LA FIN DU CONCILE
Gerson, hebraice EXsnL.
Gerson , à peine arrivé au milieu de la magnifique assemblée de Constance, fit entendre sa puissante voix pour soutenir une proposition de Pierre d'Ailly; mais il fut dès lors facile à Médéric de voir que le chancelier aurait d'ardents adversaires. Jean sans Peur était bien convaincu que Gerson demanderait au concile la condamnation solennelle de la détestable doctrine émise par Jean Petit pour ie justifier, lui, l'assassin. Condamner son avocat, c'était le condamner lui-même; aussi avait-il
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ordonné à ses agents de ne reculer devant aucun moyen pour imposer silence à Gerson.
De son côté , Gerson ne recula devant aucun moyen pour dire la vérité , pour exciter la com misération du concile en faveur des princes d'Orléans et du roi, pour appeler toute son indignation sur la tête de Jean sans Peur. Médéric ne pouvait que grandir à l'école d'une si intrépide vertu. Ainsi s'accomplissait l'œuvre de réhabilitation que Gerson avait entreprise. Le fils du coupable Marcel était un homme pur et fort à toute épreuve , un homme à l'image de son maître. Déjà il était diacre, et Pierre d'Aiily, évêque de Cambrai, qui l'aimait, puisqu'il était aimé de son illustre disciple, lui avait promis qu'il l'ordonnerait prêtre avant la fin du concile.
Si la vie parfaite du fils de Marcel était pour le malheureux une intercession puissante dans le ciel , Ursule ne devait pas moins obtenir de grâces pour son père , par sa conduite accomplie; elle rendait heureuses, bien heureuses son aïeule et sa mère : c'était là une belle et incessante réparation; mais au bonheur moral, à ce bonheur de l'àme qu'elle leur assurait , elle
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ajoutait l'aisance. Ayant profité à merveille des soins que M""" de Romance avait pris plaisir à lui donner , elle était devenue , sous sa direction , fort habile aux travaux d'enluminures. Messire Anselme avait été aussi pour elle un gwûe éprouve dans l'étude de cet art, et nonseulement Ursule était capable de donner d'utiles conseils à sa mère pour la composition et l'exécution des plus belles broderies, mais encore elle avait acquis de la renommée pour l'ornement et l'enluminure des manuscriis et des missels. Celui de monseigneur 1 archevêque de Reiras avait été splendidement orné par ses délicates mains, et depuis ce temps elle était toujours occupée d'une façon aussi lucrative qu'honorable.
La voyant si laborieuse et si digne d'estime, il n'était dans le pays aucun homme en âge de se marier qui ne songeât avec bonheur à s'unir pour toujours à Ursule; et, vers le commencement de l'année 1416, un jeune homme possesseur d'une assez jolie fortune en terres labourables et en vignobles sur le territoire de Rarby la prit pour femme. Thierry était doué d'un cœur excellent, d'un noble
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caractère, et, en u&surant à Ursule une vie aisée, il lui garantisait aussi un inaltérable bonheur domestique.
Gerson, bien heureux d'apprendre cet événement , trouva le temps d'écrire à Ursule et à Marie pour les féliciter, bien qu'il fût plus que jamais absorbé parles soins les plus importants, ceux de l'Église et de la société. Il venait de requérir avec instance la condamnation de Jean Petit, ou pour mieux dire de l'odieux panégyrique du duc de Bour^jogne ; et les hommes dévoués à Jean sans Peur, parmi lesquels se distinguaitCauchon,auquelleprocèsde Jeanne d'Arc a donné une célébrité si funeste , attaquaient le vertueux Gerson avec une impudeur telle , qu'ils osaient même l'accuser d'avoir falsifié le texte des paroles de Jean Petit par jalousie contre ce docteur.
