‹ Gerson; ou, Le Manuscrit aux enluminuresChapitre 14 sur 22 · PIERRE DE MONTAIGU · texte numérisé non relu

PIERRE DE MONTAIGU

« Pardonnez-moi , Sire; ce n'a point été par justice, mais par commission. »

Réponse d'un religieux du monastère de Marcoussis à hravrois I", qui l'interrogeait sur la mort de Montaiyu.

La vocation de Médéric venait d'ô Ire déclarée irrévocablement, et dès lors Gersoa dirigea de tous ses soins les plus tendres son élève dans la carrière qu il parcourait lui-raême si glorieusement. Quelques jours après le meurtre de Louis d'Orléaus , il prononça Tclogc funèbre du prince, et fut dès lors un implacable ennemi du duc de Bourgogne, qui acquérait de jour

ea jour une puissance plus formidable. Mais qu'importait à Gerson? 11 se rangeait du côté des malheureux, des opprimés, des victimes.

Des préoccupations Lien autrement graves, suivant lui, Fabsorbaient tout entier : il devait bientôt aller représenter l'Église et l'université au concile général qui devait s'ouvrir à Pise, afin de mettre un terme aux discordes du monde cbrétien ; et, après de longs travaux accomplis pour se préparer à cette haute mission, il quitta Paris, accompagné de Médéric.

Tandis que lechanceliercoopéraitactivement à l'œuvre du concile, et que dans le palais du malheureux Charles "VI, comme dans tout le royaume, existait une déplorable et menaçante division, Arnaud vivait de la vieillesse la plus respectée entre ses cinq filles, qui, dociles aux conseilsdeleurfrèreaîné, étaient restées auprès de leur vieux père pour le servir et le soutenir jusqu'à son dernier jour. Elles n'étaient plus jeunes; mais elles avaient conservé la véritable jeunesse, la jeunesse durable, celle que donne l'cime pure et contente de soi. Bien souvent leurs voisines , Marie et Ursule , les venaient voir; on parlait alors de Gerson , de Médéric ;

on se lisait les lettres que l'on avait reçues , on s'entretenait du bien à faire pour le lendemain. Prier, veiller près des malades, travailler pour les pauvres , transmettre aux jeunes enfants le savoir que lui avaient donné Elisabeth et M™® de Romance, telle était la vie tout entière d'Ursule, et Marie lui en donnait l'exemple.

Aussi Ursule était-elle partout la bienvenue, et dès qu'elle paraissait dans la maison d'Arnaud le vieillard, messire Anselme, ce bon prêtre aussi vieux et aussi bien portant que le bon cultivateur, les cinq sœurs enfin, tous ces visages devenaient souriants comme en automne sourit un jardin lorsque vient à y briller un rajon du soleil. Quelle joie ce fut donc, un beau matin de juillet , lorsqu'on vit Ursule entrer tenant une lettre énorme qu'elle avait reçue du messager !

« Quel bonheur : c'est l'écriture de Médéric ! c'est l'écriture de Médéric!... Cela vient de Pise. »

Le paquet portait l'adresse d'Arnaud, et sous l'enveloppe le vieillard trouva plusieurs lettres, une de son fils pour lui, une pour toutes ses sœurs, et deux de Médéric, l'une

pour Marie , l'autre pour Ursule. Chacun prit avec empressement la part qui lui retenait, et Ursule , ravie d'avoir une lettre de son frère, une lettre d'Italie!... lut à haute voix , dans l'expansion de son bonheur :

<i Chère Ursule, je t'ai promis de t'éerifed'l* « talie , et si j'ai tardé , j'espère que tu ne m'as a pas jugé capable de manquer à ma parok. Je a n'ai été empêché que par un travail continuel, « comme secrétaire de 31 essire. Ne va pas croire « que je m'en plaigne, au moins ! Lorsque j'écris a sous sa dictée , il me communique tant de sa « belle âme , que je serais tenté d'être fier de a moi, et qu'il me semble qae les idées que tt j'écris sotis son inspiration, je les trouve en « lîïoi-même. Sais-ta que cette communauté a que Messire établît entre lui et son recona naissant élève est un b en inestimable, et que tt je sens tout l'eilet d'une telle intimité sur mon « intelligence et sur mon cœur.

« Toutes nos journées ont donc été jusqu'ici a entièrement employées. Cependant nous sor- « tons souveutle soir pouraller nous promener a dans la campagne. Qu'elle est belle! On y a voit des citronniers , des orangers en fleur ;

« les pampres des tîgnes s'enlaceïrt en bêr- « ceaux , et les champs sont comme tifi grand a parterre bien fleuri; mais je ne me promène a jamais dans ces champs, h l'heure du soir, « quafid l'Angelns sonne dans le lointain, sans a penser à ùotre pays , à notfe mère , à notre tt grand'mère, qui ont eu tant de chagrin!

