LE CHAPERON BLANC ET LES DEUX DRAPEAUX
« Et les bourguignons prirent le chaperon blanc , et ceux auxquels on le refusoit, c'étoit signe qu'on les tenoit pour armagnacs. »
JUVÉNAL DES UrSINS (1413).
<( A Paris fut faite une livrée uniforme de huques (petits manteaux) de deux violets de diverse couleur, et y avcit en écrit : le droit CHEMIN , sur une grande croix blanche. » Idem (1414).
Gersou, arrivé dans les vastes galeries qui s'étendaient sous les voûtes, y trouva un grand nombredepersonnfsréfugiées;tousleshommes honorables du quartier se pressaient dans cet asile, et chacun se racontait avec effroi les violences et les crimes dont il avait été témoin ;
mais, bien qu'entouré d'amis, le chancelier était dans une anxiété que l'on peut bien concevoir. Du haut de son asile, par les étroites embrasures ouvertes sur le Cloître, il venait de voir son hôtel envahi par la troupe furieuse, qui poussait des clameurs de mort. — Et Médéric, Médéric, qu'es t-il devenu?
Et, dans son inquiétude, il voulait redescendre ; mais tout le monde le retenait, et alors il parcourait à grands pas toute la longueur des salles hautes , lorsque tout à coup l'explosion d'une joie féroce attira son attention. Il courut vers une lucarne, et vit, ô douleur, sa bibliothèque, ses chers livres, ses vêtements sacerdotaux rouler sur la Seine agitée et fangeuse , et il lui sembla même qu'on venait d'y jeter un corps.
« Médéric ! » Gerson poussa ce cri de terreur, et vainement les personnes qui l'entouraient cherchèrent à lerassurer en lui alïirmant qu'il n'avait vu autre chose que des habits gonflés p^r le vent; il tomba dans un abattement profond, allait, venait, et n'interrompait de temps h autre sa marche silencieuse que pour regardera droite, à gauche, sur le parvis.
« Il ne \ient pas, » se disait-il avec désespoir. Ce fut bien pis lorsque la nuit fut venue. Les ténèbres, ajoutées à de telles angoisses, les rendent intolérables , et celles de Gerson étaient portées au plus haut degré. A celte même heure de la nuit , sa famille éprouvait des tourments non moins horribles. Le bruit de ce qui se passait à Paris était arrivé jusqu'à la bourgade, et avait retenti, dans ces calmes campagnes, comme l'écho d'une épouvantable explosion. M""* de Montaigu , toujours vêtue de noir, toujours livrée à une humeur lugubre comme son costume de veuve, ne cessait de dire : « Je le prévoyais! cet orage devait éclaltr un jour. » Dans ces moments dagilalion, les habitants du château envoyaient tous les jours un exprès à Réthel pour savoir des nouvelles de Paris, et trois des sœurs de Gerson, venues un soir à Romance avec Ursule et Marie , y attendaient le retour du messager. On s'entretenait à demivoix, comme lorsqu'on se parle de choses effrayantes. Tout à coup le bruit du galop précipité d'un cheval se fait entendre, et une minute ne s'est pas écoulée que l'exprès est là et remet une lettre à M""^ de 31ontaigu.
D'une main que font trembler l'émotion et l'empressement, elle rompt le cachet noir et lit d'un œil rapide. Que le silence qui régnait alors dans le \aste salon était imposant! Avec quelle anxiété Marie, Ursule et les sœurs de Gerson suivaient sur le pâle et maigre visage de ^I""" de Montaigu tous les mouvements de pitié, de douleur, de colère , que la lecture de lalettreyfaisaitpassercomme autantde nuages poussés par la tempête! Elles auraient voulu l'iuterroger, et n'osaient. Ce fut donc avec autant d'intérêt que de terreur qu'elles l'entendirent se préparer à répondre aux questions que lui avaient adressées messire Anselme et M""® de Romance.
