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qu'après avoir souhaité au roi une longue santé il lui représentât au -vif les troubles de la \ille , durant lesquels un honnête homme n'osait aller par le chemin quand un meurtrier y allait tète levée ; soit que, rappelant le hoqueton adopté par les Parisiens dans le précédent chapitre, il s'écriât : « Et quel est, Sire, le droit chemin? C'est celui qui ne \a ni à droite ni à gauche, qui est patent et public, sans embûches, sans fraude ou déception. »
L'université tout entière adressa à Gerson des actions de grâces pour avoir si bien parlé en son nom , et Médéric , au comble de la joie , écrivit aussitôt à sa mère pour annoncer ce triomphe , dont il se sentait glorieux , tant il aimait son illustre maître. Ne croyez point que ce fût la première fois qu'il écrivait depuis sa sortie des tours de Notre-Dame. A peine rentré dans l'hôtel dévasté, il avait senti combien on devait être inquietau hameau, et y avait donné des nouvelles de Gerson et de lui. La paix était donc rentrée dans l'intérieur de maître Arnaud et sous l'humble toit de Marie et d'Ursule, lorsque arriva la lettre par laquelle Médéric proclamait la gloire de Gerson. Ce fut alors un
contentement sans mélange, et cette lettre, lue et relue plus d'une fois au presbytère, chez la Guyote, au château, répandit dans la paisible contrée la joie du plus pur orgueil.
Paris et la France respiraient avec le sentiment du bien-être que l'on éprouve au sortir d'une foule qui nous a pressés, accablés, suffoqués, et la première pensée qui vint aux habitants de Paris fut une pensée de réparation. Des services solennels furent célébrés à Notre- Dame et aux CéksUns pour le repos de Tàme de Louis d'Orléans, et le meurtrier, le due de Bourgogne, deviot en horreur à la population; on s'aperçut enûn que pour le justifier son avocat, Jean Petit, n'avait eu d'autre moyen que celui de préconiserle meurtre, l'assassinat, la mort donnée par derrière; et dès que Jean sans Peur fut reconnu avoir commis une perfide lâcheté , chacun l'abandonna. Ce fut à ce point qu'à deux ans de là, étant revenu jusqu'aux portes de Paris pour tenter les habitants, toutes les barrières furent fermées, et que des émissaires envoyés aux commandants de la porte Saint- Honoré pour tâcher de les séduire furent énergiquement repoussés, et
renvoyés assez honteusement pour contraindre hur maître h reprendre à l'instant le chemin de ses État:^.
Pendant ce court règne de la justice, Gerson reçut la récompense de ses vertus, qui étaient aussi élevées que les facultés de son intelligence. Il fut désigné pour se rendre au célèbre concile de Constance au nom de l'Église ♦ de l'université et de la couronne, coifime ambassadeur de France. Ainsi par cette triple dignité il devait représenter, devant la chrétienté réunie autour du pape et de l'empereur, la puissance de la religion, la puissance du savoir, la puissance du trône et de la royauté.
Médéric ne pouvait désormais se séparer de Gerson; leurs existences étaient liées étroitement par la protection affectueuse de l'un, par la vive reconnaissance de l'autre. L'élève assista donc avec joie son maître dans les préparatifs du départ. Ces apprêts ne furent guère considérables; car les dévastateurs de l'hôtel, guidés par Jehan Carlier, avaient laissé peu de chose à emporter après eux , et le chancelier, pauvre comme nous le savons, ne fut pas en état de remplacer tout ce que lui avait enlevé
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le pillage. Il était même bien des objets irrévocablement perdus, et Gerson n'avait pas la force de retenir un soupir toutes les fois qu'il regardait le bahut vide où étaient naguère ses livres, et un large portefeuille qui contenait ses cahiers d'écolier et ses diplômes.
Dès que l'on sut à Barby de quelles hautes dignités était revêtu Gerson, Gerson un enfant du pays, qui portait le nom du pays même, il y eut, pour ainsi dire, réjouissance publique; et ce fut bien autre chose lorsque, en janvier 1415, on apprit qu'il devait passer quelques jours dans la maison paternelle. Tout fut dès lors en mouvement pour faire au chancelier une digne réception.
