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Conversation avec Castaigne

de Bossuet joignait aux difficultés matérielles de composition, de dessin, de peinture, la nécessité d'une intelligence claire et nette, d'une synthèse des faits, d'une philosophie de l'histoire.

Théophile Gautier pourra déclarer, à juste titre, en voyant cette « composition immense sur une toile gigantesque... Ces belles audaces sont maintenant trop rares et nous trouvons la jeunesse bien prudente : on doit à M. Gérôme cet éloge qu'il cherche de toute sa puissance la beauté, la noblesse, le style, toutes qualités de l'art sérieux et qu'il les atteint souvent. Il a fait un vrai tableau d'histoire dans le sens élevé où l'on entendait jadis ce mot et mérité la première place parmi la génération nouvelle. »

Il n'avait pas trente ans au moment d'entreprendre ce grand travail.

Voici la phrase de Bossuet qui l'a inspiré :

« ... Les restes de la République péris-

sent avec Brutus et Cassius ; Antoine et César, après avoir ruiné Lépide, se tournent l'un contre l'autre ; toute la puissance romaine se met sur la mer. César gagne la bataille Actiaque ; les forces de l'Egypte et de l'Orient, qu'Antoine menait avec lui, sont dissipées; tous ses amis l'abandonnent, et même sa Cléopâtre, pour laquelle il s'était perdu... Tout cède à la fortune de César : Alexandrie lui ouvre les portes ; l'Egypte devient une province romaine; Cléopâtre, qui désespère de la pouvoir conserver, se tue elle-même après Antoine ; Rome tend les bras à César, qui demeure, sous le nom d'Auguste et le titre d'empereur, seul maître de tout l'empire ; il dompte vers les Pyrénées les Cantabres et les Asturiens révoltés ; l'Ethiopie lui demande la paix; les Parthes épouvantés lui renvoient les étendards pris sur Crassus, avec tous les prisonniers romains ; les Indes recherchent son alliance ; ses armes se font sentir aux Rhètes ou Grisons, que leurs

montagnes ne peuvent défendre. La Pannonie le reconnaît, la Germanie le redoute, et le Weser reçoit ses lois. Victorieux par mer et par terre, il ferme le temple de Janus. Tout l'univers vit en paix sous sa puissance, et Jésus-Christ vient au monde.... »

Il ne s'agissait point ici de grouper quelques personnages comme dans ses tableaux précédents, mais une foule entière dans des actions très diverses, reliées entre elles seulement par une idée générale et par une figure pour ainsi dire symbolique, Auguste. Jamais le jeune peintre ne s'était encore mesuré avec de pareilles difficultés. Certes, l'entreprise ne manquait pas d'audace.

Gérôme répétait souvent qu'aucun travail n'est inutile, qu'aucun effort n'est perdu. Le Siècle d'Auguste devait lui apprendre bien des choses. Sans parler de l'expérience acquise par une étude aussi ardue, Gérôme découvrit enfin que sa voie était ailleurs et, dans les détails même de sa composition,

il marqua les qualités les plus caractéristiques de son vrai talent : l'ingéniosité, l'intelligence historique et la sûreté d'expression dans la physionomie des races et des types.

Je ne puis mieux rappeler ce tableau trop oublié aujourd'hui, qu'en citant quelques phrases de la belle description de Théophile Gautier dans son étude sur YExposition universelle de i855 où figurait la toile :

« M. Gérôme excelle, comme il l'a prouvé par sa frise pour le vase commémoratif de l'exposition, dans les peintures ethnographiques ; nul ne saisit mieux que lui le caractère distinctif d'une race et ne le rend d'un trait plus sûr. Ici, il avait à représenter des nations pour la plupart disparues sans laisser de traces, ou ne vivant plus que sur quelques médailles ou quelques fragments de sculptures ; — quand la science archaïque lui a fait défaut, il a eu recours à son ingénieuse fantaisie, et il a inventé des barbares Rhètes, Panno-

niens, Parthes, Indous, Germains, de la sauvagerie la plus vraisemblable...

« La composition du Siècle d 'Auguste est d'une haute portée philosophique ; elle satisfait l'esprit et s'ordonnance heureusement sur la toile ; le dessin des nus, des draperies, a du style, de la science et de la force... »

Le moment est décisif.