Gerson jaloux ! Gerson faussaire ! Gerson ! . . . Il n'y avait pas loin de l'emploi de la calomnie, cette arme qui est dirigée vers l'àme, à l'emploi des armes qui vont frapper le corps. Aussi Médéric tremblait-il plus que jamais pour son maître : Gerson ne tremblait, lui, que pour la vérité outragée, que pour la morale publique
compromise ; et il parvint, à force d'éloquentes /instances, à obtenir la flétrissure des maximes (homicides; mais en même temps il s'attira ' l'implacable haine de Jean sans Peur, et l'on ' sait ce dont elle était capable.
Le chancelier était dans cette situation honorable, mais périlleuse, lorsque lui arriva la nouvelle de la mort de son père. « 0 Médéric ! s'éeria-t-il en lui montrant l'avis douloureux que lui donnait Marthe , je sentais bien, mon Dieu! que je ne le reverrais plus, et c'est ce qui me rendait si triste quand nous le quittions il^ a deux ans ! »
Marthe ^t les autres sœurs de Gerson, n'ayant plus leur père à entourer des plus tendres soins , se rendirent à Reims , et y entrèrent dans diverses communautés de bienfaisance et de secours pour les malades.
La retraite au fond de laquelle elles vivaient les sauva peut - être du coup violent dont un jour furent frappées au cœur la Guyote, 3Iarie et Ursule. Un bruit sinistre leur était venu du château de Romance : c'était l'écho des nouveaux tumultes qui agitèrent Paris du 30 mai au 11 juin 1418. Pendant ces douze journées,
la capitale fut sans gouvernement, et sous son dictateur, le bourreau Capeluche, il y eut, outre les malheureux massacres dans les prisons, cinq cent vingt-deux personnes mises à mort dan-^ les rues. De ce nombre était , disaiton , le chancelier.
Ce qui rendait cette nouvelle très-croyable, c'est que Médéric avait annoncé que le concile devait se sépaier le 23 avril; Médéric et Gerson auraient eu ainsi tout le temps de revenir à Paris. « Mon Dieu! se disaient Marie et Ursule, pourquoi ne se sont-ils pas détournés pour passer quelques jours avec nous, comme il y a trois ans, lorsqu'ils se rendaient à Constance! nous les aurions retenus , et nous ne serions pas dans celte horrible anxiété ! » Ces angoisses durèrent plusieurs jours ; mais enfin une lettre de Médéric qui leur annonçait que monseigneur Pierre d'Ailly , évêque de Cambrai, l'avait ordonné prêtre, vint sinon les consoler, du moins les rassurer sur la vie de Gerson.
Ce n'était pas lui qui avait été tué dans les rues de Paris ; mais l'erreur avait été toute naturelle, et voici comment. On se rappelle que Jeban Carlier était à la tèle des forcenés qui
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pillèrent l'hoLel du Cloître. Or le premier objet dont il s'empara, ce fut un large portefeuille fermé, tt dont la richesse extérieure l'avait trompé sur son contenu. Il ne renfermait pas autre chose que les cahiers de collège de Gerson , et les diplômes obtenus par lui aux diverses phases de sa carrière universitaire , même celui qui le constituait chancelier de l'Eglise et de Tuoiversité. Jehan Carlier ne s'était pas attendu à une trouvaille de si peu d'importance pour lui : il fut sur le point , dans son dépit , de jeter tous ces parchemins à la rivière; cependant plus tard il réfléchit sur le parti qu'il en pouvait tirer, et finit par y découvrir une dernière ressource. Renonçant donc aux complots , aux conspirations , dont le métier était devenu trop dangereux, il prit le costume ecclésiastique , et se mit à parcourir les campagnes, se présentant hypocritement chez les plus ignorants des habitants des hameaux, sous le noiP. de Gerson. — Quel blasphème! — Sur la foi des titres volés, les curés de village l'accueillaient avec la vénération que leur inspirait le nom de Gerson , ces modestes prêtres, retirés à Tombre de leurs
ST. MICHAeL'fî COLLEGE
aulels, privés de toute nouvelle des affaires de ce monde, ignoraient même que le chancelier fût à Constance , et la fourberie de Carlier ne réussit que trop longtemps.
