‹ Gerson; ou, Le Manuscrit aux enluminuresChapitre 9 sur 22 · LE CHANCELIER DE L EGLISE ET DE L UNIVERSITE · texte numérisé non relu

LE CHANCELIER DE L EGLISE ET DE L UNIVERSITE

0 toi qui ne meurs pas , aie pitié de celui qui meurt.

Paroles ie YezceGEAD, roi de Perse.

Si la douleur était dans la chaomière de la Guyote, tout, au contraire, était joie et bonheur dans la famille le Charlier. Gerson causait à son père, à sa mère, à messire Anselme un grand et légitime orgueil. Il avait eu Ihonneur de prêcher devant la «our à Saint-Germain-des- Prés. Le nom de l'homme déjà célèbre avait bien des fois retenti avec gloire sous les ombrages de l'humble hameau, et, en

1396, une bien grande nouvelle s'y répandit : Gerson venait d'être nommé chancelier de l'Église et de l'Université.

Ces doubles fonctions , réunies dans un seul homme, consacraient l'alliance indispensable de la religion et de la morale. Gerson, déjà aumônier du duc de Bourgogne, son protecteur, et chanoine de Notre-Dame, avait été appelé à ce poste important de chancelier en remplacement de Pierre d'Ailly, son ami.

Chargé de la direction suprême de l'éducation et de l'instruction de tous, il se livra tout aussitôt à ces hautes obligations avec le zèle et la conscience qu'il porta toujours dans tous ses travaux. Ceux qu'il accomplissait actuellement étalent d'une telle importance! Ce n'était plus sou cœur, son intelhgence , son âme seule qu'il avait à former ; des milliers d'intelligences et d'àmes étaient confiées à ses soins, et il ne prenait plus un instant de repos'devant cette responsabilité immense envers le Ciel et les hommes.

S'il suspendait quelques instants ses travaux , c'était pour écrire à ses parents, à ses amis, pour faire entendre du haut de la chaire la

parole de Dieu au peuple , qui accourait à ses sermons, ou bien pour se livrer à quelque grande œuvre de charité ; et parmi toutes la première, la plus impérissable, c'est celle qu'il y accomplit en obtenant de Charles VI un ëdit qui donnait désormais aux condamnés à mort un bras sur lequel ils pourraient s'appuyer jusqu'au lieu du supplice, une douce main pour essuyer leurs larmes, un prêtre pour les bénir et leur montrer le ciel.

Etces fonctions aussi redoutablesquesaintes, il avait sollicité la grâce de les, remplir le premier. Or dès le lendemain même il allait avoir à exhorter un malheureux.

Une foule immense couvrait déjà depuis longtemps la Grève, et le ciel sombre et gris s'étendait sur la place comme une immense tenture de deuil. Déjà la cloche de l'église de Saint- Jean-en-Grève tintait lentement; et bientôt l'horloge du collège de J\avarre avertit Gerson qu'il devait se diriger vers Saint-Jean. Il avait jusqu'alors été en prière. Il se leva, plus tremblant, plus éperdu que ne devait l'être le coudamné, prit un livre au hasard et sortit. Ses genoux vacillaient; la tète lui tournait, et

il eut besoin pour retrouver ses forces de songer à la grandeur de l'œuvre qu'il allait accomplir.

« Tenez! tenez! dit un homme de la foule entassée sur la place, avez-vous vu ce prêtre qui vient d'entrer dans l'église? c'est maître Jehan Gerson. Voilà un docteur! et qui prêche bien!

— On m'a dit tout à l'heure qu'il allait consoler le malheureux qui approche.

— Malheureux ! Un voleur, un assassin , un misérable que l'on a vu , dans Vhostel de Saint- Marcel, pillant, la nuit même de la momerie des Ardents.

— Et qui de plus a presque assommé mon cousin le collecteur le jour des maillotins. On a su tout cela au procès.

— De quel pays est-il ?

— Du côté de Reiras.

