‹ Gerson; ou, Le Manuscrit aux enluminuresChapitre 11 sur 22 · LA PROCESSION DU RECTEUR · texte numérisé non relu

LA PROCESSION DU RECTEUR

Petits et faibles enfants n'avoient aucune manière de se venger, fors (hormis] crier merci et miséricorde.

Jean Gerson.

Gerson était accouru pour recevoir, comme un fils pieux, la bénédiction de sa mère, et comme prêtre il y répondit par sa bénédiction. Il passa ensuite huit jours près de son père , employant toutes les ressources du cœur pour tâcher de le consoler ; mais comment eût-il été un consolateur éloquent ou persuasif, lorsqu'il ne pouvait se consoler lui-même? Le soulage-

ment le plus réel que pussent échanger le père et les enfants, ce fut de se rappeler combien Elisabeth avait été bonne, combien sa \ie avait été belle , et sa fin douce et bénie.

Le chancelier aurait bien voulu pouvoir rester plus longtemps au hameau en deuil ; mais les affaires publiques le rappelaient. Une autre séparation fut donc nécessaire , celle du frère et de la sœur. Médéric avait neuf ans alors, et déjà montrait autant d'intelligence que de bonté. La charité était bien récompensée cette fois, et, au lieu d'avoir, comme il n'arrive que trop souvent, l'ingratitude pour fille, elle avait produit une reconnaissance bien vive et bien profonde. Médéric venait d'atteindre l'âge auquel Gerson jugeait à propos de l'avoir constamment près de lui.

C'est à cette époque de la vie que se forment le caractère et les indestructibles penchants de l'homme, et que la raison commence à éclairer notre esprit et notre cœur. Cette lumière divine, il faut une main habile pour la diriger, et Gerson devait sans aucun doute être le meilleur instituteur pour Médéric.

Que de larmes furent répandues par le frère

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et la sœur lorsqu'il fallut se quitter! Ils se promirent de s'écrire, de continuer de tenir un journal de ce qu'ils feraient, de ce qu'ils penseraient, pour se le montrer lorsqu'ils se retrouveraient ensemble. C'était Elisabeth qui leur avait donné cette idée, dont l'effet était de les réunir sans cesse par la pensée et leur assurer de bons souvenirs. Ce compte rendu de chaque jour, de chaque heure, de chaque action de leur vie , était une constante leçon qu'ils prenaient d'après eux-mêmes, un engagement de bonne conduite pour toujours.

Enfin on se dit l'adieu suprême , et Médéric rentra dans cette grande ville où ses premières années avaient été voilées d'une tristesse dont il n'avait pas eu le sentiment. Gerson commença dès lors l'œuvre qu'il méditait. Il voulait faire de cet enfant un homme si vertueux et si pur, que chacun de ses jours fût une prière incessante pour l'àme de son malheureux père. Tel était le but de l'éducation que Gerson se proposait de donner à Médéric. La vie du maître devait être la leçon la plus éloquente.

La présence de cet enfant , aussi aimé que digne de l'être, fut cependant un nouveau pré-

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texte de persécutions et d'attaques contre Gerson. Il avait joint à Médéric quelques compaguoDS de son âge qu'il instruisait également, j en les formant aux bonnes mœurs, quand des j cris s'élevèrent de toutes parts contre lui. « II est, disait-on, au-dessous d'un homme revêtu ! des dignités de l'Église de se livrer à ces soins subalternes envers des enfants. » Quant à la dignité , celle du Christ était bien au-dessus de toutes les dignités des hommes , et cependant il a dit : « Laissez venir à moi les petits enfants. » C'est ainsi que Gerson leur répondit dans un écrit admirable , et rien n'eut le pouvoir de le détourner des bienfaisantes occupations auxquelles il consacrait ses rares instants de loisir. Son tranquille hôtel du cloître Notre-Dame n'avait plus l'austérilé silencieuse d'autrefois. Médéric, gai, ardent au jeu autant qu'au travail, était, comme le paradis du poëte italien , un sourire éternel; il animait tout dans cette retraite autrefois si sévère; et Gerson, au milieu de ses plus graves travaux , aimait à eutendre autour de lui cesjoyeux murmures d'une existence calme au milieu des agitations de l'époque. «Qu'il ait longtemps la sérénitéd'une

cime innocente, se disait Gerson en le regardant alors avec attendrissement. Il ne viendra peut-être qne trop tôt, le jour où il saura quelle a été la fin de son père ! »

