CHAPITRE II
Origine des idées de Geulincx.
Sommaire. — La genèse des idées de Geulincx doit être cherchée surtout à Louvain. — I. La philosophie péripatéticienne à Louvain. — Geulincx favorable aux adversaires de la scolastique. — IL Sympathies pour Érasme. — IIL Juste Lipse. — Son originalité. — Ses écrits sur le stoïcisme. — IV. Puteanus — Décadence. ~ V. Van Helmont. — Ses analogies avec Descartes. — Il est persécuté. — VI. Jansénisme. — L'université défend Jansenius. — Jansenius n'est pas un hérésiarque. — Le jansénisme et le calvinisme. — VIL Plempius attaque Descartes. — Rôle restreint du cartésianisme à Louvain pendant cette période. — Geulincx cartésien à Louvain. — VIII. Geulincx en Hollande. — Cartésianisme hollandais. — L'université de Leyde. — Heidanus. — IX. Geulincx se rattache au cartésianisme hollandais, mais il reste original grâce à sa première éducation.
Toutes les œuvres importantes de Geulincx datent de répoque où il habitait Leyde. C'est là qu'il a livré à Timpression son éthique et ses écrits sur la logique; c'est d'après les cahiers de ses cours de Leyde qu'ont été publiées ses œuvres posthumes; c'est de là enfin que sa gloire rayonna pour un instant dans toute la Hollande.
Mais ses opinions devaient s'être formées en grande partie dans le milieu où il avait fait ses études et où il avait enseigné la philosophie pendant douze années. Avant de quitter Louvain, son changement de religion, ses vues sur la nature, sur Dieu, sur Tintelligence devaient être plus ou moins arrêtées dans son esprit. Si l'on veut connaître la genèse des idées de Geulincx, il convient donc de com-
mencer par rechercher les influences qu'il peut avoir subies au sein de Tuniversité brabançonne.
Dans la faculté des arts, à laquelle appartenait Geulincx, renseignement de la philosophie durait deux années et était consacré presque tout entier à l'étude des doctrines péripatéticiennes. Les neuf premiers mois on s'appliquait à la logique d'Aristote et à ses préceptes de dialectique; les huit mois suivants on étudiait la physique ou philosophie naturelle; pendant quatre autres mois on approfondissait sa métaphysique. Les mois restants étaient réservés aux répétitions ('). Il s'agit ici naturellement de l'Aristote interprêté par les maîtres du moyen âge. Geulincx, pendant la première partie de sa carrière, eut donc le loisir de s'initier longuement à tous les procédés et à toutes les subtilités de l'école.
Mais de bonne heure il semble avoir pris cette philosophie en aversion. Il manifeste son admiration pour des hommes qui dans leurs écrits ont rompu avec l'esprit routinier de l'université, tels qu'Érasme et Juste Lipse.
Exaltant dans une de ses QuaesHones quodlibeticae la facilité qu'ont ses compatriotes à écrire en latin, il s'écrie : Erasmi, Lipsti, Puteani nostri sunt : da Latium adhuc viros quibus debes tantum (^). Cette phrase est intéressante parce qu'elle nous fait connaître des auteurs que Geulincx appréciait. Arrêtons nous donc un instant aux noms d'Érasme,
(i) Val. André, Fasti, éd. 1650, p. 242.
(2) Quaest, 24, éd. 1653, p. 53.
de Juste Lipse et de Puteahus, qui rappellent précisément trois périodes bien distinctes de l'histoire de l'université.
Dans sa thèse sur la langue latine, Geulincx considère comme une époque barbare celle qui précède Érasme ('). A ses yeux ce nom commence une ère nouvelle pour les études latines. Serait-il téméraire de supposer qu'à cette période de sa vie, le jeune professeur ressentait une sympathie secrète pour le grand écrivain qui, en luttant pour l'émancipation de la raison, avait préparé la sécularisation de la morale et jeté les premiers fondements de la philosophie moderne? Lui aussi songe à des réformes comme on peut le voir par plusieurs passages de ses Quaestiones (^), lesquelles sont d'allure assez indépendante. Çà et là il donne un coup de griffe aux moines (^); dans le discours allégo-
(i) In ipsa etiam Rotnana lingua, quitus cedunt Belgae? imo qui non cedunt Belgis? Unde depulsa nuper praecedentium seculorum barbarie priscus illuxit orbi Latino nitor^ nisi e nostro Flandro-Belgio ? Erasmi ... Ibid.
Érasme n'occupe pas une bien grande place dans Thistoire de l'université. En 1502 il fit un court séjour à Louvain. Il passa ensuite dans cette ville les années 1517 et 1518, pendant lesquelles il organisa le collège Busleyden (Collegium trilingue), avec l'appui du cardinal Adrien et après avoir surmonté les difficultés qui lui étaient suscitées par les théologiens. — • Cf. Gustave Feugère, Érasme, pp. 29-74, et les sources citées par cet auteur.
(2) Le seul ouvrage qu'il publia pendant son séjour à Louvain.
