‹ Gerson; ou, Le Manuscrit aux enluminuresChapitre 8 sur 22 · LA SAINT-MARCEL · texte numérisé non relu

LA SAINT-MARCEL

Dieu refuse quelquefois les prières de l'âme pour la rendre plus attachée aux biens qu'elle reçoit de lui , comme la mère souffre que son enfant crie après elle quand il l'a perdue, afin qu'une autre fois il se garde de la perdre et que plus soigneusement il soit près d'elle.

Traité de la mendicilé spirituelle.

Gersûn.

Le 3 novembre 1 395 , il y avait un grand mouvement et joyeuses allées et venues sur tout le territoire de la paroisse de Barby. C'était le jour de la fête patronale et de la foire annuelle, qui y attiraient tous les habitants des environs. Ce jour de réjouissances était bien

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souvent brumeux, froid, gâté par la pluie; mais lorsque, par hasard, il venait beau et éclairé par un ciel pur, on ne l'en chômait que plus joyeusement. Or la Saint-Marcel de 1395 fut une de ces heureuses exceptions. Dès huit heures, le soleil avait dispersé, en se levant, les brumes de la nuit, et n'avait laissé dans l'air que cette gaze de blanchâtre vapeur qui voilé si suavement ses rayons. De toutes parts, sur la prairie où devait se tenir la foire, arrivaient des marchands, les uns conduisant leurs bestiaux, les autres menant par la bride les ânes, mulets ou chevaux qui portaient leurs marchandises ; ceux-ci poussaient devant eux des barriques de vin, ceux-là étalaient des comestibles de toutes sortes. Plus loin se déployaient les boutiques des bimbelotiers, dorïotiers et marchands de jouets d'enfants, à côté des tréteaux que l'on dressait pour les confrères de la Passion venant de Reims.

Médéric et Ursule voyaient de loin tous ces préparatifs; ils entendaient au^si le son des tambourins, des ilûtes, des trompettes commençaot leur discordante harmonie, et nos deux enfants tourmeutaieht à qui mieux mieux

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la Guyote pour qu'elle les conduisît à la foire ; mais ils n'étaient pas encore arrivés à ce bienheureux moment, attendu d'abord que leur grand'mère endossait avec une soigneuse lenteur ses plus beaux atours, et ensuite qu'il était un appel auquel il fallait obéir avant tout, l'appel du clocher, l'appel du joyeux carillon qui dansait dans les airs.

Il était midi quand l'impatience d'Ursule et de Médéric put enfin être satisfaite, et la Guyote les conduisit sur la prairie, où se confondaient, dans un réjouissant tumulte, les chants, les cris de joie, les sons d'instruments, les mugissements des bœufs exposés en vente , les bêlements des moulons , les retentissantes voix des marchands qui annonçaient leurs marchandises, et des jongleurs qui démontraient les tableaux de leurs spectacles de curiosités.

C'était une foule animée au plus haut point, une cohue toujours croissante, et de toutes parts un perpétuel échange de bonjours^ de Dieu vous garde! car tout le monde se connaissait, a Comme 3Iédéric et Ursule sont beaux ! » disait chacun à la Guyote en passant près d'elle ; et l'on avait raison : Ursule avec sa cotte blanche

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enjolivée de passementeries roses , et Médéric avec son siircot de tiretaine Lieue , brillaient parmi tous les enfants du bourg. C'était là l'orgueil de la Guyote ; et les couvant des yeux : « Mes enfants, leur disait- elle à chaque pas, tenez -moi bien par mon cotillon, et prenez garde de me perdre dans cette foule. »

Ils ne semblaient pas faire grand compte des recommandations, et, pétulants àl'envi, dès qu'ils pouvaient lâcher la main ou la jupe de la Guyote sans qu'elle s'en aperçût, ils ne manquaient pas de s'aller glisser dans les groupes entassés, soit devant des pèlerins de Saint- Jacques de Compostelle qui racontaient en complaintes leur pénible voyage de Galice, soit autour de la sainte représentation de Notre- Dame deLorette, dont nu homme portant large chapeau, coquillages et bourdon ^ racontait la merveilleuse histoire.