« C'est mon beau-frèra, messire Gérard de Montaigu, l'évêque de Paris, qui m'écrit, » dit M"** de Montaigu ; et , après ce court préambule, elle lut ce qui suit :
« Ne craignez rien pour moi ; je suis en suce reté. Quant à la pauvre ville de Paris, elle « est au contraire plongée dans toutes les hor- « reurs de l'anarchie et des violences popu- « laires. Ainsi que vous l'avez appris par mes « lettres précédentes, les compagnies de bou-
« chers, commandées par Caboche et suivies « de \ingt mille hommes, les rebuts les plus « hideux de la population, après avoir dé- « pouillé les gens devenus riches par suite de « dilapidations , et je ne plains guère ces cou- « pables agents, ont étendu leurs mains rapaces « et sanglantes sur les hommes que la fortune « de leur famille ou leurs propres travaux « ont enrichis. Aux vols ont succédé les égor- « geraents, et chaque malin on voit flotter sur « la Seine les cadavres des victimes de la nuit.
« Un chaperon blanc est la coiffure par lace quelle se distinguent les bourreaux ou leurs « adhérents, et ils ont forcé le malheureux a Charles VI et sa famille à se promener dans « Paris le front couvert de cet insigne. La « couleur de l'innocence, de la pureté, de la « candeur devenue celle du crime! quel bou- « leversement dans les idées ! Le sang des mal- « heureux armagnacs ne jaillira- t-il pas de « toutes parts en taches vengeresses sur ces « bonnets d'assassins?
« Les prisons regorgent de captifs , et des « captifs les plus illustres. Ce matin même le « duc de Bar, le chancelier de Guienne, et bien
« d'autres, ainsi que les dames et demoiselles « de la cour, ont été enlevés de l'hôtel même « du Dauphin par la population effrénée. Jean « sans Peur assistait en quelque sorte à ces « actes de fureur. Notre ami le chancelier...
— Qui, qui?.,. 3Iadame... notre frère I... messire le chancelier!... mon frère I » Ce cri, poussé par les sœurs de Gerson et répété par Ursule, arrêta M"« de Montaigu,; mais elle se h/ita de répondre :
« Notre ami le chancelier de France, Arnaud\ « de Corby, ce pauvre vieillard ! ils n'ont pas 1 « respecté ses quatre-vingt-huit ans, les misé- ' « râbles, et ils l'ont entraîoé dans des cachots « où Ton meurt, tant on s'y trouve en foule.
« On me dit en ce moment que dans la « grande salle de l'université on délibère sur « les moyens d'arrêter ces désordres par ks- « quels tout va périr. Maître Eustache de Pa- \ ^ « villy et quelques autres ardents promoteurs 1 a de ces troubles veulent coupor l'jncendie « qu'ils ont eux-mêmes allumé. Pourront-ils à « présent l'éteindre?
« Le roi est toujours malade. Pauvre roi, il « voulait faire le bien de la France, et ne re-
« prend de temps h autre un moment de raison « que pour voir les maux qu'il entasse feur elle ce dans ses accès de folie. Malheureux homme ! « que je le plains! Il faudrait pour sa tête le ce calme parfait, le repos le plus absolu, tt son « règne n'tst qu'un long orage !
a Adieu.
« GÉRA.ED DE Mont AIGU. »
«c Mais mon enfant! — Mais mon frère!
— Mais Médéric, s'écrièrent à la fois Ursule, Marie et les sœurs de Gerson ; que sont-ils devenus dans ces tumultes et ces massacres , ô mon Dieu! » M"" de Montai gu ne put rien répondre, et chacun se relira bien triste pour aller passer une nuit d'insomnie et de mauvais rêves.
