniks offrent à Dieu en holocauste leurs personnes et leurs bestiaux. Le respect qu'on témoigne au feu est tel, qu'on croit commettre un péché en crachant dans un foyer. De tous les souvenirs laisses par le culte du feu dans les traditions et les idiomes slaves, le plus significatif est peut-être le suivant : les premières versions slaves des évangiles (ix^ siècle) traduisent le mot resurrectio par veskres, littéralement, dit Ghodzko, « ascension du feu », — c'est le réveil d'Agni qui dort dans le briquet de bois.
Le christianisme trouva en pleine vigueur le culte des morts, caractérisé, comme partout ailleurs, par rimmolation des femmes sur le tombeau des époux, par les banquets funèbres et les offrandes d'ustensiles et d'aliments. Le défunt était enseveli le plus souvent sous le seuil de la maison. Cependant de vastes tumuli indiquent encore aujourd'hui des sépultures communes. La crémation était en usage chez un grand nombre de tribus ; chez d'autres, les deux modes funéraires étaient pratiqués simultanément : et les mânes se trouvaient bien du feu comme de la terre. En l'honneur de ces Dzyadiy de ces morts immortels, on célébrait une grande fête, appelée trizna, jeux guerriers terminés par un festin auxquels ils étaient conviés. Dans un poème de Mickievics, Dziady, imité de chansons lithuaniennes, le sacrificateur invoque ainsi les mânes : « Arrivez dans le temple sacré, où il y a de l'aumône, des prières, de la nourriture, des boissons... Que désires-tu, âme
chérie ? Veux-tu dos friandises et dos douceurs ? Il y a ici des pâtes frites, des beig^nets, du lait, des fruits, des fraises. »
Les âmes, Douchy (sanscrit Dhuka^ souffle, même racine que thu-moSy/u-mus), étaient bien ce fantôme, ce double que nous connaissons. Elles avaient la faculté de quitter le corps pendant le sommeil, à plus forte raison après la mort. Elles pouvaient se retirer dans un lieu ensoleillé et verdoyant, iiav ou raj\ sorte -de paradis ; mais elles quittaient volontiers ces amœna vireta, ces prairies aimables, pour hanter leurs anciennes demeures. C'est elles qu'on appelait rfomovoi, génies du foyer, protecteurs de la maison. Vous reconnaissez ici l'identité originelle des mânes, des pénates et des lares, et cette doctrine de la seconde vie qui, bien loin d'ôtre une conquête de la raison cultivée, procède du plus humble animisme. Elle en <3st partie intégrante et répond à la vieille conception dualiste des choses et des êtres. Ce n'est pas l'homme seulement, ce sont les eaux, les arbres, les prairies, le vent et la rosée qui dégagent des esprits, des génies plus ou moins indépendants de l'objet dont ils furent les hôtes passagers. De là, chez les Russes, ces LiechySy esprits des bois, ces Poloudnitzas, ces RousalkaSy nymphes des champs et des prés, cet Esprit des Eaux des contes recueillis par Ralston ; de là chez les Serbes les Vilas, chez les Bulgares les Joudas, Divas et Samodivas, Ces fées mènent au clair de lune des rondes fantastiques, habitent les forêts, les rochers, les sources, et se mêlent à la vie des hommes. Déva ou Dewana est la princesse Aurore, la vierge du matin, dont le nom a passé si aisément à la Vierge dos chrétiens. Les Rojenitsas^
les Soujdenitsas (avec Jiva, la vie) président à la naissance.
A côté de ces génies, capricieux, mais favorables, se pressent les démons funestes et cruels, Kochtchei r immortel, étrange personnage qui symbolise l'hiver ; la Baba Yaga des Russes, détestable petite vieille qui voyage dans un mortier, ou dans une cabane tournante, effaçant derrière elle, avec un balai, les traces de son passage. Morena est, chez les Slaves occidentaux, la déesse de Thiver et de la mort. En Moravie, à Tapproche du printemps, les jeunes gens vont, en chantant des chansons, jeter à Teau le mannequin qui la représente.
