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LE CHAPERON BLANC ET LES DETIX DRAPEAUX

■ Et les bourguignons prirent le chaperon blanc, et ceux auxquels on le refusoit, c'étoit signe qu'on les tenoit pour armagnacs.

JUVÉNAL DES L'RSINS (1413).

« A Paris fut faite une livrée nniforme de nuques (petits manteaux) de deux violets de diverse couleur, et y avoit en écrit : le droit chemin , sur un* grande croix blanche. » Idem (1414).

Gerson , arrivé dans les vastes galeries qui s'étendaient sous les voûtes, y trouva un grand nombre de personnes réfugiées; tous leshommes honorables du quartier se pressaient dans cet asile, et chacun se racontait avec effroi les violences et les crimes dont il avait été témoin ;

mais, bien qu'entouré d'amis, le chancelier était dans une anxiété que l'on peut bien concevoir. Du haut de son asile , par les étroites embrasures ouvertes sur le Cloître, il venait de voir son hôtel envahi par la troupe furieuse , qui poussait des clameurs de mort.— Et Médéric, Médéric, qu'est-il devenu?

Et , dans son inquiétude , il voulait redescendre ; mais tout le monde le retenait, et alors il parcourait à grandi» pas toute la longueur des salles hautes , lorsque tout à coup l'explosion d'une joie féroce attira son attention. Tl courut vers une lucarne et vit, ô douleur, sa bibliothèque, ses chers livres, ses vêtements sacerdotaux rouler sur la Seine agitée et fangeuse, et il lui sembla même qu'on venait d'v jeter un corps.

« Médéric! » Gerson poussa ce cri de terreur, et vainement les personnes qui l'entouraient cherchèrent à le rassurer en lui affirmant qu'il n'avait vu autre chose que des habits gonflés par le vent ; il tomba dans un abattement profond, allait, venait, et n'interrompait de temps à autre sa marche silencieuse que pour regarder à droite, à gauche, sur le parvis.

'232 GEitsoft .

« Il ne vient pas, » se disait-il avec désespoir. Ce fut bien pis lorsque la nuit fut venue. Les ténèbres, ajoutéesàde telles aûgoisses, les rendent intolérables, et celles de Gerson étaient portées au plus haut degré. A cette même heure de la nuit, sa famille éprouvait des tourments non moins horribles. Le bruit de ce qui se passait à Paris était arrivé jusqu'à la bourgade , et avait retenti, dans ces calmes campagnes, comme 1 écho d'une épouvantable explosion. Mme de Montaigu, toujours vêtue de noir, toujours livrée à une humeur lugubre comme son costume de veuve, ne cessait de dire : « Je le prévoyais! cet orage devait éclater un jour. »

Dans ces moments d'agitation, les habitants du château envoyaient tous les jours un exprès à Réthel pour savoir des nouvelles de Paris , et trois des sœurs de Gerson , venues un soir à Romance avec Ursule et Marie, y attendaient le retour du messager. On s'entretenait à demivoix , comme lorsqu'on se parle de choses effrayantes. Tout à coup le bruit du galop précipité d'un cheval se fait entendre, et une minute ne s'est pas écoulée que l'exprès est là et remet une lettre à Mme de Montaigu.

GBBSON. 233

D'une main que font trembler l'émotion et l'empressement, elle rompt le cachet noir et lit d'un œil rapide. Que le silence qui régnait alors dans le vaste salon était imposant! Avecquelle anxiété Marie, Ursule et les sœurs de Gerson suivaient sur le pâle et maigre visage de Mme de Montaigu tous les mouvements de pitié, de douleur, de colère, que la lecture de la lettre y faisait passer comme autant de nuages poussés par la tempête ! Elles auraient voulu l'interroger, et n'osaient. Ce fut donc avec autant d'intérêt que de terreur qu'elles l'entendirent se préparer à répondre aux questions que lui avaient adressées messire Anselme et Mme de Romance.

« C'est mon beau-frère , messire Gérard de Montaigu, l'évêque de Paris, qui m'écrit, » dit Mme de Montaigu; et, après ce courtpréambule , elle lut ce qui suit :

« Ne craignez rien pour moi ; je suis en suit reté. Quant à la pauvre ville de Taris, elle « est au contraire plongée dans toutes les hor~ « reurs de l'anarchie et des violences popu- « laires. Ainsi que vous l'avez appris par mes « lettres précédentes, les compagnies de bou-

2M (1ERSON.