Gerson avait quitté Paris suivi de trente personnes attachées à son ambassade; mais, arrivé à un certain point de la route, il se sépara de sa suite, qu'il devait rejoindre à Bàle, et se dirigea vers la droite du côté de Reims et de Rélhel. Quoiqu'il voyageât avec le moins d'appareil possible, son arrivée fut bientôt connue à Reims, et il fut prié d'assister solen- \ nellement à un office célébré dans cette véné- \ rable métropole ; à Réthel, le clergé lui rendit
les mêmes hommages, et après avoir passé dans cette \ille il prit le chemin du hameau. A peine Médéric eut- il aperçu le bois de Barby qu'il s'écria : « Oh ! Messire ! comme la façade blanche du château de Romance brille au soleil I Qu'il fait beau! les arbres de la route sont tout couverts de diamants qui scintillent au soleil. Dieu veut célébrer votre venue au pays natal. »
Gerson admirait aussi les éclatants festons de neige suspendus aux branches , chaque gouttelette gelée réfléchissant les couleurs de l'arc -en-ciel, magique spectacle que présente une campagne par une belle matinée d'hiver, et il exprimait sa pieuse admiration, lorsqu'un carillon joyeux , si l'on peut nommer carillon l'accord des deux seules cloches de Barby, interrompit le chancelier. Cetle symphonie à toute volée, qui ne s'épandait dans l'air que pour les grandes fêtes, rappela tout à la fois à Gerson sa paisible jeunesse et les jours les plus radieux , les plus fleuris , les plus saints de l'année.
« Pourquoi donc sonne-ton ainsi aujourd'hui? demanda-t-il avec simplicité à Médéric.
— Pour votre arrivée sans doute , Messire, répondit Médéric ; et tenez, tout là-bas, au i^oleil, je vois quelque chose briller. . . Je le disais bien, c'est pour vous, Messire; c'est la croix d'argent: comme elles sont étinceîantes , les broderies d'or et la bannière de Saint -Marcel! »
Le village de Barby avait préparé à Gerson la réception la plus magoiGque possible , et à mesure que l'illustre enfant du hameau approchait, le carillonneur redoublait de verve. D<)à on pouvait apercevoir derrière la bannière et la croix une masse compacte : c'était toute la population réunie qui marchait avec orgueil au-devant du chancelier, et Gerson ne tarda point à reconnaître la voix de messire Anselme. Le vénérable pasteur, en vêtements sacerdotaux , venait lui adresser un chant de salutation et d'action de grâces, que répétaient d'une voix un peu moins cassée son vicaire , et avec l'accent le plus frais et le plus pur deux rubiconds enfants de chœur.
Après une touchante allocution adressée par messire Anselme à son glorieux élève , après une harangue dans laquelle le plus notable du
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pays dit à Tilluslrc chancelier combien Barby et GtTsoa étaient heureux de l'avoir vu naître, Gerson fut témoin lui-même de la légitime fierté qu'il inspirait à ses compatriotes; car il traversa une double haie composée de gens venus de tous les pays à la roude, vieillards, hommes, femmes, enfants, qui dépassaient sans cesse l'alignement au maintien duquel veillait avec rigueur un ancien archer en grand costume. Tout le monde était gai, riant, et les visages exprimaient à la fois le bonheur et le respect.
« Je le reconnais bien, se disaient à l'oreille les jeunes gens. — Je l'ai vu si petit, moi ! . . . Je l'ai fait danser sur mes genoux pourtant, répliquaient les vit illards en redressantla tête. — Et dire que le voilà ambassadeur de l'Église, de l'université et du roi de France! »
Était -il, en effet, un homme plus digne de respect et d hommage que celui qui avait su mériter d'être à la fois l'organe de tant et de sigrânds intérêts? Eh bien, ces dignités, ces grandeurs, cet éclat, n'étaient plus rien pour Gerson auprès de l'expression touchante de l'estime et de l'amour de ces simples campa-
gnards, qui avaient entouré son berceau. Il le leur dit avec ces suaves paroles dont il possédait le secret.