Chaque article du journal que Médéric avait promis à Ursule détenir, pour qu'elle pût vivre en quelque sorte de sa vie, pouvait se résumer en ces quelques mots : « Levé à six heures. — Prié pour mon père ! — Décliné. — Conjugué jusqu'à huit. — Déjeuné. — Joué jusqu'à midi penJant que Messire travaillait. — Dîné. — En promt nade avec Messire sur le terrain ÎNotre- Dame. — Rentré à trois heures. — Copié d;ins un manuscrif , décliné, conjugué encore. — Soupe. — Prié pour mon père! — Au lit. » Ces déiails étaient variés de temps à autre par le récit d'uQ voyage aérien dans les tours. Ursule lui répondait par des nouvelles tout au^-si peu diverses. — C'était le rouet pendant quelques heures. — Puis le jeu dans le parc. — La course après les papillons. — Des travaux d'aiguille enseignés par la dame du cbûteau, et toujours quelques aumônes portées de sa part aux pauvres du pays ; puis toujours, toujours : « Prié pour mon père ! »

Enfin, vers le milieu de l'anuee 1393, Méd<î'riG venait d'entrer dans sa onzième année, lorsqu'une mesure importante fut prise à la suite d'un concledu clergé de France. On cessa de se soustraire à l'obéis-^ance ou à I obédience de Benoit XIU, et Gerson, heureux de cette Fésolution qui donnait l'espérance d'un retour vers l'ordre et la paix , fut désigné peur aller, au nom du roi et de Tuniversité , annoncer la décision du concile au pape, qui était alors à Marseille.

IJpepareillemifîsion devait le tenir quelques mois éloignés de Paris, et il ne pouvait laisser Méd('ric seul dans llif tel du cloître; il ^e décida a'ors à le piactr au collège de Navarre.

Quelques jours avant de se séparer de lui, il l'appela dans ton cabiuct , lui annonça son départ, la résolution qui en était la conséquence, et, après lui avoir fait toutes les reoomman nations les plus presf'antes eî les plus te ndres sur la conduite a tenir dans la pifuse m 'ison qui l'avait éltvé, il ouvrit un bahut d où il tira un livre dont la reliure , compo^ée de deux ais de bois, était chargée de figures de sfiiuts en relief.

« Prends ce livre, Méderic, lui dit -il; tous

les soirs , avant de prier Dieu , lis-en un chapitre. Je l'ai reçu en entrant à Navarre, comme tu vas y entrer j et ce saint livre m'a toujours porté bonheur.

— Oh ! quelles belles images! s'écria Médéric, qui s'était empressé de regarder ce beau présent. Messire , là Dieu est partout. C'est le Nouveau Testament ! » Et, ravi comme s'il venait de pénétrer dans le séjour des bienheureux , il feuilletait d'un doigt avide ces pages, lorsqu'il s'arrêta soudain :

« Quel malheur ! dans un si beau livre, une feuille déchirée!... Mais il reste de l'écriture... voyons : « Laissez les petits enfants venir à moi. » C'est dans l'Évangile, Messire? Et audessus, qu'y a-t-il?

« L'enfant qui outrage sa mère et insulte à l'image de Dieu, quelle sera sa vie et sa mort ! «

« 0 Messire! je n'ose y penser, ajouta Médéric avec une sorte de terreur. Ma mère ! je l'aime tant... Mais... celui qui a arraché cette page, est-ce qu'il avait aussi insulté sa mère? Il était bien coupable alors !

— Prions pour lui, Médéric ! Ces taches sur le parchemin , ce sont ses larmes , ses larmes

répandues à une heure solennelle. Il a élé bien repentant ! Pleurs vénérables , Dieu les a vus tomber. Implore la grâce divine pour cet homme en contemplant les traces de son repentir.

— Je vous le promets, Messire... Oh! si j'avais eu mon père , je l'aurais aimé, je l'aurais respecté aussi! Avez- vous connu mon père , Messire ? »

Gerson était dans un embarras cruel , lorsque , prenant les mains de 3Iédéric :

« Mon enfant, je m'efforce d'être pour toi un père bon et tendre , et de te rendre heureux... N'ai-je donc pas réussi ? »

Médéric , à ces paroles , comprit qu'il lui faisait de la peine , et depuis lors ne l'interrogea plus.

A quelques jours de cette scène , le chancelier quitta Paris , avec une suite assez nombreuse de docteurs en théologie; et deux fois, l'une h Marseille, l'autre h Tarascon, il harangua le pape Benoît XITI en termes éloquents et énergiques. Il n'avait pas encore terminé sa mission, quand il apprit que Paris était dans une position très -inquiétante. Les haines des

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princes rivaux s'envenimaieut de plus en plus depuis que Charles VI, dans Un instant à peu près lucide, avait déclaré vouloit que son f rère , le duc d'Orléans , fût chargé du gouverne^ ment des affaires pendant ses accès. Malheureux roi, qui n'avait sa raison que pour prévoir une nouvelle atteinte de démence !

