SA PHYSIONOMIE
comtois, tel Gérôme doit paraître dans le cours de ces souvenirs.
Chaque fois que sa conversation est reproduite, il faut, pour en goûter la saveur très particulière, imaginer le verbe sonore et tranchant du maître et sa physionomie, son œil grand ouvert, ses sourcils en circonflexes, sa main dressée vers l'interlocuteur.
Ses paroles perdent à l'écriture : la musique et la mimique manquent. Il fallait le voir, l'entendre. Ses élèves et ses amis le savent. Combien ne peuvent répéter ses « mots » sans y joindre involontairement ses gestes et ses intonations.
Sa conversation effleurait, marchait par bonds successifs, sans transition. Renseigné sur un point, il passait soudain à un autre par une interrogation brève. Les gens qui ne le connaissaient pas étaient quelquefois surpris. A un élève, il demandait : « Et la peinture?... » pour s'informer de son travail. A un ami de même, il lançait : « Et votre
père?... » ou bien : « Et un tel?... » Après tout, cela ne suffisait-il pas pour s'entendre?
A ses sympathies, il réservait le ton ferme et contenu, digne des paroles qui lient les cœurs, mais à ses répugnances, il lâchait la bride avec un emportement qui surprenait, en nos jours de réserve exagérée. Ses boutades sont célèbres, et, au fond, elles accusent plus de gaieté que de vraie malice1.
Il adorait la plaisanterie. On ne pouvait lui être plus agréable qu'en lui répétant quelqu'une des « charges », parfois innocentes, qui courent dans les ateliers. Il s'en réjouissait fort et s'empressait de les col-
i. A la suite d'une cérémonie officielle, un peintre qui n'était pas de l'Institut, dit: « Vous étiez fort bien avec votre tricorne, votre épée, votre bel habit vert... si vert... — Eh oui, poursuit Gérôme, trop vert ! »
Dans une commission, un personnage politique parle très longuement, critique l'enseignement des Beaux-Arts, le détruit de fond en comble mais ne propose rien à la place des ruines qu'il vient de faire. Gérôme se lève à son tour et commence à parler en ces termes : « Messieurs, il est plus facile d'être incendiaire que d'être pompier ! »
A un modèle qui, devant un de ses tableaux, lui demande : « Qu'est-ce que ça veut dire ? » Gérôme répond : « Que vous êtes une bête, mon ami. »
SON CARACTÈRE g
porter. Sa réputation de joyeux conteur était sa coquetterie. M. Daumet me disait que le duc d'Aumale se divertissait à écouter Gérôme, s'amusait même à provoquer sa verve.
Son accueil, qui resta toujours très simple malgré sa haute situation, s'accordait avec cette humeur facile. Lorsqu'on frappait à sa porte, on était sûr de le voir venir les mains tendues.
Nous avons tous remarqué d'ailleurs la délicatesse et la sensibilité que cachait son apparence de rudesse. Gérôme repoussait les tristesses qui affaiblissent et désarment. « Il ne faut pas penser à ces choses-là ! . . . » Même en peinture, il rejetait les sujets trop tristes1 : « On ne peint pas ces choses-là. » Il ménageait sa vaillance. Et puis, il respectait l'émotion.
i . Frémiet m'écrit : « Vous savez l'extrême sensibilité de Gérôme pour la souffrance des bêtes. Un jour que je lui montrais un groupe représentant un chat qui s'apprête à manger une nichée de jeunes moineaux, Gérôme me dit : « Je m'en vais... Je ne peux pas regardez ça. C'est affreux ! »
io GEROME, PEINTRE ET SCULPTEUR
Il possédait la fleur exquise des cœurs fiers : la pudeur de l'attendrissement1.
« Je suis venu au monde par hasard...
Je dois le jour à la Révolution... Je suis, à ma manière, un fils de la Révolution...2 »
Son grand-père allait recevoir les ordres, quand la Révolution avait éclaté. Obligé de renoncer à l'Église, le digne homme finissait par se marier; son fils, horlogerorfèvre à Vesoul, devint le père de Léon Gérôme.
Il ne déplaisait pas au peintre des Deux Augures que sa naissance offrît cet imprévu, ce pittoresque. Mais s'il savait gré à son grand-père de l'ironie comme du fait,
i . « M. Gérôme était d'un caractère égal ; il était extrêmement gai et plaisantait sans eesse. » Notes de Décorchemont.
« Il était d'une humeur égale, enjouée, d'un esprit aimable, vif, d'un caractère essentiellement franc, franc jusqu'à l'héroïsme... » Notes de Dagnan.
A VESOUL il
Gérôme n'avait pas hérité les faiblesses d'un caractère hésitant, ni les ferveurs d'une âme mystique.
« Ce n'est pas que je n'aie essayé... mais, ma foi, ça n'a pas pris...1 »
Jean-Léon Gérôme naquit à Vesoul le 1 1 mai 1824.
J'ai retrouvé à Vesoul une photographie qui représente son père. On est saisi par la ressemblance : même ténacité, même volonté. Le bas du visage, la bouche, le nez surtout semblent calqués l'un sur l'autre. Mais, autour du front moins large et dans les yeux moins vifs, ne brille point cette lueur qui éclaire le visage de Léon.
Le père annonce plus de placidité, une ambition plus restreinte.
Le jeune Léon, délicat, frêle même2, en apparence, mais énergique déjà, semble avoir été un petit travailleur pressé de faire œuvre d'homme.