LE FRERE ET LA SŒUR
Mps bons parents disaient que quand le premier des enfants se comporte bien, les autres en sont communément meilleurs.
Lettres de Gerson à ses sœurs.
Nous n'avons pas encore parlé d'une certaine taverne de la grande rue Saint - Jacques avant pour enseigne l'Image-Nolre-Dame, signe de grâce et de miséricorde sous lequel se réunissaient— quel bla^^phème! — les hommes les plus turbulents et les plus ardents a mal faire qu'il y eût dans ce populeux quartier de Paris. C'Cût là que Jehan Carlier , lorsqu il n'était pas
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à la coOr des Miracles, exerçait assez volontiers sou industrie de séditieux, et de conspirateur. Si nous l'y toyohs entrer aujourd'hui mystérieusement , c'est qu'il y a encore quelque tumulte en fërmetitation. SuivoDS-le.
Traversons d'abord l'obscure boutique dans laquelle on verse à tout venant le vin sur quelque table hideusement sale. Ce n'est point là que Carlier s'arrête. Ce n'est point non plus sous ce poudreux berceau de tilleuls gris plutôt que vetls , à l'ombre desquels les bons citadins se croient à la campagne. Non pas. Au bout de cette espèce de cour plantée est une porte dissimulée par l'épaisse tapi.sserie que forment deux clématites et autant de chèvrefeuilles qui îjrimpentà l'euvi comme pour cacher la mystérieuse ouverture.
C'est là tout droit, à cette porte, qub Jehan Carlier va frapper à trois diflérentes reprises, et en prononçant à chaque fuis un mot dans le trou de la serrure. 11 n'y a plus à en douter, nous voilà dans le repaire d'une société secrète, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus odicut ici b;is. Ce ne peut être que pour faire le mal que les hommes s'entourent ainsi de ténèbres,
et , en effet , aux conspirateurs appartiennent les vices les plus odieux : le mensonge, la dissimulation, l'hypocrisie, la lâcheté enfin, puisqu'ils se cachent.
Carlier était devenu l'un des principaux chefs de cette société secrète dans laquelle nous venons d'entrer avec lui ; car la profession de conspirateur, de gratuite qu'elle était, avait dû devenir pour lui une spéculation, depuis qu'il s'était ruiné en débauches avec ses camarades de tapage. 11 leur avait tant de fois déclaré que tout devait être commun entre les hommes , qu'ils le prirent au mot, et un jour, dans la forêt de Bondy , se partagèrent le reste de sa fortune , qu'il venait de réaliser.
Cette excellente leçon ne le dégoûta point d'une troupe où les loups se ménageaient si peu; au contraire, il en devintlechef et poussamême son art ignoble à une perfection que l'on ne connaissait pas encore. Dans l'état chancelant des affaires , lorsque le pouvoir passait , au moins une fois par an, du duc d'Orléans au duc de Bourgogne , du duc de Bourgogne au duc d Orléans, maître Jehan Carlier pouvait, d'un instant à l'autre, être fort embarrassé, sans res-
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sources même , s'il s'attachait à celui-ci plutôt qu'à celui-là. Il réfléchit bieu à cette position critique, et trouva prudent de se faire conspirateur pour les deux partis, de façon qu'il était toujours à la disposition de la faction mécontente. Or en ce moment il complotait au profit du duc de Bourgogne, Jean sans Peur, ennemi implacable de Louis d'Orléans.
Déjà, comme nous l'avons dit, les armées des princes étaient en présence. Une vive émotion venait d'ébranler la population de la grande ■ville. La reine et le duc d'Orléans ayant été d'avis d'emmener le Dauphin à Melun, afin de le soustraire aux dangers dont il pouvait être menacé dans la capitale, le duc de Bourgogne, accouru à cette nouvelle, s'était précipité sur leurs pas , et il allait rentrer en triomphateur à Paris avec le Dauphin, qu'il ramenait de force.
Telle est la scène qui se préparait à l'heure où Jehan Carlier entrait dans la taverne de V Image-Noire-Dame. Aussi à peine eut-il fermé derrière lui la porte de la petite cour verte plantée où se tenaient les Bourguignons, qu'il tira de la poche droite de son pourpoint une étoffe de soie ; il l'arbora au bout d'une per-
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che , et chacun put voir l'emblème qui y était peint, im rabot; il faut savoir que ce rabot était une réponse parlante aux insignes du duc d'Orléaûs , qui se composaient d'un bâton couvert 4e nœuds et d aspérités.