Escortées d'un garçon de ferme qui les avait
accompagnées afin de les reconduire la nuit à
travers le bois de Barby, les sœurs de Gerson
quittèrent le château de Romanceàneuf heures
et demie pour aller rejoindre leur père. Le
r pauvre Arnaud, plus qu'octogénaire, quoiqu'il
I n'allât plus guère aux champs , avait entendu à
\ la dérobée quelques mots sur les troubles de
Paris, et vivait dans uneagitalion fatale h cet âge, qui a tant besoin de repos pour compenser etrcparerde si longues fatigues. Comment dire à leur père ces nouvelles, toutes mauvaises, toutes inquiétantes, et pas une seule parole qui pût le rassurer relativement à sou fils, à leur frère ! Les suaves parfums qui s'exhalaient de toutes parts sous leurs pieds , au fond des massifs de la forêt et à la clarté délicieuse de la lune , qui semblait se jouer entre les branches nouvelles balancées par la brise , ces scènes si calmes de la nature qui sommeille étaient alors pour leurs âmes tourmentées un déchirant contraste, a Mon Dieu ! que n'est-il ici ! se disaientelles; que n'est-il ici, entre nos bras, sur le cœur de notre mère! »
En ce moment même Gerson, nous le savons, vivait dans un horrible état d'an goisse. Il n'osait plus espérer de revoir Médéric. Ce cadavre jeté àl'eausous sesyeuxlui apparaissait sans cesse. Cet homme si courageux , si inébranlable devant un péril utile à braver pour le bien de la société, de la loi, do la justice, était atterré par la douleur ; et puis bien des fois , sortant de ce mortel abattement , il avait voulu descendre
des voûtes dans les cloîtres pour chercher Médéric ; mais les sédiiieux erraient toujours autour de l'église; ils avaient formé au coin de chaque rue des corps de garde, et tous les compagnons de refuge du chancelier s'opposèrent à ce qu'il risquât sa vie, si nécessaire à l'Église, à l'État, à l'humanité tout entière.
Quatre heures du matin venaient de sonner lentement à l'horloge de l'église, et le sourd bourdonnement des quatre coups, semblables à des glas funéraires , se prolongeait dans les profondeurs des galeries voûtées, lorsqu'un petit bruit monta du bas de l'escalier de la tour. Gerson l'entendit le premier. L'oreille inquiète devine en quelque sorte. Le bruit augmentait : il n'y avait plus à en douter, quelqu'un montait d'unpas rapide, aussirapidedumoins qu'il était possible dans les obscures sinuosités de la vis.
Gerson , le cœur palpitant , se précipita vers le lieu où débouchait l'escalier. Il n'avait pas un vain espoir : c'était bien Médéric !
Tout le monde, dans le «aint asile, prit une part sincère à la joie du chancelier: il estsidoux devoir le bonheur de quelqu'un que l'on aime, et chacun oublia, pour les féliciter l'un et
l'autre, les dangers auxquels ils étaient tous constamment exposés, même au fond de ce sanctuaire; mais leurs anxiétés ne tardèrent pas à renaître quand Médéric leur raconta comment, arrêté dans l'hôtel et pressé de déclarer la retraite de Gerson, il n'avait éié sauvé de la mort que par cette même femme qui arrêta un instant les assassins du chancelier : il avait été forcé de les suivre jusqu'à l'hôtel du ducdeGuienne, puis ils voulaient contraindre ce prince à livrer au peuple tous les amis, tous les serviteurs dévoués qui entouraient et protégeaient sa personne.
« Et les assassins, poursuivit Médéric, se sont donné rendez- vous pour aller aujourd'hui au palais Saint-Paul.
— Que faire?
— Tuer le roi, mon Dieu !
— Je ne sais, reprit Médéric ; je ne cherchais qu'à me tirer de leurs rangs, et, Dieu soit loué ! je l'ai pu vers la fin de la nuit Que je suis heureux ! » Puis attirant à part, comme pour l'avoir à lui seul, son bien-aimé maître Gerson :
« Combien vous avez dû être inquiet, Messire!
— Dieu le sait ! mais tout est passé, te voici !
— Et ma mère ! et ma sœur! quels doivent être leurs tourments ! reprit Médéric.