Gérôme vient d'avoir trente ans. Depuis quatorze ans, il a beaucoup travaillé, beaucoup appris. Ce Siècle d'Auguste couronne ses études. Le résultat, insignifiant auprès du public, sera considérable pour luimême.

Dans un moment de repos durant ce grand effort, Gérôme entreprend un voyage. Et ce voyage, qu'il regarde comme une distraction au cours de son travail sérieux, qu'il appelle lui-même « un voyage de tou-

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riste, non de travailleur1 », va s'ajouter à son tableau à' Auguste pour 1 éclairer définitivement.

C'était en i853. Accompagné de son ami Got, il avait parcouru l'Allemagne et la Hongrie. Les deux voyageurs, en route vers Constantinople, descendaient le Danube quand ils furent arrêtés à Galatz par un contretemps imprévu. Le bateau de la mer Noire venait de partir et ne devait repasser que huit jours plus tard. Il leur fallait attendre une semaine « dans ce trou infect, au bord du beau Danube bleu. »

Tous ceux qui ont connu Gérôme l'imaginent en la circonstance, furieux, arpentant avec impatience la ville — ce trou infect! — sourd aux plaisanteries dont le joyeux Got cherche à égayer la situation.

Mais il apprend que les Russes ont traversé le Pruth et formé un camp près de la ville. Un motif d'études ! On va donc pou-

r. Notes à Timbal.

voir travailler. Le ciel s'éclaire... Gérôme, sûr que quelque chose est à glaner, à prendre, rôde aux alentours... Et voilà qu'il aperçoit cette scène dont la saveur d'ironie l'enchante : des soldats qui se divertissent par ordre, qui s'amusent au commandement , qui dansent et chantent , sous la menace du fouet. Le temps n'était pas encore aux méfiances internationales. On ne redoutait ni les espions, ni les traîtres. Gérôme, sous l'œil indifférent des sentinelles russes, prend des croquis, peint des études... Je suis sûr que les huit jours s'écoulèrent vite. Le peintre avait retrouvé sa gaîté. Peutêtre même était-ce Got, à présent, qui avait besoin du rire de son compagnon pour distraire son ennui.

Le voyage se poursuivit. Les études rentrèrent à Paris avec les voyageurs. Gérôme revenu à son énorme toile, ne pensa plus à la petite esquisse brossée sur les bords du Danube dans une ^semaine d'immobilité forcée et de désœuvrement. Néanmoins,

l'esquisse attendait dans un coin. Son tour devait venir. Quand le Siècle d'Auguste fut terminé, autant pour se reposer que pour joindre un très petit bout de toile au grand morceau, Gérôme commença de peindre le Camp Russe.

L'exposition universelle de i855 ouvrit ses portes sans que le peintre pût terminer son petit tableau. Néanmoins, par faveur, assez longtemps après l'inauguration, Gérôme obtint la permission de l'accrocher dans un coin de salle parmi les envois du Portugal. Cette œuvre, déjà si petite, et si mal placée, ne figurait même pas au livret. Combien de raisons pour qu'elle passât inaperçue! Eh bien, non.

« J'avais, à ce qu'il paraît, dit Gérôme, trouvé la note sensible, car il fut beaucoup plus remarqué que mon grand ouvrage sur lequel je comptais davantage. »

Voici en quels termes Th. Gautier décrivait le Camp Russe :

« Des soldats russes, vêtus de cette capote

de bure grise qui ressemble à un froc de moine ou à une houppelande d'hôpital, coiffés d'une casquette bleue à liséré rouge, sont rangés en cercle; la consigne leur a été donnée de se divertir, et ils la remplissent en conscience...

« Rien n'est plus curieux que ces types kalmouks ou tartares, aux nez épatés, aux pommettes saillantes, au crâne rasé, aux moustaches d'Albinos, aux petits yeux que brident des paupières retroussées vers les tempes; les physionomies de ces pauvres diables sont résignées, nostalgiques et très douces, malgré leur laideur : le jeune fifre est presque joli, et il soufflerait dans son petit turlututu avec le même flegme au milieu de la bataille, comme le fifre qu'admirait Frédéric le Grand.

