LE BAN ET L ARRIERE -BAN
« Charles, duc d'Orléans et de Valois... à toi qui te dis Jean duc de Bourgogne, pour le trèshorrible meurtre par toi fait en grande trahison de guet-apens en la personne de notre très -cher et redouté seigneur et père... te faisons savoir que de cette journée en avant nous te nuirons de toute notre puissance, et contre toi appelons Dieu à notre aide. »
Défi du duc d'Orléans et de te» frère» au duc de Bourgogne.
Le concile de Pise s'était terminé le 7 août. Or, en tenant compte de la lenteur avec laquelle on voyageait à cette époque, Gerson eût pu être de retour à Paris vers la moitié de septembre; mais il ne passa point dans une seule
ville sans y être retenu par les chefs ecclésiastiques , fiers de possiéder près d'eux pendant quelques jours l'illustre chancelier; et il ne rentra que vers la fin d'octobre dans son calme et humble hôtel du Cloître. C'est alors qu'il apprit avec douleur la fin cruelle de Pierre de Montaigu , et 3Iédéric frémit en se rappelant l'amitié qui unissait son maître et la victime ; il pensa aussi à la tristesse qu'un si terrible coup avait dû répandre autour du château de Romance. La veuve avait désiré d'y rester pour pleurer, loin de la ville où elle avait perdu son mari, et où se préparaient de nouvelles catastrophes ; car, en dépit des réconciliations mensongères , la guerre civile venait de s'allumer plus violente que jamais contre les princes.
Ce fut au point que, le 14 août 1411, le duc de Bourgogne, provoqué par le défi dont un passage sertd'épigraphe à ce chapitre, y répondit par une déclaration conçue dans les termes les plus outrageants. Appel aux armes des Français contre des Français, est- il rien de plus odieux? N'est-ce pas attirer le trouble, la mort dans la famille, et exciter des frères à s'entr'égorger? Cependant il y avait entre les défis de
l'un et de l'autre prince une différence infinie. Celui de Charles d'Orléans avait du nùoins eu pour inspiration un noble et pieux sentiment , le respect pour ïa mémoire de son père, l'indignalion contre l'assassin qui tuait deux fois, par le fer tt par les calomnies doat il poursuivait sa victime. Le défi de Jean sans Peur, au contraire, était la provocation aux discordes civilèà daiiS toute sa hideuse nudité. ïl fallait que des milliers d'hommes se donnassent la mort pour justifier un meurtre. 11 était donc impossible, en ces jours de déchirement, de trouver un instant de calme, même au fond du cloître de Notre-Dame, dans le stiidieui hôtel de Gerson.
Un matin donc que Médéric écrivait atec bonheur à sa sœur Ursule, en réponse à une lettre qu'il avait reçue d'elle, il est interrompu par un lointain son de trompe, dont les retentissants éclats se répètent en échos pîfls ôû moias distincts dans les sinuosités dtf Cloître. Médéric prenait à tout ce qui se passait un trop puissant intérêt de cœur pour qu'il lui fût possible de continuer sa lettre après a:voir entendu cet appel , qui annonçait
quelque proclamation. C'est pourquoi il demanda au chancelier la permission de descendre et d'aller jusqu'au par\is, d'où le bruit semblait venir. Gerson, qui désirait lui-même savoir ce dont il s'agissait, et ce ue pouvait être que d'une chose grave après le réciproque défi des princes, permit à Médéric de sortir, et Médéric courut vers le parvis.
Là , au milieu de la place , autour du héraut escorté de quelques archers, se pressait une foule aussi compacte que celle que nous avons vue, dans les jours d'anxiété publique, se presser devant une affiche nouvellement appliquée aux murs des carrefours ; mais dans ces temps déjà reculés, où la lecture était un talent assez rare dans les classes inférieures, où l'art de l'imprimerie était encore ignoré, le seul moyen de publication était la proclamation précédée du son de trompe. Or, à chaque nouvel appel éclatant dont l'instroraent guerrier frappait lair, vous eussiez vu sortir de leurs bou i iques, de leurs ouvroirs, ou des étroites allées de leurs maisons, les voisins, qui venaient, yeux ouverts, bouche béante, former de plus en plus épais le cercle qui serrait de près le héraut.