Lorsqu'il fut arrivé au portail de l'église , devant lequel le dais l'attendait, il trouva toute sa famille réunie autour de son vénérable père, que ce beau jour de joie paternelle rajeunissait de dix années. De son côté, Médéric se vit avec bonheur entre sa mère , sa sœur, son aïeule. Les deux familles prirent place au banc d'honneur; et, la messe d'action de grâces célébrée, il y eut chez Arnaud un repas qui dura jusqu'à la fin du jour. Messire Anselme et M""^ de Romance y assistèrent, et entendirent avec l'intérêt le plus vif le récit du séjour de Gerson sous les voûtes de Notre-Dame. Tout le monde était au comble de l'émotion en l'écoutant, surtout lorsqu'il racontait ses angoisses à l'égard de Médéric : Marie , Ursule , regardaient alors avec une tendresse pour ainsi dire inquiète encore leur enfant, leur frère, et 1 on entendit Marie dire à demi -voix : « Oh ! je serais morte de terreur ! »
Durant la veillée , et pendant que s'entrecroisaient de toutes parts les conversations
générales sur les événements qne l'on avait racontés pendant le dîner, Ursule, Médéric et Marie échangeaient à voix basse des paroles bien tristes , sans doute ; car leurs visages prenaient une expression de chagrin de plus en plus visible, et ceux des assistants qui auraient pu le remarquer en auraient appris la cause par l'exclamation que Marie laissa échapper presque à haute voix :
« C'est un grand malheur , Médéric ! — Ce livre précieux ne devait jamais sortir de vos mains , mes enfants.
— Je le sais, bonne mère. Aussi Tai-je défendu au péril de ma vie. — Dieu a permis qu'il me fût enlevé; mais nous n'en prierons que plus ardemment pour le malheureux homme qui profana ce saint recueil. »
Les dernières paroles de Médéric se perdirent dans le bourdonnement joyeux de l'assemblée, et l'on se sépara à une heure indue, neuf heures du soir !
Le lendemain, les jours suivants , ces fêtes de famille continuèrent soit à Romance, soit chez messire Anselme, soit chez Marie, que son habileté pour les travaux de broderie en or et
en argent mettait à présent dans une position assez aisée pour qu'elle pût recevoir dignement le père adoptif , le protecteur de Médéric. Le temps s'écoula vite ainsi , et Gerson était arrivé à la veille du dernier jour qu'il devait passer entre son père et ses sœurs.
Toujours , depuis sa première jeunesse et à chaque voyage , Gerson s'était senti le cœur gros lorsque arrivait le moment de la séparation ; mais cette tristesse, jamais il ne la sentit aussi profonde qu'à l'heure de son départ pour Constance, où cependant il allait paraître comblé de tant d'honneurs!
Déjà l'on entendait dans la rue du hameau tons les habitants se réunir pour escorter Gerson jusque sur la route de Metz, de même qu'ils s'étaient assemblés pour aller le recevoir sur celle de Paris. La foule s'avançait donc vers la porte, lorsqu'au fond de la cour, sur un pan de muraille que l'on venait de dépouiller de son espalier aux larges bras, Médéric aperçut une inscription profondément gravéedans la pierre.
Gerson, hebraice exsvl. — 1379. «Ces mots
sont de votre écriture^ Messire! s'écria Mé-
^déric.
— C'est Trai, répondit-il d'un air pensif, et Gcrsou veut dire, en hébTeUy^scilé . »
Ce souvenir des jours passés rcdoïïKTa sa tris esse.
Au moment même, messire Anselme frappa à la porte du clos, et bientôt le chancelier, au milieu de toute la population, qui se disputait le bonheur d'être près de lui comme sa famille, se dirigea avec Médéric sur la route de Metz. Oh! cette pompe fut loin d'élre animée et joyeuse comme celle de l'arrivée. Chacun marchait lentement, sans dire un mot, sous le soleil, dont la splendeur semblait rendre plus visible encore Li commune tristesse; lorsqu'il fallut échanger le dernier adieu, il ne fut personne qui n'essuyât ses paupières, et la (îuyote, Arnaud, en suivant de l'œil Gerson et Médéric, qui s'éloignaient, semblaient dire, tant leurs regards étaient désolés :
0 Ils vont si loin , et nous sommes si vieux ! »