(3) Ex. Citant Franciscani revelationem Brigittae pro immaculata conceptions Citant Dominicani revelationem Catharinae Senensis contra immaculatam conceptionem : quid restât nisi tertia veraque revelatio quae utramque illam revelationem nullam esse perhibeat et inutiles ac turbulentas hominum subtilitates mérita Censura reprimat? — Çuaest, quodlib, Éçlit. 1653, p. 22, ',
rique qui sert d'introduction à l'ouvrage, il attaque indirectement l'enseignement de l'université en combattant les péripatéticiens scolastiques (').
A l'exemple d'Érasme, qui, dans ses Adages, avait apprécié l'importance des proverbes, Geulincx cite volontiers des comparaisons empruntées au langage populaire. Il affectionne les dictons en usage de son temps C). Il cite plus rarement ceux qui avaient cours chez les anciens. Il est loin d'ignorer les grossières erreurs, les tenaces préjugés du vulgaire : merito dictum est, populus vult decipi (^); mais il reconnaît que le peuple a ses moments de philosophie : vulgus per interualla philosophum est (*).
Enfin, comme Érasme, Geulincx défend le principe qu'il faut préférer la langue latine à l'idiome national. Dans la quaestio 24, il nous fait assister à une lutte entre le flamand et le latin. C'est naturellement cette dernière langue qui a la supériorité : elle est répandue dans le monde entier, on
(i) Il en distingue les péripatéticiens fidèles à la raison humaine.
(2) Eth,, praef., pp. 57, 232, trait. V, passim. — Annot, majora, pp. 57, 199, 301, 419, Met., p. 267. Colleg. orat., pp. 172, 145 et passim.
(3) Annot, majora, p. 62. Passages analogues dans d'autres ouvrages.
(4) Met, ad mentem peripateticam, p. 267.
En général cependant, Geulincx n'aimait pas à faire des citations. Dans l'une de ses quaestiones, après avoir rappelé quelques arguments favorables à cet usage, très fréquent de son temps, de citer des autorités, il le combat en ces termes : Quod haec in errores pronior incautos a veritate seducat semita : dum frequenti illa veterum citatione hoc agitur (l'édition de 1665 porte : Dum authoritatibus illis et testimonis undique corrasis hoc agitur) ut quid ipsi dixerint, non quid dicendum sit, quaeratur. — Certe his, ubi modum excessere inest manifesta vilitas et dejectio et quaedam quasi servitus : jam olim dictum volunt, et uberius dictum, quidquid omnino dici potest; gratis divexari nova molientem : huic in libris quorum authores ferri se volunt, non nisi struem quamdam obirudunt hinc inde compillatam et confusas diversorum authorum farragines : hoc Plato dixit, et hoc Aristoteles, et istud Leucippus, aliique alia, et quod nemo dixit, ad minus quidam dixit, — Ib., p. 21.
remploie pour les ouvrages savants, elle sert dans les écoles et dans les cérémonies religieuses. Quant à la langue flamande, moins heureuse que ses sœurs de France, d'Espagne et d'Italie, elle n'est parlée que sur ce coin de terre, dans les cuisines et les tavernes ('). Du reste les Belges et les Germains, chose singulière, ont du latin une connaissance plus complète que les Italiens eux mêmes (*). Ailleurs, Geulincx déclare que le latin seul suffit aux savants et qu'il est inutile qu'ils se donnent la peine d'apprendre les idiomes nationaux (^). Plus tard, pénétré des idées cartésiennes, il reconnaîtra la nécessité d'écrire pour le peuple tout entier et il traduira son éthique en néerlandais.
Avant d'occuper une chaire à Louvain, Juste Lipse avait passé par beaucoup de vicissitudes, tout en acquérant une réputation européenne. Il avait beaucoup voyagé : on le trouve successivement à Rome, à la suite de Granvelle, à Liège, à Vienne, à léna où il embrasse le Luthéranisme. En 1579, il devint professeur à Leyde, grâce à la protection du prince d'Orange. Il passait alors pour calviniste.
(i) At Flandrica lingua ubi est? In hoc terrae angulOt in hoc gleba, et ibidem non nisi verna et fatnula pet culinas strepit et popelli tàbernas, aulam frequtntat Gallica, academiam Laiina, mercatorum basilicas Lusitana, inter elegantiorum subinde cœtus Itala lascivit et Castellana, Quant sonat iste caestus, ô Flandria? — Quaest, quodl., éd. 1653, p. 53.
(2) Quaestio 24.
(3) Quaestio 11. — Rappelons ici un mot d'Érasme. Sollicité par les magistrats de Louvain d'accepter une place de lecteur public, il refusa, alléguant qu'il ne connaissait pas encore assez bien la langue néerlandaise, laquelle, ajouta-t-il,n'a pu faire <|ue du mal et n'a encore été utile à personne. — V. G. Feugère, cité,
Lorsqu'il vint occuper une chaire à Louvain, après être rentré au sein du catholicisme romain, il devait donc apporter quelques idées nouvelles parmi les théologiens flamands si attachés à leurs traditions. En effet, dans les œuvres qu'il fit paraître dans la suite on auraii pu relever plus d'une proposition peu orthodoxe, ou pour le moins téméraire. Philologue érudit et admirateur de l'antiquité, il partageait l'opinion de Saint Augustin qu'il faut emprunter aux anciens tout ce qu'ils ont écrit de bon. Il avait une prédilection particulière pour Senèque et la doctrine stoïcienne et voulait concilier les principes du Portique avec ceux du catholicisme.
