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Communication de Ch. Mewès, neveu de Schutzenberger

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plissait d'amis très inquiets. Lorrain n'osait se prononcer sur la gravité de la blessure. On craignait pour la main.

« Bah ! disait Gérôme, je peindrai de la main gauche1. »

Le docteur Faivre accourait, furieux et bouleversé. Avec sa brusquerie habituelle, il bousculait son compatriote, les témoins, le docteur Lorrain, tout le monde. Aux témoins, il reprochait les conditions du combat. Il leur criait : « Vous Pavez laissé assassiner2! »

Bientôt la mère de Gérôme arrivait et s'asseyait au chevet de son fils. Comme à Rome, quand la fièvre typhoïde l'avait terrassé, elle voulait être là et sauver son petit Léon.

Elle le sauva.

... Gérôme n'attendit pas d'être absolument remis. Son impatience ne put le retenir au lit. Dès qu'il se sentit en état de

i . Communication de Max-Faivre.

se lever, il reprit sa vie où il Pavait laissée.

N'allait-il pas voyager en Orient? Eh bien, en route!

Et le bras en écharpe, il partit pour Marseille.

Gérôme à écrit, dans ses notes à Timbal, quelques lignes sur ce voyage à travers l'Egypte, la Judée et la Syrie. Le désert de Syrie lui avait laissé des souvenirs très vifs.

« Dix-sept jours de marche. C'était la première fois que je m'aventurais au désert : notre caravane était bien organisée quoique peu nombreuse; mais nous étions approvisionnés avec soin de toutes les choses nécessaires à la vie, surtout d'eau du Nil, précaution d'autant plus sérieuse que nous emmenions quatre chevaux et qu'il fallait emporter à dos de chameau l'eau que devaient consommer ces animaux. Vingtquatre litres par jour multipliés par dix-sept

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font six cent huit litres. Heureusement, à El-Arisch, dernière station égyptienne, on trouve un puits où les voyageurs peuvent renouveler leur provision. Dans les longs trajets, il est impossible d'emmener des chevaux ; les chameaux sont, d'ailleurs, admirablement commodes, car on n'a pas à s'occuper de leur nourriture ni de leur boisson. Arrivés au campement, on les lâche et les voilà partis en quête. Ils trouvent toujours une certaine herbe, plante grasse à feuilles très ténues, qui, à l'intérieur de chacune de ses feuilles, contient un peu d'eau, de sorte qu'ils ont à la fois le boire et le manger. Ils font donc de nombreuses étapes à sec, mais ils s'abreuvent à longs traits quand ils en trouvent l'occasion. Leurs pieds spongieux sont construits pour s'étaler sur le sable et ne pas s'enfoncer, tandis que les chevaux et les ânes y entrent jusqu'aux genoux. Le chameau est le navire de la mer de sable. Rien de plus agréable et de plus poétique que ces campements

dans la solitude : ajoutez l'attrait de Tinconnu, le charme de la nouveauté.

« Quoique fatigué après de longues marches en plein soleil, je me mettais avec ardeur au travail dès que l'endroit de la halte était atteint. Mais, hélas! que de choses laissées derrière soi dont on n'emporte que le souvenir! et j'aime mieux trois touches de couleur sur un morceau de toile que le plus vif des souvenirs; mais il faut aller en avant avec des regrets. Malgré le charme du désert, je dois dire qu'au bout d'un certain nombre de jours, quand on aperçoit les plaines cultivées, quand on se retrouve avec l'homme, on éprouve une sensation extrêmement douce, et l'aspect d'une prairie bien verte vous réjouit singulièrement.

« En arrivant du côté de Gaza, nous passons tout à coup de l'aridité à un pays fertile où apparaissent les grenadiers en fleurs, les orangers et citronniers, les palmiers. Nous retrouvons la vie et le travail avec

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toutes ses manifestations, mais pas de portes, Samson les a gardées.