« Malheureux enfants! je vais vous reconduire à la maison , vous ne verrez plus rien, y leur disait alors la Guyote ; mais elle ne pouvait résister à un regard suppliant, et ne les emmenait pas moins de curiosités en curiosités. Le temps passe vite au milieu d'un mouvement

comme celui que présentait la foire de Barby, et deux heures venaient de sonner, quand un grand éclat de trompettes, de cymbales, de tambours, appela tout le monde du côté des tréteaux sur lesquels les confrères de la Passion devaient représenter leur mystère. La masse des spectateurs se porta vers eux , et il n'en resta qu'un petit nombre autour des vagabonds et des jongleurs vêtus de haillons et d'oripeaux. Ces gens faisaient des tours de force incroyables, ou bien ils disaient la bonne aventure aux dupes auxquelles ils avaient eu l'art de faire dire d'abord l'aventure qui leur ferait plaisir. Ce spectacle avait captivé l'attention d'Ursule et de Médéric, sans doute à cause de quelques enfants chamarrés de paillettes. S'ils avaient su combien, sous cet éclat menteur, ces pauvres petits êtres étaient malheureux, au lieu de regards de curiosité ils n'auraient eu pour eux que des regards de compassion.

Quaat à la Guyote, elle aimait bien mieux admirer le my^tè^e, et elle emmena Ursule et Médéric du côté des tréteaux ; on y représentait en ce moment ia Grande Cruauté d' H erode et le Massacre des Innocents .Cette scène terrible leur

fit entièrement oublier les faiseurs de tours; puis radoration de la crèche et les trois rois attirèrent encore assez \ivement leur attention, mais un son de trompe s'ctaut fait entendre, ils tournèrent la tète , et que virent-ils? Tous ces enfants eu broderies, en oripeaux, en paillettes, debout les uns sur les épaules des autres ^ et formant à eux six un formidable géant.

Quelle tentation ce fut pour Médéric surtout ! Mais la Guyote leur serrait la maiu de toutes ses forces ; la foule était si épaisse , qu'elle frémissait à l'idée de les perdre ! Le saint mystère continuait cependant de la tenir dans une contemplation profonde. Ici c'était la Cène, là c'était la terrible veillée du jardin des Oliviers, à présent la trahison de Judas, puis le jugement; enfin la croix venait de se dresser. Un grand jeune homme y fut attaché au milieu des vociférations des acteurs et aussi des spectateurs, qui prenaient à cœur cette représentation. Que fut-ce donc lorsqu'un des gardes, mettant sa lance en arrêt et la poussant avec vigueur, fit couler un Ilot de sang du flanc du crucifié !

On était trop vivement intéressé pour penser

que cet effet était le résultat d'un moyen préparé d'avance , et un long cri s'éleva comme à l'aspect d'une action réelle. La Guy ote surtout, saisie d'une émotion indicible, resta longtemps les mains tendues vers le ciel; elle priait.

Le mystère se terminait ainsi. La foule commençait à se disperser, quand la Guyote , revenue à elle, abaissa ses mains avec terreur.

« Ursule ! Médéric ! » Elle poussa un long cri d'épouvante. Ils n'étaient plus près d'elle.

« Ursule! Médéric! Ursule! Médéric! « Cent voix s'élevèrent en même temps que celle de la Guyote. La malheureuse aïeule, la tête perdue, se mit à courir du côté des jongleurs et des bateleurs près desquels ses petits -enfant s s'étaient arrêtés. Ces gens n'y étaient plus. Alors pâle , livide , éplorée, hors d'haleine, elle alla de groupe en groupe, mêlant ses appels déchirants aux bruits joyeux de la danse , aux rires que provoquaient les lazzi des bouffons, aux éclats de voix que faisaient entendre les adroits archers quand ils avaient réussi à abattre le papegai du haut de la perche d'où il semblait prêt à prendre son vol.

Les recherches de la Guyote étaient vaines ,

et la nuit arrivait. La pauvre femme tombait , épuisée de lassitude, de douleur, et c'était une graud'pitié de la voir pleurer à chaudes larmes. Les paysans, les amis, les voisins, au lieu de s'amuser, passèrent toute la nuit à courir, des torches à la main, dans les campagnes, dans les sentiers des bois de Barby ; mais le matin ils ne ramenèrent personne à la Guyote, qui avait été sans repos, errant de maison en maison, en proie h une fièvre dévorante. Il fallut bientôt qu'elle se mît au lit, et son mal s'accroissait toujours ; car toujours elle pensait à ces malheureux enfants égarés , toujours à cette malheureuse mère à qui il faudrait apprendre une si épouvantable catastrophe . Huit jours , quinze jours s'écoulèrent dans ces angoisses, et personne n'avait eu le courage d'écrire à Marie pour lui porter ce coup affreux.

Elisabeth leCharlier allaitcependant essayer de trouver assez de force pour remplir ce devoir, et un matin elle était au chevet de la Guyote à s'entrctenfr de ces tristes choses, lorsque la porte s'ouvrit toute grande. Marie entrait souriante et heureuse; elle venait voir et chercher ses enfants.

