I. EN>A.NT TRuEYE ET LE MAM>CRIT AUX ENLUMINURES
Et mèmement dois-tu vouloir que les petits enfants présentent ta prière à Dieu; car ils sont dans sa grâce. Aussi tu vois que le fi!.du roy qui n'aura aucun âge d'entendement présente à son père une supplication pour un malfaicteur ; et le roy lui octroiera, ce qu'il ne feroil si le mallaicteur la présentoit pour luimême.
Traité de la mendicité spirituelle.
Tandis que Médéric et Gerson longeaient les délicieuses rives du lac de Constance et s'enfoDçaient au delà, dans les montagnes de la Bavière: pendant que, l'un dictant, l'autre écrivant, se composaient les quatre livres de
la COMMDLVTIOA DE LA THEOLOGIE. OUVraHê
touchant qui valut à Gerson le titre précieux de docteur des consolations , durant ces années d exil et de retraite du chancelier, la France était dans un état déplorable. Elle n'était plus France, elle était Angleterre. L'odieuse Isabeau avait profilé de l'état de démence du pauvre roi pour l'amener à déshériter son fils au profit du souverain anglais; et lorsque Charles VIT, aussitôt après la mort de son père, se fut fait couronner à Poitiers , il fallut qu'il entrât en campagne pour conquérir les armes à la main son malheureux royaume.
Lyon cependant était du parti du roi. Leduc de Bourgogne, les Anglais n'y avaient donc aucun pou voir ; et comme un des frères du chancelier était prieur du couvent des Celestins de cette ville, Gerson, se sentant un désir touchant de mourir sur le sol natal , vint s'établir avec Médéric dans deux des cellules du monastère que dirigeait son frère. 1 1 n'avait pas songé a. revenir au hameau , car tout le pays était sous la domination bourguignonne et anglaise; mais ses lettres y venaient du moins, et jamais il ne se passait un mois sans que messirc Anselme, Marie et Ursule ne reçussent de nou-
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veaux détails sur la vie toujours plus belle du chancelier. Ses actions , ses écrits, portaient uu retlet toujours plus éclatant du ciel, vers lequel il s'élevait de plus en plus.
La vieillesse de la Guyote était heureuxaussi entre Marie, Ursule et trois petits-enfant> qui lui souriaient toujours. Le jeune ménage avait enfin accompli sa douzième année de bonne union, lorsque des affaires importantes nécessitèrent la présence de Thierry à Paris. C'était pour sa femme l'occasion d'un voyage depuis longtemps désiré; elle partit donc après avoir recommandé ses enfants aux soins de la Guyote et de Marie.
« 0 ma fille ! tu peux être tranquille, lui répondirent-elles en l'embrassant; nous n'avons pas oublié nos horribles tourments d'autrefois pour toi et pour Médéric.
Ursule et Thierry entrèrent dans la capitale au commencement de mai 1429, le jour même . >ù s'y répandait la nouvelle de la levée du siège d'Orléans, premier triomphe de cette inspiration divine personnifiée dans une jeune fille , l'héroïne Jeanne d'Arc. Dans la grande ville, que cette nouvelle tira de son abattement, une
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émotion de noble joie rayonnait sur tous le> visages ; les cœurs français recommençaient a battre à l'aise ; et Ursule, Thierry, qui partageaient le contentement universel, voulant observer ce jour comme une fête, entreprirent une longue promenade.
Ils avaient déjà visité le Louvre , le grand Châtelet, le Palais ; du haut des tours de Notre- Dame ils avaient admiré la vaste ceinture de Paris, et à leurs pieds l'hôtel du chancelier, cette calme demeure sanctifiée par la vertu , lorsque Ursule voulut voir l'église où Gerson et Médéric prièrent tant de fois. Ils y étaient à peine entrés par la porte latérale de gauche, qu'ils aperçurent du côté opposé un groupe de femmes qui se parlaient à demi-voix. Elles étaient autour du berceau sur lequel on exposait les enfants trouvés et abandonnés, et l'une d'elles, les larmes aux yeux, montrant à celles qui l'écoutaient un petit garçon d'un an à peine , blanc, rose, charmant de visage :
« Pauvre petit! disait-elle, je l'ai vu naître. Son père , veuf depuis deux mois, vient de se tuer en tombant du haut d'un toit ; son grandpère — voyez quel malheur il y a dans les fa-
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milles! — son grand'père, guichetier du Gbâtelet en 1396, a été assommé par un prisonnier qui cherchait à s'évader, par ce scélérat de Marcel!... Et voilà le pauvre petit être abandonné ! Oh ! il ne le serait pas si j'étais seulement sûre de mon pain de chaque jour ; mais le laisser mourir de faim près de moi!... » Et elle pleurait ...