Par malheur pour lui, le cours de ses honteux vagabondages le mit dans le cas de traverser Paris, et, le 1" juin 1418, au plus fort de la nouvelle sédition , il fut arrêté par une bande de bourguignons, qui étaient redevenus tout -puissants. On l'interrogea, on M demanda son nom; il trembla en reconnaissant quelques-uns de ses anciens soldats ; mais il était si bien déguisé , que cf s hommes ne le reconnurent point. A leurs questions il se troubla, il ne sut que répondre; bref, on le fouilla.
« Johannes Gersonius ! » lut sur un des parchemins le lettré de la troupe.
« Oui..., Johan... Johannes Gerso... » lut également un second sur un autre parchemin.
« Il y a Gerson! il v a Gerson ! s'écria le chef; nous le tenons enfin , cette fois. Voilà bien le dernier des trois que nous avait recommandés .Ichan Carlier. » Et, sans plus tarder, tous passèrent de part en part leurs longues
épées dans la gorge d'où étaient sorties de si édifiantes recommandations.
Jehan Carlier périssait par où il avait péché, c'était bien le cas de le dire. Telle fut la cause du bruit qui se répaadit sur le sort de Gerson, tandis qu'il vivait encore, mais à 1 étranger, mais dans l'exil, ainsi que semblait le prédire son nom. Les violences dont il fut l'objet au concile même lui prouvèrent qu'il ne pourrait rentrer en France qu'au risque de périr par le poignard des assassins du duc de Bourgogne, de périr sans aucun profitpour son pays. Ses sœurs étaient à présent hors du monde; son père, il ne devait plus le revoir qu'au ciel. Aimant donc mieux donner à Dieu qu'aux hommes les jours qui lui restaient, il résolut de se livrer tout entier à la vie contemplative, vers laquelle son âme tendre et pieuse s'était tournée, mais que jusqu'alors il avait fuie pour entrer avec ardeur dans la vie active et pour être utile à sa patrie.
Toutefois, avant de se mettre en chemin du côté de la Bavière et de s'éloigner de la France, il dit à Médéric qu'il ne voulait pas le retenir loin de sa famille. Médéric avait depuis deux
ans montré h Gerson un ardent besoin de revoir son pays ; mais un besoin plus grand encore pour son cœur, c'était ramitié, c'était la gratitude, le dévouement. Il déclara donc a son maître qu'il ne le quiltrait jamais, que partout où il irait, il le suivrait; et Marie, informe^e de la noble résolution de son fils, lui répondit en pleurant qu'il avait bien fait d'obéir à la sainte voix de la reconnaissance.
l'enfant trouvé et le manuscrit AUX enluminures
Et mêmement dois-tu vouloir que les petits enfants présentent ta prière à Dieu; car ils sont dans sa grâce. Aussi tu vois que le fils du roy qui n'aura aucun ;ige d'entendement présente à son père une supplication pour un nialfaicteur ; et le roy lui octroiera, ce qu'il ne feroit si le malfaicteur la présentoit pour luimême.
Trailé de la mendicité »pirilueUe.
Tandis que Médéric et Gerson longeaient les
délicieuses rives du lac de Constance et s'en -
( fonçaient au delà , dans les montagnes de la
\ Bavière; pendant que, l'un dictant, l'autre
\ écrivant, se composaient les quatre livres de
la Consolatioa de la théologie, ouvrage
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toucbaut qui valut à Gerson le titre précieux de docteur des consolations, durant ces années d'exil et de retraite du chancelier , la France était dans un état déplorable. Elle n'était plus France, elle était Angleterre. L'odieuse Isabeau avait profité de l'état de démence du pauvre roi pour l'amener à déshériter son fils au profit du souverain anglais; et lorsque Charles VII, aussitôt après la mort de son père, se fut fait couronner à Poitiers, il fallut qu'il entrât en campagne pour conquérir les armes à la main son malheureux royaume.