« Voici le moment d'agir, mes amis, voici l'étendard de Jean sans Peur, c'est celui-làqu'il faut suivre. Marchons derrière ce drapeau à la rencontre du duc de Bourgogne... Vive le duc de Bourgogne! » s'écria Jehan Carlier en baissant la Yoix sur le deruier mot.
« Vive le duc de Bourgogne ! « répétèrf nt, mais à pleine voix , ses aflidés un tant soit peu ivres. Aussi Jehan, l'œil inquiet, leurrecoramanda-t-il de moins bruyantes manifestations et sortit : suivons- le toujours II ne quitte point la taverne; mais prenant à sa droite un long corridor obscur, il s'y enfonce presque à tâtons, et après deux ou trois marches descendues au bout d'un autre corridor, après trois coups frappés à interval es égaux , quelques mots répétés à voix basse, une porte s'ouvre, laisse pénétrer un long rayon de jour dans le sombre couloir et se referme derrière Cariier.
Là sont de nombreux buveurs, réunis autour
de longues tables, dans un vaste courlil : « Vivo Lou s d'Orléans ! » dit encore à demi-voix Jelian Carlier en les al)ordaut , et tirant de sa poche gauche une éloffe de soie qu'il déploie , il montre peint sur celle bannière un bâton couvert de nœuds que le rabot de Jean sans Peur doit aplanir.
<■<■ ViveLouisd'Orléans! » s'écrièrent alors les conspirateurs, au grand effroi de Jehan Carlier, qui tremblait que ces acclamatious ne fussent entendues par les Bourguignons de l'autre courtil Jouer un roledoublee^t toujours honteux, et assez souvent n'est pas sans péril : Jehan Cariier l'éprouva bien rudement un jour. Il faut que la mauvaise conduite suit punie par elle-même.
« Plus bas I plus bas ! Oui, c'estici l'étendard qu'il faut suivre , mes amis; mais soyons prudents. Patience! le moment n'esl pas venu d'agir et de nous montrer. Vous savfz bien que je suis tout à vous. » Lorsqu'il eut fait cette courte visite à ceux de ^es gens dont il n'avait pas besoin ce jour là , il rentra daus le courlil des Bourguignous en disant à demi-voix : « Vive le duc de Dourgogne ! à mort Louis d'Orléans I à mort ses amis 1 à mort Montaigu ! à mort Gerson, ce
chancelier qui t y rannisules étudiants ! Amort ! » Il se rappelait toujours le changement de nom qui avait eu un motif si humiliant pour lui, et après ces exhortations horribles il emmena sa troupe dans les rues, pour y crier jusqu'à la fin du jour et forcer les marchands à fermer leurs boutiques. 11 y avait , vers cette époque à peu près, une grande agitation aussi dans toute la paroisse de Barby ; mais cette agitation n'était que souriante et de bou présage. Ursule allait accomplir sa douzième année et bientôt faire sa première communion ; tout son temps se passaiten exercices pieux, en catéchismes, ou en travaux de couture et de broderie ; car, aidée de sa mère et des sœurs de Gerson , elle préparait pour toutes les communiantes de l'année les parures blanches, dont la dame du château fournissait l'étoffe. C'est ainsi que pendant les longues veillées de l'hiver elle faisait pour les pauvres des vêtements chauds ; mais à présent elle voulait parer ses sœurs de communion et elle-même, ainsi qu'elle aimait à parer, et, comme elle le disait, à faire beau l'autel de l'église pour les grandes fêtes.