Ajoutez Tras, le génie de la terreur et des tremblements de terre, les Biesy ou BiedaSy les Dives, les Strygas, les dragcnis, enfin les Vampires. Le mot « Vampire », d'ailleurs difficile à expliquer, est certainement, dit M. Louis Léger, d'origine slave : polonais Upior, russe Upyr, Le Vampire est un mort qui sort la nuit de sa tombe et vient sucer le sang des vivants endormis, des enfants surtout. Il faut, pour le réduire à l'impuissance, mutiler ou transpercer son cadavre. On le cherche ; et si, dans les cimetières, on découvre un corps à la peau rosée, à la chair encore fraîche, c'est lui, c'est le Vampire, et on lui plonge un épieu dans le cœur. Un autre mot slave, qui désigne le même être mythique, le Vlukodlak (à poil de loup, loup-garou), a passé chez les Turcs, chez les Grecs, les Albanais et les Roumains ; brukolakos, le brukolaque. Ces métamorphoses des morts et des esprits sont communes dans toutes les mythologies et n'ont pas donné peu de force aux présages fournis par les loups, les renards, les serpents, les éperviers.
les cygnes, les corbeaux, et, en somme, par tous les accidents ou phénomènes réels et imaginaires.
L'animisme slave s'est réfugié tout entier dans les chants et les contes populaires, mais il ne les inspire pas seul, il s'y rencontre avec d'intéressants débris du cycle atmosphérique et solaire. Les contes si bien choisis par Ghodzko, et qu'on dirait souvent empruntés aux Mille et une Nuits, nous promènent dans un monde enchanté où les larmes de la rosée tombent en pleurs de perles, où l'oiseau Ohnivak, oiseau de feu, de foudre, de lumière, chante dans une cage d'or, où le cheval de feu porte les héros à travers l'étendue, demeure du vent, où Vsevède (Visvavéda, qui voit et sait tout), le soleil aux cheveux d'or, entre vieillard dans sa maison nocturne, d'où il sort enfant tous les jours. Tantôt sur la montagne de verre ou de cristal, autour d'un grand feu, les rois des éléments siègent sous la présidence du Temps, le Zervane Akérène des Sassanides ; tantôt les douze mois se lèvent tour à tour à l'appel de Janvier, le grand Setchène (conte bohème).
On me saura gré de résumer au moins ce dernier récit.
La pauvre Marouchka, tous les jours plus docile et plus charmante, est la servante de sa demi-sœur et de sa belle-mère. On l'envoie au cœur de l'hiver chercher des violettes sur la montagne. Là, sur la crête la plus élevée, autour d'un grand feu, sur douze blocs de pierre, siégeaient douze personnages, trois avec des cheveux blancs, trois moins âgés, les autres plus jeunes et plus beaux. Ils ne disaient rien, chacun assis sur sa pierre regardait le feu. « Ma fille, que veux-tu ? — Des violettes. — Ce n'est pas la
saison, ne vois-tu pas la neige? — Pâtres, on me tuera ; dites-moi où j'en pourrai cueillir. » Alors le grand Setchène remit son bâton au plus jeune des mois. « Frère Brézène (Mars), dit-il, prends la plus haute place. Brézène fait, du bâton, un geste au-dessus du feu. La flamme jaillit, la neige fond, les arbres bourgeonnent, Therbe verdoie, et sous les branches fleurit la violette. Toute la pelouse en bleuissait. — Le lendemain, ce sont des fraises qu'on demande à la petite Gendrillon. Et la scène se renouvelle. Tchervène, Juin, prend la plus haute place. Les oiseaux chantent, les fleurs embaument la forêt. C'est l'été; sous les hêtres, la terre est semée de petites étoiles blanches qui rougissent, mûrissent, et les fraises couvrent la clairière ; on eût dit une mare de sang. Et ainsi de suite, pour les pommes, et toujours Setchène, bienveillant, comble les vœux modestes de l'enfant persécutée. La mauvaise sœur veut, à son tour, obtenir la faveur des génies. Elle ne revient pas ; sa mère sort pour la chercher. Marouchka reste seule ; elle les attendit en vain ; toutes deux avaient gelé sur la montagne.