« A quelques lieues de Jérusalem, nous plantons la tente pour partir le lendemain de bonne heure. Car déjà il se fait tard. Dès l'aube, en route; mais nous sommes assaillis par un orage épouvantable, tel que je n'en ai jamais subi de ma vie. Au détour de la route (et la route c'était le lit du torrent), je faillis être renversé, moi et mon cheval, par un coup de vent. Un de mes compagnons qui, fatigué de sa monture avait voulu faire le chemin à pied, ôtait de temps en temps ses bottes à l'écuyère pour les vider, car l'eau y entrait, comme on dit, par son faux-col. Nous arrivons, la tempête n'avait pas encore cessé, impossible de dresser les tentes à cause de la violence du vent. Nous nous réfugions, faute de mieux, au saint sépulcre, mouillés jusqu'aux os, transis de froid, dans un état horrible. Nous oublions tout en face de l'étrangeté du spectacle qui se présente à nos yeux : c'était

le jour du Vendredi saint, c'est-à-dire en pleine fête de Pâques. Tous les pèlerins venus des quatre coins du monde, étaient là réunis, pressés, les uns chantant en procession, les autres silencieusement en prières, d'aucuns s'étant, avec des planches, construit des logements dans les entrecolonnements, y grouillaient avec leurs femmes et leurs enfants...

« Le caractère de la contrée est désolant, des pierres partout, une végétation maigre, des oliviers à formes rachitiques, tourmentés par la tempête; mais ce n'est pas un pays banal, et quand on l'a vu, on ne saurait l'oublier. La ville a aussi sa physionomie propre, très agitée, grouillante à Pâques, triste et silencieuse à tout autre moment.

« Une excursion de cinq ou six jours est suffisante pour faire le tour de la Judée qui est bien la banlieue de Jérusalem. Toujours la tristesse, l'aridité, même aux bords du

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Jourdain, surtout aux rives de la mer Morte où vous êtes dans un bas-fond, entouré d'une atmosphère lourde et brûlante. Arrivée au lac de Tabarieh, route de Syrie. Séjour à Balbeck dans l'enceinte de la ville ou plutôt dans des ruines d'une imposante grandeur, mais dont le style dénote une époque de décadence. Ce qu'il y a de plus curieux est un mur très ancien dont chaque pierre à des proportions si formidables qu'on se demande quels engins avaient les Titans d'alors pour amener ces blocs, de la carrière jusque-là.

« Arrivée à Damas après deux jours de marche. Damas était le couronnement de notre voyage. Le Caire, Damas ! Les deux villes les plus orientales, celles qui sont restées intactes du souffle impur de l'Europe. Je parle de longtemps déjà, car le Caire s'est, depuis, effondré, et il aura de terribles comptes à rendre à Allah, le khédive qui a porté la main sur ces restes sacrés.

« Je travaillai peu à Damas, car j'étais trop fatigué des suites du voyage ; nous étions

en été, la chaleur était torride et d'autant plus insupportable que la ville est entourée de montagnes, de plus, couverte de grands arbres qui empêchent la circulation de l'air. On y souffre donc beaucoup dans la saison chaude malgré les nombreux ruisselets qui la sillonnent en tous sens.

« J'assistai à une fête juive fort curieuse que donnait un riche banquier. Grand nombre de femmes fumant le narguilé étaient assises sur de riches divans dans des salles d'une architecture très élégante. Leur costume était complètement ouvert sur la poitrine et les seins voilés seulement d'une gaze translucide : spectacle capable d'affriander des gens moins affamés que nous ne l'étions, de sorte que nous ne savions plus à quel saint nous vouer... »

En rentrant à Paris, Gérôme se mariait et quittait la Boite à Thé.

Il disait adieu aux années de célibat, actives et fécondes, écoulées rue de Fleurus et rue Notre-Dame-des-Champs, à tout ce passé de travail insouciant et de bonne camaraderie que le coup de pistolet du mois de février terminait d'une manière quasi théâtrale, en tout cas pittoresque.

Gérôme épousait, en janvier i863, Mlle Goupil, fille du marchand de tableaux, et transportait son atelier rue de Bruxelles, dans l'hôtel qui devait, quelques années plus tard, s'ouvrir sur le boulevard de Glichy et que le maître habita jusqu'à sa mort.

Gérôme allait avoir quarante ans. Il lui restait quarante ans à vivre. Cette existence si bien ordonnée, si équilibrée, se partage en deux périodes, Tune, de vie libre, l'autre, de vie familiale.

La vie libre est close. Gérôme est fixé, il fonde une famille. Mais rien ne sera changé dans l'humeur de l'homme et de l'artiste. Les amis des anciens jours, célibataires ou mariés, retrouveront toujours l'accueil sans

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