‹ GersonChapitre 17 sur 26 · PIERRE DE MONTAIGU · texte numérisé non relu

PIERRE DE MONTAIGU

« Pardonnez-moi, Sire; ce n'a point été par justice, mais par commission. »

Réponse d'un religieux du monastère de Marcoussis à François Ier, qui l'interrogeait sur la mort de Montaign,

La vocation de Médéric vena it d 'être déclarée irrévocablement, et dôs lorsGerson dirigea de tous ses soins les plus tendres son élève dans la carrière qu'il parcouraitlui même siglorieu sèment. Quelques jours après le meurtre de Louis d'Orléans, il prononça l'éloge funèbre du prince, et fut dès lors un implacable ennemi du duc de Bourgogne, qui acquérait de jour

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en jour une puissance plus formidable. Mais qu'importait à Gerson? Il se rangeait du côté

des malheureux, des opprimés, des \ictimes.

Des préoccupations bien autrement graves, suivant lui, l'absorbaient tout entier: il devait bientôt aller représenter l'Église et l'université au concile général qui devait s'ouvrir a Pise, afin de mettre un terme aux discordes du monde chrétien; et, après de long travaux accomplis pour se préparer à cette haute mission, il quitta Paris, accompagné de Médéric.

Tandis que le chancelier coopérait activement à l'œuvre du concile, et que dans le palais du malheureux Charles VI, comme dans tout le royaume, existait une déplorable et menaçante division, Arnaud vivait de la vieillesse la plus respectée entre ses cinq filles, qui, dociles aux conseils de leur frèreainé, étaient restées auprès de leur vieux père pour le servir et le soutenir jusqu'à son dernier jour. Elles n'étaient plus jeunes; maiselles avaient conservé la véritable jeunesse, la jeunesse durable, celle que donne l'âme pure et contente de soi. Bien souvent leurs voisines, Marie et Ursule, les venaient voir: on parlait alors de Gerson, de Médéric;

on se lisait les lettres que l'on avait reçues, on s'entretenait du bien à faire pour le lendemain. Prier, veiller près des malades, travailler pour les pauvres, transmettre aux jeunes enfants le savoir que lui avaient donné Elisabeth et Mme de Romance, telle était la vie tout entière d'Ursule, et Marie lui en donnait l'exemple.

Aussi Ursule était-elle partout la bienvenue, et dès qu'elle paraissait dans la maison d'vVrnaud le vieillard , messire Anselme , ce bon prêtre aussi vieux et aussi bien portant que le bon cultivateur, les cinq sœurs enfin, tous ces visages devenaient souriants comme en automne sourit un jardin lorsque vient à y briller un rayon du soleil. Quelle joie ce fut donc, un beau matin de juillet, lorsqu'on vit Ursule entrer tenant une lettre énorme qu'elle avait reçue du messager !

« Quel bonheur! c'est l'écriture de Médéric! c'est l'écriture de Médéric!... Cela vient de Pise. »

Le paquet portait l'adresse d'Arnaud, et sous l'enveloppe le vieillard trouva plusieurs lettres, une de son fils pour lui, une pour toutes ses sœurs, et deux de Médéric, l'une

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pour Mario, l'autre pour Ursule. Chacun prit avec empressement la part qui lui revenait, et Ursule, ravie d'avoir une lettre de son ficn une lettre d'Italie!... lut à haute voix, dans l'expansion de son bonheur:

• ChereUrsulejet'ai promis de t écrire d'Ita- « lie, et si j'ai tardé, j'espère que tu ne nias a pas ju^é capable de manquer à ma parole. Je « n'ai été empêche que par un travail continuel, « commesecrétairedeMessire. Nevapascroire « quejem'enplaigne. au moins! Korsquej'écris a sous sa dictée, il me communique tant de sa « belle âme, que je serais tenté d'être fier de a ttoj , et qu'il me semble que les idées que « j'écris sous son inspiration, je les trouve en « moi-même. Sais-tu que cette communauté « que Messire établit entre lui et sou recon- « naissant élève est un bien inestimab'e, et « que je sens tout l'effet d'une telle intimité « sur mon intelligence et sur mon cœur.

« Toutes nos journées ont donc été jusqu'ici « entièrementemplovées. Cependant nous sor- « tons souvent le soir pour al 1er nous promener « dans la campagne. Qu'elle est belle ! On v « voit des citronniers, fies oranîers en fleur;

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« les pampres des vignes s'enlacent en ber- « ceaux, et les champs sont comme un grand « parterre bien fleuri ; mais je ne me promène « jamais dans ces champs, à l'heure du soir, « quand l' Angélus sonne dans le lointain, sans « penser à notre pays, à notre mère, à notre « grand'mère, qui ont eu tant de chagrin !

« J'ai vu deux choses bien belles. D'abord « un vaste cimetière entouré d'un cloître , et « que l'on nomme Campo Santo (le champ sa- « cré), parce que, dit-on, le sol en est entière- « ment composé de terre rapportée des saints « lieux par les pèlerins il y a deux cents ans. « Ensuite j'ai assisté à une session du concile.