Ces fleurettes de l'imagination slave, qui ont repoussé sous le terne et uniforme niveau chrétien, ne font-elles pas regretter cette mythologie, naïve sans doute, mais infiniment plus riche et plus ingénieuse que ce qui l'a remplacée ? Mais il faut se faire à l'inévitable.
Les Slaves, venus tard aux confins du mond« christianisé, ne pouvaient échapper aux bienfaits du christianisme, sous peine de rester à jamais isolés de l'Occident. Gomment, d'ailleurs, une religion sans préceptes, sans dogmes, sans mystères, sans clergé.
eût-elle lutté contre une si merveilleuse combinaison de douceur et de violence, de faste et d'austérité, d'humilité et d'ambition tjrannique ? Quant aux dogmes et aux mystères, ces divagations n'étonnaient pas les Slaves, ils en avaient cru bien d'autres. Quant au culte, ils ne pouvaient qu'être séduits par la mise en scène si bien réglée et par la propreté évidente du pseudo-sacrifice, ingénieux .4ans doute, où le pain et le vin sont divinisés. Pour l'enseignement, ce leur était, certes, chose toute nouvelle que cette morale empruntée par l'Eglise à la sagesse des anciens et qui devait leur paraître émanée d'une sphère inconnue.
Il est donc hors de doute que l'accession des Slaves au christianisme a élevé quelque peu leur niveau intellectuel-, — parce que les doctrines chrétiennes s'étaient formées dans un milieu civilisé ; parce que, bon gré, mal ^ré, l'Eglise, quand ce n'aurait été que pour en imposer aux barbares, avait dû retenir au moins les apparences de la civilisation antique.
Mais de combien de maux, de catastrophes fut payé ce progrès, médiocre à tout prendre ? car le tempérament et les mœurs de la barbarie slave ne s'amendèrent pas si vite. La crainte de Jéhova et de l'enfer éternel valut à l'Eglise plus de riches expiations que d'adoucissement au sort des faibles et des serfs. Les persécutions dirigées contre les païens obstinés de la Baltique; les guerres de religion substituées, avec avantage, au sacrifice sanglant; les sectes lamentables, les supplices pieux, les massacres de hussites et de catholiques, les défenestrations de Prague, les batailles de la Montagne Blanche et autres, la domination des Jésuites en Bohême et en
Pologne, l etoufFement cfuatre ou cinq fois séculaire de la pensée slave : voilà ce que la religion de paix peut inscrire parmi ses titres de gloire.
§ 1S. Les Fennes de Tacite. — Mythologie finnoise ; formation tardive de Tépopèe intitulée Kalévala et du Kantélétar. — Les infiltrations indo-européennes et chrétiennes n'en altèrent pas loriginalité.
Nous manquerions, je crois, à la justice, si, à côté d^s Germains et des Slaves, nous ne faisions quelque place aux Finnois, à ces Finnois si dédaignés de Tacite, qui ont couvert avant les Indo-Européens une notable partie de TEurope nord-occidentale. Les ougro-finnoïdes ont certainement fourni une grande moitié des populations russes, suédoises et baltiques. Ils ont été visiblement les plus intelligents des types humains après les Aryas et les Sémites. Nous donnerons quelques pages à la curieuse épopée qui est sortie, il y a seulement cinquante ans, de leurs traditions et rapsodies populaires.
Les Indo-Européens sont entrés assez tard dans rhistoire. Partout ils ont rencontré, recouvert ou évincé des populations que nous appelons autochthones, faute d*en connaître l'origine. Ces peuples ont exercé sur leurs destinées des influences diverses, tantôt hâtant le progrès des Hellènes, par exemple, ou prolongeant la barbarie des Celtes, des Germains ou des Slaves. Il est probable que ces derniers formaient au début des tribus très peu nombreuses qui, tout en répandant leurs idiomes autour d'elles, s'imprégnaient fortement des mœurs et du caractère des peuplades qu'elles s'annexaient peu à peu .
Il reste encore d'assez nombreux spécimens des races traversées par Texode indo-européen, Kalmouks, Baskirs, Khazars, Mongols, et qui ne se sont guère modifiées au contact des Aryas. Mais une fusion j ancienne et de jour en jour plus complète, s'est opérée entre les Scandinaves et Letto-Slaves d*urie part, çt les Finnois de la Baltique, d'autre part; ceux qui, pense-t^on, nous ont laissé ces amas de débris alimentaires connu sous le nom de Kokkenmodjings.