— Et mon pauvre vieux père ! et mes sœurs ! » ajouta Gerson en soupirant. Médéric poussa en même temps un long soupir ; il essuya ses yeux, et d'une voix triste :
« Savez-vous , Messire, le malheur qui m'est arrivé... oh! mais un grand, un véritable malheur! ce précieux présent qui me venait de vous , que vous m'aviez tant recommandé 1 ce livre consacré par les larmes du pécheur repentant, eh bien! je n'ai pu le sauver! Je le tenais sur mon cœur, je le défendais contre ceux qui voulaient me le prendre, et je ne voulais me le laisser enlever qu'avec la vie, car il était ma pensée de chaque jour, ma prière... 0 mon Dieu! ils m'ont arraché le manuscrit de messire Anselme!
— On l'a jeté à la rivière, comme mes livres?
— Non , Messire ; mais celui qui l'a pris l'a mis dans la poche de son surcot... Il l'aura trouvé trop beau pour le détruire.
— C'est une grande perte, mou enfant. C'est une àme pénitente passée en desmains impures.
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mais tu prieras encore plus vivement pour elle! »
Bientôt, tranquille sur le sort de Médéric, Gerson reiomba ou plutôt remonta avec la sérénité de son àme dans ses plus hautes contemplations. C'est là saus doute, au sommet du, sanctuaire, qu'il composa son magnifique traité * du Mont de la contemplalion , adressé en français à ses sœurs; mais cette paix de l'inspiration pieuse fut bientôt mise en faite par des cris affreux poussés au dehors. Le parvis, le cloître, les tords de la rivière, tout se couvrit, tout se remplit de monde. A voir, du haut des voûtes de l'église, le mouvement d'ondulation de cette foule et les bras menaçants qui s'agitaient sur toutes les têtes, à entendre l'incessante vocifération de ces milliers d'hommes, on se serait volontiers cru sur le sommet d'une falaise, au bord d'une mer battue par la tempête.
Un nombreux détachement de séditieux armés de laucf s, de fourches, de pelles de fer, d'énormes bâtons, de massues de bouchers, ou de longs couteaux, s'était porté à l'tntrée des tours. Ils avaient en un clin d'œil jeté de côté la massive pièce de ehéne qui en fermait l'en-
trée. Déjà on entendait avec (erreur ce torrent débordé monter en poussant des hurlements qui produisaient des sons étranges dans le tube étroit où se déroule l'escalier. Ces bruits avaient quelque chose du retentissement que prend une voix en traversant une trompette.
a Le tocsin I le tocsin à toutes les cloches ! — Il y a du monde de caché là-haut! — Bon ! les voilà pris au trébuchet. »
Gerson , Médéric et tous leurs compagnons de refuge étaient perdus, si le^carme Eus tache de Pavilly, qui traversait en ce momëntlé parvis pour aller au palais Saint -Paul, n'eût ordonné à ces tapageurs de le suivre. Ils obéirent en murmurant , et se joignirent aux milliers d'équarrisseurs, de cousturiers, de garçons tailleurs, d'écorcheurs et de fripiers, qui marchaient dans un désordre bien fait pour exciter la terreur. Aussi toutes les boutiques se fermaientelles sur leur passage , et les marchands , qui ne vendaient rien depuis longtemps , commençaient à s'apercevoir que tout commerce mourait, grâce à ces démonstrations que l'on faisait soi-disant pour le bien du peuple.
C'est à l'aide de ces mots fallacieux que l'on
avait entraîné des étudiants de première année, dont les chaperons neufs et d'une blancheur digue de l'innocence se faisaient remarquer dans cette foule hideuse. Pauvres dupes de conspirateurs émérites, ils lessnivaient avec un courage qui eût été beau dans une bonne cause, et Jehan Carlier était éminemment un de leurs meneurs. Factieux exercé , il ne se livrait plus depuis longtemps à ces effervescences de la rue qu'avec la froideur la plus complète , et cette froideur lui permettait de réfléchir; il voyait parfaitement que la longue émeute des cabochiens était sur le point de finir, et que, le duc de Bourgogne battu , le duc d'Orléans remontait au pouvoir. Il fallait donc retourner alors au parti d'Orléans ; aussi le matin , avant de sortir de son repaire, avait-il eu soin de mettre, ainsi qu'il faisait dans les moments douteux , le drapeau des bourguignons dans sa poche gauche, dans sa droite le drapeau des armagnacs , bien décidé à arborer l'un ou l'autre suivant la circonstance, et à crier vive! pour le parti qui sortirait vivant de la lutte.