« Que j'ai regretté que tu ne fusses pas à côté « de moi le jour du couronnement du nou- « v au pape , Alexandre V ! Jamais, j'en suis « bien sûr, je ne verrai rien de si beau. Le « soleil, illuminant de ses rayons de midi le « chœur et la nef, faisait paraître plus res- « plendissants que les autres jours les vète- « ments de poupre des cardinaux , les chapes « d'or et les mitres d'argent des archevêques, « les colliers, les chaînes d'or des grands mai- « tresetdescommandantsdcsordresmilitaires.

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« Les ambassadeurs de la plupart des rois et « princes de l'Europe v brillaient àl'envi par « d'étincelants costumes, etau milieu de toutes « ces splendeurs paraissaient , comme des « nuages, des masses noires composées de tons « les abbés, prieurs, chefs d'ordres, de monas- « tères, et de plus de trois cents docteurs, dé- <- pûtes par les diverses universités d'Europe. « Figure-toi donc. Ursule, toute cette foule « tombant à genoux devant le nouveau pape , « et lui, après cette cérémonie, ayant substi- « tué des vêtements blancs à la pourpre, mar- « chantaumilieud'unc procession surlaquelle « les rayons colorés par des vitraux semblent <( flotter tandis qu'elle s'avance lentement. Et « trois fois un maître de cérémonies qui porte o devant le saint pontife un cierge allumé et « un plat d'argent sur lequel sont des figures « de châteaux et de palais faites avec des « étoupes, y met le feu, en disant chaque fois: « Saint-Père, voici comment passe la gloire « de ce monde. »

« Messire m'a dit de ne jamais oublier cette « belle leçon donnée au souverain de l'Église: « et lui aussi, du haut de la chaire, il a supplié

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« le pape, au nom de la chrétienté, de rappe- « 1er à leurs saintes fonctions les prêtres et les « prélats. Tu m'as chargé de te répéter tout « ce que messire Gerson prononcerait de bon « et de bien; mais pour faire cela, qui aurait « assez de mémoire? Je ne puis que te dire « combien j'étais heureux en voyant mon « bienfaiteur, mon père, fixer par ses paroles « éloquentes l'attention de l'Église tout en- « tière, de toute la chrétienté. Je sentais mon « cœur battre, et c'est un orgueil dont je n'é- « prouve aucun remords; car cet orgueil-là. « c'était de la reconnaissance.

« Nous sommes sur le point de rentrer en « France, et, quoique je me trouve bien heurt reux de me rapprocher de ma bonne mère « et de toi, je... »

Ici Ursule s'arrêta : elle avait d'un coup d'œil lu quelques mots qui rappelaient l'inquiétude que Médéric éprouveraitpour Gerson quand ils seraient de retour à Paris. Elle s'empressa donc d'aller à sa mère, à la Gujote et à toute la famille le Charlier s'acquitter de la commission que lui donnait son frère : elle embrassa tous les assistants.

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F.e jiavs fut, cette année-là, plus animé que les années précédentes. M"* de Montaign, la

femme du grand maître de l'hôtel du roi alliée de M"" de Romance, était venue passer quelque temps au château. Les distractions de toutes sortes étaient donc prodiguées à cette dame, habituée au luxe d'une vie splendid' dtni l château de Kareonssis , voisin de Paris. C'étaient tous les jours des promenades dans les environs de Barbv et du hameau, et plus d'une fois >lme de Montaign avait remarqué, en le traversant, la tournure pleine de grâce et de modestie d'Ursule, qu'elle vojait aussi parfois au château . On se rappelle que M"" de Romance se plaisait a continuer l'éducation qu'Elisabeth avait commencé à lui donneravec tendresse, et dont Ursule avait profite avec bonheur. Aussi >îme de Montaigu conçut pour elle une bienveillance qui ne fit que s'accroître lorsqu'elle sut par qui ls liens elle tenait à Medéric. le bienaimé de Gerson . Son mari, qui lui avait souvent parle de cejeunehomme.temoignaitlintention de le donner dans quelques annés pour instituteur à ses petits- fils. Mme de Montaigu avait des petites- tilles . et de son côté elle pensa

bientôt quelle ne saurait placer près d'elles une gouvernante plus parfaite qu'Ursule

Or cette charmante jeune fille était venue au château pour lire à Mme de Romance la lettre que lui avait écrite son frère, et, la lecture terminée, Mme de Montaigu allait lui parler de son projet, lorsqu'une autre lettre, mais celle-là bien terrible, arriva de Paris... Elle était cachetée de noir.

E I le annonçait à M ae de Montaigu le supplice de son mari , de ce même Pierre de Montaigu qui avait été , de même que Louis d'Orléans etGerson, l'objet des menaçantes paroles de Jehan Carlier. Ainsi, de trois hommes voués au poignard des assassins, deux avaient déjà péri9

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