Cette résolution avait profondément irrité contre Charles VI son oncle Philippe de Bourgogne , et, de simple ambitieux qu'il était, l'avait fait factieux , et factieux bien exécrable, car il appela à son aide Ja guerre civile. Louis d'Orléans, de son côté^ avait invité secrètement les Anglais à venir au secours de son ambition et de son orgueil. Quelle infamie! attirer l'étranger dans son pays ! exciter les discordes intestiues et leur donner pour armes des mains étrangères ! C'était un double crime que commetiaient les pritlces. Philippe le Hardi mourut pendant qu'il organisait ses coupables complots ; mais la haine de la maison de Bourgogne cuntre la maison d'Orléans ne mourut point ave lui : au contraire , elle pas-a p us ar.lenfe, plus vivae^ plus envenimée, daus lame de Jean , hls de Philippe, et i'ini-

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mitié que Louis d'Orléans , retenu par un sentimeat de respect de famille, n'o^ait opposer avec acharnement à l'inimitié de son oncie , il ne craignait plus de la montrer à face découverte à Jean sans Peur, son cousin, jeune homme de son âge; et Paris, cerné par les troupes des princes ennemis , était incessamment sous le coup de quelque catastrophe.

L'université, et c'était l'Eglise alors, dans son noble instinct d'amour du pays, prenait parti pour le duc de Bourgogne, qui, du moins, n'avait point recours aux armes de l'étranger; et les écoliers étaient dans un gr and état de fermentation Un arrêt de l'université transmis à Gcr-on pendant son absence lui révéla ces faits en lui apprenantla punition infligée à plusieurs ( élèves du collège de 13oissj qui étaient rentrés i très-tard, portant de longues épées, se faisant l ouvrirles portesà coups le pierres, et marchant sans Iun)ière [sine darilale). C'était déjà un granl dé if; mais il-* l'avaient rendu pins sérieux encore en comparaissant à Saint-Bt-rnard pouréire mis en jugement devanf le recteur et les délégués de l'université, avec des hommes

portant leurs livrées (m sua librata) et de longues pertuisanes.

Ces actes d'arrogante irrévérence étaient les symptômes d'une violente agitation, et Gerson trembla pour son cher Médéric. Il se hâta donc derentrer à Paris dès qu'il lepat, et, aprèsavoir rendu au roi, ou plutôt au conseil et à l'université, un comptefidèledesamission,ils'empressa d'aller à Navarre, où il trouva tout aussi paisible que lorsqu'il y étudiait , et il fut entièrement rassuré en voyant Médéric appliqué à ses tranquilles travaux. Toutefois on se préparait pour le lendemain à la procession du recteur nouvellement élu , procession qui avait lieu tous les trois mois , « pour la concorde des fidèles , a l'extinction du schisme , le salut perpétuel « du royaume, la paix, la dignité de l'univerce site, les biens de la terre, la salubrité de l'air a et de la température , et enfin pour toutes « les choses qui sont nécessaires à l'homme. »

Les moindres documents ont leur intérêt historique, et cet édit suffirait, si d'autres témoignages manquaient, pour prouver qu'il y avait discorde dans l'État , discorde dans l'Église , danger pour le royaume, péril pour le calme de

l'univcrèité, etque la France était fréquemment atteinte de ce terrible fléau, la peste. L'ordre du recteur fut ponctuellement exécuté, et à neuf heures la procession sortit dans l'ordre suivant:

Les cordeliers, les jacobins, les augustins et les carmes marchaient en tête , précédés de la croix , et suivis de deux, bedeaux revêtus de robes noires à manches plissées , portant sur l'épaule des masses de vermeil , sur la tète le bonnet carré.

Ces bedeaux étaient , dans l'ordre universitaire ou ecclésiastique, ce que furent pour les Romains les licteurs. La masse avait remplacé les faisceaux. Or derrière ces licteurs de la science venaient tous les professeurs régents de rhétorique et de philosophie de tous les collèges , ayant robes noires à manches froncées et bonnets carrés.

Des chants modulés par des voix gravt s ou enfantines s'élevaient du milieu d'un groupe formé de vingt prêtres, de dix enfants de chœur etdesix religieux de Saint-Martin-dcs-Champs, tous revêtus de chapes et surplis, et modulant tantôt des psaumes, tantôt les litanies, mot grec qui veut dire en même tem^a procession et

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supphcalion ; et cette procession était bien une oraison vivante, Une prière en action, comme nous venons de le voir.

