RUDE
calotte. Quelqu'un dit un jour à Gérôme : « Je vous ai dernièrement aperçu dans le Luxembourg. Vous vous promeniez avec votre modèle. — Mon modèle ? — Oui, un vieux à grande barbe qui doit poser le Père Éternel. . . » Le modèle pour « Père Éternel » était l'auteur du Chant du Départ1.
Tout ce quartier du Luxembourg ressemblait à un coin de ville provinciale. C'était Fépoque où la Pépinière et ses bosquets pleins d'ombrage, fermée d'un sombre mur de prison, montait encore jusqu'à l'Observatoire, le long de la rue de l'Ouest, devenue la rue d'Assas. La rue du Luxembourg, prise plus tard sur le jardin, n'existait pas; la rue de Fleurus aboutissait directement à une porte dans le mur de clôture et se terminait à droite par le café de Fleurus et à gauche par un petit théâtre appelé Bobino, dont le public était formé de la jeunesse étudiante du quartier. Une mar-
i. Gérôme me conta cette anecdote un jour, en traversant le Luxembourg.
chande de journaux, à l'abri d'une cabane en planches, occupait l'entrée du jardin.
L'imprimerie Lahure tenait déjà sa place actuelle. Elle allait, quelques années plus tard, publier ce portrait de l'empereur Napoléon III où le nom de Lahure, écrit en bas de la feuille, devait tant prêter à rire. Le tirage en était brusquement suspendu et les exemplaires en devenaient introuvables.
Dans les rues désertes, bordées de jardins, aux maisons rares, les jeunes artistes se livraient librement à leurs fantaisies les plus folles et scandalisaient les bons bourgeois égarés dans ce coin paisible. « Gérôme portait avec lui la lumière et la joie », me disait M. Hébert en parlant de cette époque. Le vaillant travailleur se délassait, en pleine innocence, le cœur content de la tâche accomplie.
Au Combat de Coqs, d'autres toiles succédaient, moins appréciées du public et en somme assez hésitantes. Gérôme n'avait pas encore trouvé sa vraie note.