Lyon cependant était du parti du ro'. Le duc de Bourgogne, les Anglais n'y avaient donc aucun pouvoir; et comme un des frères du chancelier était prieur du couvent des Célestins de cette ville, Gerson, se sentant un désir louchant do mourir sur le sol natal, vint s'établir avec Médéric dans deux des cellules du monastère que dirigeait son frère. Il n'avait pas songé à revenir au hameau, car tout le pa^'s était sous la domination bourguignonne et anglaise; mais ses lettres y venaient du moins, et jamais il ne se passait un mois sans que messire Anselme, Marie et Ursule reçussent de nou-
yeaux détails sur la vie toujours plus belle du chaDCclier. Ses actions, ses écrits, portaient un rellet toujours plus éclatant du ciel, vers lequel il s'élevait de plus en plus.
La vieillesse de la Guyote était heureuse aussi entre Marie, Ursule et trois petits-enfants qui lui souriaient toujours. Le jeune ménage avait enfin accompli sa douzième année de bonne union, lorsque dos affaires importantes nécessitèrent la présence de Thierry à Paris. C'était pour sa femme l'occasion d'un voyage depuis longtemps désiré ; elle partit donc après avoir recommandé ses enfants aux soins de la Guyote et de Marie.
a 0 ma fille ! tu peux être tranquille, lui répondirent-elles eu i'embrassant ; nous n'avons pas oublié nos horribles tourments d'autrefois pour toi et pour Médéric. »
Ursule et Thierry entrèrent dans la capitale au commencement de mai 1429, le jour même où s'y répandait la nouvelle de la levée du siège d'Orléans, premier triomphe de cette inspiration divine personnifiée dans une jeune fille, l'heroine Jeanne d'Arc. Dans la grande ville, que cette nouvelle tira de son abattement, une
émotion de noble joie rayonnait sur tous les \isages ; les cœurs français recommençaient à battre h Taise; et Ursule, Thierry, qui partageaient le conteutement universel, voulant observer ce jour comme une fêle, entreprirent UDe longue promenade.
Ils avaient d^jà visité le Louvre, le grand CliAtelet, le Palais ; du haut des tours de Notre- Dame ils avaient admiré la vaste ceinture de Paris, et à leurs pieds l'hôtel du chancelier, cette calme demeure sanctittée par la vertu, lorsque Ursule voulut voir l'église où Gerson et Medéric prièrent tant de fois. Ils y étaient à peine entrés par la porte latérale de gauche, qu'ils aperçurent du côte opposé un groupe de femmes qui se parlaient à dt mi-voix. Elles étaient autour du berceau sur lequel on exposait les enfants trouvés et abandonnés , et l'une d'elles, les larmes aux yeux, montrant a celles qui l'écoutaient un petit garçon d'un an à peine, blanc, rose, charmant de vi.-age:
« Pauvre petit ! disait-elle^ je l'ai vu naître. Son père, veuf depuis deux mois, vient de se tuer en tombant du haut d'un toit; son grandpère — voyez quel malheur il y a dans les fa-
milles ! — son grand-père , guichetier du Chàteleten 1396, a été assommé par un prisonnier qui cherchait à s'évader, par ce scélérat de Marcel!... Et \oilà le pauvre petit être abandonné! Oh ! il ne le serait pas si j'étais seulement sûre de mon pain de chaque jour ; mais le laisser mourir de faim près de moi !... » et elle pleurait.
Ursule et Thierry , ayant traversé l'église , arrivèrent pour entendre ces derniers mots, et d'un commun mouvement ils s'approchèrent du lit de bois , prireût la petite créature et la couvrirent de baisers en signe d'adoption. Comme la bonne femme qui n'avait pas vainement imploré la pilié publique les remercia, ou peut se le figurer ; et eux , plus heureux que s'ils eussent trouvé un trésor, sortirent de la cathédrale.