« chers, commandées par Caboche et suivi - « de vingt mille hommes, les rebuis les plus « hideux de la populatiou, après avoir dé- « pouillé les gens devenus riches par suite de « dilapidations, et je ne plains guère ces cou- « pables agents, ont étendu leurs mains rapaces « et sanglantes sur les hommes que la fortune « de leur famille ou leurs propres travaux « ont enrichis. Aux vols ont succédé les égor- « gements, et chaque matin on voit llotter sur « la Seine les cadavres des victimes de la nuit.

« Un chaperon blanc est la coiffure par la- « quelle se distinguent les bourreaux ou leurs i adhérents, et ils ont forcé le malheureux « Charles VI et sa famille à se promener dans « Paris le front couvert de cet insigne. La « couleur de l'innocence, de la pureté , de la « candeur devenue celle du crime ! quel bou- « le versement dans les idées! Le sang des malce heureux armagnacs ne jaillira- 1 -il pas de « toutes parts en taches vengeresses sur ces « bonnets d'assassins?

« Les prisons regorgent de captifs , et des « captifs les plus illustres. Ce matin même le « duc de Bar. le chancelier de Gaienne, e* bien

« d'autres, ainsi que les dames et demoiselles « de la cour, ont été enlevés de l'hôtel même a du Dauphin par la population effrénée. Jean « sans Peur assistait en quelque sorte à ces « actes de fureur. Notre ami le chancelier...

— Qui, qui?... Madame... notre frère!... messire le chancelier ! . . . mon frère ! » Ce cri , poussé par les sœurs de Gerson et répété par Ursule , arrêta Mme de Montaigu ; mais elle se hâta de répondre :

« Notre ami le chancelier de France, Arnaud « de Corby, ce pauvre vieillard! ils n'ont pas « respecté ses quatre-vingt-huit ans, les misé- « râbles, et ils l'ont entraîné dans des cachots « où l'on meurt, tant on s'y trouve en foule.

« On me dit en ce moment que dans la « grande salle de l'université on délibère sur « les moyens d'arrêter ces désordres par les- « quels tout va périr. Maître Eustache de Pa- « villy et quelques autres ardents promoteurs « de ces troubles veulent couper l'incendie « qu'ils ont eux-mêmes allumé. Pourront-ils h a présent l'éteindre?

« Le roi est toujours malade. Pauvre roi ! il « voulait faire le bien de la France, et ne re-

236 GEiisoa.

« prend de temps à autre un moment de raison « que pour voir les maux qu'il entasse sur elle « dans ses accès de folie. Malheureux homme î « que je le plains ! Il faudrait pour sa tète le « calme partait, le repos le plus absolu, et son ■ règne n'est qu'un lonu orage !

« Adieu.

« GÉRARD DE Mû\TAIGC. »

« Mais mon enfant ! — Mais mon frère ! — Mais Médèric, s'écrièrent à la fois Ursule Marie et les sœurs deGerson; que sont-ils de- \euus dans ces tumultes et ces massacres , ô mon Dieu ! » Mme de Montaigu ne put rien répoudre, et chacun se retira bien triste pour aller passer une nuit d'insomnie et de mauvais rêves.

Escortées d'un garçon de ferme qui les avait accompagnées afin de les reconduire la nuit à travers le bois de Barby, les sœurs de Gerson quittèrent le château de Romance à neuf heures et demie pour aller rejoindre leur père. Le pauvre Arnaud, plus qu'octogénaire, quoiqu'il n'allât plus guère aux champs, avait entendu à la dérobée quelques mots sur les troubles de

Paris , et vivait dans une agitation fatale à cet âge, qui a tant besoin de repos pour compenser et réparer de si longues fatigues . Comment dire à leur père ces nouvelles , toutes mauvaises , toutes inquiétantes, et pas une seule parole qui pût le rassurer relativement à son fils , à leur frère ! Les suaves parfums qui s'exhalaient de toutes parts sous leurs pieds, au fond des massifs de la forêt et à la clarté délicieuse de la lune, qui semblait se jouer entre les branches nouvelles balancées par la brise, ces scènes si calmes de la nature qui sommeille étaient alors pour leurs âmes tourmentées un déchirant contraste. « Mon Dieu! que n'est-il ici! se disaientelles; que n'est- il ici, entre nos bras, sur le cœur de notre mère ! »

En ce moment mêmeGerson, nous le savons, vivaitdansunhorrible état d'angoisse. Iln'osait plus espérer de revoir Médéric. Ce cadavre jeté à l'eau sous ses yeux lui apparaissait sans cesse - Cet homme si courageux , si inébranlable devant un péril utile à braver pour le bien de la société, de la loi, de la justice, était atterré par la douleur ; et puis bien des fois, sortant de ce mortel abattement, il avait voulu descendre

2 38 GhHMi.N.

des voûtes dans les cloîtres pour chercher M» déric ; mais les séditieux erraient toujours autour de l'église; ils a\ aient formé au coin de chaque rue des corps de garde , et tous les compagnons de refuge du chancelier s'opposèrent a ce qu'il risquât sa vie, si nécessaire a l'Église, à l'État, à l' Humanité tout entière.