— Ah ! et il laisse une famille?

— Je le crois bien ! Une femme, deux enfants !

— Pauvres petits êtres!... »

Une longue rumeur coupala parole àla bonne commère qui parlait alors. Le misérable était déjà au milieu du pont aux Changeurs, et l'ex-

clamation qui s'était élevée au moment de sa sortie du Petit-Châtelet se prolongeait à mesure qu'il avançait lentement. Elle avait pénétré jusque dans la sombre chapelle où Gerson, le cœur palpitant, attendait au fond d'un confessionnal. L'église était presque déserte ; car on avait dès le matin veillé à ce que la foule n'y pût pénétrer. L'on n'y voyait que quelques femmes agenouillées au fond des chapelles latérales, devenues pour elles en quelque sorte autant de reclusoirs d'où elles ne sortaient que le moins possible.

Or parmi ces femmes il en était une, retirée dans la chapelle la plus reculée , une femme jeune, mais pâle, décolorée, flétrie par le chagrin. C'était Marie.

Comme on le voit, cette pauvre femme, n'espérant plus que dans des prières continuelles , passait à Saint -Jean -en -Grève, sa paroisse, toutes les heures que lui laissait libres le travail destiné à la nourrir, et surtout à lui donner le moyen d'envoyer quelque argent à sa bellemère. Ce matin, Marie n'avait aucune occupation en ville ; elle était donc prosternée sur les dalles de la chapelle, implorant la pitié de

Dieu pour elle, pour ses enfants surtout, s'ils vivaient encore ; et , absorbée dans ses supplications, elle n'entendait aucun des bruits de ce monde. Sourde à tout ce qui n'était point prière et voix intérieure, elle restait étrangère à ce qui se passait de douloureux à l'autre extrémité de l'église.

Quel saisissement éprouva Gerson quand il entendit une porte crier lentement sur ses gonds et retomber ensuite lourdement en produisant dans la nef et les ailes de l'église un retentissement semblable à celui d'un coup de tonnerre lointain ! Le condamné venait d'entrer sous l'escorte de quatre hommes, et le bruit du dehors annonçait combien on avait de peine à empêcher la foule de le suivre dans son dernier lieu de prière. Gerson écoutait avec un trouble toujours croissant la marche cadencée dfs soldats. Ils approchaient de plus en plus, s'arrêtèrent enfin sur le seuil de la chapelle, et, après quelques pas traînants, faibles, mal assurés , le pénitent vint tomber plutôt qu'il ne s'agenouilla dans le confessionnal.

Les mystères qui s'y accomplirent, ceux qui s'y révélèrent, ne sont connus que de Dieu,

du prêtre , du condamné ; seulement on apprit plus tard des archers que Gerson, lorsqu'il sortit de son tribunal de miséricorde, était pâle, défait, autant que celui qu'il venait d'exhorter à la mort. Il n'est personne qui n'eût, à une telle heure, éprouvé un trouble violent... Celui de Gerson était extrême et ne faisait que s'accroître à chaque instant. Livré à de poignantes angoisses, le confesseur se disait qu'il devait tenter un dernier effort pour conserver la vie au malheureux, et, bien qu'il eût peu d'espoir d'obtenir cette grâce, il se décida à courir au palais pour s'efforcer de fléchir le roi ou ses régents.

« Courage , mon frère ! dit-il au condamné. Je reviens bientôt; je ne vous abandonne pas. Enm'attendant, lisez quelques prières. » Le livre que Gerson venait de lui remettre s'ouvrit comme de lui-même , et tout à coup les yeux égarés du misérable se remplirent de larmes si abondantes , qu'elles coulaient sur les feuillets qu'il couvrait de baisers. Les archers en étaient émus.

