DES URSINS
Bienheureux ceux gui souffrent la persécution pour la cause de la justice, dit saint Matthieu, parce que Dieu envoie toujours des calamités aux justes plus qu'aux autres hommes.
Extrait d'une lettre de Gerson à d'Aillt , e'véque de Garnirai.
Tandis que le chancelier et ses sœurs entouraient le lit de leur père, dont la convalescence la plus lente avait enfin succédé à de longs jours de danger, les troubles de Paris ne
faisaient que s'accroître. Une partie de la population était en armes. Quant à Jehan Carlier, il s'était bien gardé de se joindre à Charles YI lorsque celui-ci partit pour assiéger dans la ville de Bourges son oncle le duc de Berry, en qui le duc de Bourgogne lui avait fait voir un ambitieux prétendant à la couronne. Notre héros tapageur, qui n'aimait pas d'autres champs de bataille que les étroites et tortueuses rues de Paris, dans les sinuosités desquelles on pouvait se sauver après avoir crié : A bas! ou jeté des pierres; Jehan Carlier ne fut pas davantage d'avis de se mettre dans les rangs des bouchers, que le comte de Saint-Pol, créature de Jean sans Peur, avait organisés militairement en compagnies. Il trouvait beaucoup plus simple d'être à la suite et toujours en disponibilité, afin de tourner sans obstacle au moindre vent , comme une girouette en bon état.
C'était vraiment une bien effroyable milice que ces compagnies de bouchers commandées par les principaux membres de la sanglante corporation , les Saint-Yvon , les Tibert et les Goix. Un chirurgien nommé Jean de Troyes, et
un mauvais chirurgien de cette époquepouvait bien prendre place parmi les bouchers, occupait aussi dans les compagnies un poste important ; mais ce qui était le plus hideux, c'était l'ignoble horde dirigée par Caboche l'ëcorcbeur. Le duc de Bourgogne et ses affidés avaient donné la preuve d'une habileté atroce dans l'art de répandre la terreur, lorsqu'ils enrégimentèrent des métiers répugnants et armèrent des mains habituées à donner la mort.
Tel était le morne sujet de conversation qui couvrait en quelque sorte d'un nuage livide le doux soleil d'automne un jour que Gerson et toute sa famille entouraient Arnaud le Charlier, alors entièrement rétabli. Dans l'espoir de retenir loin de Paris le chancelier, on lui montrait le tableau des future désastres ; mais lui, au contraire, hâtant son départ, renonça à rester quelques jours de plus dans sa famille.
«J'ai mes devoirs à remplir; ils m'appellent,» voilà tout ce qu'il répondit à un matin h. M"^ de Bomance, à son père, à ses sœurs, à Ursule, qui témoignait son épouvante pour lui comme pour Médéric, et l'un et l'autre prirent le chemin de Paris en disant d'un ton souriant et
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à tout le monde . <^ Au revoir I au revoir! » Le chancelier et son élève étaient à peine rentrés au Cloître , qu'ils apprirent la cause d'une agitation extrême dont ils avaient remarqué les frémissements en traversant Paris. La ville était cernée sur divers points par les troupes des princes, et les orléanistes venaient d'être battus, le matin même, au pont de Saint-Cloud. Les malheureux , après s'être vaillamment défendusdanslatour,avaientpris, à la dernière extrémité, l'église pour refuge; mais les hommes qui depuis de longues années étai«^nt en révolte contre les lois, les hommes qui lors de la sédition des maiilotins égorgèrent un fugitif qui se crojait en sûreté aux pieds d'une statue de la Vierge, les partisans impies d'uu meurtrier, ne s'arrêtèrent pas devant la sainteté d'un asile. Ils brisèrent les portes de l'église et y nnssacrèrent neuf cents hommes. Le carnage fultel, que, suivantleschroniqueurs contemporains, le sanctuaire regorgeait de sang. Et cette nouvelle, arrivée à Paris, au lieu d'inspirer de l'horreur contre les assassins, de la pitié en faveur des victimes, excitait des démonstrations féroces dans les rues agitées.