La trompe ayant cessé de retentir, le héraut prit la parole, ou, pour mieux dire, lut des lettres patentes du roi portant convocation du ban et arrière-ban « pour garder et défendre, tt dit redit royal , notre seigneurie et lignée a contre notre oncle de Berry, Charles , notre « neveu, duc d'Orléans, et ses frères Jean de a Bourbon et Jean d'Alençon , Charles d'Al- « bret, notre cousin, Bernard d'Armagnac et «t leurs aidants, adhérants, alliés et complices, et mus et induits du mauvais projet de nous « destituer de notre état et autorité royale. »
Ainsi le malheureux insensé devenait, avec Jean sans Peur, l'assassin de son frère, l'ennemi des enfants de la victime. Le duc de Bourgogne avait persuadé au pauvre fou que tous les princes étaient ligués pour le renverser, lui, roi, tandis qu'ils ne voulaient jeter à bas que l'insolent criminel qui usurpait en réalité le sceptre et la couronne.
La proclamation finie, il y eut dans la foule, séparée en groupes plus ou moins nombreux , des chuchotements dont l'ensemble produisait le bruit d'un essaim qui prend sa volée. « Comment! il faudra donc que mon fils aille à la
guerre! — Mon pau\re frère va donc partir! — Et moi, qui allais me marier avec Macé! — Ou a publié hier à Sainte-Madeleine le second ban ! — Voilà bien un autre ban , voisine ! »
Et les frères , et les fils , au contraire , redressaient la tète et se voyaient déjà armés de toutes pièces. Cependant il en était quelquesuns qui murmuraient. « Si du moins, disaientils, c'était pour combattre l'étranger; mais marcher contre des gens qui sont nés dans notre pays et parlent français comme nous, c'est terrible! — Si ce n'est que cela qui vous arrête , courez bien vite , car vous aurez des étrangers à combattre dans les rangs des Armagnacs. Est-ce que vous ne savez pas que Charles d'Orléans et les siens font venir les Anglais à leur secours? »
Si les paisibles habitants du parvis eussent été des habitués d'émeute , ils auraient bien reconnu l'auteur de cette observation. C'était Jehan Carlier, qui, après avoir été pendant les cinq dernières années huit ou dix fois au moins bourguignon ou orléaniste, à tour de rôle, venait enfui de se mettre du côté de Jean sans Peur, en ayant soin de bien cacher et de
garder, pour le lendemain peut-être, le drapeau contraire. Qa'on juge donc de son embarras lorsqu'une des personnes du groupe accusa hautement le duc de Bourgogne et la reine de traiter avec les Anglais.
Jehan Carlier, prudent conspirateur, n'osa rien dire tout d'abord ; mais voyant que ces dernières paroles n'avaient point d'écho et que le grand nombre parlait comme lui, il prit un air menaçant, et élevant la voix :
« Ceux qui ne craignent pas de proférer de pareilles calomnies pourraient bien suivre le même chemin que Louis d'Orléans, son ami Montaigu, et lautre,.. là-bas... qui fera bientôt le troisième. » Et, parlant ainsi, il tournait l'index de la main droite du côté du Cloître.
Médéric avait depuis longtemps reconna Jehan Carlier. Retenu sur le parvis par une curiosité bien naturelle, il vit ce geste de menace, il entendit ce dernier propos, et, rentrant tout pâle à l'hôtel du Cloitre , il répéta à Gerson ces sinistres paroles.
« Pauvre France ! *» voilà tout ce que répondit le chancelier en poussant un profond soupir; et il se mit, pensif, à son pupitre pour
continuer d'une main non moins assurée la composition d'un traité écrit (ce furent ses expressions), afin d'oublier les tourments d'une vie inquii'lc.
Deux ans plus tard, à ces inquiétudes incessantes vint se joindre une anxiété plus poignante encore. Arnaud le Charlier était atteint d'une sérieuse maladie, et, pour obéir au vœu de son père qui l'appelait, Gerson dut se rendre au pays natal.