LES AMIS ET LA FAMILLE
montait à cheval, allait au Bois chercher un air plus pur et donner à son corps agile l'exercice nécessaire. Le soir venu, il descendait vers Paris, se délasser l'esprit auprès de ses amis, en devisant gaiement de littérature et d'art. Dans sa famille enfin, au milieu de ses enfants, Gérôme prenait le vrai repos, celui qui renouvelle l'ardeur au travail, qui, parle spectacle des êtres chers pour qui l'on est une providence, apporte l'ambition d'un bien-être durable, assuré...
Comment prévoir qu'un bouleversement politique allait troubler une existence si bien ordonnée, un bonheur qui semblait à l'abri de la tempête...
La lettre suivante ne porte pas de date, mais, dès les premières lignes, on lui reconnaît le millésime sinistre : 1871.
Paris, dimanche.
Mon cher Père,
Depuis que tu as reçu de mes nouvelles, je me suis mis à ranger la maison, à y faire rentrer tout ce que j'en avais fait enlever. Nous avons eu une fière chance que Montmartre ait été pris sans coup férir. Sans quoi nous n'aurions, comme beaucoup d'autres, retrouvé que des cendres et des moellons. Enfin, à part trois balles qui sont entrées, deux dans les ateliers, une dans l'escalier de service, et un éclat d'obus qui m'a endommagé ma toiture, je n'ai rien eu à déplorer et tout est maintenant à sa place. J'ai fait aussi restaurer Bougival, et demain j'envoie une voiture de déménagement pour y rapporter ce que j'avais remisé à Paris, dans la prévision des Prussiens. Ma femme et deux enfants qui étaient restés en Normandie avec Mme Goupil reviennent demain soir et nous allons nous installer là jusqu'au mois d'août, époque à
laquelle nous irons nous installer à Coulevon. Tout le monde va bien et les enfants deviennent très gentils, vous seriez bien étonnés de revoir Jean et Jeanne, car ils sont bien changés. Je suis très content de Jean — il a un très bon naturel, il est travailleur et il parle et écrit déjà très bien l'anglais. Peutêtre ramènerons-nous avec nous, si, comme le veut sa mère, il va encore, cette année, prendre une saison d'eau. — Quoiqu'il ne soit plus malade, mais dans la crainte que ça ne revienne, ce sera peut-être prudent et je tiens surtout à laisser à mes enfants une bonne santé. Nous n'avons plus de vin à la campagne : les brigands de Prussiens ont tout bu. Aie donc la bonté de m'en envoyer une pièce, le plus tôt possible. J'avais dû t'écrire pour te demander cela, mais au milieu de toutes mes préoccupations, je l'avais oublié. En as-tu encore à moi ? Je l'ignore. Je vous embrasse tous deux de tout cœur. Votre fils affectionné,
J.-L. Gérôme.
26o GÉROME, PEINTRE ET SCULPTEUR
Pas un mot qui rappelle la peinture dans cette lettre. Rien que de pratique, presque de terre à terre. Le père de famille répare le toit familial, il se préoccupe des enfants qui grandissent, du vin qui manque.
Aucune exclamation de colère contre les envahisseurs. Seul le terme de brigands, qui semble ironique, paraît comme un souvenir involontaire des pillards du désert qui dépouillaient aussi le peintre et sa petite caravane.
A quoi bon récriminer, il faut agir ! La vie est à réparer, à refaire. Il faut penser à cela.
Gérôme y pensa et y consacra toute son activité. Pendant plusieurs années, il travailla en cénobite, en père de famille, en homme qui, revenu des bruits du dehors, des soucis de la gloire, se replie sur luimême et ne songe qu'à ses devoirs privés.
En 1874 seulement il céda aux sollicitations de ses amis, de ses admirateurs, et voulut bien redescendre dans la lice.