Ils furent bientôt détournés de la contemplation où les tenait cette scène aussi attendrissante

que mystérieuse par un bruit qui se faisait dans le bas de l'église, et l'un d'eux se détacha pour aller voir ce dont il s'agissait. C'est que dans la foule les archers de service sur la place avaient arrêté une bande de truands, et au milieu d'eux un petit garçon et une petite fille. Voyant ces enfants si jeunes, et qui les regardaient d'un air suppliant, ils avaient interrogé les truands sur l'origine de ces pauvres petits êtres, et découvert ainsi cequ'ilssoupçounaient, que l'un et l'autre avaient été enlevés par eux pour leur servir à exciter la pitié publique. Alors le^ gardes, au lieu de conduire les innocents dans une infâme prison, les firent entrer dans l'église pour que quelque bonne àme les recueillît en venant prier. Or ces enfants, à peine furent-ils libres, qu'ils se mirent à courir sous les sombres ailes, et ils approchaient à petits pas de la chapelle du condamné.

En ce moment, celui-ci demandait aux gardes pourquoi le confesseur l'avait quitté, et ils allaient lui répondre ce qu'ils supposaient , lorsqu'il poussa un cri de joie; il ne les écoutait plus. « Mes enfants!... Médéric, Ursule!... Les voilà!... Comment étes-vous ici? Où est votre

mère? » Et il voulait tendre les bras... Il était enchaîné! Alors les gardes lui présentèrent tour à tour ces petits anges qui ne le reconnaissaient pas , mais qui avaient été si maltraités, si malheureux, si privés de caresses, qu'ils recevaient les siennes avec joie , lui entourant la tête et le cou avec leurs petits bras, l'embrassant parce qu'il les embrassait, pleurant parce qu'il répandait des larmes.

« C'est bien long , se disaient de toutes parts des voix rauques sur la place. — Quatre heures vont sonner !

— Qu'est-ce que cela veut dire?

— Je ne sais pas , mes amis ; mais on dit que messire Gerson est allé au palais. — Pourquoi cela?... » C'est Jehan Carlier, Johannes Carlerius, bien digne spectateur d'un tel spectacle, qui parlait ainsi, et pour mécontenter la foule il donnait à entendre , il disait même tout nettement que le coupable ayait des protections à la cour, et qu'on lui ferait grâce. Oh ! l'on voit à présent qu'il savait à merveille son métier d'agitateur.

Ce conte, circulant dans le peuple, l'irritait; car rien ne nous soulève comme une injustice.

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Ah ! si cette foule égarée eût pu voir en ce moment Gerson sortir, abattu , désolé , du palais Saint-Paul ! Ainsi qu'il le redoutait en s'y rendant, il n'avait rien pu obtenir; il fallait donc briser une dernière espérance qu'il avait sans doute fait naître dans le cœur du malheureux! On était venu lui annoncer que les murmures de la foule grondaient de plus en plus menaçants, et qu'il n'y avait pas un instant à perdre. Il traversa donc à la hâte la sacristie, et quel fut son étonnement, lorsqu'on approchant de la chapelle il aperçut le condamné couvrant de caresses les deux enfants que lui tendaient les archers , et ne voyant rien autour de lui , tant il était absorbé par ces adieux , tant ces chevelures blondes jetaient un voile épais sur ses cheveux presque blancs, sur ses yeux pleins de larmes !

Les archers purent même expliquer en quelques mots cette scène à Gerson, et tout aussitôt son regard s'animant sembla être le reflet d'une inspiration divine. Il avait enfin trouvé une consolation à donner, sinon au coupable, du moins au père; et prenant le petit garçon, la petite fille dans ses bras :

« Mon frère , lui dit-il d'une voix entrecoupée par les sanglots, j'avais espéré pouvoir vous venir en aide, je me l'étais promis. Cette promesse, je l'accomplirai dans vos enfants. Après Dieu, je serai leur protecteur. Embrassez-les, ils ne seront pas orphelins.

— Grâces, grâces vous soient rendues! » Ce malheureux n'en put dire davantage. Il craignait de perdre un seul des instants qui lui restaient pour embrasser ses enfants.