Quatre heures du matin venaient de sonner lentement a l'horloge de l'église, et le snurd bourdonnement des quatre coups , semblable.^ à des glas funéraires , se prolongeait dans les profondeurs des galeries voûtées , lorsqu'un petit bruit monta du bas de l'escalier de la tour, Gersonl'eutenditle premier. L'oreille inquiète devine en quelque sorte. Le bruit augmentait : il n'y avait plus à en douter, quelqu'un montait d'unpas rapide, aussi rapide du moins qu'il était possible dans les obscures sinuosités de la vis.

Gerson , le cœur palpitant, se précipita vers le lieu où débouchait l'escalier. Il n'avait pas un vain espoir : c'était bien Médéric !

Tout le monde, dans le saint asile, prit une part sincère à la joie du chancelier: il estsidoux de voir le bonheur de quelqu'un que l'on aime, et chacun oublia, pour les féliciter l'uu et

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l'autre, les dangers auxquels ils étaient tous constamment exposés, même au fond de ce sanctuaire; mais leurs anxiétés ne tardèrent pas à renaître quand Médéric leur raconta comment, arrêté dans l'hôtel et pressé de déclarer la retraite de Gerson, il n'avait été sauvé de la mort que par cette même femme qui arrêta un instant les assassins du chancelier : il avait été forcé de les suivre jusqu'à l'hôtel du duc de Guienne , puis ils voulaient contraindre ce prince à livrer au peuple tous les amis, tous les serviteurs dévoués qui entouraient et protégeaient sa personne.

« Et les assassins , poursuivit Médéric , se sont donné rendez-vous pour aller aujourd'hui au palais Saint-Paul.

— Que faire?

— Tuer le roi , mon Dieu !

— Je ne sais, reprit Médéric ; je ne cherchais qu'à me tirer de leurs rangs, et, Dieu soit loué! je l'ai pu vers la fin de la nuit. Que je suis heureux ! » Puis attirant à part, comme pour lavoir à lui seul, son bien-aimé maître Gerson :

« Combien vous avez dû être inquiet, Mes sire !

■2'iO r.ERSON.

— Dieu lésait î mais tout est passé, te vomi'

— Et ma mère! et mu sœur! quels doivent être leurs tourments! reprit Médéric.

— Et mon pauvre vieux père î et mes sœurs! » ajouta Gerson en soupirant. Médéric poussa en mèmetempsun Ions: soupir; ilessuvasesyeu\.

cl d'une voix triste:

« Savez-vous, Messire, le malheur qui m'est arrivé... ol) ! mais un grand, un véritable malheur! ce précieux présent qui me venait de vous . que vous m'aviez tant recommandé ! ce livre consacré par les larmes du pécheur repentant, eh bien ! je n'ai pu le sauver ! Je le tenais sur mon cœur, je le défendais contre ceux qui voulaient me le prendre . et je ne \oulais me le laisser enlever qu'avec la vie. car il était ma pensée de chaque jour, ma prière... 0 mon Dieu! ils mont arraché le manuscrit de messire Anselme !

— On l'a jeté à la rivière, comme mes livres?

— Non, Messire; mais celui qui l'a pris Ta mis dans la poche de son surcot... Il l'aura trouvé trop beau pour le détruire.

— C'est une grande perte, mon enfant. C'est une âme pénitente passée endes mains impures .

niais tu prieras encore plus vivement pour elle.» Bientôt, tranquille sur le sort de Médéric, (ierson retomba ou plutôt remonta avec la sérénité de son âme dans ses plus hautes contemplations. C'est là sans doute , au sommet du sanctuaire, qu'il composa son magnifique traité du Mont de la contemplation, adressé en français à ses sœurs; mais cette paix de l'inspiration pieuse fut bientôt mise en fuite par ' des cris affreux poussés au dehors . Le parvis , le cloître, les bords de la rivière , tout se couvrit, tout se remplit de monde. Avoir, du haut des voûtes de l'église, le mouvement d'ondulation de cette foule et les bras menaçants qui s'agitaient sur toutes les têtes, à entendre l'incessante vocifération de ces milliers d'hommes, on se serait volontiers cru sur le sommet d'une falaise, au bord d'une mer battue par la tempête. Un nombreux détachement de séditieux armés de lances , de fourches , de pelles de fer, d'énormes bâtons, de massues de bouchers, ou de longs couteaux , s'était porté à l'entrée des tours. Ils avaient en un clin d'œil jeté de côté la massive pièce de chêne qui en fermait l'entrée. Déjà on entendait avec terreur ce torrent

2i2 GERMON.

déborde monter en poussant des hurlement?, qui produisaient des sons étranges dan:«. le tube étroit où se déroulel'escalier.Ces bruits avaient quelque chose du retentissement que prend une voix en traversant une trompette.