« Mon ami, dit Ursule à Thierry, c'est Dieu qui veut que nous ayons deux garçons aussi bienquedeux filles. Qu'il est gentil, cet enfant!
— Et son nom, son nom !
— C'est vrai, reprit Ursule ; mais en approchant du groupe, j'ai entendu prononcer celui de Marcel. . . Marcel ! c'est son nom. . . oh ! bien
sur! C'est le sien! c'est celui du patron de Barby... Le beau nom que Marcel! »
Que les \oies de la Providence sont merveilleuses! Ainsi le nom du criminel s'épurait en descendant sur la tète d'une créature innocente, et Ursule réparait à son insu les crimes commis par son père en adoptant sous le nom de Marcel le petit-fils de la yictime. Elle venait de s'arrêter pour l'admirer et le faire admirer à son mari, lorsqu'au coin d'une rue, près du Louvre , elle aperçut daus une boutique plusieurs manuscrits dont les enluminures éùucelaientau soleil. Entrer chez ce marchand, ce fut pour elle comme une inspiration ; elle se mit à examiner en véritable connaisseuse quelques-uns de ces manuscrits richement enluminés. 11 en était un surtout qu'elle feuilletait d'un doigt rapide en le montrant à Thierry, en lui parlant à l'oreille; et le marchand, qui la regardait avec l'intérêt d'un homme qui veut vendre, la vit tressaillir lorsqu'elle arriva à une certaine partie du livre.
« Ah ! oui, cette page déchirée me fait grand tort, lui dit-il tristement; sans cet accident il y a bien des années que j'aurais tiré de ce ma-
nuscrit dix livres parisis peut-être; mais je vous le donnerai pour vingt sous tournois. »
Les dix livres parisis, Ursule les eût données de bon cœur pour ravoir le saint livre. Elle paya donc au marchand ce qu'il demandait; et, reprenant le chemin de leur auberge : « Quel beau jour! disait-elle à Thierry; Dieu envoie à la France une libératrice, à nous un orphelin à recueillir, à Médéric et à moi il rend le manuscrit de messire Anselme ! »
Ursule repétait avec joie ces paroles au moment où ils mettaient le pied sur le seuil de leur auberge, et elle allait sans doute expliquer à son mari un projet de surprise qu'elle venait de concevoir, lorsqu'une lettre de Barby, qu'elle s'empressa d'ouvrir, lui arracha un cri de douleur.
« Quoi donc? qu'y a-t-il, Ursule? dit Thierry épouvanté.
— Messire Gerson! ô mon Dieu!... Vois, Thierry... vois! « Et elle se laissa tomber plutôt qu'elle ne s'assit sur le premier siège qu'elle trouva en rentrant dans sa chambre.
La lettre fatale était adressée par Médéric à messire Anselme, et celui-ci avait chargé Marie
d'annoncer à Ursule une bien triste nouvelle. Thierry lut donc à voix basse, et lorsqu'il eut fini il se rapprocha de sa femme , qui était là toujours la tête penchée, les mains tremblantes et placées ; il les étreignit dans les siennes.
« Ursule! Ursule! reviens à toi, je t'en prie ! C'est un grand malheur sans doute ; mais s'il y a deuil sur Ja terre , il y a fête au ciel. CoD8ole-toi en te rappelant combien fut belle la vie de ce saint et grand homme ; console-toi en apprenant combien sa mort fut belle aussi. Écoule ton frère parler de ses derniers jours et de son heure suprême. » Alors tenant les mains d'Ursule dans une des siennes, et de l'autre reprenant la lettre de Médéric :
« Oui, depuis longtemps il montait au ciel, « Ses pensées, son style, ses œuvres, tout « grandissait à mesure qu'il s'approchait de « Dieu ; sa charité était eans cesse plus ar- « dente, et tout pauvre qu'il était il avait fondé « pour les pauvres un anniversaire de pain et « devin. Chose remarquable! plus il s'élevait « vers Dieu, plus il était humble, plus il descen- « dait avec joie vers les petits enfants. Dans « 8a cellule, il leur apprenait à lire, à écrire,
« à balbutier le latin ; devant l'autel , il leur « enseignait à prier, à aimer, à adorer Dieu. « Tout à l'heure maître d'école, lui qui dirigea « toute l'université, il était à présent simple « catéchiste , et démandait pour tout salaire à « ses petits élèves une prière pour lui , une « prière à Dieu pour son pauvre serviteur Jean « Gerson. Telle était l'oraison qu'il leur faisait « chaque jour prononcer les mains jointes; « telle fut celle que d'une voix ferme il leur « dicta, le 11 juillet, la veille de sa mort.