D'autre part il combattait les arguties de la scolastique, de ces philosophes qui « s'arrêtent aux mots et aux subtilités et consument toute leur vie dans l'avenue de la philosophie sans jamais parvenir à en voir le sanctuaire » (').
Ces hardiesses cependant ne pouvaient faire grande impression à Louvain. Juste Lipse était plutôt un lettré qu'un penseur (^), et il tenait trop à sa tranquillité et à la considération publique pour froisser ses collègues, en cherchant à propager parmi eux des idées de rénovation philosophique. Ensuite il prétendait se confiner dans son rôle d'interprète et rejetait d'avance sur les stoïciens tout ce qu'on aurait pu trouver de blâmable dans ses écrits (^).
(i) De Constantia, trad. Lucien du Bois, p. 115.
(2) On peut le remarquer notamment . dans sa dispute avec le philosophe Coomhert.
Rappelons à ce propos que Coomhert est l'auteur d'une éthique des plus remarquables et dont Geulincx a probablement pris connaissance à Leyde. (La première édition de l'éthique de Coomhert pamt en 1586, la dernière en 1630). V. F. Van der Haeghen, Arnold et Van den Berghe, Bibliçtheca Belgica,
(3) Voir sçs livres sur le stoïcisme,
Il recueillit le fruit de sa prudence et de sa soumission, car, de son vivant déjà, il était considéré comme la gloire la plus pure de l'université, et il fut l'objet en plus d'une circonstance de distinctions flatteuses de la part des Archiducs.
C'est sans aucun doute dans les œuvres d'un tel auteur que Geulincx aura étudié les principes de la philosophie du Portique qu'il devait plus tard mettre à profit dans son éthique C). A Juste Lipse en effet revient l'honneur d'avoir fait ressortir les mérites de la doctrine stoïcienne dont l'étude avait été fort négligée jusque là(*).
D'autre part le style de Geulincx dans l'éthique rappelle celui du professeur de Louvain. A un point de vue général enfin, il s'inspire de l'esprit philosophique nouveau dont on trouve des traces dans les œuvres de Juste Lipse (^).
(i) Geulincx cite Lipse dans la quaestio 24, p. 52.
(2) Dans deux ouvrages consacrés à cette philosophie : Manuductionis ad Stoicam philosophiam libri tres^ 1604. — Physiologiae Stoicorum libri très, 1604.
(3) Mais quel développement le rationalisme avait pris chez le philosophe anversois ! Lipse et Geulincx voulaient que la philosophie fût chrétienne, mais dans un sens tout différent : « Les lettres divines, dit Juste Lipse, sont le foyer » efficace de la vraie force, de la vertu véritable et de la constance solide. » Cependant il ne faut pas mépriser la sagesse humaine, non celle qui s'emporte » et veut dominer, mais celle qui obéit paisiblement et qui est comme la ser- » vante de l'autre. » (Eam dico quae non se effert, sed servit placide et ancillatur), (Traité de la Constance, éd. Du Bois, p. 123). — Pour Geulincx, il est vrai, la parole de Dieu ou la Bible est le microscope à Taide duquel il a appris à mieux regarder, mais son regard étant devenu ainsi plus perspicace, il a pu voir ensuite à l'œil nu, sans le secours d'aucun instrument. Le philosophe ne puisera donc pas aux sources sacrés. (Éthique, préf.).
« J'atteste ici en un mot, dit Juste Lipse, que je ne reconnais pour raison » droite et pure que celle que Dieu dirige et que la foi éclaire {Const., p. 125). La » raison par ses seules forces ne suffit pas à nous conduire à Dieu et au vrai. » Or, comme nous regardons une éclipse de soleil dans de l'eau ou dans un » bassin, mais à Taide des rayons qui viennent s'y réfléchir obliquement; ainsi
Le troisième auteur cité par Geulincx est Puteanus. Élève et successeur de Juste Lipse dans sa chaire à Louvain, Erycius Puteanus a laissé un nombre considérable d'écrits sur les matières les plus diverses, entre autres un traité de la morale d'Aristote, qui lui valurent une renommée immense ('). Mais c'est un écrivain superficiel, qui, en philosophie, se borne à suivre servilement tous les errements de la vieille école. Il n'en exerça pas moins une grande influence sur ses compatriotes. « Il n'est que trop vrai, dit M. Nève (^), que bien des latinistes de notre pays, et plusieurs de ceux qui ont enseigné après lui à Louvain, ont contracté et même exagéré ses défauts : on trouve chez
> dans la raison nous étudions les choses divines, mais prends y bien garde, » non autrement, qu'à Taide de Dieu lui-même » (p. 127). — Dans tous ses écrits, Geulincx défend hautement l'indépendance complète de la raison « nihil est tant magnum, sublime, sanctum quod non aliqua ratione Rationis examini subjiciatur. » (Éthique). — D'autre part, Geulincx distingue nettement la théologie naturelle de la révélation, Annotata majora, § 25. Cf. Éthique. — La connaissance de nous même nous conduira graduellement à l'idée de Dieu.