Avant Tacite, Thistoire est muette sur les Finnois, les Fermes, C'étaient encore, vers la fin du i^*" siècle de notre ère, des sauvages, vivant mal de leur chasse et de leur pèche. « Chez eux point d'armes, ni de chevaux, ni de foyer domestique. Us ont pour nourriture de l'herbe, des peaux pour vêtements, la terre pour lit. Toute leur ressource est dans leurs flèches, qu'ils arment, n'ayant pas de fer, avec des os pointus. La môme chasse nourrit également les hommes et les femmes ; car celles-ci accompagnent partout leurs maris et réclament la moitié de la proie. Les enfants n'ont d'autre abri contre la pluie et les bôles féroces que les branches entrelacées de quelque arbre où leurs mères les cachent. C'est là que les jeunes se rallient, que se retirent les vieillards. Ils trouvent cette condition plus heureuse que de peiner à cultiver les champs, à bâtir des maisons. » Sorte de Magdaléniens attardés, ils sculptaient volontiers ou moulaient en tètes d'animaux le bout de leurs casse-tête en schiste argileux et en bronze. L'âge néolithique s'était chez eux singulièrement prolongé. Les premiers importateurs du bronze avaient passé à côté d'eux sans leur suggérer l'idée de l'agriculture et de la métallurgie ; leurs casse-tête en métal appar-
tiennent en effet à la dernière époque du bronze. Quant au fer, il n*a dû s'introduire que bien tard dans la Finlande. A part quelques pièces qui peuvent remonter à la fin de Tindustrie romaine, l'ensemble paraît dater des temps mérovingiens et môme carolingiens.
Ainsi rejetés, pour ainsi dire, en marge de l'humanité active et remuante, ils se virent délogés des rives méridionales de la Baltique par le long défilé des Bataves, Teutons, Gimbres, Hérules etRuges ; écartés de la Scandinavie habitable, par les Gots ; enfin confinés par le débordement des Letto-Slaves sur le pourtour de la Baltique orientale, parmi les lacs de la Finlande, sur les côtes de la Bothnie et dans le Finmark norvégien. L'existence nationale du peu qu'il en restait au sud du golfe de Finlande et aux alentours des lacs Onega, Ladoga, etc., Lives, Estes, Vesses, etc., prit fin dans la seconde moitié du xii« siècle. Christianisés lentement et obscurément, gouvernés par des ducs suédois, menacés puis englobés par l'expansion moscovite, ils forment depuis 1814 une enclave de l'empire russe. Eh bien ! après avoir végété tant de siècles sans initiative et sans résistance efficace, au moment même où leur race primitive ne se discerne plus sous les croisements qui l'ont transformée, les Finnois ont manifesté tout à coup un véritable sentiment national et une intéressante activité intellectuelle. La Finlande s'est mise à étudier sa langue, le Suomi, idiome agglutinant que les contacts étrangers ont fait évoluer sourdement vers l'état flexionnel ; à recueillir leurs traditions et à écrire leur littérature, comme une dame, à l'heure de la retraite, se décide k rédiger ses
souvenirs, ses mémoires, le testament de son esprit. Or, il se trouva qu*une foule de chants et de poèmes fabuleux, d'orig-ine toute nationale et païenne, s'étaient transmis de père en fils par la récitation, à la façon des Hymnes du Ri^-Véda, sinon avec les mêmes garanties d'exactitude, du moins avec une très visible authenticité. Des Runoïas ou rapsodes, assis à cheval, face k face, sur un banc étroit, où ils se balancent d'arrière en avant, dans le village et sous la tente du nomade, aux rives de la Baltique aussi bien qu'aux confins de la Sibérie, en débitaient naguère encore les interminables couplets. C'est de là que des collecteurs érudits rapportèrent à une société académique finnoise, fondée en 1831 à Helsingfors, des fragments sans nombre dont la juxtaposition a formé une un peu trop longue et confuse épopée, le Kalévala ; tout ce qui est venu par surcroît, tout ce qui n'a pu entrer dans les refontes successives du grand poème — les scories — a été grossir un recueil, le Kantélétar, toujours ouvert aux variantes et aux acquisitions nouvelles.