« Le tocsin! le tocsin à toutes les cloches! — Il y a du monde de caché là-haut! — Bon! les voilà pris au trcbuchet. »

Gerson, Medéric et tous leurs compagnons de refuge étaient perdus, si le carme Eustache de Pavilly, qui traversait en ce moment le parvis pour aller au palais Saint-Paul , n'eût ordonné à ces tapageurs de le suivre. Ils obéirent en murmurant, et se joignirent aux milliers d'cquarrisseurs, de cousluriers, de garrons laillieurs,d'êcorcheurs et de tripiers, qui marchaient dans un désordre bien fait pour exciter la terreur. Aussi toutes les boutiques se fermaientelles sur leur passage, et les marchands, qui ne vendaient rien depuis longtemps, commençaient à s'apercevoir que tout commerce mourait , grâce à ces démonstrations que l'on faisait soi-disant pour le bien du peuple.

C'est à l'aide de ces mots fallacieux que l'on avait entraîné des étudiants de première année.

dont les chaperons neufs et d'une blancheur digne de l'innocence se faisaient remarquer dans cette foule hideuse. Pauvres dupes de conspirateurs émérites, il les suivaient avec un courage qui eût été beau dans unebonne cause, et Jehan Carlier était éminemment un de leurs meneurs. Factieux exercé, il ne se livrait plus depuis longtemps à ces effervescences de la rue qu'avec la froideur la plus complète , et cette froideur lui permettait de réfléchir; il voyait parfaitement que la longue émeute des cabochiens était sur le point de finir, et que, le duc de Bourgogne battu, le duc d'Orléans remontait au pouvoir. Il fallait donc retourner alors au parti d'Orléans; aussi le matin, avant de sortir de son repaire, avait-il eu soin de mettre . ainsi qu'il faisait dans les moments douteux , le drapeau des bourguignons dans sa poche gauche , dans sa droite le drapeau des armagnacs, bien décidé à arborer l'un ou l'autre suivant la circonstance , et à crier vive ! pour le parti qui sortirait vivant de la lutte.

Une chose le tourmentait cependant beaucoup : c'était un des principaux détails de son costume , le plus visible , le moins facile à

GJUfOl

cacher, son chaperon blanc. Les bourguignon!

a\ aient auopte une manière particulière de le porter, la patte à gauche, et par conséquent la cornette du côté droit , et cela parce que les armagnacs, lorsqu'ils se coiffaient du chaperon blanc conimed'unesauvegarde, le plaçaient sur leur tête précisément dans le sens contraire, •;t voilà justement M qui jetait Jehan Carlier lans une perplexité bien cruelle à la pi d un changement de vent.

11 n'eu suivit pas moins sa bande jusqu'au palais Saint-Paul, que les effrénés envahirent, et après avoir mis garnison dans trois des cours ils forcèrent l'entrée de la chambre du roi, sans pitié pour sa touchante démence, et Charles fut obligé d'écouter une déclamation furieuse, toujours sousprétevte dubienpublic. Le duc de Guienne, le prince roval , fut ouvertement insulté , menacé , et la meute sanglante ne se retira qu'avec une sanglante curée dont la Seine roula les débris aux regards épouvantés de Médéric et de Gerson.

Le lendemain, ce furent ercore les mêmes -c. nefl, ( t le soir le duc de Guienne, assailli dans son hôtel par les violentes remontrances de

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quelques chefs des bouchers , se vit contraint de recourir au poignard qu'il portait à sa ceinture. Il fut dès lors évident pour tous les Parisiens que leur vie était en aussi grand péril que l'État, et, après quelques pourparlers avec les quarteniers de la ville, à la suite d'une assemblée tenue par ces derniers dans l'église Saint-Germain- l'Auxerrois, une grande troupe de bourgeois conduite par eux se répandit criant avec toute la force d'un désir sincère : La paix ! la paix ! Beaucoup de suppôts de l'uversité se joignirent à cette foule ; ils devaient sentir plus que tous autres pour leurs calmes études le besoin du repos , et bientôt cette éclatante manifestation d'un peuple las de tant d'agitation fut sanctionnée par la présence du Dauphin et des princes, y compris même le duc de Bourgogne. Il fallait pour contraindre celui-ci à cet acte de dissimulation que la majorité de ceux qui demandaient à haute voix la paix fût bien imposante.