On pourrait aussi citer des analogies chez les deux auteurs. Ainsi Geulincx reproduit, sous une autre forme, les propositions suivantes de Lipse : « La raison vient du ciel et même de Dieu. » {Const., p. 153). — « De même que l'héliotrope » et certaines fleurs se tournent toujours naturellement vers le soleil, ainsi » la raison se tourne vers Dieu qui est son origine. » (Ib., p. 155). — « Salvien » l'a dit avec autant de rectitude que de piété : La souveraine justice c'est la » volonté de Dieu. » (Ib., p. 353). — Mais Juste Lipse n'a fait qu'effleurer toutes ces idées; Geulincx, lui, a scruté profondément les problèmes qui s'y rattachent.
(i) Paquot (vol. 13) rapporte qu'à sa mort on trouva chez lui 16,000 lettres qui lui avaient été adressées par des savants de tous les pays.
(2) Mémoire sur le collège des Trois- Langues, p. 177 (Afm. Acad, Royale de Belgique, in.40, XXVIII).
eux sa manière d'écrire toujours compassée, souvent prétentieuse, faussement brillante, énigmatique et obscure même. »
On ne peut pourtant pas lui refuser un certain mérite. Parlant de Faction que Puteanus eut sur son siècle, M' de Reiffenberg C) fait cette remarque : « Quoiqu'il n'ait laissé qu'une foule d'écrits souvent médiocres, et qu'il ait essentiellement manqué de goût et de profondeur, il n'en a pas moins étonné ses contemporains, qui, frappés de ses évolutions continuelles, se sont surfait sa valeur littéraire. On peut dire aussi avec justice qu'il fut un de ceux qui contribuèrent le plus puissamment à retarder parmi nous la décadence des lettres, et ce sommeil de plomb qui devait suivre nos formidables commotions politiques et religieuses. »
Ajoutons que Puteanus était un homme de cœur : il s'intéressait tout particulièrement aux jeunes gens qui fréquentaient les collèges de la faculté des arts, et les encourageait dans leurs études littéraires avec la plus vive sollicitude.
Il n'est donc pas étonnant que Geulincx, — qui à cette époque suivait les cours de l'université, — place Puteanus à côté d'Érasme et de Juste Lipse. Il peut même avoir subi sous certains rapports son influence, car c'est à des maîtres érudits et pédants tels que Puteanus que notre auteur doit sans doute le manque de goût dont on trouve des traces dans ses qucBstiones, l'œuvre de sa jeunesse.
Pour connaître tous les courants d'idées de ce temps, nous devons encore nous occuper ici du jansénisme, du cartésianisme et de la doctrine de Van Helmont.
(i) Correspondance (VErycius Puteanus de 1600 à 1646. (BulL Acad,, t. VIII, p. 12).
Le célèbre médçcin bruxellois Van Helmont (1577-1644) vécut en dehors de l'université. Son nom appartient néanmoins à rhistoire de VAlma mater, parce que il fut exposé aux rigueurs de la faculté de théologie, qui dénonça plusieurs de ses propositions comme hérétiques et blasphématoires (').
Van Helmont procède de Paracelse et de Robert Fludd; ses spéculations se rattachent par conséquent aux idées Alexandrines et Kabbalistiques qui se firent jour à Tépoque de la Renaissance. — Convaincu de Tinanité des méthodes basées sur la logique abstraite et le raisonnement, il avait recours à l'intuition tout en faisant le plus grand cas de l'expérience. Pour lui l'observation fait connaître les phénomènes, les effets extérieurs, mais l'essence intime des choses ne peut être atteinte que par une illumination intérieure que nous obtenons par l'étude de l'Écriture et par la contemplation (^).
Geulincx repousse formellement cette méthode quand il dit : Perversi et stolidi homines illi, qui Rationem rejicere, aut ei anteferre aliquidy valut ExperientiatHy Auctoritatem, Enthousiasmum. — Tibi igitur, ô homo, primum est Ratio (^).
Le système de Van Helmont, pas plus que sa méthode, n'a d'importance ici. Néanmoins il n'est pas sans intérêt de remarquer que les écrits de Thomas à Kempis et du
(i) Le dr Brobckx a publié des documents inédits empruntés au dossier de Van Helmont reposant à l'archevêché de "Malines (Causa HelmotUii), dans les Ann. de Vacad, d'archéologie de Belg,, 1851 et 1852.