« J'ai TU deux choses bien belles. D'abord « un vaste cimetière entouré d'un cloître, et « que l'on nomme Catnpo-Santo (le champ sa- « cré) , parce que, dit-on, le sol en est entière- « ment composé de terre rapportée des saints « lieux par les pèlerins il y a deux cents ans. <c Ensuite j'ai assisté à une session du concile.

a Que j'ai regretté que tu ne fusses pas à côté « de moi le jour du couronnement du nouveau « pape , Alexandre V ! Jamais , j'en suis bien a sûr, je ne verrai rien de si beau. Le soleil , « illuminant de ses rayons de midi le chœur « et la nef, faisait paraître plus resplendis- « gants que les autres jours les vêtements de « pourpre des cardinaux , les chapes d'or et «; les mitres d'argent des archevêques, lescoltt liers, les chaînes d'or des grands maîtres « et des commandants des ordres militaires.

2'i-2 GERSON

(c Les ambassadeurs de la plupart des rois et « princes de l'Europe y brilllaient à Tenvi par oc d'étincelants costumes, et au milieu de toutes « ces splendeurs paraissaient, comme des « nuages, des masses noires composées de tous a les abbés, prieurs, chefs d'ordres, de monas- « tères, et de plus de trois cents docteurs, dé- « pûtes par les diverses universités d'Europe, tt Figure-toi donc, Ursule , toute cette foule « tombant à genoux devant le nouveau pape, « et lui , après cette cérémonie , ayant substia tué des vêtements blancs à la pourpre, mara chant au milieu d'une procession sur laquelle tt les rayons colorés par des vitraux semblent a flotter tandis qu'elle s'avance lentement. Et « trois fois un maître de cérémonies qui porte a devaut le saint pontife un cierge allumé et c( un plat d'argent sur lequel sont des figures a de châteaux et de palais faites avec des « étoupes, y met le feu, en disant chaque fois : « Saint-Père , voici comment passe la gloire de « ce monde.

« 3Iessire m'a dit de ne jamais oublier cette « belle leçon donnée au souverain de l'Église; « et lui aussi, du haut de la chaire, il a supplié

« le pape , au nom de la chrétienté , de rappe- « 1er à leurs saintes fonctions les prêtres et les « prélats. Tu m'as chargé de te répéter tout « ce que messire Gerson prononcerait de bon « et de bien ; mais pour faire cela , qui aurait tt assez de mémoire? Je ne puis que te dire « combien j'étais heureux en voyant mon ce bienfaiteur, mon père, fixer par ses paroles « éloquentes l'attention de 1 Église tout en- « lière, de toute la chrétienté. Je sentais mon « cœur battre, et c'est un orgueil dont je n'é- « prouve aucun remords; car cet orgueil-là, « c'était de la reconnaissance.

« Nous sommes sur le point de rentrer en « France, et, quoique je me trouve bien heu- « reux de me rapprocher de ma bonne mère et « de toi , je. . . »

Ici Ursule s'arrêta : elle avait d'un coup d'oeil lu quelques mots qui rappelaient l'inquiétude que Médéric éprouverait pour Gerson quand ils seraient de retour à Paris. Elle s'empressa donc d'aller à sa mère, à la Gujote et à toute la famille le Cbarlier s'acquitter de la commission que lui donnait son frère : elle embrassa tous les assistants.

20i GERSON

Le pays fat, cette année-là, plus animé qtie les années précédentes. M""" de Moùtaigu, la femme du grand maître de 1 hôtel dû roi, aflic'e de M"" de Romance, était venue passer quel cjue temps au château. Les distractions de toutes sortes étaient donc prodiguées h Cette dame, habituée an luxe d'une \ie splendide dans son chûteaù de Marcoussis, voisin de Paris. C'étaient tous les joufs des prùûienades dans les environs de Barby et du haraeaO, et plus d'une fois M"^ de Montaigu avait remarqué, en le traversant, la tournure pleine de grâce et de modestie d'Ursule, qu'elle voyait aussi f)arfois au château. On se rappelle que j>P'^ de Ramance se plaisait à continuer l'éducation qu'Elisabeth avait commencé à lui donner avec tendresse, et dont Ursule avait profité avec bonheur. Aussi M"^ de Montaigu conçut pour elle une bienveillance qui ne fit que s'accroître lorsqu'elle sut par quels liens elle tenait à Médéric, le bîenaimé deGersofi. Son mari, qui lui avaitsoiivent parlé dece jeune homme, témoignaitTintention de le donner dans quelques années pour iustituteur à ses petits-fils. M*"^ de Montaigu avait des petites-filles, et de son côté elle pensa

bientôt qu'elle ne saurait placer près d'elles une gouvernante plus parfaite qu'Ursule.

Or celte charmante jeune fille était venue au château pour lire à ^f"* de Romance la lettre que lui avait écrite son frère, et, la lecture terminée , M"" de Montaigu allait lui parler de son projet, lorsqu'une autre lettre, mais celle-là bien terrible, arriva de Paris... Elle était cachetée de noir.

Elle annonçait à M™* de Montaigu le supplice de son mari, de ce même Pierre de Montaigu qui avait été, de même que Louis d'Orléans et Gerson , l'objet des menaçantes paroles de Jehan Carlier. Ainsi, de trois hommes voués au poignard des assassins, deui avaient déjà péri.

Page 1