Pour les peuples chez qui les moyens mnémoniques, écriture et imprimerie, ont si fort émoussé la mémoire, ces vieilles poésies récitées par des rapsodes à l'attitude bizarre et enfantine sont des objets d'étonnement profond, mêlé d'une certaine défiance, qui s'évanouit pourtant devant le fait de cette académie constituée ad hoc, devant les noms et l'attestation des collecteurs. Enfin l'éclosion toute contemporaine — 1835, 1849, 1865 — de ce cycle épique, qui a reçu le titre de Kalévala, « Pays ou monde des héros », apparie une confirmation singulière, et d'une force presque invincible, aux hypothèses modernes sur la formation
fragmentaire et lente des épopées dites populaires. Oui, c'est bien ainsi que sont nées, légende à légende, rhistoire fabuleuse et la mythologie des Achéens. Puis, la gestation achevée, il est venu un homme, un génie, ou simplement un érudit artiste, qui a combiné, soudé les morceaux, là un Vyâsa, un Homère, ici un docteur Lônnrot — l'Homère finnois — le compilateur et ordonnateur du Kalévala. Pour ce qui est du Kantélétar, il tient exactement, dans le cycle héroïque des Finnois, bien qu'avec plus d'étendue, la place des hymnes et fragments dans le cycle homérique .
Le Kalévala, deux fois traduit par LéouzonLe Duc*, et dont, plus récemment, Ujfalvy avait entrepris une interprétation plus serrée et plus savante, est un poème de cinquante chants et de près de vingt-trois mille vers, où s'amalgament une foule de données réelles et mythiques, souvent altérées par le contact des Germains, des Scandinaves et des Slaves. On y aurait aisément trouvé les éléments d'une Odyssée aventureuse, d'une Iliade guerrière, et aussi d'une Théogonie d'Hésiode. Tel qu'il se présente à nous, malgré son verbiage puéril et l'incohérence de ses conceptions, le Kalévala dépasse de beaucoup la portée intellectuelle des races apparentées aux Finnois. Il porte les marques visibles d'une éducation supérieure, ignorée des chantres naïfs qui en subissaient l'influence. Sans effacer, saris même atténuer les superstitions qui sont les croyances fondamentales des Finnois comme des tribus sibériennes, le culte animiste des mélèzes , des forêts , des sources , des lacs, des esprits et des amulettes, le génie indoeuropéen s'est infiltré dans ce fouillis d'idées troubles, * Publié en in-Spar A. Lacroix et O^ (Librairie Internationale).
et il y a projeté quelques lueurs de raison. C'est ce mélange d'élucubrations infimes et de fictions plus relevées qui fait le prix du Kalévala et Toriginalité de la mythologie finnoise. La formation des idées chez un peuple qui n'a pas d'histoire se prête mal à un examen critique, on ne peut que les accepter en bloc telles que le temps les a fixées, à une époque incertaine, sans doute avant le xv« siècle. Tout au plus quelques rapprochements, sans en éclairer la succession, en feront-ils entrevoir les origines possibles et probables.