Une chose le tourmentait cependant beaucoup : c'était un des principaux détails de sou
costume , le plus visible , le moins facile à cacher, son chaperon blanc. Les bourguignons avaient adopté une manière particulière de le porter, la patte à gauche, et par conséquent la cornette du côté droit, et cela parce que les armagnacs, lorsqu'ils se coiffaient du chaperon blanccomœed'unesauvegarde, le plaçaient sur leur tête précisément dans le sens contraire , et voilà justement ce qui jetait Jehan Carlier dans une perplexité bien cruelle à la pensée d'un changement de vent.
Il n'en suivit pas moins sa bande jusqu'au palais Saint-Paul , que les effrénés envahirent, et après avoir mis garnison dans trois des cours ils forcèrent l'entrée de la chambre du roi, sans pitié pour sa touchante démence, et Charles fut obligé d'écouter une déclamation furieuse, toujours sous prétexte du bien public. Le duc de Guienne, le prince royal, fut ouvertement insulté, menacé, et la meute sanglante ne se retira qu'avec une sanglante curée dont la Seine roula les débris aux regards épouvantés de Médéric et de Gerson.
Le lendemain , ce furent encore les mêmes scènes , et le soir le duc de Guienne , assailli
dans son hôtel par les violentes remontrances de quelques chefs des bouchers, se "vit contraint de recourir au poignard qu'il portait à sa ceiature. Il fut dès lors évident pour tous les Parisiens que leur \ie était en aussi grand péril que l'État, et, après quelques pourparlers avec les quarteniers de la ville, à la suite d'une assemblée tenue par ces derniers dans l'église Saint-Germain-l'Auxerrois, une grande troupe de bourgeois conduite par eux se répandit criant avec toute la force d'un désir sincère : La paix! la paix! Beaucoup de suppôts de l'université se joignirent à cette foule ; ils devaient sentir plus que tous autres pour leurs calmes études le besoin du repos, et bientôt cette éclatante manifestation d'un peuple las de tant d'agitation fut sanctionnée par la présence du Dauphin et des princes, y compris même le duc de Bourgogne. Il fallait pour contraindre cplui-ci à cet acte de dissimulation que la majorité de ceux qui demandaient à haute voix la paix fût bien imposante.
Aussi, lorsque l'immense cortège passa sur le bord de la rivière en se rendant au Châtelet pour délivrer les armagnacs captifs, ceux des
bouchers qui n'avaient pas pris une fuite prudente se tenaient-ils parfaitement cois , et les plus acharnés d'entre les séditieux allèrent exhaler leur dernier soufQe envenimé dans les quartiers encore étrangers à ce mouvement du retour vers l'ordre.
Jehan Carlier, à la tête d'une bande qui le conduisait plutôt qu'il n'en était le chef, bien qu'il fût entête, parcourait en ce momentméme les rues de la Cité, poussant le cri à bas les armagnacs, ou plutôt faisant semblant de le prononcer ; car, à vrai dire, il n'avait pas la force de vociférer, et pensait à tout autre chose. Averti de ce qui se passait, il ne songeait plus qu'à s'esquiver subtilement et à rentrer à son logis. C'est ce qu'il put faire au détour de la rue des Marmousets, et il tâcha de se glisser par les ruelleslesmoins fréquentées vers lePetit-Pont, pour monter jusqu'à la rue des Noyers, où il avait son galetas. Il n'avait fait aucunemauvaise rencontre rue Cocatrix , rue des Deux-Ermites et même rue Saint-Pierre-aux-Bœufs ; mais il fallait absolument qu'il traversât le parvis.