(2) Cf. Franck, DicU des sciences phiU— A. Leroy, Biogr, nat., article Van Helmont, et toutes les sources qui y sont citées,
(3) QuaestioneSf édit, de 1665, p. 40.
mystique Jean Tauler avaient eu une influence décisive sur Tesprit de Van Helmont, qu'il avait cherché à imiter l'humilité de Jésus-Christ et que l'abnégation de lui-même le conduisit à la contemplation et aux visions mystiques.
Geulincx, lui aussi, est jusqu'à un certain point enclin au quiétisme, bien qu'il insiste énergiquement sur les obligations qui incombent à l'homme ; et sa morale porte une teinte de mysticisme religieux, en harmonie d'ailleurs avec ses idées sur le rôle de l'homme.
D'autre part. Van Helmont n'est pas sans analogies avec Descartes (^). Avant de construire un système, il avait douté de la certitude des sciences qui lui iavait été enseignées. Il méprisait l'autorité des anciens et avait combattu comme Descartes les procédés de l'école (^). Mieux que tout autre il a montré l'insuffisance des doctrines issues de la méthode a priori péripatéticienne qui était en honneur de son temps (^). Il se distingue cependant profondément du philosophe français, en ce sens que Descartes est « mécaniste », tandis que lui. Van Helmont, est l'un des introducteurs de l'idée de force dans la science. A certains égards donc on peut le rapprocher de Leibniz (^).
(i) Sprengel, Hist. de la médecine, (t. V, p. 51), a rapproché la théorie des tourbillons du système des ferments de Van Helmont.
Cf. Broeckx, Essai sur Vhistoire de la médecine belge, p. 84. — A. LEROY, La philosophie au pays de Liège, p. 42, note 2.
(2) Le dr Rommelaere remarque que les théories médicales de Van Helmont sont l'application des principes de Descartes. {Études sur J, B, Van Helmont),
(3) Chevreul, Journal des savants, Paris, 1850, p. 75.
(4) Les œuvres de Van Helmont furent publiées, en 1648, par son fils François-Mercure Van Helmont. Chez ce dernier le mysticisme se transforme complètement en panthéisme. Il s'appelle lui-même : philosophus per unum in quo omnia.
Plusieurs auteurs fixent au milieu du XVIP siècle, le commencement de Tétat d'assoupissement et d'inertie qui frappe pour toujours l'enseignement de Louvain. Une certaine vie s'y manifeste cependant à propos du jansénisme et du cartésianisme.
C'est en 1640, deux années après la mort de l'auteur, que parut à Louvain VAugustimis de Jansenius, qui devait avoir un si immense retentissement parmi les théologiens de toute l'Europe. Au sein de l'université, cet ouvrage trouva immédiatement des défenseurs et même après qu'il eut été mis à l'index, en 1642. — Pendant de longues années, on peut suivre dans les acta manuscrits de l'université, les nombreuses correspondances qui furent échangées à ce sujet avec l'intemonce de Bruxelles. UAlma mater fit preuve, en cette circonstance, au commencement du moins, d'une certaine indépendance et défendit la mémoire de l'évêque d'Ypres qui y avait été élève et professeur (^).
En agissant ainsi, l'université songeait avant tout à sauvegarder ses privilèges; elle n'entendait pas défendre
(i) Dans les acta manuscrits le nom de Jansenius est cité avec une certaine déférence pendant les premières années. Les rubriques portent : Doctrina ou Negotîum Rêver endissimi D, Jansenii, Voici un extrait des actes généraux de l'université (p. 617), mars 1646, année de la nomination de Geulincx : Eodem indicta et servata est dominorum deputatorum congregatio extraordinaria, in qua Magnificus Dominus proposuit quod facultas artium petat ut convocetur universitaSf eiqtte proponatur an placeat et an ahsolute exhihere obedientiam summo pontifia, quoad hullam de et super Augustino -Rmi domini Jansenii, episcopi Yprensis dum viveret, aut alias suggerere médium aliquod, quo possit apud sanctam sedem obtineri ratificatio seu renovatio privilegiorum universitatis et facultatis artium. Ex deliberationibus dominorum, conclusit Magnificus Rector, negotium illud référendum esse ad universitatem. — Suit une lettre de l'internonce.