La première runo est cosmogonique. La Vierge de Tair descend sur les vagues, où le souffle du Vent la féconde. Un aigle ou un canard dépose des œufs sur ses genoux. Ces œufs, en se brisant, forment la terre, le ciel, le soleil , la lune, les étoiles, les nuages. La Vierge de Tair façonne les choses, portant dans son sein Vaïnamoïnen, le runol'a éternel, qui se dégage enfin de sa mère et prend pied sur le cap inconnu d'une île déserte. Nous voyons l'antique héros déposer dans le sol le germe du chêne, défricher les forêts qui obstruaient la lumière du jour, et récolter les moissons qu'il a semées. Vaïnamoïnen, l'imperturbable, est avant tout un barde, un enchanteur, un chaman ; dans ses créations et dans ses luttes, il n'a guère qu'une arme, la magie de ses paroles. C'est par ses incantation}^ qu'il triomphe de Youkahaïnen, « le maigre garçon de Laponie », et le contraint à lui promettre en mariage sa sœur Aïno. Mais il n'a point le charme qui fait aimer. Quel talisman effacerait les rides de la vieillesse? Aïno se noie de désespoir. Le vieux fiancé la repêche sous la forme d'un poisson, qui lui échappe encore. La recherche d'une femme l'entraîne aux sombres régions
de Pohjola, où la reine Louhi lui demande un talisman, de forme et de nature mystérieuse, le Sampo, Alors paraissent deux autres héros, plus jeunes, Ilmarinen, «celui quia forgé le couvercle des cieux », et le pétulant Lemmikaïnen, sorte d'Achille joyeux. Tous deux aiment la Vierge de Pohja, « assise sur la voûte de Tair, appuyée sur Tarc-en-ciel, resplendissante dans ses vêtements blancs ». Cette Hélène capricieuse leur impose diverses épreuves. Tué par un serpent, Lemmikaïnen, le facétieux compère, le joyeux patineur, roule dans les tourbillons infernaux du fleuve Tuoni. Sa mère recueille ses débris et le rend à la vie par l'application d'un baume magique. Ilmarinen s'est d'abord entaillé le genou avec sa hache ; mais guéri par un vieillard « qui sait les paroles originelles du fer », il réussit à forger le Sampo. Cependant, « le vieux, l'imperturbable Vaïnamoïnen n'avait pas renoncé à la Vierge de Pohja ». Il recommençait bravement la troisième épreuve, qui consistait dans la construction d'un bateau. Trois paroles lui manquent ; il descend dans le Tuonéla pour les trouver, et les arrache au géant Vipunen, qu'il a réveillé dans sa tombe. Son navire achevé, il vogue vers Pohjola, où Ilmarinen le rejoint. La fille de Louhi dédaigne encore le vieux runoïa et se décide, à contre-cœur, pour le jeune forgeron des cieux. Le mariage a lieu enfin. Les noces sont joyeusement célébrées, et la Vierge de Pohja suit en pleurant son époux qui la conduit dans sa maison où ils sont rejoints par Vaïnamoïnen. Le barde, sans rancune, joue, dans le festin nuptial, le rôle des rapsodes homériques. Le bonheur d'Ilmarinen n'a pas une longue durée. Son épouse a péri victime de je ne sais
quel tour joué par elle à son bouvier Kullervo. Par un charme de ce Kullervo, ses génisses, changées en ourses et en louves, Font dévorée. Le forgeron des cieux essaye d'une femme d'or et d'argent, qu'il s'est fabriquée ; puis, n'en pouvant supporter le contact, il l'offre à Vaïnamoïnen. Celui-ci, comme un autre Hésiode, exhorte ceux de sa race à ne jamais rechercher pour épouse une fille d'or, à ne jamais courir après une fiancée d'argent. Un autre mariage ne réussit pas mieux à Ilmarinen.
Alors les trois héros unissent leurs ressentiments. La grande lutte commence entre Kaléva et Pohja, entre les Finnois et les Lapons, mais aussi entre les puissances du jour et celles des ténèbres ; c'est l'antique fond de toutes les épopées nationales et mythiques. Le prix de la victoire sera le Sampo, cet autre palladium. Les péripéties sont innombrables. D'un côté s'avance le navire des héros. Le barde, avec les os d'un brochet gigantesque, s'est construit une harpe ou kantèle, dont les accents charment les dieux, les hommes, la nature entière ; lui-môme en est ému jusqu'aux larmes ; ses pleurs tombent dans la mer et s'y changent en perles fines. Du nord, Louhi, déchaînant les monstres infernaux, lance ses armées ; aigle immense, elle couvre ses soldats de ses ailes. Tout d'abord endormie par le kantèle, Louhi. s'est laissé prendre le Sampo ; mais, réveillée par les chants rauques de Lemmikaïnen, elle suscite une tempête qui submerge navire, kantèle et talisman.. Les trois héros, cependant, échappent au naufrage Les exploits de Lemmikaïnen, les enchantements du runoïa décident la victoire en leur faveur. Ils abordent sur le rivage où la mer a rejeté les débris du Sampo.
