LES ESCLAVES RACHETÉS
M^i^i^^irtta
Nous voici arrivés de degré en degré t la source même d'où émanent les parlicularitéi de la mort de Géronirao. Bien certains que ces particularités n'ont pu rien perdre de leur pureté en passant par les deux vénérables intermédiaires qui nous les ont transmi* ses, nous pouvons aborder sans nulle préoccupation rétrospective, la valeur de la source elle-même. Quelques détails préalables sont ici nécessaires.
L'ouvrage d'Haedo se compose d'une Topographie d'Alger, d'un Epitome des rois ou pacbas de cette régence, et de trois dialogues, l'un sur la Captivité, l'autre sur les Martyrs, le dernier sur les Marabouts,
Les interlocuteurs du \" dialogue sonl Antonio Gonzalez de Terres, chevalier de St-
Jean, et son ami le Docteur Sosa, prêtre Espagnol.
Ceux du 2"« sont le capitaine Géronimc Ramîrez, et le Docteur Sosa.
Ceux du d^^' sont Âmud (Hamoud), fils de renégat et de renégate, gendre du nniaiire du Docteur Sosa, et le Docteur Sosa lui- Qiénae.
Le Docteur Sosa est en définitive le principal personnage de ces dialogues ; et, ce qui est fort important, il est certain que c*est lai qui a composé le récit de la mort de Géronimo. ainsi que quelques autres relations du même genre qu'Haedo a insérées de la page 453 à la page 491 de son ouvrage, sous le litre de Mémoire sur plusieurs martyres et autre^i morts très-quelles que des chrétiens ont soufferts depuis quelques années par les infidèles (ftrcs eÈ mores, et particulièrement à Alger.
Au verso de la page 453, le Docteur Sosa 9*exprime en ces ternoes :
« Je veux vous montrer des notices que j'ai ici, et que j*ai faites avec toute la diligence du monde, dans cette prison et dans càes chaînes, m informant auprès de toute espèce de gens ; chrétiens, renégats, turcs et ni iDores. J*ai écrit ainsi les noorts très-cruelles souffertes par quelques-uns (depuis Barberousse), par les mains de ces barbares, tares et mores, ennemis de notre foi. Je
suis certain qu*en les voyant vous reconna que ce que je dis est la vérilé. Peuln — si elles vous conviennent, — je pousî l'entreprise en avant, et travaillerai tant je mettrai en lumière les travaux de beau( de serviteurs du Christ qui par leur vi< leur mort ont sanctifié ce nid de voleurs q appelle Alger. »
Mais il faut aller ici au-devant d*une ol tion. Les interlocuteurs des dialogues d*Hj sont-ils des êtres réels ou des personni fictifs derrière lesquels Tauteur se cac Cette dernière hypothèse parait peu proba au premier abord ; car alors Tauteur n*at pas besoin de changer la forme personr que son ouvrage avait eue jusque là |:
faire intervenir des interlocuteurs imagi res.
D'ailleurs, un passage de la dédicace toutes les difficultés à cet ^rd. C'est c ob Haedo dit que l'Archevêque de Pale a recueilli les renreignements qui ont s à la composition de ses notices auprès captifs chrétiens, spécialement ceux qui f rent dans ces dialogues et qui avaient 8éj< né à Alger pendant beaucoup d*années. (
Ç3 est très-clair ; et il est certain dès-lors que les interlocuteurs des dialogues ne sont pas des personnages en Tair.
Us sont si bien réels et sous leurs véritables noms et qualités, qu*il leur arrive souvent, dans le cours du récit, de rappeler le temps , le lieu , le bâtiment où ils furent capturés. Ainsi ceux qui figurent dans le dialogue des martyrs, avaient été pris le h^^ Avril 4577, sur la galère de Malte, San Pablo< auprès de San Piétro de Sardaigne.
L'étude attentive des trois dialogues dont on a parié précédemment, prouve que le Docteur Sosa est le principal des informateurs ^ ont fourni des renseignements à Tarchevéque de Palerme. A ce titre, on lui doit one notice plus étendue ; et il est, du reste, celui des interlocuteurs sur lequel on trouve le plus de renseignements.