un hérétique. Jansenius, en effet, comme il ressort des renseignements nouveaux publiés par M' Van den Peereboom (') n'avait jamais eu l'intention de se mettre en opposition directe avec le Saint-Siège et de se poser en chef de secte. « Le docteur de Louvain, dit cet écrivain, appartenait peutêtre, comme du reste beaucoup d'autres ecclésiastiques distingués, à cette fraction plus ou moins nombreuse de théologiens qui professaient déjà certaines idées, improuvées, puis condamnées, — mais plus tard seulement — par le Saint-Siège, et les controverses sur ce terrain engendraient alors entre les défenseurs de diverses doctrines théologiques des antipathies, même des haines ardentes. Mais il est impossible d'admettre, avec des auteurs, que Jansenius fut dès lors (en 1635, quand il fut nommé à l'évêché d'Ypres par le roi d'Espagne) le chef reconnu d'une secte hostile à l'église; aucun des cinq ouvrages publiés par lui, avant 1635, n'avait été censuré par Rome. » L'ouvrage de M' Van den Peereboom prouve que ce chroniqueur yprois était dans le vrai, qui avait dit : si Jansenius avait vécu après la condamnation de son livre par le pape, « Jansenius n'eût pas été janséniste. »
Quoiqu'il en soit, VAugustinus faisait revivre le Baïanisme sous certains rapports, et la querelle janséniste, commencée à Louvain peu avant la nomination de Geulincx, continua entre professeurs pendant presque tout le temps »qu'il séjourna dans cette ville. Ajoutons que ce fut la faculté des arts qui la première prit la défense de Jansenius. Geulincx a donc dû nécessairement être mêlé, au moins indirectement, à ces controverses, bien que nous n'ayons trouvé son nom dans aucun des nombreux documents relatifs à cette question,
(i) Ypriana, t. VI. Monographie sur Jansenius, p. 22 (1882).
qui sont conservés aux archives du Royaume et à la bibliothèque royale de Bruxelles.
En tout cas, la « peste janséniste » a influé sur sa doctrine et semble n'avoir pas été étrangère à sa conversion au calvinisme (').
Le jansénisme diffère du calvinisme en ce qu'il n'est nullement imbu de l'esprit sectaire protestant. Les jansénistes, comme les baïanistes, leurs prédécesseurs, se sont toujours considérés comme catholiques romains au même titre que leurs adversaires. Baius se rétracte plutôt que de se séparer de l'église; Jansenius, dans son Augustinus, est plein de respect pour le Saint-Siège.
Mais les calvinistes et les jansénistes ne sont séparés que par une nuance assez faible dans la question capitale de la liberté humaine. Calvin était franchement déterministe. Le salut est impossible sans le secours de la grâce.^ Pour Jansenius l'homme fait invinciblement, quoique volontairement, le bien ou le mal, selon qu'il est dominé par la grâce ou la cupidité (^).
D'autre part, les deux doctrines ont des points de contact évidents sur le terrain de la morale. L'une et l'autre sont caractérisées par un rigorisme et une austérité remarquables, et qui résultent de leurs prémisses mêmes. Le calvinisme, comme le protestantisme en général, a commencé par une énergique protestation contre les abus qui s'étaient glissés dans la religion chrétienne. Les jansénistes, eux, provoquèrent un immense mouvement de réprobation contre les subtilités de la morale casuistique mise en vogue par les
(i) Malebranche découvrait dans VAugtistimts la doctrine de Calvin. — Le P. Deschamps (De haeresi Janseniana) s'est attaché à démontrer que Jansenius avait puisé des erreurs dans les écrits protestants.
(2) Pluquet, Dict. des hérésies.
jésuites et si énergiquement combattues par Tauteur des Provinciales.
Mais les jésuites avaient le mérite de revendiquer pour rhomme le libre arbitre ; les jansénistes et les calvinistes nous mènent à la sombre théorie de la grâce et de la prédestination.
Par sa théorie des causes occasionnelles Geulincx est près de ces derniers* L'occasionnalisme en effet, tout comme le système de Tharmonie préétablie, doit sacrifier la liberté humaine. Dieu fait tout en nous : nous lui obéissons nécessairement.
Geulincx était professeur depuis plusieurs années, quand parut à Louvain la première censure du cartésianisme (1652). Presque tous les auteurs placent vers Tannée 1650 rintroduction de cette doctrine à l'université de Louvain. Mais Descartes y était déjà connu depuis 1638, par ses rapports avec le docteur Plempius au sujet de la circulation du sang. Plempius, né à Amsterdam en 1601, pratiquait la médecine dans sa ville natale, lorsque l'archiduchesse Isabelle lui fit offrir une chaire à l'université brabançonne (1633) (^). A Anisterdam, il avait fait la connaissance de Descartes et s'était lié d'amitié avec lui; plus tard il le revit encore dans un voyage qu'il fit à Haarlem. En 1638, il y eut entre eux une correspondance au sujet de la découverte de
(i) Notice sur Vopiscus Fortunatus Plempius, par Haan. {Annuaire de Vuniv, cathol. de Louvain, 1845).
Harvey que Plempius attaquait et qui avait trouvé en Descartes un chaleureux défenseur (0.
Mais cette discussion, fort courtoise d'ailleurs, et dans laquelle Descartes est traité avec beaucoup d'égards, ne porta que sur des questions de médecine.
Ce fut en 1648, que quelques audacieux cherchèrent à substituer à Louvain la philosophie de Descartes à celle d'Aristote. Plempius nous l'apprend dans une lettre qu'il adressa à ses collègues, le 21 décembre 1652 C).