De son côté, Médéric , qui allait avoir treize
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ans accomplis, recevait au collège de Navarre les enseignements nécessaires pour faire sa première communion. Il était le modèle de sa classe, non par des succès précoces, qui ne sont bien souvent que de fausses promesses , mais par une remarquable justesse de raison et de jugement qui se manifestait autant dans son travail que dans sa conduite. Tel était le fruit des enseignements de son père d'adoption. Faire de Médéric moins un savant qu'un homme honnête, sûr de sa fermeté et de sa pureté d'âme dans le temps difficile où il était appelé à vivre, tel était le but du maître. Il semblait que le docile élève eût en lui cette vocation, tant il était naturellement bon et juste; atissi Gerson se disait -il souvent en pensant à lui : « Quelle consolation il sera pour sa pauvre mère ! »
Médéric et sa sœur étaient bien heureux en ce moment. Ils allaient se revoir après une séparation de quatre années, se revoir pour accomplir ensemble l'acte le plus imposant du jeune ûge. Gerson, chargé d'aller assister à un concile provincial qui devait se tenir à Reims, si près de son pays, avait songé tout aussitôt îi y conduire Médéric ; et pour qu'il reçût en même
temps que sa sœur le solennel sacrement, il obtint qu'il ne fit pas sa première communion à Navarre. Ces beaux projets allaient bientôt se réaliser, et dès lors ce fut une joie de tous les instants dans la maison le Charlier, dans la chaumière de la Guyote. A chaque nouveau soleil qui se couchait, Ursule, Médéric, d'un côté; de l'autre, Marthe, Pauline, et les autres sœurs de Gerson disaienT : « Il n'y a que huit jours à attendre, il n'y en a plus que sept, plus que six! » et ainsi, comptant les heures , les minutes, elles arrivèrent plus heureuses que jamais au jour si impatiemment attendu. Dès l'aube on était debout; au lever du soleil, tout le monde se rejoignait sur la route, au bout de la belle avenue des tilleuls, et l'on se dirigeait à travers le petit bois, vers Réthel, au-devant des voyageurs si ardemment désirés.
Il était doux de voir l'expression de contentement qui rayonnait sur les traits d'Ursule. Médéric, de son côté, était au comble de la joie, et ses transports augmentaient à chaque pas qui le rapprochait d'Ursule et de sa mère, « Voyez, mon maître, disait-il sans cesse à Gerson; voyez comme il fait beau ce matin!
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comme la verdure est fraîche sous la rosée que le soleil levant fait luire ! Comme l'eau de la rivière d'Aisne est limpide! Je n'ai jamais vu le ciel si beau que ce matin ! — C'est qu'il fait bien beau dans ton àme, » lui répondit Gerson. Qui aime bien voit de loin, dit un proverbe espagnol. Aussi Médéric aperçut-il bientôt le groupe de femmes qui, venant au-devant d'eux, débouchait du bois pour entrer dans les prés du bord de l'eau, et G erson le vit tout à coup partir comme une flèche que lance un arc bien tendu. Tour à tour passant des bras de sa mère à ceux de sa sœur, h ceux de son aïeule : « Quelle joie ! s'écriait-il, quel bonheur! . . . mabonne mère! . . . Comme tu as grandi, Ursule! Ma pauvre graud'mère, vous vous portez bien! Voilà comme je te voyais de là-bas, Ursule ! — C'est bien comme tu es que je t'ai vu à mon dernier rêve , Médéric 1 Que nous sommes heureux, ma mère ! » Gerson arriva pour contempler cette scène de pur ravissement, et, après l'éclat de ces premiers transports, il leur dit : « A présent, pensez au grand acte que vous allez accomplir demain ; soyez calmes et recueillis comme en présence de Dieu. » Aces paroles imposantes^
la joie un peu trop folle du frère et de la sœur devint un contentement tranquille et suave. Maître Arnaud, entouré de ses filles, arriva plus lentement au-devant de son fils, de ses fils, pour mieux dire, et les deux familles réunies entrèrent bientôt dans le hameau; mais Gerson , avant de mettre le pied sur le seuil de la maison natale , alla se prosterner sur le tombeau de sa mère; puis le repas, la veillée, se passèrent dans une gaieté douce pour les parents, dans le silence du recueillement pour les deux néophytes. Cependant, lorsque maître Arnaud rappelait avec joie et un pur orgueil toutes les réminiscences du jeune âge de Gerson, Médéric les imprimait dans sa mémoire comme autant de traditions sacrées. Là était le pommier d'où descendit le fruit qui lui inspira une si fervente prière. Ici, sous ce berceau de chèvrefeuille , il lisait dans le Nouveau Testament de messire Anselme.