I rsule et Thierry, ayant traversé l'église, arrivèrent pour entendre ces derniers mots, et d'un commun mouvement ils s'approchèrent du lit de bois, prirent la petite créature et la couvrirent de baisers en signe d'adoption. Comme la bonne femme qui n'avait pas vainement imploré la pitié publique les remercia , on peut se le figurer; et eux, plus heureux nue s'ils eussent trouvé un trésor, sortirent de la cathédrale.
« Mon ami, dit Ursule à Thierry, c'est Dieu qui veut que nous ayons deux garçons aussi luenquedeuxfilles. Qu'il est gentil, cet enfant!
— Et son nom , son nom !
— C'est vrai, reprit Ursule; mais en approchant du groupe, j'ai entendu prononcer celui de Marcel. . . Marcel ! c'est son nom. . . oh ! bien
sûr! C'est le sien! c'est celui du patron de Barby... Le beau nom que Marcel! »
Que les voies de la Providence sont merveilleuses ! Ainsi le nom du criminel s'épurait en descendant sur la tête d'une créature innocente, et Ursule réparait à son insu les crimes commis par son père en adoptant sous le nom de Marcel le petit-fiis de la victime. Elle venait de s'arrêter pour l'admirer et le faire admirer à son mari, lorsqu'au coin d'une rue , près du Louvre, elle aperçut dans une boutique plusieurs manuscrits dont les enluminures étincelaient au soleil. Entrer chez ce marchand, ce fut pour elle comme une inspiration; elle se mit à examiner en véritable connaisseuse quelques-uns de ces manuscrits richement enluminés. Il en était un surtout qu'elle feuilletait d'un doigt rapide en le montrant à Thierry, en lui parlant à l'oreille ; et le marchand, qui la regardait avec l'intérêt d'un homme qui veut vendre, la vit tressaillir lorsqu'elle arriva à une certaine partie du livre.
« Ah ! oui, cette page déchirée me fait grand tort, lui dit-il tristement; sans cet accident il y a bien des années que j'aurais tiré de ce ma-
nuscrit dix livres parisis peut-être; mais je vous le donnerai pour vingt sous tournois. »
Les dix livres parisis, Ursule les eût données de bon cœur pour ravoir le saint livre. LUe paya donc au marchand ce qu'il demandait ; et, reprenant le chemin de leur auberge : « Quel beau jour ! disait-elle a Thierry; Dieu envoie à la France une libératrice, à nous un orphelin à recueillir, à Médéric et à moi il rend le manuscrit de messire Anselme 1 »
Ursule répétait avec joie ces paroles au moment où ils mettaient le pied sur le seuil de leur auberge, et elle allait sans doute expliquer à son mari un projet de surprise qu'elle venait de concevoir, lorsqu'une lettre de Barby, qu'elle s'empressa d'ouvrir, lui arracha un cri de douleur.
« Quoi donc? qu'y a-t-il , Ursule? dit Thierry épouvanté.
— Messire Gerson ! ô mon Dieu!... Vois, Thierry , . . . vois ! » Et elle se laissa tomber plutôt qu'elle ne s'assit sur le premier siège qu'elle trouva en rentrant dans sa chambre.
La lettre fatale était adressée par Médéric à messire Anselme, et celui-ci avait chargé Marie
d'annoncer à Ursule une bien triste nouvelle. Thierry lut donc à voix basse , et lorsqu'il eut fini il se rapprocha de sa femme, qui était là toujours la tête penchée, les mains tremblantes et glacées ; il les étreignit dans les siennes.