Cependant, tant que duré. ent le brumeux autoraoe et l'hiver aux journées glaciales, tant que le givre et la neige couvrirent le sol des rues de Paris, la ville fut assez tranquille; car il faut du beau temps aux tapageurs pour faire du tumulte autant que pour aller à une partie de plaisir. La mauvaise saison a de plus, pour eux, l'inconvénient de retenir au logis les promeneurs et les curieux, auxquels ils se mêlent et dont ils se font des boucliers. Or les promeneurs et les curieux ne se souciant point d'aller grelotter ou recevoir la pluie, puisqu'ils n'étaient point payés pour cela, force fut aux criards, honteux de leur petit nombre, d'attendre dans leurs repaires le retour du printemps. Pendant l'hiver, Gerson et 3Iédéric eurent donc de douces soirées dans l'hôtel du Cloître, au coin du vaste foyer à la flamme pétillante. C'était alors un calme religieux; et que les heures passaient vite pour le maître et l'élève , travaillant en quelque sorte en coqimun, lorsque Gerson dictait àMédéric sa prose souvent si suave ou ses élégants vers latins! Un soir, dans ces inspirations délicieuses venues du ciel dans l'âme de Gerson , et trans-
mises par Gerson à Médéric, ils avaient oublié que riieure du couvre -feu avait sonné depuis longtemps. Enfin le chancelier venait de quitter son t-iége pour s'agenouiller devant un grand crucifix de bois sculpté en relief, et faire la prière commune , lorsque d'effrayantes clameurs s'élevèrent dans la direction du parvis. Bien que la journée eût été très -agitée, Gerson, dans sou calme logis, avait été complètement tranquille jusqu'alors; mais ce soir, après avoir pillé beaucoup de bourgeois et de marchands de la ville, les écorcheurs et tripiers, qui formaient la hideuse compagnie de Caboche, le ramenaient triomphalement à son logis en poussant ces vociférations, qui avaient effrayé tout le quartier.
Gerson et Médéric , descendus à la porte de Vhostel, apprirent ces détails dans un groupe que formaient tous les voisins tenant en main leurs lumières. Les calmes figures des prêtres et des chanoines arrachés à leur premier sommeil par ces hurlements féroces se montraient pâles et inquiètes sous les lueurs flottantes au vent. On se parla des exploits de la journée, quelques hommes massacrés dans les rues
parce qu'on les uvait traités d'armagnacs; oa se dit ensuite, mais bien bas, et d'autant plus que la terreur rendait les voix émues , on se dit que chaque quartier de Paris devait avoir son jour de pillage et d'égorgement. Après de tels entreliens, il était difficile qu'en se séparant on se souhaitât une bonne nuit.
Aussi chaque heure, depuis cette soirée d'alarme, fut un long et perpétuel instant d'angoisse pour Médéric ; car Gerson n'en sortait pas moins pour se rendre à Saint -Jean- en- G rêve, dont il était curé, pour allerauxassemi blées de l'université, visiter les collèges, et \ remplir enfin toutes ses fonctions comme en temps de calme. De plus , il assistait aux conseils qui se tenaient fréquemment au palais dans ces graves circonstances , et Médéric ne vivait pas durant son absence , tant il était frappé d'effroi.
Or, un matin de la fin d'avril, seul, pensif, à la vue du beau soleil qui brillait alors sur Paris, sur le sang , sur les larmes , sur les ruines , il songeait tristement aux délicieuses clartés que l'astre devait répandre dans les calmes allées ou dans les vertes clairières des bois de Barby et
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de Romance. Que n'eût-il pas donné de son sang pour que son maître fût alors dans sa famille, au milieu de ces paisibles campagnes , parmi les laborieux cullivaleurs; bien loin de ces fainéants turbulents, de ces oisifs aux mains rapaces et ensanglantées que sa pensée lui montrait de toutes parts sur les pas de Gerson! Combien n'aurait-il pas tremblé davantage si en ce moment même il eût entendu le chancelier dans une assemblée nombreuse où se trouvaient de fougueux bourguignons, s'élever avec une indignation intrépide contre ce qui se passait, et dire avec plus d'énergie que ne le répète naïvement Juvénal des Ursins, historien et acteur de ces tristes jours , que ^ les tt manières que l'on tenait n'étaient pas bien « honnêtes, ni selon Dieu! »
Peu de temps après avoir prononcé ces paroles et conseillé une protestation véhémente de l'univer-ité contre ces horribles excès, il sortit des Malhurins pour retourner au cloître Notre-Dame ; entièrement dominé par son incessante pensée , il songeait au futur concile de Constance et au rôle qu'il y voulait jouer. Il comptait bien amener l'assemblée souve-
raine àflétrir età condamnerranarchique doctrine du régicide si audacieusement soutenue par Jean Petit, défenseur du duc de Bourgogne.