Une prospérité sans ég-ale règne dans le pays que protège le mystérieux fétiche. Des cérémonies solennelles célèbrent la victoire que Vaïnamoïnen a remportée sur un ours formidable, nouvel allié de Louhi, terrassé par un nouveau kantèle.
Hélas ! la vieille reine de Pohja, la nuit polaire, s'avise d'un expédient fatal. Elle enferme dans un rocher le soleil et la lune. Ukko, Yumala, le Jupiter finnois, cherche en vain les astres perdus, en vain il fait tournoyer son glaive a'éclairs. Une dévorante étincelle jaillie de son foudrte va se cacher dans le ventre d'un brochet géant. VaVnamoïnen et Ilmarinen pèchent le monstre et tirent le feu (le ses entrailles ; mais ce n'a pas été sans courir de terribles dangers. Ilmarinen surtout a soiiflFert des atteintes de la flamme. Il n'en guérit qu'en se plongeant dans la neige et la gla.ce. Une lune d'or et un soleil d'argent, oeuvres du forgeron céleste, remplacent tant bien que mal les grands luminaires, jusqu'à l'heure où Louhi, énervée par les conjurations, accablée par les défaites, consent à mettre en liberté ses flamboyants captifs.
Le Kaléva ne jouira pas longtemps du triomphe suprême de ses dieux et de ses héros. Un petit enfant confond la sagesse de Vaïnamoïnen ; une baie est descendue dans le sein de la chaste vierge Marjatta, un dieu nouveau est né dans une crèche. C'en est fait de la puissance du Runoïa, de la gloire de Kaléva. Saisi de colère et de honte, l'Imperturbable s'en fut errer le long du rivage ; puis, sur une barque de cuivre, évoquée par la force de son chant, il se dirigea vers les horizons lointains, « vers les espaces inférieurs du ciel». Avant de disparaître, et tandis qu'assis au gouvernail, il fendait les flots orageux, il éleva la
voix pour la dernière fois : « D'autres temps passeront, s'écria-t-il, d'autres jours se lèveront et se coucheront, alors on aura de nouveau besoin de moi ; on m'attendra, on me désirera pour apporter encore un Sampo, pour fabriquer un nouveau Kantèle, pour retrouver le soleil et la lune disparus, pour ramener avec eux la joie exilée de la terre. »
Tel est le canevas étrange, plein de lacunes, de digressions oiseuses et de reprises trop visibles, où sont brodées en fils souvent précieux les légendes mythiques et les traditions nationales ramassées dans toute la partie de la Russie qui est située au nord du Volga, et qui forment la bible finnoise. Vous aurez facilement saisi au passage les idées étrangères apportées à TOccident septentrional par les Celtes, par les Gots, par les Scandinaves et Byzantins. Le chêne est consacré à Ukko ou Yumala, comme à Esus, comme au Zeus de Dodone, et presque en tout pays d'Europe au dieu suprême ; Ilmarinen, rival d'Héphaïstos, forme une Pandore, une femme d'or et d'argent ; le baudrier d'Orion est nommé le glaive de Vaïnamoïnen. La fille d'Ilma, qui flotte sur les eaux (du lac Ilmen), rappelle Amphitrite et les Néréides. L'oiseau qui dépose des œiifs cosmogoniques sur les genoux de la Vierge de l'air est proche parent du cygne de Léda. Il est question sans cesse de ces vaches fabuleuses qu'on retrouve dans toutes les légendes solaires. Lemmikaïnen, invulnérable comme Achille, a été comme lui plongé dans l'eau, « trois fois pendant une nuit d'été, neuf fois pendant une nuit d'hiver ». Les divinités sont « donneuses », comme les dieux du Rig et d'Hésiode. Les morts habitent les bords d'un Gocyte, d'un Phlégéthon ver-