« Ursule! Ursule! reviens à toi, je t'en prie ! C'est un grand malheur sans doute ; mais s'il y a deuil sur la terre , il y a fête au ciel. Console-toi en te rappelant combien fut belle la vie de ce saint et grand homme; console-toi en apprenant combien sa mort fut belle aussi. Écoute ton frère parler de ses derniers jours et de son heure suprême. » Alors tenant les mains d'Ursule dans une des siennes , et de l'autre reprenant la lettre de Médéric :
« Oui, depuis longtemps il montait au ciel. « Ses pensées , son style , ses œuvres , tout « grandissait a mesure qu'il s'approchait de « Dieu; sa charité était sans cesse plus ar- « dente, et tout pauvre qu'il était il avaitfomié « pour les pauvres un anniversaire de painei « de vin. Chose remarquable ! plus il s'élevaii « versDieu, plus il était humble, plus ildescen- « dait avec joie vers les petits enfants. Dans « sa cellule , il leur apprenait à lire, à écrire,
« à balbutier le latin; devant l'autel, il leur « enseignait à prier, à aimer, à adorer Dieu. « Tout à l'heure maître d'école, lui qui dirigea « toute l'université, il était à présent simple « catéchiste, et demandait pour tout salaire à « ses petits élevés une prière pour lui, une « prière à Dieu pour son pauvre serviteur Jean « Gerson. Telle était l'oraison qu'il leur faisait « chaque jour prononcer les mains jointes; « telle fut celle que d'une voix ferme il leur « dicta, le 1 1 juillet, la veille de sa mort.
« Ce soir-là, après les leçons habituelles, il « les réunit dans l'église Saint-Paul, presque « obscure à cette heure. Alors, debout au mi- « lieu de nous, plus éloquent, plus inspiré <( que jamais, il nous parla du ciel comme un « homme qui en approche; puis, s'appuyant « sur mon bras, il alla fermer les portes de « l'église pour être bien seul avec nous, et « revint baiser au front les enfants comme à « l'heure d'un adieu. « Mes amis, leur dit-il, « priez pour moi; oh! priez bien pour moi! » « Et les enfants, comme s'ils sentaient qu'ils « étaient les solennels organes d'un mourant, s murmurèrent d'une voix émue et éteinte :
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« Mon Dieu ! mon Créateur ! ayez pitié de « votre pauvre serviteur Gerson ! »
Ursule , eu entendant ces derniers mots , fondit encore en larmes; son mari, de son côté, n'avait pu lire sans essuyer souvent ses yeux, et l'un et l'autre, muets et se regardant tristement, embrassèrent à la fois leur petit Marcel comme pour se consoler. Alors Thierry , voyant Ursule plus calme, lui termina la lettre , par laquelle Médéric annonçait son retour immédiat au pays, où il souhaitait obtenir une humble cure de village. Il ne formait pas d'autre vœu.
« C'est aujourd'hui le 20 juillet, répondit Ursule; il doit donc être de retour ou sur le point de rentrer à la maison. Il faut que je me hâte de préparer la surprise que je veux lui faire... tu sais?... et nous partirons sur-lechamp, n'est-ce pas, Thierry? »
Le calcul d'Ursule était juste, et le jour même où elle parlait ainsi Médéric arrivait au hameau , bien joyeux , autant du moins que le lui permettait la position de son âme , bien joyeux de revoir après quinze ans son aïeule, samère,messire Anselme, son verdoyant pays,
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et de faire connaissance avec les enfants de sa sœur.
I d jou r qu'il était à les entretenir de choses tout à la fois amusantes et instructives , car il avait appris de Gersonàse faire enfant avec les enfants, tous lui échappèrent d'une seule volée pour courir sur le seuil de la porte. C'est qu'ils avaient entendu une voix chérie, et cette voix leur dit bientôt avec amour: a Tenez, mes enfuit s, voici un petit frère que Dieu vous donne: c'est votre frère Marcel. »
On voit qu'Ursule était de retour avec Thierry, et après avoir déposé son petit Marcel sur le berceau de son dernier-né, elle se jeta au cou de Marie, de la Guyote, de Médéric, de messire Anselme, sans dire un mot de la douloureuse perte qui les accablait tous; mais ces embrassements, où les pleurs de douleur se mêlaient aux pleurs de joie , avaient une éloquence au-dessus de toute parole. Pendant cette scène silencieuse, les trois enfants, réunis autour du berceau dont le petit Marcel avait pris possession tout aussitôt en s'y endormant du plus angélique sommeil, se montraient avec de bons sourires leur nouveau frère. Mes
sire Anselme, du fond de son grand fauteuil , ne le regardait pas avec moins d'attention ; le nom de Marcel, qu'Ursule avait prononcé en le présentant à ses enfants , l'avait vivement frappé. Médéric était sous la même impression.
