‹ GersonChapitre 18 sur 26 · LE BAN ET L ARTUKRE-BAN · texte numérisé non relu

LE BAN ET L ARTUKRE-BAN

Charles, dur d'Orléans et de Valois... à toi qui te dis Jean duc de Bourgogne, pour le trèshorrible meurtre par toi fait en grande trahison de guet-apens en la personne de notre très-cher et redouté seigneur et père... te faisons savoir que de cetle journée en avant nous te nuirons de toute notre puissance, et contre toi appelons Dieu à notre aide.

Défi du duc d'Orléans et de ses frères un due de Bourr/ogne.

Le concile de Pise s'était terminé le 7 août. Or, en tenant compte de la lenteur avec laquelle on voyageait à cette époque, Gerson eût pu être de retour à Paris vers la moitié de sep-

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tembre; mais il ne passa point clans une seule ville sans y être retenu par les chefs ecclésiastiques, fiers de posséder près d'eux pendant quelques jours l'illustre chancelier : et il ne rentra que vers la tin d'octobre dans son calme et humble hôtel du Cloître. C'est alors qu'il apprit avec douleur la fin cruelle de Pierre de Montaigu , et Médéric frémit en se rappelant l'amitié qui unissait son maître et la victime ; il pensa aussi a la tristesse qu'un si terrible coup avait dû répandre autour du château de Romance. La veuve avait désiré d'y rester pour pleurer, loin de la ville où elle avait perdu son mari, et où se préparaient de nouvelles catastrophes; car, en dépitdes réconciliations mensongères , la guerre civile venait de s'allumer plus violente que jamais entre les princes.

Ce fut au point que , le H août 1 411 , le duc de Bourgogne, provoqué par le défi dont un passage sert d'épigrapheàcechapitre, y répondit par une déclaration conçue dans les termes les plus outrageants. Appel aux armesdesFrançais contre des Français, est-il rien de plus odieux? N'est-ce pas attirer le trouble, la mort dans la famille, et exciter des frères à s'entr'é-

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jorger? Cependant il \ avait entre les défis de l'un et de l'autre prince une différence infinie. Celui de Charles d'Orléans avait dn moins eu pour inspiration un nobleetpienxsentiment, le respect pour la mémoire de sou père, l'indignation contre l'assassin qui tuait deux fois, par le fer et par les calomnies dont il poursui v ait sa victime. Ledéfi de Jean sansPeur, au contraire, était la provocation aux discordes civiles dans toute ?>a hideuse nudité. Il fallait que des milliers d'hommes se donnassent la mort pour justifier un meurtre. 11 était donc impossible, en ces jours de déchirement, de trouver un instant de calme, même au fond du cloître de >otre- Dame, dans le studieux hôtel de Gerson.

Un matin doneque Médéric écrivait avec bonh ur à sa sœur Ursule, eu réponse à une lettre qu'il avait reçue d'elle, il est interrompu par un lointain son de trompe , dout les retentissants éclats se répètent en échos plus ou moins distincts dans les sinuosités du Cloître. Médéric prenait h tout ce qui se passait un trop puissant intérêt de cœur pour qu'il lui fût possible de continuer sa lettre après avoir entendu cet appel, qui annonçait quelque procla-

mation. C'est pourquoi il demanda au chancelier la permission de descendre et d'aller jusqu'au parvis, d'où le bruit semblait venir. Gerson , qui désirait lui-même savoir ce dont il s'agissait , et ce ne pouvait être que d'uue chose grave après le réciproque déti des princes, permit à Médéric de sortir, et Médéric courut vers le parvis.

Là, au milieu de la place, autour du héraut escorté de quelques archers , se pressait une foule aussi compacte que celle que nous avons vue, dans les jours d'anxiété publique, se presser devant une affiche nouvellement appliquée aux murs des carrefours ; mai* dans ces temps déjà reculés, où la lecture était un talent assez rare dans les classes inférieures, où l'art de l'imprimerie était encore ignoré, le seul moyen de publication était la proclamation précédée du son de trompe. Or, à chaque nouvel appel éclatant dont l'instrument guerrier frappai.' l'air, vous eussiez vu sortir de leurs boutiques, de leurs ouvroirs, ou desétroites allées de leurs maisons, les voisins, qui venaient, yeux ouverts, bouche béante, former de plus en plus épais le cercle qui serrait de près le héraut.