Enfin Gerson donna le funèbre signal, après avoir placé les enfants au fond d'une chapelle ; mais il avait à peine fait quelques pas qu'il entendit derrière lui un bruit léger. C'était la marche d'Ursule, la petite fille, qui suivait cet homme, qu'elle aimait parce qu'il l'avait embrassée. Il fallut s'arrêter pour la faire rentrer dans la chapelle, et le triste cortège des quatre archers , entourant le condamné , que Gerson soutenait, tout chancelant lui-même, reprit le chemin du portail de l'église. Que de fois le misérable qui allait mourir tourna vers les enfants un regard désolé !

De nouveau les battants du portail crièrent sur leurs gonds, de nouveau ils retombèrent

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avec un retentissement lugubre, puis la foule poussa une acclamation qui eût fait croire qu'un roi paraissait.

Gerson lança sur le peuple un regard de vertueuse indiguation, et le silence succéda pour n'être interrompu que par le Salve Regina, s'élevant en chœur du fond de la foule tout entière agenouillée. Le chant allait cesser, lorsque le condamné, qui jusqu'alors avait tenu ouvert entre ses mains le livre que Gerson lui avait donné, le lui rendit en disant :

« Celui qui outrage sa mère et insulte à l'image de Dieu, quelle sera sa vie et sa mort? C'est ce que messire Anselme a écrit sur ce feuillet déchiré. Cette formidable question, voilà le moment venu d'y répondre : ô ma mère ! ô mon Dieu ! »

Gerson s'aperçut alors avec un ineffable frémissement que Marcel avait fait sa dernière prière sur le livre de messire Anselme. Alors le patient, le confesseur, s'embrassèrent, et les mille voix de l'hymne funèbre tombèrent comme les derniers bruits du vent qui meurt.

Pendant ce temps, une scène bien différente se passait dans l'église : pendant qu'Ursule,

triste de ce qu'on l'avait séparée du malheureux, pleurait, assise sur les marches de l'autel, Médéric, à force d'aller de pilier en pilier, arriva jusqu'à la chapelle au fond de laquelle était prosternée Marie. Cette attitude de recueillement, d'adoration, d'anéantissement, excita l'enfantine curiosité deMédéric,et, après avoir longtemps erré de droite , de gauche , en piétinant le plus fort qu'il pouvait pour se faire entendre, il prit le parti de franchir, avec des enjambées aussi longues que possible, la première , la seconde , la dernière marche de la chapelle. Il y entra, et recommença, tout auprès de Marie, ses curieuses allées et venues.

Enfin elle leva la tête , et se retourna. Elle avait entendu un enfant.

Quel cri de joie elle poussa ! « Médéric ! mon Médéric ! 0 mon Dieu, je vous remercie?» Et en couvrant son petit Médéric d'insatiables caresses elle poussait les plus tendres exclamations. L'hommage qu'elle rendait à haute voix à la Divinité, c'était l'alleluia de sa longue prière. Pendant qu'elle embrassait ainsi Médéric , son regard était autre part encore , il cherchait de tous les côtés Ursule. La petite

fille était accourue au bruit des baisers maternels, et bientôt Marie tint sur son cœur la sœur et le frère.

Gerson, frissonnant, hors d'haleine, rentrait alors sous les sombres -voûtes de l'église, quand il entendit ces cris de bonheur, quand il aperçut le groupe touchant de la mère et des enfants embrassés. Il ne savait pas encore quelle était cette femme, lorsqu'une voix le fit tressaillir. — Il avait reconnu Marie.

Elle venait aussi de le reconnaître.

« 0 Messire , Dieu soit loué ! Dieu soit loué ! Il me rend mes enfants. — Oui, Dieu soit loué, répéta Gerson avec une émotion inexprimable. Ils ont encore leur mère!... Votre fille ne vous quittera jamais... Quant à Médéric, je l'adopte devant l'autel. »

Et tous deux ils tombèrent à genoux.

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