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LES « CHEMINS DE CROIX

éclatante, clamer en se redressant : « Ma foi ! c'est vrai : l'âme ne vieillit pas ! » Combien n'en pourraient pas dire autant.

Gérôme peignit même des Chemins de Croix.

Mon père passant en sa compagnie, vers 1890, place Saint-Sulpice, lui montrait de loin, à la devanture d'un marchand d'estampes religieuses, la gravure du tableau : « Les chrétiens livrés aux bêtes » . Gérôme sourit :

« Oui, je travaille pour ces gens-là... Ce n'est pas la première fois... J'ai fait des chemins de croix, dans ma jeunesse... On finit comme on a commencé. »

Cette génération aimait à rire, même en face de la misère : on mettait gaiement en couleurs les chemins de croix. On plaçait les toiles à la file, et on peignait tous les rouges de la série, en passant d'une toile à l'autre, puis tous les bleus... Et petit à petit, par ce moyen — simple en apparence seulement, mais qui rendait Fin-

sipide besogne plus divertissante — le chemin de croix marchait, au milieu des rires, sinon à la perfection, du moins à l'exécution .

« Études médiocres, santé délabrée, système nerveux très irrité. Malgré cela, je faisais des efforts et je travaillais de mon mieux... J'étais dans ma troisième année d'études, lorsque revenant de vacances, j'appris la fermeture de l'atelier1 et en même temps la nouvelle que M. Delaroche nous avait placés, Picou et moi, chez M. Drolling. Deux tuiles à la fois. J'allai immédiatement trouver mon cher maître et lui dis que, satisfait de ses conseils, je n'en irais point

i. A la suite de brimades trop violentes qui avaient eu du retentissement, Delaroche avait déjà, quelques mois auparavant, voulu fermer son atelier d'élèves, mais tous les jeunes gens, au nombre de 600, étaient allés, rue de la Tour-des-Dames, défiler devant le balcon de Delaroche qui, sensible à cette manifestation respectueuse et enthousiaste, avait cédé sur le moment. Mais des raisons de santé se joignirent aux autres et le maître ferma définitivement son atelier.

chercher ailleurs, que je vivais à Paris avec ma petite pension, que par conséquent, je vivrais également à Rome où il allait passer une année et que je voulais l'y suivre1. »

Deux lettres ont été retrouvées à Vesoul par Muenier. Dans la première, Gérôme apprend à son père la décision qu'il a prise; dans la seconde, huit jours plus tard, le père répond à son fils, l'approuve et lui donne de prudents conseils.

La lettre de Gérôme montre, à dix-huit ans, son caractère déjà formé, tel que nous l'avons tous connu plus tard. Ses élèves reconnaîtront son langage riche en images et même des termes qu'il employait fréquemment dans ses corrections.

La réponse du père, avec sa forme solennelle et ses clichés littéraires, prend la saveur d'un document historique ; on y découvre l'âme de l'époque. L'écriture, d'un

1. Notes écrites par Gérôme pour son ami Timbal, en janvier 1876.

très beau dessin graphique, est pleine de modération, de droiture et d'énergie.

Paris, le ii octobre 1843.

Mon cher père,

« Je suis sur le point de partir pour l'Italie et mon voyage n'ayant d'autre but qu'un acheminement vers le bien de mes études, je me prépare à travailler de mon mieux. J'espère en retirer de grands fruits surtout en travaillant sous la direction de M. Delaroche et avec le jeune homme qui a remporté cette année le prix de Rome, car il est un de mes amis intimes *.

« Depuis que l'atelier est fermé, je ne travaille plus avec la même ardeur qu'auparavant. Je n'ai plus cette base solide, l'étude du modèle vivant, qui servait d'appui à toutes les autres et dont elles émanaient toutes. Aussi, je me serais vu forcé d'entrer dans un atelier, si je n'avais pas suivi

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