Marie tressaillit et devint pâle au souvenir de ce manuscrit et de la violence impie de Marcel enfant.
a Un Nouveau Testament , s'écrie Médéric, c'est moi qui en ai un beau ! avec de belles
images. Tu ne l'as pas vu , bonne mère ! je te le montrerai , Ursule. «
L'heure du coucher étant arrivée , Ursule sortit avec sa mère et la Guyote. « A demain î dit-elle à Médéric; demain, c'est notre plus grand jour. » Médéric, après lui avoir répété ce bonsoir, alla s'endormir dans le lit même de Gerson enfant et adolescent. Il y eut de bien beaux rêves. A peine réveillé, il tomba à genoux comme s'il était ce matin plus près du trône de Dieu , pria pour son bienfaiteur, pour toute sa famille, pour l'impie qui avait déchiré le feuillet
du saint manuscrit ; puis il se mit à contempler quelques images pendues à la muraille , et sur lesquelles le soleil répandait une clarté du rose le plus tendre. Combien de fois Gerson avait dû les admirer à cette même heure !
Aux premiers sons de la cloche de Barby, il se mit à la fenèlre ombragée de rosiers en fleur, et vit déjà circuler dans la ruelle du hameau des jeunes filles en blanc, des garçons en surcols bleus ou rouges , des pères et des mères dans leurs plus grandes parures , celles qu'ils portaient le jour de leur mariage, et que l'on avait conservées aussi précieusement que le bon
accord et rimion jurée ce jour-là. En ce moment même il entendit un bruit de pas. C'était toute la famille le Charlier, Arnaud en tète, puis Gerson, qui venait le chercher. La Guyote et Marie amenaient de leur côté leur fille Ursule. Elle était blanche comme un ange du paradis, et ses traits purs avaient une expression de ravissement religieux et d'adoration que l'on conte mplait avec le recueillement qu'inspire un autel. On voyait que tout le matin elle avait été en prière, et aujourd'hui sa beauté était un reflet du ciel. Médéric aussi avait le regard plein d'une piété inspirée : on eût dit qu'il allait s'élancer au-dessus de la terre.
<( Vous allez entrer plus intimement dans la communion des fidèles, mes enfants, leur dit Gerson au moment du départ. Voici l'heure la plus importante de votre vie : c'est dans peu d'instants, devant la sainte table, que vos prières auront le plus de puissance près de Dieu. En cet instant solennel prononcez, du fond de votre cœur, deux noms, deux noms que vous ne devez jamais oublier : Marie , le nom de votre mère; celui de votre père, Marcel; priez pour lui...
GERSON ils
— Oh! priez bien pour lui! oui, priez de toute TOtre âme pour l'àme de votre père! » leur répéta Marie en essuyant des pleurs.
Des larmes roulaient à ces mots dan s les yeu x d'Ursule et de Médéric. Marcel ! c'était la première fois qu'on leur disait le nom de leur père. Cette révélation augmenta leur pieuse émotion , et, les mains appliquées l'une à l'autre comme deux séraphins adorateurs , ils traversèrent dans un religieux silence le bois de Barby, au son de la cloche toujours plus pressé , et bientôt ils entrèrent dans la petite église du bourg. Médéric dut se séparer alors d'Ursule pour se joindre aux garçons du pays , et messire Anselme commença le saint sacrifice. Enfin le moment solennel arriva, et la file de jeunes communiantes, toutes blanches, toutes parées, grâce aux travaux d'Ursule, se mit en marche vers l'autel. Ursule était en tête, s'avançant d'un pas si léger qu'on eût cru voir un ange effleurer la terre, et lorsqu'elle s'agenouilla devant la sainte table , on vit dans ses regards qu'elle se prosternait devant Dieu. Oui, Dieu descendit sur ses lèvres par les mains bénies de messire Anselme; puis, absorbée dans de
divines contemplations, elle ne songeait plus à se relever pour retourner à sa place. Il fallut que Marthe, qui était derrière elle , la rappelât à la terre ; alors elle revint vers son banc , et le nom que Gerson lui avait recommandé de prononcer, le nom de Marcel , était sans cesse sur ses lèvres.
« Marcel ! mou Dieu, je vous prie pour mon père , pour Marcel ! » Tels furent les mots que Médéric dit aussi en recevant le pain des anges, et qu'il répéta dans toutes ses prières jusqu'à la fin du saint sacrifice. Lorsque tout fut fini, la famille le Gharlier, Marie, la Guyote, se réunirent. La journée se passa dans une pieuse sérénité , comme en présence de deux anges , et quand , le soir, Ursule et Médéric durent se séparer, ils se dirent en s'embrassant :
« A partir de ce jour, nous sommes deux fois frère et sœur, vois-tu : nous avons communié ensemble. »