Le Docteur Sosa était un prêtre Espagnol, {V. page 428. col! 3,) que les corsaires Algériens avaient pris le 4®^ Avril 4577, auprès; de San Piétro de Sardaigne, sur la galère de Balle San Pablo, (V. p. 82, col. 4 ; p. 416 ; p. 428, col. 3; 208, 2).
Il était esclave depuis trois jours à peine.
lorsque les souffrances de' la captivité com* niencèrenl à se faire sentir pour lui. Un jour qu*il était assis à la porte de son mattre, un nègre de la maison de Ramdan Pacha vint à passer tenant à la main un livre bien relié. Le Docteur Sosa se rappela, à cette vue les nombreux volumes qu'il avait perdus, lors de la prise du San Poblo; la pensée lui étant venue que celui-là était peut-être du nombre, il pria le nègre de le lui montrer; et, en même temps, il le lui prit des mains. Le pauvre ecclésiastique ignorait que c'était un Coran, et que ce livre ne doit être manié ni par des femmes ni par des enfants, encore moins. par des individus d'une autre religion que rislamisme. Un violent coup de poing sur la tête asséné par le nègre et qui faillit le renverser, lui fit soupçonner ce qu'il ne connut bien que plus tard (208, 2).
Le Docteur Sosa était tombé entre les mains d'un renégat de la pire espèce. C'était le caïd Mohammed, juif marocain, qui avait été se faire, à dessein, musulman à Jérusalem pour narguer ses anciens coreligionnaires. Pris en 4641, auprès du cap Malifou, par le fameux corsaire génois Cigala, il se fit presque
aussitôt baptiser, vécut quinze ans avec des apparerices si bien jouées de christianisnrie qu'il passait pour un saint. Mais à la faveur de cette réputation usurpée, il disparut un beau jour avec Targenterie de son roattre, gagna Cons* tantkiople, où il reprit le turban sans être meilleur musulman; car jamais on ne le voyait entrer dans une mosquée, réciter une prière ou faire un acte qui eût la moindre couleur religieuse. 11 passait sa vie à thésauriser, manier de l'argent, peser de la monnaie, et môme, dit-on, à la contrefaire (p. 97).
Avec uf) pareil mattre, la captivité du Docteur Sosa devait être un long et douloureux martyre. Presque dès le principe, le caïd Mohammed le fil jeter chargé de fers, dans nne chambre située au-dessous du sol à côté de la citerne, de celles qu'on appelle aujourd'hui Daliz. Ce cachot était retiré, sombre, humide et infect : te malheureux prêtre, aoccombant sous le poids de ses chaînes, y était attaché è une pierre, et y passa plusieurs aRoées nu, affamé et solitaire (p. 97, 496, col. 3; 204, 3).
Mais ceci n'était rien encore. Sous Taffreux cachot dont la victime nous a laissé la des-
cription, il y avait un silo maçonné où Ton descendait par une ouverture large d'à-peuprès 0,50 c. Ce silo, qui ne recevait le jour et Tair que par Je cachot supérieur, était entouré de trois côtés par la citerne; il avait près de i"" de hauteur sur 1 ""80 c. de largeur et 2"*20 c. de longueur. Trois fois, le pauvre Sosa fut jeté par son tyran dans cette espèce d'oubliette fort humide et surtout très -fétide (page 97). Lui-même raconte Jes motifs de ce traitement barbare avec une sorte de gaieté qui fait honneur à sa philosophie chrétienne, mais qui navre Pâme du lec* teur. Le caïd Mohamnied, -^ par une erreur réelle ou simulée chez la plupart des possesseurs d'esclaves chrétiens, — croyait que le sien était un grand personnage capable de payer une énorme rançon ; et pour le pousser à stimuler ses parents et amis, il s'efforçait de lui rendre la vie insupportable.