Ensuite venaient les bacheliers de la faculté de médecine, en robes ou èpitoges fourrées ; les bacheliers de la faculté de droit , en èpitoges rouges fourrées de blanc. Ces deux députa» ions d'une partie de la science étaient suivies des bacheliers (tiicenciés delà faculté de théologie, avec de longues chapes noires et la fourrure blanche par -dessus. L'appariteur ou bedeau de la fd' ulté de théologie les précédait , vétU d une robe violette, comme les bedeaut de nos églises , et ne portant point la massé, attendu, sans doute, que les oDQciers tenant à la théologie, k U science de la religion et de la paix, ue devaient rien avoir dans leurs insignes qui rappelât les faisceaux des licteurs.

Puis , en groupes séparés par d'autres bedeaux, marchaient les docteurs en médecine, portant chapes d'écarlate rouge fourrées de blauc par-dessus; les docteurs j^n droit, vêtus de rebes d'écarlate à chaperon fourré; les docteurs en théologie , ayant grandes chapes noires et tours de cdI d'hermine.

Quatre bedeaux venaient ensuite de front , traînant leurs robes noires et portant sur l'épaule leurs masses de vermeil. Ils étaient les précurseurs du recteur, revêtu magnifiquement de sa robe d'écarlate violette à manches froncées, ceinte d'une torsade de soie, ornée de pendants d'or et soutenant une grande escarcelle de velours violet garnie de bou'ons et de galons d'or. Son mantelet d'hermine formait un contraste magnifique avec la teinte éclatante de sa robe.

A sa gauche marchai t le doyen de Sirbonne, et au'our de lui, ou derrière lui, s'avançaient les élèves qui, dans les divers col éges de l'université, avaent mérité d'ère distingués pendant le mois qui avait précédé la procession. Ces glorieux dus composaient une lile assez nombreuse et fermaient la marche. Médéric était parmi eux ; mais dans s.i joie il éprouvait un chagrin, c'est que son père d'adop ion, son biciifaiicur, ne fût point appelé par ses foncti()n-< à tigurer dans lecjrtege.

Celle immense réuniondetoutcequ'ilyavait de swant et d illustre à Paris, en France, en Europe même, car l'Europe envoyait de toutes

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parts des élèves à l'université de Paris ; cette procession descendit d'un pas lent et grave toute la longue rue Saint-Jacques , dont les hautes et étroites maisons paraissaient menacer de s'écrouler sous les spectateurs entassés des premiers étages jusqu'aux toits.

Gerson, qui redoutait que cette réunion d'hommes , soit acteurs , soit spectateurs , au milieu de l'agitation dans laquelle était Paris, ne fût la cause de quelque tumulte, était sorti du cloître, et, ayant traversé le parvis, se tenait dans la foule amassée en haie sur le bord de la rue de la Juiverie. Il voulait voir si le peuple, si la procession avaient un aspect calme , et si Médéric se trouvait dans le voisinage du recteur. Il put bientôt se rassurer; car Médéric était à quelques pas seulement de ce souverain électif au règne de trois mois , et le cortège marchait majestueusement au milieu de deux haies tranquilles et respectueuses. Gerson allait doncrentrer pour travailler d'un esprit paisible, quand une grande rumeur se répandit, comme un long coup de vent , d'un bout à l'autre de la marche solennelle , et avec cette rumeur un effroi dont personne ne pouvait expliquer la cause. L'on

disait que les troupes des princes , campées autour de Paris, venaient d'y entrer; un autre aOirmait qu'il y avait un soulèvement horrible autour du palais Saint-Paul ; suivant celui-ci, le feu dévastait une partie de la ville; suivant celui-là, le Grand- Pont venait de s'écrouler : alors les spectateurs de courir, de s'enfuir dans tous les sens , et la procession de tomber dans un désordre qui redoublait à chaque pas.

Gerson, dans un tel trouble, ne songeait qu'à tirer 3fédéric de cette scène tumultueuse, quel qu'en fût le motif, lorsqu'on apprit qu'il n'en existait réellement aucun , et qu'un groupe compacte de curieux , ayant été refoulé par les sergents au bas du Grand - Pont , avait occasionné dans la presse ce mouvement de fluctuation qui causa tant d'effroi. La tempête de la terreur panique une fois passée, les flots de la foule s'apaisèrent, la double haie se reforma, paisible et curieuse comme auparavant, la procession se remit en marche le long de l'eau, et tout alla au mieux.