La Guyote, dès qu'elle a vu apparaître Marie, s'est jetée hors de son Ut, elle tombe à geaoux, elle couvre de pleurs les mains de la malheureuse mère.

« Mes enfants ! mes enfants ! je ne les vois pas, s'écrie Marie... où sont-ils? Est-ce qu'ils sont malades?

— Non, non, lui répondit Elisabeth.

— Où sont-ils donc, mon Dieu !

— Dieu le sait... Ayez confiance en Dieu, il vous les fera retrouver. »

Marie comprit en6n que ses enfants étaient perdus ; alors , tombant dans une douleur qui allait jusqu'à la démence, elle se précipita vers la porte, et, sans dire un mot à la Guyote, à Elisabeth, à qui que ce fût, elle s'élança vers le bois, elle en parcourut sans repos tous les fourrés, tous les taillis; puis, s'éloignant du bourg, elle erra comme une folle sur les bords de l'Aisne et du ruisseau du Moulinet. De quel regard de désespoir elle sondait les eaux ! 3lais elles étaient limpides, et elle ne vit que les cailloux luisant au soleil.

Tout le jour elle courut ainsi de village en village, demandant si l'on avait vu ses enfants,

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un petit garçon , une petite fille ; et le soir, arrivée aux portes de Réthel , elle apprit enfin d'un habitant, alors à la promenade, qu'il avait vu, il y avait trois semaines, le lendemain de la fôle de Barby, une bande de mendiants parmi lesquels une femme conduisait ou portait une petite fille, un petit garçon. Ils les avaient frappés, tant ils pleuraient!

« Ils pleuraient !... ils pleuraient!... Et de quel côté allait cette troupe horrible ? » Marie fit cette question avec un tel accent de fureur, que le bon bourgeois de Réthel sauta en arrière, et lui marqua du doigt le côté de l'Argonne. Alors, et sans que les ténèbres l'arrêtassent, elle se dirigea vers ce pittoresque pays de forêts et de vallons. Un mois, deux mois, dormant dans les fossés, se nourrissant de racines et de fruits sauvages , elle erra à travers ces bois immenses, cherchant partout ses enfants et leurs ravisseurs. Elle était seule; mais elle les aurait pris, quel que fût leur nombre. Elle sentait qu'elle serait si forte pour ravoir ses enfants ! De l'Argonne elle s'enfonça dans les Ardennes ; puis seule toujours elle parcourut tous les villages du Barrois, les campagnes de

la Brie , sans rien apprendre sur le sort d'Ursule et de Médéric , et enfin rentra dans Paris au comble du désespoir. Sa douleur eût peutêtre été moins extrême s'ils fussent morts , morts innocents pour être emportés au ciel par les anges ; mais les savoir entre les mains de mendiants qui sans aucun doute se servaient d'eux pour exciter la pitié publique, les savoir captifs de truands qui leur donneraient leurs mœurs détestables , les pervertiraient et perdraient leur àme , c'était affreux à penser.

Un jour elle passait devant le Ghàtelet, l'œil errant, hagard, cherchant machinalement, comme une insensée, là où elle ne pouvait rien espérer, lorsqu'un éclair brilla sous sa paupière. L'aspect du redoutableédificelui rappela enfin Marcel, Marcel, auquel eUe n'avait pas songé depuis son départ! Elle se présenta pour le voir, pour pleurer avec lui ; les guichetiers l'arrêtèrent sur le seuil, et, la regardant d'un air triste, car ils la connaissaient et l'aimaient, ils lui dirent en hésitant que son mari était au secret, et qu'on ne pouvait admettre personne près de lui. Le lendemain elle vint encore , on lui fit la même réponse ; le jour suivant ce fut

de même. Alors, ne pouvant plus remplir un saint devoir qui l'eût soutenue et fortifiée, elle retomba tout entière dans sa douleur, tout entière dans la pensée de la perte qu'elle avait faite , et que Diea seul pouvait réparer en lui rendant ses enfants. C'est pour obtenir cette grâce qu'elle fut dès lors sans cesse en prière dans une chapelle de Saint- Jean-en-Grève, sa paroisse.

Elle ignorait ce qui s'était passé pendant son absence. Son départ avait été funeste à Marcel; les mauvaises pensées dont elle était le frein avaient promptement germé en son esprit: il avait tenté de s'évader; un gardien accouru pour l'arrêter était tombé mort sous un coup assené avec une pierre arrachée aux murs de la prison, et Marcel attendait d'un jour à l'autre son jugement , qui ne pouvait avoir qu'une effroyable issue.

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