Malgré l'amitié qu'il avait ressentie pour Descartes, il y jette un cri d'alarme contre sa philosophie, qu'il prétend être la réédification du système de Démocrite, détruit de fond en comble par Aristote depuis tant de siècles! Il se console en pensant que la forteresse aristotélicienne, en dépit des assauts de Ramus, de Campanella, de Gassendi et de tant d'autres, est toujours debout, tandis que ses ennemis sont anéantis. Plusieurs universités de la Hollande ont condamné la philosophie nouvelle; laissera-t-on expulser Aristote de cette célèbre académie qui s'est toujours glorifiée d'être péripatéticienne? La doctrine de Descartes est aussi pernicieuse aux jeunes gens qu'à la chose publique. Elle rend inapte à comprendre les autres sciences. Enfin, elle est nuisible à la santé, et Descartes serait devenu plus vieux, s'il s'était dispensé de mettre ses théories en pratique. Il prédit à ses collègues que, grâce à la philosophie d' Aristote, ils se porteront mieux et vivront plus longtemps.
(i) Plempius, Fundamenta seu institutiones medicinae. — V. la v^ édit., 1638. — Dans la seconde édition, 1644, ^^ publia en entier deux des lettres de Descartes à ce sujet. — Dans une édition postérieure, Plempius retracta ses assertions sur la circulation du sang.
(2) Conantur aliqui jam a quadriennio fere pellere e scholis nostris Aristotelem et nescio quant antiquatam philosophiam inducere.
Cinq docteurs de Louvain se rangèrent à l'avis de Plempius, qui était un homme influent ('), et condamnèrent formellement, comme lui, les idées nouvelles.
La vivacité de .ces attaques prouve que la philosophie cartésienne commençait à s'infiltrer peu à peu dans l'enseignement. Néanmoins elle ne fut pas réprouvée ofiiciellement à cette époque. L'université, qui avait défendu Jansenius et qui n'aimait pas les jésuites, semble même avoir eu à l'origine quelque sympathie pour le philosophe français. D'ailleurs en ce moment, les idées cartésiennes ne s'accusaient guère, à Louvain, que dans les mathématiques et dans les sciences médicales (^). Il ne s'était pas encore produit d'homme assez indépendant et assez convaincu pour opposer
(i) Plempius avait été élu en août 1649 recteur magnifique pour la troisième fois. — La lettre de Plempius fut publiée avec les écrits des cinq docteurs sous le titre suivant : Doctorum aliquot in academia Lovaniensi virorum judiàa de philosophia cartesiana, à la suite des Fundamenta mediànae, édition de 1654.
Ces personnages sont :
Libert Fromondus (Froidmont), ancien professeur de philosophie à la pédagogie du Faucon, alors professeur de théologie. Il avait été antérieurement en correspondance avec Descartes au sujet de Tâme des bêtes. Il combat le cartésianisme au point de vue théologique. — Petrus Damasus De Coninck, Christianus Lupus (De Wulf) et Joannes Rivius, également professeurs de théologie, reprochent entre autres choses au cartésianisme d'être contraire au sacrement de l'Eucharistie. — Enfin, Henri Van den Nouwelandt, syndic académique, tout en reconnaissant, ainsi que les précédents d'ailleurs , le mérite de Descartes comme mathématicien, défend vivement la philosophie d'Aristote. Il déclare qu'on ne peut aimer à la fois Thétis et Galathée et conclut : Ita voveo, et Aristotelem humeris academicis sustinendum judico, descobinato cartesio,
(2) On peut citer parmi les premiers cartésiens de Louvain Guillaume Philippi (16001665), philosophe et médecin, et Gérard Van Gutschoven (1615-1668). Ce dernier avait étudié les mathématiques et l'anatomie sous la direction de Descartes lui-même.
Professeur à la pédagogie du Lis, Philippi doit avoir été l'un des maîtres de Geulincx. Dans ses trois Medullae, publiées en 1661, 1663 et 1664, Philippi se
ouvertement la philosophie rationnelle à la philosophie traditionnelle.
Pendant tout le temps du professorat de Geulincx à Louvain, les actes de l'université C) ne contiennent pas trace de discussion relative à cette matière. C'est en 1662 seulement que l'université, sur la dénonciation de l'intemonce Jérôme Vecchio, prend la résolution de proscrire l'enseignement de la doctrine de Descartes.
Ainsi nous trouvons en même temps à Louvain des cartésiens et des jansénistes, lesquels ne tardent pas à faire cause commune contre la vieille école (^). Cette alliance qu'on trouve également en France, à la même époque, spécialement à Port-Royal, résulte de l'affinité qui existe entre les deux doctrines. .
D'abord, comme l'observe M"^ Bouillier (^), les jansénistes, bien entendu ceux qui n'allaient pas jusqu'à supprimer la raison et toute science pour ne laisser subsister que la grâce et la foi, devaient accueillir la philosophie cartésienne de préférence à toute autre. L'étude approfondie des écrits de Saint Augustin, à laquelle ils s'étaient voués, les avait préparés en quelque sorte au cartésianisme. Certains raisonnements de Descartes, en effet, rappellent des passages de ce
montre cartésien décidé, et il se vante d'avoir toujours professé les mêmes idées. Il ne peut cependant avoir enseigné le cartésianisme à l'époque où Geulincx était élève.