tig'ineux, le fleuve Tuoni. Nous avons signalé Tantagonisme du Kalévala et du Pohjola, lutte de deux races et deux principes, qui, fondamentale dans toute épopée et dans toute religion indo-européenne, s'est insinuée môme au cœur de la mythologie chrétienne. Je n'ai peut-être pas fait ressortir assez les côtés purement animistes de l'imagination finnoise, ces talismans, ces paroles cabalistiques, cette magie noire et blanche qui, sans manquer à aucun peuple, même le plus civilisé, le plus sceptique en apparence, forment le trait dominant des croyances et des pratiques religieuses chez les races de la Sibérie et de l'Europe septentrionale. Il va sans dire que ces conceptions chamanistes abondent dans le Kalévala et dans le Kantélétar. Nous relèverons, comme tout à fait typiques d'un état d'esprit si puéril et si tenace, le perpétuel recours à la puissance des incantations et des formules. Savoir « les paroles originelles » du chêne, du froment, du fer, de la foudre et du vent» c'est créer les choses, les êtres, les cieux, c'est maîtriser l'univers. Pareille illusion anime les chantres védiques, les évocateurs et sorciers de tous les temps, l'exorciste du moyen âge et le dévot moderne, égreneur de chapelets ou porteur de versets du Coran. Mais nulle part autant que dans les runos finnoises, on ne sent le souvenir vivace, l'admiration intense et naïve qui ravit l'homme en extase, quand la première parole articulée vint fixer la pensée, éclairer à la fois le monde et l'intelligence et créer vraiment les objets en leur donnant un nom. C'est là une preuve d'antiquité relative, la plus forte qu'on puisse alléguer en faveur de certains chants du Kalévala. Vous aurez remarqué ces termes si fréquents de runo, runoia^
Chaque livre du poème est une rune ; Vaïnamoïncn est un diseur de runes. Le mot est-il suomi ? Dans ce cas, c'est des Finnois aux Gots que serait venue Thabitude de certaines formules cabalistiques, orales chez les Finnois, plus tard notées chez les Scandinaves à Taide d'une écriture secrète, l'alphabet runique. Le mot est-il au contraire d'orig'ine germanique? Je l'ignore. Mais l'emploi, chez les Finnois, s'en explique aussi aisément. Ils auront appliqué l'expression runo à leurs formules sacrées, d'autant plus facilement qu'ils ne savaient ni lire ni comprendre les caractères runiques.
La poésie du Kalévala procède par répétitions, par refrains, par épithètes et descriptions interminables, tous expédients de peuples jeunes, ou mieux enfants, et qui aiment d'autant plus à parler qu'ils ne pensent ni beaucoup ni vite. Les images sont vives, quelquefois charmantes, souvent bizarres. Il n'y a rien dans ces récits, allongés sans doute et altérés par une longue succession de ménestrels rustiques, rien qui puisse lutter avec la cohérence, la mesure et la grandeur des épopées grecques ou de la poésie moderne. Mais ils tiendraient leur place, et non sans honneur, parmi les compositions du moyen âge français ou germanique. C'est merveille vraiment qu'ils aient pu venir jusqu'à nous purs de toute interpolation chrétienne, plus originaux en ceci, plus authentiques que l'Edda elle-même. Leur longue dispersion sur de vastes espaces les a préservés.
Les chants nationaux des Magyars, proches parents linguistiques des Finnois, n'ont pas eu pareille fortune. On sait seulement qu'ils "ont existé, et que de nombreux rapsodes accompagnaient les bandes hon-
croises. Mais, confisquées et adultérées dès le xi® siècle (1081) par des chroniqueurs latins, les légendes magyares ont perdu toute trace des croyances sinon des mœurs primitives.
Partout où rÉglise a mis la main, partout où son niveau s'est appesanti, elle a enrayé, faussé ou supprimé révolution naturelle des peuples. Tour à tour, nous Tavons vu, les nations civilisées et barbares ont passé sous les fourches caudines de la théologie, abdiquant, pour de longs siècles, la liberté de leur esprit et la direction de leurs actes. Leur entrée successive, mais désormais accomplie, dans cet ordre nouveau, si tant est que ce nom convienne au sombre chaos du moyen âge, dans cette unité factice qu'on a nommée la chrétienté, marquera le terme de ces études sur le développement original des Indo- Européens depuis les temps les plus reculés jusqu'au triomphe du christianisme.