« Ce soir-là, après les leçons habituelles, il « les réunit dans l'église Saint-Paul , presque « obscure à cette heure. Alors, debout, au « milieu de nous, plus éloquent , plus inspiré « que jamais, il nous parla du ciel comme un « homme qui en approche ; puis , s'appuyant « sur mon bras , il alla fermer les portes de « l'église pour être bien seul avec nous, et « revint baiser au front les enfants comme à « l'heure d'un adieu, a Mes amis , leur dit-il, « priez pour moi; ohl priez bien pour moi! « « Et les enfants, comme s'ils sentaient qu'ils « étaient les solennels organes d'un mourant, « murmurèrent d'une voix émue et éteinte :
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« Mon Dieu! mon Créateur! ayez pitié de a votre pauvre serviteur Gerson! »
Ursule, en entendant ces derniers mots, fondit encore en larmes ; son mari , de son côté, n'avait pu lire sans essuyer souvent ses yeux, et l'un et l'autre, muets et se regardant tristement , embrassèrent à la fois leur petit Marcel comme pour se consoler. Alors Thierry, voyant Ursule plus calme lui termina la lettre, par laquelle Médéric annonçait son retour immédiat au pays , où il souhaitait obtenir une humble cure de village. Il ne formait pas d'autre vœu.
« C'est aujourd'hui le 20 juillet, répondit Uràule ; il doit donc être de retour ou sur le point de rentrer à la maison. Il faut que je me hâte de préparer la surprise que je veux lui faire... tu sais?... et nous partirons sur-lechomp, n'est-ce pas, Thierry?»
Le calcul d'Ursule était juste, et le jour même où elle parlait ainsi Médéric arrivait au hameau, bien joyeux, autant du moins que le lui permettait la position de son àme, bien joyeux de revoir après quinze ans son aïeule , sa mère, messire Anselme, son verdoyant pays.
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et de faire connaissance avec les enfants de sa sœur.
Un jour qu'il était à les entretenir de choses tout à la fois amusantes et instructives , car il avait appris de Gerson à se faire enf a nt avec les enfants, tous lui échappèrent d'une seule volée pour courir sur le seuil de la porte. C'est qu'ils avaient entendu une voix chérie, et cette voix leur dit bientôt avec amour : « Tenez, mes enfants, voici un petit frère que Dieu vous donne : c'est votre frère Marcel. »
On voit qu'Ursule était de retour avec Thierry, et après avoir déposé son petit Marcel sur le berceau de son dernier- né, elle se jeta au cou de Marie, de la Guyote, de Médéric, de meS'Sire Anselme, sans dire un mot de la douloureuse perte qui les accablait tous; mais ces embrassements, où les pleurs de douleur se mêlaient aux pleurs de joie , avaient une éloquence au-dessus de toute parole. Pendant cette scène silencieuse, les trois enfants, réunis autour du berceau dont le petit Marcel avait pris possession tout aussitôt en s'y endormant du plus angélique sommeil , se montraient avec de bons sourires leur nouveau frère. Mes-
sire Anselme, du fond de son grand fanteuil, ne le regardait pas avec moios d'attention ; le nom de Marcel , qu'Ursule avait prononcé en le p>ésentant à ses enfants, l'avait vivement frappé. Médéric était sous la même impression.