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La trompe ayant cesse'* do retentir, le héraut prit la parole, ou, pour mieux dire, lut des lettres patentes du roi portant convocation du ban et arrière-ban « pour garder et défendre, « dit ledit royal, notre seigneurie et lignée « contre notre oncle de Berry, Charles, notre « neveu , duc d'Orléans, et ses frères Jean de « BourbonetJeand'Alençon,Charlesd'Albret.

« notre cousin, Bernard d'Armagnac et leurs « aidants, adhérents, alliés et complices, mus « et induits du mauvais projet de nous desti « tuer de notre état et autorité royale. »

Ainsi le malheureux insensé devenait, avec- Jean sans Peur, l'assassin de son frère, l'ennemi des enfants de la victime. Le duc de Bourgogne avait persuadé au pauvre fou que tous les princes étaient ligués pour le renverser, lui, roi. tandis qu'ils ne voulaient jeter a bas que l'insolent criminel qui usurpait en réalité le sceptre et la couronne.

La proclamation finie , il y eut dans la foule, séparée en groupes plus ou moins nombreux, des chuchotements dont l'ensemble produisait le bruit d'un essaim qui prend sa volée. « Comment! il faudra donc que mon fils aille à la

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guerre!... Mon pauvre frère va donc partir !

— Et moi, qui allais me marier avec Macé ! — On a publié hier à Sainte-Madeleine le second ban ! — Voilà bien un autre ban, voisine ! »

Et les frères, et les fils, au contraire, redressaient la tète et se voyaient déjà armés de toutes pièces. Cependant il en était quelques-uns qui murmuraient. « Si du moins, disaient-ils, c'était pour combattre l'étranger-, mais marcher contre des gens qui sont nés dans notre pays et parlent français comme nous, c'est terrible!

— Si ce n'est que cela qui vous arrête , courez bien vite, car vous aurez des étrangers à combattre dans les rangsdes Armagnacs. Est-ceque vous ne savez pas que Charles d Orléans et les siens font venir les Anglais à leur secours? »

Si les paisibles habitants du parvis eussent été des habitués d'émeute , ils auraient bien reconnu l'auteur de cette observation. C'était Jehan Carlier, qui, après avoir été pendant les cinq dernières années huit ou dix fois au moins bourguignon ou orléaniste, à tour de rôle, venait enfin de se mettre du côté de Jean sans Peur, en ayant soin de bien cacher et de garder, pour le lendemain peut-être, le dra-

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peau contraire. Qu'on juge donc de son cmbarras lorsqu'une des personnes du groupe accusa hautement le duc de Bourgogne et la reine de traiter avec les Anglais.

Jehan Carlier, prudent conspirateur, n'osa rieu dire tout d'abord; mais voyant que ces dernières paroles n'avaient point d'écho et que le grand nombre parlait comme lui, il prit un air menaçant, et élevant la voix :

« Ceux qui ue craignent pas de proierer le pareilles calomnies pourraient bien suivre le même chemin que Louis d'Orléans, son ami Montaigu, et l'autre... là-bas... qui fera bientôt le troisième. » Et, parlant ainsi, il tournait l'index de la main droite du côté du Cloître.

Medéric avait depuis longtemps reconnu Jehan Carlier. Retenu sur le parvis par une curiosité bieu naturelle, il vit ce geste de menace, il entendit ce dernier propos, et, rentrant tout pâle à l'hôtel du Cloitre, il répéta à Gerson ces sinisres paroles.

« Pauvre France ! » voilà tout ce que répondit le chancelier en poussant un profond soupir; et il se mit, pensif, à son pupitre pour continuer dune main non moins assurée la

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