(C Moi qui ne suis qu'un pauvre prêtre (s'écrie le Docteur Sosa, p. 428. col. 4.).
ne m'ont-ils pas fait de leur propre autorité, plenitudine potestatis, — évéque, d'abord ; puis secrétaire intime du pape; disant que je restais chaque jour enfermé pendant huit heu^
res avec sa saioleté, dans une chambre où nons traitions téte-à-téte des grands intérêts de la chrétienté? »
ft Ne m'ont-ils pas plus tard déclaré cardinal
et ensuite chapelain du Castel Nuovo de Naples?
Maintenant, ils prétendent que je suis confe^-
seor et directeur de la reine d'Espagne ; et
ils ODt, afin d*appuyer leurs assertions, su-»
borné des turcs et des mores, qui les affirment.
Il n'a même pas manqué de mauvais chrétiens
(de ceux que vous connaissez), de cette
maison et du dehors, qui, pour faire plaisir
ao patron, Tont assuré que cela était vrai. »
« On avait été naguères, jusqu'à amener eo ma présence des turcs échappés de Naples, à qui on avait fait la leçon, et qui ont préten» do et publié qu'à Castel-Nuovo de Naples, ils avaient été mes esclaves et me servaient de cuisiniers. »
C'est en sappuyant sur ces mensonges que le caïd Mohammed avait fait jeter trois fois le bon prêtre, surchargé de fers additionnels, dans l'affreux silo que j'ai décrit, afin de le -ibroer d'avouer ce qui était contraire à toute
)e vérité.
i' En rapprochant plusieurs passages, on voit
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que !e Docteur Sosa écrivait les noies qui de\ inrenl plus tard les trois dialogues d'Haedo, entre Tannée 1577 où il fut pris, et Tannée 1580 ( V. pages 129, 135, 144, 191, 198, 199, 204, 205.)
Un passage du dialogue sur les marabouts, prouve qu'il tenait avec soin un véritable journal de tout ce qui arrivait ici de son temps. (( Je sais tout ce qui se passe à Alger ( dit* il à la page 203, col. 4 ); et je mets tou a par écrit jour par jour. » Ceci explique pourquoi dans tes récits des dialogues, Tin terloculeur Sosa parle au présent, quoiqu'i des époques différentes, et qui oscillent enln 1577 et 1580. C'est que, faisant un journal le moment où il écrivait était toujours le pré sent pour lui. Souvent Haedo n*a pas fai attention à cette particularité; de là les diver gences que je signale.
Le Docteur Sosa recevait de nombreuseï visites de chrétiens qui Tavaient en odeur d< sainteté, à cause de la fermeté religieuse qu'i déployait dans la souffrance; des musulman:
même venaient le voir. Avec son habitué de tout écrire, le bon prêtre devait dresse:
le procès-verbal des conversations intéres
sanlcs qui s*é(ablissaient quelquefois. C'étaient des éléments de dialogues qu'Haedo eut seulemenl à coordonner et à faire valoir par une rédaction plus soignée.
L*âme chrétienne du Docteur Sosa se montre tout entière dans Tallocution qu'il adresse à Hamirez, après lui avoir raconté la vie et la mort des martyrs qui ont succombé à Algçr, depuis Torigine du pouvoir turc.
« Ne vous semble-t-il pas, ( s'écrie-l-il, lel [K 491 ), qu'il y a beaucoup de ces exemples, B-l exemples de foi vive, d'ardente charité, de a ierme espérance, de véritable courage et de rel eoDstance chrétienne? Ne vous semble-t-il pas il.l qn'aujourd'hui encore il ne manque point (Thommes qui éprouvent la joie et le désir de souffrir pour Jésus^Christ ? N'y a-t-il pas toujours beaucoup d'amis de Dieu? EnGn, ne pensez-vous pas que, dans notre temps, î& Dieu pourvoit son église de quelques fils léd; gitimes, et-^ comme dit le prophète ( Ps. 4i) ri — semblables à leurs pères, afin que, de m même que ceux-ci plantèrent l'Église avec leur él sang, eux l'arrosent du leur et continuelle- ?Y ment la fassent croître'^ Alors, pourquoi ne nous regardons-nous pas dans ces miroirs si
ait
clairs? Pourquoi n'apprenons-nous pas auprès de CCS matlres si achevés ? Pourquoi les travaux de la captivité et ceux du monde nous paraîtra ient-ils si difficiles, que nous ne résistions pas comme eux jusqu'à refTusion de notre sang? Étaient-ils donc d*un autre limon que nous? Leurs corps étaient-ils autrement organisés que les nôtres? Ou, peut-être, avaient-ils un autre dieu pour les aider et qui fût différent du nôtre? Espéraient-ils un autre prix, une autre récompense, une autre vie bienheureuse que nous?