Ursule s'en aperçut bien, et d'ailleurf^ elle avait tant d'envie de parler de Marcel! Al'irs elle raconta au vénérable pasteur, à son frère, la scène de Notre-Dame, et messire Anselme admira dans le silence comment se montrait ici le doigt d'une Providence réparatrice.
« Et ce ne sera pas la seule surprise que je vous rapporte de Paris, » reprit Ursule; et alors il eiit fallu entendre les cris d'étonnement, de ravissement, en quelque sorte, que poussa le vénérable vieillard en ouvrant son cher manuscrit , le monument de ses jeunes années, en voyant la splendide enluminure du titre étinceler au soleil. « Par quel bonheur estil donc retrouvé? demanda Médéric à sa sœur.
— Que nous importe, répliqua Anselme, de quelle manière Dieu nous envoie le bien! » Et il se mit à feuilleter d'une main dont l'émotion redoublait le tremblement ce cher livre qu'il écrivit jadis du caraclère le plus beau et
orna des plus suaves couleurs. Oui, c'était toute sa jeunesse qu'il retrouvait là, et pour compléter l'illusion Marie, laGuyote, Thierry, Ursule, et surtout les trois enfants se pressaient autour de lui pour regarder les enluminures ; c'était comme il y avait soixante ans, certain soir de l'année 1369.
Tout le monde était bien attentif, Médéric surtout, qui retrouvait ce monument qu'il croyait perdu pour toujours; mais leur attention n'était rien auprès de l'émotion que laissait apercevoir Ursule à mesure que messire Anselme passait lentement d'enluminure en enluminure. Tout à coup il s'arrêta en poussant un cri de stupeur ; Médéric le répéta.
« Que vois-je! — est-il possible! — est-ce un miracle? »
Il semblait , en effet , que ce fût un miracle. Là même où autrefois il n'y avait plus qu'un fragment de feuillet portant l'inscription de l'image où Jésus appelait les enfants à lui, et cette autre inscription tracée par messire Anselme : L'enfant qui outrage sa mère et insulte à l'image de Dieu, quelle sera sa rie et sa mort? là même étuit une enluminure fraîche, éblouis-
santé, telle que Gerson et messire Anselme l'avaient tant de fois dépeinte à Ursule avec la vivacité d'un souvenir d'enfance, d'un souvenir à la fois cher et douloureux.
Ursule était radieuse en voyant leur ébahissement et l'attention avec laquelle Anselme et Médéric examinaient son travail. « Je vois, je vois , Ursule , lui dit enfin Anselme : à ce qui restait du feuillet vous avez habilement collé un morceau de vélin sur lequel vous avez peint cette image à merveille.
— Mais, Messire, dit Médéric, l'inscription : Laissez les petits enfants venir à moi , est bien de votre main !
— Je me serais bien gardée de la détruire. Je l'ai conservée avec respect, répondit Ursule,
— Et l'autre, ma sœur, celle qui était audessus... Celui qui outrage...
— 0 mon ami I interrompit Ursule , ces mots étaient une malédiction contre lo malheureux pour qui nous avons tant prié. Je les ai fait disparaître en étendant sur eux l'azur du ciel. »
Anselme leva les yeux et fit un geste d'approbation.
286 GEHSON
a Oui. . . ces lignes sont cachées au point que Ton n'eu voit point la trace, moins encore celle des larmes.
— C'est cet ange qui la effacée. )> En disant ces mots messire Anselme montrait à la fois sur le manuscrit un ange planant dans l'air, au-dessus du berceau, et le petit Marcel, qui avait servi de modèle à cette gracieuse peinture.
La réparation était consommée ; on ne pronouçait plus le nom de tMarcel qu'avec joie et bonheur; puis à huit jours de là messire Anselme installa Médéric comme son remplaçant dans la cure de Barby, et le frère, disputant à la sœur son enfant adoplif, voulut être pour Marcel ce qu'avait été pour lui-même le grand et vertueux Gersou.