Or il y avait à peine mis le pied qu'un homme coiffé d'un chaperon blanc à la façon
des armagnacs , dit en le regardant en face : « Maudit bourguignon , je te ferai mettre ton cliapcron du bon côté. »
Il ne se le laisse pas dire deux fois : la patte est d'un tour de main mise à droite, du côté du drapeau armagnac , et Jehan Carlier passa sain et sauf; mais à quelques pas de là voilà que deux autres hommes s'arrêtent devant lui.
« Quel est donc ce maudit armagnac qui vient là? Nous allons lui retourner son chaperon tout à l'heure. » Jehan Carlier n'attend pas que les deux bourguignons lui rendent ce service, zeste! la patte à gauche.
« La paix I la paix ! » s'écrie un grand et vigoureux gaillard au nez de Jehan Carlier, qui poursuivait son chemin du pas le plus agile qu'il lui fût possible; car il chancelait, il tremblait, le poltron ! « La paix ! et tu crieras : La paix! ou je fais sauter ton chaperon! » Le geste va avec la parole comme la foudre avec l'éclair. Le chaperon de Jehan Carlier est sur le pavé , et son possesseur, décoiffé si brutalement, crie Vive la paixl Et il passe!...
Il allait enfin sortir de ce parvis pour rentrer dans ses bien-aimées petites rues tortueuses et
sales comme son âme, quand voilà qu'il se trouve face à face... avec qui?... avec sa troupe... avec la troupe qu'il avait désertée !
« Ah! le voici, le traître! tu tiens ton chaperon à la main parce que tu ne sais comment le mettre! Attends , attends, nous allons t'en débarrasser ; nous te coifferons d'un bon coup de massue, tu \as voir... A bas! à bas! » Et deux de ces hommes le saisissent par les deux côtés de son surcot, et l'entraînent à l'écart pour lui donner la mort. Il se débat; il lutle en désespéré , et voilà que de ses poches en lambeaux sortent ici le drapeau des armagnacs, là le drapeau des bourguignons.
« Abasle traître! à bas! il en avait un pour toutes les circonstances; à bas! »
En ce moment trois à quatre cents armagnacs qui venaient proclamant la paix mirent en fuite les bourguignons. Jehan Carlier respirait; il s'était cru mort, il se retrouvait en vie; mais les armagnacs, voyant à son côté le drapeau du duc de Bourgogne , dirigèrent bientôt sur lui cinq ou six épées. Cette fois il était perdu.
En ce moment même Gersoa avec Medéric et
les autres personnes réfugiées dans les voûtes, ayant entendu le cri de paix! paixl s'élever jusqu'à eux de tous les quartiers de Paris, descendaient l'escalier de la tour. Le chancelier venait d'en franchir le dernier degré, lorsque Jehan Carlier, pâle, à demi mort, affaissé sur ses jarrets brisés par l'épouvante, trouva encore la force de crier d'une voix étranglée :
« Miséricorde '.miséricorde! messireGerson! messire Joannes Gersonius, miséricorde! »
Gerson , sortant de sa retraite au-dessus du sanctuaire et descendant, pour ainsi dire, du ciel, ne vit en rentrant dans la vie active rien de plus beau que d'être utile à un homme, quelque peu digne qu'il en fût. Il s'avança donc vers le groupe : tous les fronts s'inclinèrent, toutes les armes tombèrent à sa voix, et Jehan Carlier fut libre.
Quant aux protestations de reconnaissance que ce fourbe lui prodigua en faisant mine de tomber à ses pieds, Gerson ne les écouta pas , car il reconnaissait bien l'homme qu'il avait sauvé ; mais il venait de rendre le bien pour le mal; cette pensée le consola lorsqu'il rentra dans son hôtel pillé et dévasté.
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