Aussi, lorsque l'immense cortège passa sur le bord de la rivière en se rendant au Chàtelet pour délivrer les armagnacs captifs, ceux des bouchers qui n'avaient pas pris une fuite pru-

2i6 C.ERSON.

dente se tenaient-ils parfaitement cois, et les plus acharnés d'entre les séditieux allèrent exhaler leur dernier souflle envenimé dans les quartiers encore étrangers à ce mouvement du retour vers l'ordre.

Jehan Cariier, à la tête d'une bande qui le conduisait plutôt qu'il n'en était le chef, bien qu'il fùten tète, parcourait en ce momentmème les rues de la Cité , poussant le cri à bas les armagnacs, ou plutôt faisant semblant de le prononcer; car, à vrai dire, il n'avait pas la force de vociférer, et pensait à tout autre chose. Averti de ce qui se passait . il ne songeait plus qu'à s'esquiver subtilement et à rentrer à sou logis. C'est ce qu'il put faire au détour de la rue des Marmousets, et il tâcha de se glisser par les ruelles les moins fréquentéesverslePetit-Pont, pour monter jusqu'à la rue des Noyers, où il avait songaletas.Iln'avaitfaitaucune mauvaise rencontre rue Cocatrix, rue des Deux-Ermites et même rue Saint-Pierre-aux-Bœufs ; mais il fallait absolument qu'il traversât le parvis.

Or il y avait à peine mis le pied qu'un homme coiffé d'un chaperon blanc à la façon des armagnacs, dit en le regardant en face:

« Maudit bourguignou , je te ferai mettre ton chaperon du bon côté. »

Il ne se le laisse pas dire deux fois : la patte est d'un tour de main mise à droite, du côté du drapeau armagnac, et Jehan Carlier passa sain et sauf; mais à quelques pas de là voilà que deux autres hommes s'arrêtent devant lui.

« Quel est donc ce maudit armagnac qui vient là? Nous allons lui retourner son chaperon tout à l'heure. » Jehan Carlier n'attend pas que les deux bourguignons lui rendent ce service, zeste ! la patte à gauche.

« La paix ! la paix ! » s'écrie un grand et vigoureux gaillard au nez de Jehan Carlier, qui poursuivait son chemin du pas le plus agile qu'il lui fût possible; car il chancelait, il tremblait, le poltron ! « La paix ! et tu crieras : La paix ! ou je fais sauter ton chaperon ! » Le geste va avec la parole comme la foudre avec l'éclair. Le chaperon de Jehan Carlier est sur le pavé, et son possesseur, décoiffé si brutalement , crie Vive la paix 1 Et il passe ! . . .

Il allait enfin sortir de ce parvis pour rentrer dans ses bien-aimées petites rues tortueuses et sales comme son àme, quand voilà qu'il se

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trouve lace à face.... avec qui?.... a\> troupe... avec la troupe qu'il avait dé»

« Ah ! le \oici , le traître 1 tu lims Ion < h peron a la main parce que tu ne sais commeni le mettre! Attends, attende, nous allons

causer; nous t«* coifferons d'un hou coup de massue, tu vas voir... A bas! a bas! » lJ deux de ces hommes le saisissent par tel deux côtes de son surcot, et l'entraînent à L'écarl pour lui donner la mort. Il se débat; il lulte eu désespère, et voilà que de ses poches en lambeaux sortentici le drapeau des armagnacs, là le drapeau des bourguignons.

c A bas le traître ! à bas ! il en avait un pour toutes les circonstances ; à bas ! »

En ce moment trois à quatre cents arm gnacs qui venaient proclamant la paix mireni en fuite les boarguignocs. Jeban Carlier respirait; il s'était cru mort, il se retrou\ait en vie; mais les armaguacs, voyant à son côté 1« drapeau du duc de Bourgogne, dirigèrent bien tôt sur lui cinq ou six épées. Celle fois il éU)< perdu.

En ce moment même Gerson avec Médéric el les autres personnes réfugiées dans les voûtes

ayant entendu le cri de paix! paix! s'élever jusqu'à eux de tous les quartiers de Paris, descendaient l'escalier de la tour. Le chancelier venait d'en franchir le dernier degré, lorsque Jehan Carlier, pâle, à demi mort, affaissé sur ses jarrets brisés par l'épouvante , trouva encore la force de crier d'une voix étranglée :

« Miséricorde ! miséricorde ! messireGerson! messire Johannes Gersonius, miséricorde! »

Gerson , sortant de sa retraite au-dessus du sanctuaire et descendant, pour ainsi dire, du ciel, ne vit en rentrant dans la vie active rien de plus beau que d'être utile à un homme, quelque peu digne qu'il en fût. 11 s'avança donc vers le groupe: tous les fronts s'inclinèrent , toutes les armes tombèrent à sa voix , et Jehan Carlier fut libre.