A quelque distance veille un sous-officier, dont le bras replié derrière le dos tient un fouet pour stimuler la joie; plus loin, un second cercle se livre au même divertissement...

no GEROME, PEINTRE ET SCULPTEUR

« On ne saurait imaginer la profonde tristesse de cette toile tenue dans cette tonalité grise, éclairée par une lumière sourde et comme voilée d'ennui... »

A la suite de l'Exposition universelle de 1 8 5 5 , Gérôme recevait la croix de la Légion d'honneur.

Désormais, Gérôme marche avec assurance, en homme qui voit où il va et sait que c'est là qu'il doit aller.

Pendant vingt ans il voyagera fréquemment en Orient. A partir de 1880, il n'entreprendra plus que de courtes fugues en Italie, en Sicile, en Espagne, simples déplacements de touriste, et il travaillera sur son fond, après avoir, suivant son expression « approvisionné son grenier d'abondance ' . »

Durant ces années de voyage, comme durant les vingt dernières années de sa vie,

i. Notes àTimbal. Lettre à.Aublet.

VOYAGEUR ET PEINTRE D'HISTOIRE ni

soit à Paris, soit à Coulevon, près Vesoul, soit à Saint -Martin, en Normandie, le maître exécutera des tableaux d'après ses études de voyageur et se reposera de ses excursions lointaines par des expéditions à travers l'histoire, des lectures abondantes et variées, des recherches archéologiques qui aboutiront à de nombreux tableaux historiques.

On dit souvent que Gérôme était un imitateur de Delaroche. Gérôme rappelle assurément Delaroche et procède de sa manière. Mais il ne lui ressemble ni comme choix de sujets, ni comme mise en scène, ni comme dessin. Je ne parle pas des tableaux d'Orient, genre que n'a pas pratiqué Delaroche. Je m'en tiens aux tableaux d'histoire. La note mélancolique domine chez Delaroche. Gérôme préfère la note pittoresque et fréquemment la note ironique. Ses sujets présentent la plus grande variété i .

i. « Quand on pense que les neuf dixièmes de ses tableaux

On y voit des philosophes grecs, des Aspasie, et des Phryné, des gladiateurs et des augures. César est assassiné. Jésus entre à Jérusalem. Les chrétiens meurent dans le cirque. Saint Jérôme dort sur son lion. Raphaël contemple les peintures de Michel-Ange dans la chapelle Sixtine. Corneille collabore avec Molière. Louis XIV reçoit à Versailles le grand Condé. Frédéric II joue de la flûte. Bonaparte regarde le Sphinx. Un poète rêve au bord de la mer. Le maréchal Ney est fusillé. Des Demi- Soldes conspirent dans un coin d'auberge. Napoléon III accueille à Fontainebleau des ambassadeurs siamois... Toute l'histoire lui appartient dans tous les temps. Sa curiosité s'avive même devant les obscurités archéologiques et Théophile Gautier a pu signaler dans Y Apothéose d'Auguste, des « barbares de la sauvagerie la plus vraisemblable. »

sont à l'étranger, qu'ils y sont partis sitôt terminés, qu'on ne les connaît pas chez nous. » Notes de Bourgain.

GÈROME EN VOYAGE 113

Tableaux d'histoire, tableaux d'Orient, tableaux d'animaux, tableaux de genre, il traitera tous les sujets, réalisant sa formule « qu'un peintre doit tout savoir, tout connaître, » d'accord avec tous les grands peintres, avec Delacroix1 qui écrivait : « Le vrai peintre est celui qui connaît toute la nature, » même avec cet artiste qu'il ne comprit pas, qu'il ne pouvait pas comprendre, Puvis de Chavannes2.

« Mon court séjour à Constantinople m'avait mis en appétit, et l'Orient était le plus fréquent de mes rêves3... »

1. Baudelaire écrivait: « Eugène Delacroix était en même temps qu'un peintre épris de son métier, un homme d'éducation générale, au contraire des autres artistes modernes qui ne sont guère que d'illustres ou d'obscurs rapins, de tristes spécialistes, vieux ou jeunes, de purs ouvriers, les uns sachant fabriquer des figures académiques, les autres des fruits, les autres des bestiaux. »

2. P. de Chavannes disait : « Un peintre sérieux doit tout connaître et tout pratiquer de son métier. »

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