Plein de telles préoccupations , tout entier à des méditations si graves , il ne voyait pas , il n'entendait pas qu'un groupe grossissant toujours le suivait et marchait même à ses côtés. On s'y parlait bas , avec des gestes menaçants ; on se le montrait du doigt , et la catastrophe allait éclater si une longue file d'archers du duc de Guienne, suivant le cours de la Seine entre le bas de la rue de la Harpe et le Petit-Pont, n'eût, par un bonheur inouï, séparé du groupe menaçant le chancelier, qui poursuivit son chemin sans cette inquiétante escorte et rentra au Cloître.
« Oh ! bonjour, Messire! lui cria avec la joie la plus sincère le bon Médéric; grâce à Dieu, vous voiià... vous ne sortirez plus sans moi, n'est-ce pas? Oh! je vous en prie, Messire! » Et Médéric, lorsqu'il eut obtenu une réponse affirmative, éprouva un soulagement que révéla tout aussitôt la sérénité de sa voix. Ce bien-être ne fut pas de longue durée.
Médéric allait se remettre à son travail, et de bon cœur, car il était tranquille; Gerson, de son côté, venait de prendre un livre sur les tablettes de chêne sculpté qui portaient sa petite mais précieuse bibliothèque, lorsqu'un grand cri poussé par plusieurs centaines de voix s'élève du côté du parvis, et une foule furieuse, cette môme foule qui avait commencé à se former sur les pas de Gerson , se précipite vers le Cloître.
« Fermez les portes ! fermez les portes ! » Et le portier du Cloître n'a que le temps d'obéir à cet avertissement venu du haut d'une maison voisine; mais cet obstacle opposé aux furieux ne fait qu'ajouter à leur colère. Pierres, marteaux, maillets, barres de fer, tout est mis par eux en usage pour ébranler le portail. Peadant ce temps, Médéric, qui assistait pour la première fois de si près à un tumulte populaire, tremblant pour la vie de Gerson, priait à deux genoux , afin que Dieu protégeât un de ses plus saints serviteurs, et Gerson lui-même se préparait avec calme à la visite de ces forcenés.
Le lourd portail du Cloître avait en6n cédé,
SOUS les coups et les efforts des assaillants. .. Un bruit pareil à celui que produirait une bande d'oiseaux de proie prenant sa volée annonça à Médéric et à Gerson l'approche de cette bande de vautours à face humaine. Ils avaieut déjà commencé à donner l'assaut au portail de Vhostel, dix fois moins fort que celui du Cloître, et qui devait être, dans la même proportion , plus facile à enfoncer.
ce Que faire? que faire, Messire? où vous réfugier?... Ils vous tueront... Écoutez... Ils crient : « Mort ! mort à Gerson ! » — Mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu ! »
Le portail ne tenait presque plus sur ses gonds, tt Arrêtez! arrêtez!... que faites-vous là?... s'écria de l'accent du commandement un homme qui se précipiia dans le groupe; respecter le chancelier! Est-ce que vous n'étiez pas à un de ses sermons du jour des Rameaux, quand il a dit en présence de toute la cour ; a II faut tenir le peuple en protection et non < en persécution? »
— Oui;., oui... c'est vrai, » dit une autre voix qui ne se serait peut être point élevée si la première ne l'eût intrépidement eneoura-
gée. Il en est toujours ainsi dans les foules, où il se trouve nécessairement des bons au milieu des mauvais. Voyez comme il est grand le pouvoir du bon exemple.
« C'est vrai , c'est vrai , il a dit cela , redirent plusieurs autres voix.
— Et même il a ajouté : « Un bon pasteur « tond sa brebis, et jamais ne l'écorche. » Voilà ce qui s'appelle une belle parole !
— Oui... c'est un dicton à écrire en lettres d'or 1
— Vive Gerson ! .vive le chancelier ! »
Et, après une immense clameur d'applaudissements, la troupe, tout à l'heure si irritée, s'éloigna en bénissant en quelque sorte celui qu'elle allait peut-être égorger.
« Tu vois, Médéric, dit en ce moment et d'une voix calme Gerson h son élève , tu vois combien j'avais raison de dire , lorsque je prêchais la Passion : « Fiez- vous donc en la fart veur du peuple ! 11 n'est chose plus incon- « stante et plus muable ! » Tu vois que leur colère n'est pas moins passagère que leur faveur. »
Médéric en convint bien vite ; mais il sup-
plia Gersoa de profiter de ce moment de repos pour aller chercher un asile sous les voûtes de la cathédrale.