Quant aux protestations de reconnaissance que ce fourbe lui prodigua en faisant mine de tomber à ses pieds , Gerson ne les écouta pas , car il reconnaissait bien l'homme qu'il avait sauvé; mais il venait de rendre le bien pour le mal ; cette pensée le consola lorsqu'il rentra dans son hôtel pillé et dévasté.

ir

l'inscription sur la muraille

11 ne faut point menacer ou occire (tuer, aucun, les autres en seraient plus animés à défendre l'autorité royale et la vérité. Donnez que on en occira un pour dire vérité : quoi de cela? Il viendra plutôt en gloire, e\ sera délivré de grands maux.

Discours prononcé par Gerson devant lr roi, 1413.

Telles furent les paroles pleines de force et de vertu qu'à peine hors de l'asile qui conserva ;< la société une voix si puissante, Gerson prononça devant le roi, au nom de sa bonne ville de Paris , de son parlement , de sa chevalerie . de sa bourgeoisie et de son clergé. Le pieux orateur obtint alors un pur et légitime triomphe ; car il ne fut jamais si éloquent , soit qu'après

gehson. 251

avoir souhaité au roi une longue santé il lui représentât au vif les troubles de la ville , durant lesquels un honnête homme n'o-ait aller par le chemin quand un meurtrier y allait tête levée; soit que, rappelant le hoqueton adopté parles Parisiens dans le précédent chapitre , il s'écriât: «Et quel est, Sire, le droit chemin? C'est celui qui ne va ni à droite , ni à gauche, qui est patent et public , sans embûches, sans fraude ou déception. »

L'université tout entière adressa à Gerson des actions de grâces pour avoir si bien parlé en son nom , et Médéric, au comble de la joie, écrivit aussitôt à sa mère pour annoncer ce triomphe, dont il se sentait glorieux, tant il aimait son illustre maître. Ne croyez point que ce fût la première fois qu'il écrivait depuis sa sortie des tours de Notre-Dame. A peine rentré dans l'hôtel dévasté, il avait senti combien on devait être inquiet au hameau, et y avait donné des nouvelles de Gerson et de lui. La paix était donc rentrée dans l'intérieur de maître Arnaud et sous l'humble toit de Marie et d'Ursule, lorsque arriva la lettre par laquelle Médéric proclamait la gloire de Gerson. Ce fut alors un

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contentement sans mélange, et cette lettre, lu* et relue plus dune fois au presbytère , chez la Guyots, «ni château . répandit dans la paisiLle contrée la joie du plus pur orgueil.

Paria et La Frauce respiraient avec le sentinit n! du bien-être que l'on éprouve au sortir d'une foule qui nous a pressés, accablés, sut foqués, et la première pensée qui vint aux habitants de Paris fut une pensée de réparation. Des services solennels furent célébrés a >*otre- Dame et aux Célestins pour le repos de l'âme de Louis d'Orléans, et le meurtrier, le duc de Bourt,roune, devint en horreur à la population; on s'aperçut enfin que pour le justifier son avocat, Jean Petit, n'avait eu d'autre moyen que celui de préconiser le meurtre, l'assassinat, la mort donnée par derrière ; et dès que Jean sans Peur fut reconnu avoir commis une per fide lâcheté., chacun l'abandonna. Ce fut à ce point qu'à deux ans de là , étant revenu jusqu'aux portes de Paris pour tenter les habitants , toutes les barrières furent fermées, et qur des émissaires envoyés aux commandants de la porte Saint- Honoré pour tâcher de les séduire furent énergiquement repoussés , et

renvoyés assez honteusement pour contraindre leur maître à reprendre à l'instant le chemin de ses États.

Pendant ce court règne de la justice, Gersou reçut la récompense de ses vertus, qui étaient aussi élevées que les facultés de son intelligence. Il fut désigné pour se rendre au célèbre concile de Constance au nom de l'Église, de l'université et de la couronne , comme ambassadeur de France. Ainsi par cette triple dignité il devait représenter, devant la chrétienté réunie autour du pape et de l'empereur, la puissance de la religion , la puissance du savoir, la puissance du trône et de la royauté.