Ce devait être un beau coup d'œil que cette marche, pourlespersonnesquise pressaientsur le sommet des toursde Notre-Dame. Les chants,

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s'élevant ou s'abaissant selon que se creusaient ou montaient les bords de la rivière, avaient quelque chose d'imposant et de poétique; les voix allaient se perdre à dtmi dans chaque rue qui s'ouvrait sur le passage du cortège , et puis reprenaient plus sonores, plus retentissantes , quaud les murs des maisons les répétaient comme autant d'échos ; enfin elles se mouraient de plus en plus , et Médéric vit bieutôt quelle en était la cause : c'est que la processi n venait de retourner à gau he, et allait, par la rue des ^'o^lains-d■ 1ère, rejoindre la grande rue Saint-Antoine, Quand elle débou ha dans cette vaste rue, ce fut un murmure p^r- il à celui du peuple qui salue un souveram bien- aimé , et elle s'avançait avec un ordre pompeux entre les maisons si chargées de moudCj qu elles ressemblaient à une foule immense pressée, entassée. Tout à coup, au moment où le recteur, c Cfct-a-dire la fiu du cortège, venait de passer devant une rue étroite et sale, un gr^n 1 cri partit de la file d'écoliers qui fermaient la marche.

Yoici quelle était la cause d'un désordre tout à fait sérieux cette fois. Un des valets de Charles

de Savoisy, chambellan favori de Charles VI, ramenant son cheval de l'abreuvoir, voulut, orgueilleux quil était de la faveur dont jouissait son maître, traverser les rangs des écoliers, et il y réussit, mais non sans couvrir d'une boue épaisse un des étudiants.

Celui-oi, cédant alors à un mouvement de colère, s'élance sur lui et le frappe. Le valet appelle à son aide ses camarades ; ceux-ci accourent; ils sont armés, portent aux écoliers sans armes des coups d'epée, leur dardent des fl( cheS, en blessent plusieurs, et mettent ainsi le tumulte à son comble. La foule prend parti pour ou contre ; on vaen venir aux mains, lorsquedes archers surviennent et mettent fin à la lutte en sempsrant des valets de Charles de Savoisy.

Cette Scène avait eu le fâcheux effet de profaner Une cérérilonié religieuse, car une (lèche, péiié r.int dans l'église, avait frappé le mai reautel; mais elle fut de plus pourGersou la cause d'une vive douleur. Médéric avait été blessé au bras, et transporté sùr-le-champ dans l'hôtel du cloître; la pauvre enfant y ns a un mois dans son lit à souffrir, soit de sa bl ssure, soit de la fièvre continuelle que le mal entretenait en

lui. C'est alors que Gerson connut à quel point il aimait cet enfant, à quel point aussi il en était aimé. Bien des fois il veilla près de Médéric, qui eut réellement à passer plus d'un jour, plus d'une nuit de péril ; et dans ces moments d'angoisse il apprit de plus en plus profondément tout ce qu'il y a de tendre , de grand , de bon, de consolant dans la prière.

Aussi quelle fut son éloquence le jour où, au nom de l'université, il fut appelé à requérir du parlement la punition de Savoisy, responsable du fait de ses serviteurs, comme cela doit être ; car, si la justice humaine châtie l'instrument inintelligent, elle doit aussi, et surtout, châtier la main qui l'emploie. Toutefois le plaidoyer de Gerson fut digne de la clémence d'un homme qui avait su émouvoir la pitié du souverain pour les condamnés à mort; car, au lieu de crier vengeance, il invoqua la miséricorde tout en réclamant la justice.

C'est dans ce discours qu'il dit avec une belle précision de pensée et d'expression : « Il n'est « plus mauvaise servitude que la puissance de f. mal faire. Un homme est malheureux quand « il veut faire le mal et le peut. » Sublime leçon

de morale que tout homme arrivé à quelque pouvoir, soit par la richesse, soit par lesdiguités, devrait faire graver partout en lettres d'or, pour qu'elle brillât sans cesse autour de lui. Du reste, le parlement voulut proclamer cette leçon par un arrêt sévère , et les valets de Savoisy, condamnés à être fouettés publiquement , puis à faire amende honorable devant les églises de Sainte -Catherine -du- Valdes-Écoliers, de Sainte-Geneviève et du Petit- Saint - Antoine , furent ensuite bannis pour trois ans du royaume. Savoisy fut également banni ; son hôtel fut rasé par ordre du conseil d'État, et ne put être reconstruit que cent douze ans après l'événement que nous venons de rapporter.

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