Ursule s'en aperçut bien, et d'ailleurs elle avait tant d'envie de parler de Marcel ! Alors elle raconta au vénérable pasteur, à son frère , la scène de Notre-Dame , et messire Anselme admira dans le silence comment se montrait ici le doigt d'une Providence réparatrice.
« Et ce ne sera pas la seule surprise que je vous rapporte de Paris, » reprit Ursule, et alors il eût fallu entendre les crisd'étonnement, de ravissement , en quelque sorte , que poussa le vénérable vieillard en ouvrant son cher manuscrit, le monument de ses jeunes années, en voyant la splendide enluminure du titre étinceler au soleil. « Par quel bonheur est-il donc retrouvé? demanda Médéric à sa sœur.
— Que nous importe, répliqua Anselme, de quelle manière Dieu nous envoie le bien ! » Et il se mita feuilleter d'une main dont l'émotion redoublait le tremblement ce cher livre qu'il écrivit jadis du caractère le plus beau et
orna des plus suaves couleurs. Oui, c'était toute sa jeunesse qu'il retrouvait là, et pour compléter l'illusion Marie, laGuyote, Thierry, Ursule, et surtout les trois enfants, se pressaient autour de lui pour regarder les enluminures: c'était comme il y avait soixante ans, certain soir de l'année 1369.
Tout le monde était bien attentif, Médéric surtout, qui retrouvait ce monument qu'il croyait perdu pour toujours: mais leur attention n'était rien auprès de l'émotion que laissait apercevoir Ursule à mesure que me-sirc Anselme passait lentement d'enluminure eu enluminure. Tout à coup il s'arrêta en poussant un cri de stupeur; Médéric le répéta.
« Que vois je ! — est-il possible ! — est-ce un miracle? »
Il semblait, en effet , que ce fût un mirack. Là même où autrefois il n'y avait plus qu'un fragment de feuillet portant l'inscription de l'image où. Jésus appelait les enfants à lui . et cette autre inscription tracée par mesure Anselme : L'enfant qui oulrarje sa mère et insulte à l'image de Dieu, quelle sera sa vie et sa mort? là même était une enluminure fraîche, éblouis-
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santé, telle que Gerson et messire Anselme l'avaient tant de fois dépeinte à Ursule avec la vivacité d'un souvenir d'enfance, d'un souvenir à la fois cher et douloureux.
Ursule était radieuse en voyant leur ébahissement et l'attention avec laquelle Anselme et Médéric examinaient son travail. « Je vois, je vois , Ursule , lui dit enfin Anselme : à ce qui restait du feuillet vous avez habilement collé un morceau de vélin sur lequel vous avez peint cette image a merveille.
— Mais, Messire, dit Médéric, l'inscription: Laissez les petits enfants venir à moi, est bien de votre main!
— Je me serais bien gardée de la détruire. Je l'ai conservée avec respect, répondit Ursule.
— Et l'autre, ma sœur, celle qui était audessus... Celui qui outrage...
. — Omon ami! interrompit Ursule, ces mots étaient une malédiction contre le malheureux pour qui nous avons tant prié. Je les ai fait disparaître en étendant sur eux l'azur du ciel. »
Anselme leva les yeux et fit un geste d'approbation.
« Oui... ces lignes sont cachées au point que
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l'on n'en voit point la trace, moins encore celle des larmes.
— C'est cet ange qui l'a effacée. » Kn disant ces mots messire Anselme montrait à la fois sur le manuscrit un ange planant dans l'air, au-dessus du berceau, et le petit Marcel, qui avait servi de modèle à cette gracieuse peinture.
La réparation était consommée ; on ne prononçait plus le nom de Marcel qu'avec joie et bonheur; puis à huit jours de là messire Anselme installa Médéric comme son remplaçant dans la cure de Barby, et le frère, disputant à la sœur son enfant adoptif , voulut être pour Marcel ce qu'avait été pour lui-même le grand et vertueux Gerson.