Médéric ne pouvait désormais se séparer de Gerson; leurs existences étaient liées étroite ment par la protection affectueuse de l'un, par la vive reconnaissance de l'autre. L'élève assista donc avec joie son maître dans les prépa ratifs du départ. Ces apprêts ne furent guèr considérables ; car les dévastateurs de l'hôtel . guidés par Jehan Carlier, avaient laissé peu de chose à emporter après eux, et le chancelier, pauvre comme nous le savons, ne fut pas en état de remplacer tout ce que lui avait enlevé

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le pillage. Il était même bien des objets irrévocablement perdus , et Gerson n'avait pas la force de retenir un soupir toutes les fois qu'il regardait le bahut vide où étaient naguère ses livres, et un large portefeuille qui contenait ses cahiers d'écolier et ses diplômes.

Dès que l'on sut à Barby de quelles hautes dignités était revêtu Gerson, Gerson un enfant du pays, qui portait le nom du pays même , il y eut, pour ainsi dire, réjouissance publique ; et ce fut bien autre chose lorsque, en janvier 1415, on apprit qu'il devait passer quelques jours dans la maison paternelle. Tout fut dès lors en mouvement pour faire au chancelier une digne réception.

Gerson avait quitté Paris suivi de trente personnes attachées à son ambassade ; mais , arrivé à un certain point de la route, il se sépara de sa suite, qu'il devait rejoindre à Bàle, et se dirigea vers la droite , du côté de Reims et de Réthel. Quoiqu'il voyageât avec le moins d'appareil possible, son arrivée fut bientôt connue à Reims , et il fut prié d'assister solennellement à un office célébré dans cette vénérable métropole: à Réthel, le clergé lui rendit

les mêmes hommages, et après avoir passé dans cette ville il prit le chemin du hameau.

A peine Médéric eut-il aperçu le bois de Barby qu'il s'écria : « Oh ! Messire î comme la façade blanche du château de Romance brille au soleil ! Qu'il fait beau î les arbres de la route sont tout couverts de diamants qui scintillent au soleil. Dieu veut célébrer votre venue au pays natal. »

Gerson admirait aussi les éclatants festons de neige suspendus aux branches , chaque gouttelette gelée réfléchissant les couleurs de l'arc-en-ciel, magique spectacle que présente une campagne par une belle matinée d'hiver, et il exprimait sa pieuse admiration, lorsqu'un carillon joyeux, si l'on peut nommer carillon l'accord des deux seules cloches de Barby, interrompit le chancelier. Cette symphonie à toute volée, qui ne s'épandait dans l'air que pour les grandes fêtes , rappela tout à la fois à Gerson sa paisible jeunesse et les jours les plus radieux , les plus fleuris , les plus saints de l'année.

« Pourquoi donc sonne-t-on ainsi aujourd'hui? demanéa-t-il avec simplicité à Médéric.

25C BEBMI.

— Pour votre arrivée sans doute. Messire, répondit Médéric; et tenez, tout là-bas, au soleil, je vois quelque chose briller... Jetadjgaifi bien, c'est pour vous, Messire; c'est la croix dardent: comme elles sont étincelantes, les broderies d'or de la bannière de Saint- .Marcel ! »

Le village de Barby avait préparé à Gerson la réception la plus magnifique possible, et à mesure que l'illustre enfant du hameau approchait, le carillonneur redoublait de verve. Déjà on pouvait apercevoir derrière la bannière et la croix une masse compacte : c'était toute la population réunie qui marchait avec orgueil au-devant du chancelier, et Gerson ne tarda point à reconnaître la voix de messire Anselme. Le vénérable pasteur, en vêtements sacerdotaux , venait lui adresser un chant de salutation et d'action de grâces, que répétaientd'une voix un peu moins cassée son vicaire, et avec l'accent le plus frais et le plus pur deux rubiconds enfants de chœur.

Après une touchante allocution adressée par messire Anselme à son glorieux élève, après une harangue dans laquelle le plus notable du

pays dit à l'illustre chancelier combien Barln etGerson étaient heureux de l'avoir vu naître, Gerson fut témoin lui-même de la légitime fierté qu'il inspirait à ses compatriotes; car il traversa une double haie composée de gens venus de tous les pays à la ronde, vieillards, hommes, femmes, enfants, qui dépassaient sans cesse l'alignement au maintien duquel veillait avec rigueur un ancien archer en grand costume. Tout le monde était gai, riant, et. les visages exprimaient à la fois le bonheur et le respect.