« Il va en revenir d'autres, Messire... Oh! je vous en prie ! je vous en prie, par pitié pour moi, éloignez -vous d'ici. Une fois la maison cernée, comment feriez-vous pour traverser le Cloître et monter, par l'escalier de la tour, dans la chambre des voûtes? Ce serait impossible. Oh! je vous en conjure, sortez! sortez! 11 me semble que j'entends du bruit. »
Gérard Machet et les autres voisins de Gerson vinrent se joindre à Médéric pour obtenir du chancelier qu'il se cachât ; ils savaient qu il était inscrit sur une liste de mort ; ils le lui dirent, croyant le décider; mais il ne sembla pas plus ému, et Médéric, tombant alors à ses genoux : « 0 Messire! je vous en supplie, sauvez -moi d'une douleur qui me tuerait. En restant ici n'eiposez pas un homme à commettre un crime. »
Ce dernier sentiment , exprimé par Médéric de l'accent de la plus vive prière, saisit Gersou ; il est facile de comprendre pourquoi. Il était ébranlé, et comme le brait venait de plus
en plus proche, il entraîna le chancelier jusqae dans l'escalier de la tour.
« Mais toi, Médéric 1 s'ëcriait-il tandis qu'on reramenait.
— Je ne crains rien pour moi , Messire. Que 8uis-je? quelle attention feront-ils h moi? Je reste pour garder l'hôtel! » Et heureux comme un homme complëtementrassurésur un violent sujet d inquiétude, il rentra décidé à défendre au péril de sa \ie les livres , les manuscrits de son maître, et surtout le Nouveau Testament de messire Anselme.
De son côté, Gerson, pressé par ses amis, comme lui fugitifs , montait l'escalier de la tour, et plus il s'élevait, plus il entendait arriver distinctement à son oreille les bruissements du tumulte qui agitait Paris sur tous les points. Chaque étroite embrasure livrait passage à une grande clameur, et, lorsque Gerson fut arrivé à la galerie qui s'étend comme une ceinture à demi-hauteur des tours, lorsqu'il jeta de là un coup d'œil sur le Cloître, il vit un spectacle effrayant.
Une nouvelle troupe avait cerné l'hôtel, et cette horde était composée de tout ce que l'on
peut concevoir de plus dégoûtant : des garçons bouchers portant au côté leurs longs couteaux et vêtus de leur sanglant costume de travail ; des écorcheurs, les bras à moitié nus, les épaules couvertes de quelques lambeaux de peaux de bête : c'était la compagnie de Caboche. Au milieu de ces gens à l'aspect sinistre se voyait le cruel chirurgien Jean de TroyeSj beau parleur de cette époque de deuil.
« A mort, s'écria-t-il , à mort celui qui a dit qu'il ne fallait pas se fier au peuple , comme chose inconstante et muable î à mort ! » Et les couteaux furent alors tirés de toutes parts. Au milieu de cette tourbe hideuse se trouvaient plusieurs femmes qui ne montraient pas une ardeur moins féroce ; car la femme qui a franchi les bornes de la retenue et de la douceur dont le Ciel Ta douée devient \icieuse et cruelle à l'excès. Ces furieuses avaient donc fait sauter à coups de pieds et de poings la porte chancelante de l'hôtel ; et les hommes , leurs couteaux à la main, les suivaient en rangs pressés. C est en vain qu'une des assaillantes, apprenant seulement alors qu'il s'agissait de tuer
Gcrson, déclara qu'elle n'attaquerait jamais cet homme si bon.
« Comment! faire du mal à ce saint prêtre, qui a si bien parlé devant le roi pour les pauvres de THôtel-Ditu : <• Miséricorde! misé- « ricorde! Sii'e! grande misère nous fait ainsi \ « crier. » Voilà comment il a commencé sa | harangue. Je l'ai entendu lire pas plus tard qu'hier. Je ne voudrais pas lui arracher un cheveu, foi d Étiennette la Macée. «
L'énergique intervention de cette femme aurait peut-être eu un bon résultat, si un homme à mine sombre ne se fût écrié : « Mort à Gerson! il n'a pas craint d'accuser le vénérable défenseur du duc de Bourgogne. Il a fait mourir de chagrin , par ses persécutions , l'éloquent Jean Petit. — A mort ! à mort ! »
Jehan Carlier, qui jusque-là avait attendu que la bande prît un parti, la voyant enfin bien décidée, se rappela l'insulte que lui avait fait autrefois Gerson lorsqu'il changea de nom pour ne lui ressembler en rien , et s'élança le premier dans la cour verte de l'hôtel.
a En avant! s'écria-t-il, en avant, mes amis! — Mort au traître ! »