a Cest ce que nous devons noter attenti vanent, en lisant, en entendant de telles morts, et avoir honte de vouloir être récompensés comme des saints, et de vivre d'une manière si opposée à la vie des saints. »
La Commission n*aura pas entendu sans émotion ces magnifiques paroles. Si Ton n*j pas confiance dans une âme aussi pure, ui cœur aussi chrétien, une intelligence auss élevée, une instruction aussi solide, un espri d^investigation aussi patient, doué d'autan
) pénétration, qui doue peut espérer de ouver créance en ce monde? Poser une ireille question en présence des faits qui >us ont été exposést c est la résoudre dans ! sens le plus favorable.
Tous les éléments de solution vous sont laintenaut connus dans cette grande question, ians cette question fondamentale du degré le confiance que peut mériter la relation du aartyre de Géronimo. Vous avez pu remon* &c jusqu'à la source des faits, constater la pureté des canaux par lesquels ils nous sont parvenus. Vous savez qullaedo fut un homme de bien, un haut dignitaire de lÉglise, un historien modèle par son impartialité, son exactitude et sa bonne foi, que TArchevéque de Palerme était illustre par son origine, illustre par ses fonctions temporelles ou spirituelles; et que, surtout, il possédait la plus belle noblesse, celle que donne cette vertu 6i grande qu'elle n'est presque pas de ce monde. Vous avez les noms, les qualités des esclaves rachetés qui ont fourni les renseignements primitifs, d'après ce qu'ils avaient yu et entendu, Qo qu'ils tenaient de leurs
compagnons de captivité, qui' rempliss ces mêmes conditions. En ce qui conc Gérommo, les faits ont été receuillis 1577 el 1580. c'esl-à-dire, htwt ou dix au plus, après Tévénement. La conlemj neilé est constante. Le Docteur Sosa, a primitif de la relation quant au fond choses, a receuilli ks paroles du marl^ la bouehe même d'un témoin auricu Cette phrase significative en: est une pi évîderHe : « et. Géronimo étant retourné » les chrétiens, par un desquels j'a » informé i il dit, etc. etc,. »
Tous les anneaux de la chafne, qu révénement arrive jusqu'à nous, parai donc retrouvés ; vous pouvez en appréci nature et la solidité. Depuis ce noble Do< Sosa, martyr Id-raéme et presque san par les souffrances et la résignation, ju Tauteur du livre, il tfy a nulle sdutio continuité, pa« la moindre lacune où le < puisse s'étabhV. Si la clarté la pkis conc ne brille pas aujoard'bui sur la quef c'est que la parole du rapporteur aura rendu sa pensée, la rédaction aura fait d^ mais non la conviction raison née.
Ainsi (ouïes les conditions de ceriitudi^ vont ici réunies ; et jamais, peut-être, réeit humain n*aura eu des origines plus pures, plus respectables, qui commandent mieux la confiance» ni qui la justifient davantage.
Autorité, lumières, impartialité des informateurs successifs, transmission authentique et non interrompue de Tun à Fautre, jusqu'au jour de la publicité par la presse, rien ne
e| manque, rien n'est obscur, rien n'est douteux. Il faudrait assurément renoncer à croire qui
!(| que ce soit et quoi que ce soit au monde, si, après ce qui précède, la question de
Jel confiance, discutée dans ce rapport, n*était
ml pis déclarée résolue affirmativement et sans
U contestation possible.
Le Secrétaire-Rapporteur de la I" sous-commission, ,: A. BERBRUGGER.
1^ Membre correspondant de VlnstilBt.
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