« Je le reconnais bien, se disaient à l'oreille les jeunes gens. — Je l'ai vu si petit, moi!... Je l'ai fait danser sur mes genoux pourtant répliquaient les vieillards en redressant la tète. — Et dire que le voilà ambassadeur de l'Église de l'université et du roi de Frauce ! »

Était-il , en effet , un homme plus digne de respect et d'hommage que celui qui avait su mériter d'être à la fois l'organe de tant et de si grands intérêts? Eh bien, ces dignités, ces grandeurs, cet éclat, n'étaient plus rien pour Gerson auprès de l'expression touchante de l'estime et de l'amour de ces simples campa-

gnards qui avaient entouré son berceau. Il le leur dit avec ces suaves paroles dont il possédait le secret.

Lorsqu'il fut arrivé au portail de l'église, devant lequel le dais l'attendait, il trouva toute sa famille réunie autour de son vénérable père, que ce beau jour de joie paternelle rajeunissait de dix aunées. De son côté, Médéric se vit avec bonheur entre sa mère , sa sœur, son aïeule. Les deux familles prirent place au banc d'honneur; et, la messe d'action de grâces célébrée, il y eut chez Arnaud un repas qui dura jusqu a la fin du jour. Messire Anselme et Mme de Romance y assistèrent, et entendirent avec l'intérêt le plus vif le récit du séjour de Gerson sous les voûtes de >"otre-Dame. Tout le monde était au comble de l'émotion en l'écoutant, surtout lorsqu'il racontait ses angoisses à l'égard de Médéric: Marie, Ursule regardaient alors avec une tendresse pour ainsi dire inquiète encore leur enfant, leur frère, et l'on entendit Marie dire à demi-voix: « Oh ! je serais morte de terreur ! »

Durant la veillée , et pendant que s'entrecroisaient de toutes parts les conversations

générales sur les événements que l'on avait racontés pendant le dîner, Ursule, Médéric et Marie échangeaient à voix basse des paroles bien tristes, sans doute; car leurs visages prenaient une expression de chagrin de plus en plus visible, et ceux des assistants qui auraient pu le remarquer en auraient appris la cause par l'exclamation que Marie laissa échapper presque à voix haute :

« C'est un grand malheur, Médéric ! — Ce livre précieux ne devait jamais sortir de vos mains, mes enfants.

— Je le sais, bonne mère. Aussi l'ai-je défendu au péril de ma vie. — Dieu a permis qu'il me fût enlevé ; mais nous n'en prierons que plus ardemment pour le malheureux homme qui profana ce saint recueil. »

Les dernières paroles de Médéric se perdirent dans le bourdonnement joyeux de l'assemblée, et l'on se sépara à une heure indue , neuf heures du soir !

Le lendemain, les jours suivants , ces fêtes de famille continuèrent soit à Romance , soit chez mes&ire Anselme, soit chez Marie, que son habileté pour les travaux de broderie en or et

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en argent mettait ù présent dans une position assez aisée pour qu'elle put recevoir dignement le père adoptif, le protecteur de Hédérie Le temps s'écoula vite ainsi, et Gersou était arrivé à la veille du dernier jour qu'il devait paMer entre >ou père et ses sœurs.

Toujours, depuis sa première jeunesse et a chaque voyage, Gerson s'était senti le cœur gros lorsque arrivait le moment de la séparation ; niais cette tristesse, jamais il ne la sentit aussi profonde qu'à l'heure de son départ pour Constance, où cependant il allait paraiire comblé de tant d'honneurs !

Déjà l'on entendait dans la rue du hameau tous les habitants se réunir pour escorter Gerson jusque sur la route de Metz, de même qu'ils s'étaient assemblés pour aller le recevoir sur celle de Paris La foule s'avançait donc vers la porte , lorsqu'au fond de la cour, sur un pau de muraille que l'on venait de dépouiller de son espalier aux larges bras , Médéric aperçut une inscription p rofoudément gravée dans la pierre

Gersok, hebraice exsul. — 1379. « Ces mot sont de votre écriture , Messire ! s'écria Médéric.

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— C'est vrai , répondit-il d'un air pensif, et Gerson a eut dire, en hébreu, exilé. »

Ce souvenir des jours passés redoubla sa tristesse.

Au moment même, messire Anselme frappa à la porte du clos, et bientôt le chancelier, au milieu de toute la population, qui se disputait le bonheur d'être près de lui comme sa famille, se dirigea avec Médéric sur la route de Metz. Oh ! cette pompe fut loin d'être animée et joyeuse comme celle de l'arrivée. Chacun marchait lentement, sans dire un mot, sous le soleil, dont la splendeur semblait rendre plus visible encore la commune tristesse ; lorsqu'il fallut échanger le dernier adieu, il ne fut personne qui n'essuyât ses paupières , et la Guyote, Arnaud, en suivant de l'œil Gerson et Médéric, qui s'éloignaient, semblaient dire, tant leurs regards étaient désolés :

« Ils vont si loin, et nous sommes si vieux ! »

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