(i) Les actes généraux aussi bien que ceux de la faculté des arts.
Un mémoire sur l'histoire du cartésianisme en Belgique, par Mr l'abbé dr J. Monchamp, professeur à St-Trond, paraîtra prochainement.
(2) Cela n'est pas absolu cependant. Nous venons de citer, parmi les adversaires de Descartes, L. Froidmont, qui avait été, avec Henri Calenus, exécuteur testamentaire de Jansenius et éditeur de VAugustinus,
(3) Hist. de la phil. cartésienne, I, pp. 258, 413. Cf. le P. Boursier, de V action de Dieu sur les créatures.
Pèrede l'église, et Ton sait que le philosophe français dut se défendre d'avoir emprunté à l'évêque d'Hippone son principe : je pense donc je suis. D'autre part, jansénistes et cartésiens sont adversaires d'Aristote et de ses partisans. Enfin, la doctrine de Descartes comme celle de l'évêque d'Ypres a pour conséquence l'anéantissement de l'homme, Tune par sa théorie sur la grâce, l'autre par ses principes sur Dieu, cause unique qui agit en nous.
Ces analogies établies, on s'explique pourquoi les deux doctrines eurent pour ennemis les jésuites, et pourquoi Tune ainsi que l'autre furent comparées à l'hérésie de Calvin, — bien qu'on puisse affirmer que le cartésianisme pas plus que le jansénisme n'eut une tendance protestante.
Faut-il ranger Geulincx parmi les audacieux qui au dire de Plempius voulaient introduire le cartésianisme à Louvain? Certaines phrases du discours allégorique qui sert d'introduction aux Quaestiones quodlibeticae, permettent de le supposer. Dans cet écrit, les idées sont exposées d'une manière allégorique, souvent confuse et avec une emphase toute juvénile, mais on peut y relever nombre de passages qui montrent clairement les opinions de l'auteur.
Geulincx y combat spécialement les sensualistes et les philosophes scolastiques. Il se moque de ces gens superstitieux de l'antiquité qui n'écoutent que les détracteurs de nouveautés (novitatum osores audiunt); à ce.ux-ci il rattache les philosophes {philosophorum vulgus) qui ont l'habitude de condamner toutes les choses inaccoutumées, parce qu'ils n'en voient pas la raison : l'usage est pour eux la pierre de touche de toutes choses. Il recommande l'étude des mathématiques, de la logique, — science qui a besoin d'être réformée, — de l'histoire des choses de la nature, et il fait d'intéressantes observations sur les expériences et les hypo-
thèses. Çà et là se révèle, dans ce discours, un hardi rationalisme, qui, à défaut d'autres preuves, suffirait à rattacher, dès ce moment, notre auteur à l'école de Descartes.
Certains passages semblent inspirés directement dés œuvres du philosophe français : notamment quand il combat les formes substantielles, les qualités occultes et surtout l'explication des phénomènes par les propriétés spécifiques. Voici des exemples de ce dernier cas appliqué à la géométrie : Quaero ego, eut in triangulo omnes anguli sint aequales duobus rectis? Respondeat, quia forma trianguli pet naturalem resultantiam aequat très angulos duobus rectis. — Quaero cur angulus externus sit interno opposito major? Respondeat quia forma triangularis est talis naturae ut si unum ejus latus deinceps producatur majorem ei angulum continendum tradaiy quam intra se ex opposito contineat C). — Or, c'est la gloire de Descartes d'avoir montré toute la vanité des explications de ce genre. A citer encore ce qu'il dit de l'enseignement de la logique : Quae quidem scientia non ita temere et sparsim cum parer gis, ut hodie fit, tradatur; sed servato nitore ac tenore Geometriae : hanc autem, quam dico consequentiae scientiam, ita castigari posse, tentantem docuit me nuper eventus (^).
Dans la seconde édition des Quaestiones, qu'il a publiée en Hollande en 1665, Geulincx a encore développé ce discours dans le sens du rationalisme, et cette fois il cite sans crainte Descartes en l'appelant : Cartesius Rationis ille vindex et sensuum acris inseçtator (^).
(1) Quaestiones, p. I2.
(2) Ibid., p. 12.
(3) P. 15. (Parafhrasis),
Mais les idées cartésiennes que nous trouvons en germe et imparfaitement formulées dans ce premier écrit, seraient vraisemblablement restées stériles si l'auteur n'avait dû quitter son pays. Maintenu dans sa chaire à Louvain, Geulincx n'aurait jamais pu renoncer complètement à l'enseignement philosophique traditionnel; il se serait peut-être inspiré dans ses leçons de certains principes empruntés au maître français, il n'aurait pas approfondi ses doctrines au point d'en tirer les conséquences qu'elle recèle.
Les circonstances le placèrent heureusement au centre même du mouvement cartésien. C'est de la Hollande, en effet, que la philosophie nouvelle rayonna dans toute l'Europe. Descartes avait vécu vingt années dans ce pays; il y avait publié ses ouvrages. Soutenu par de hautes influences politiques, il y était intervenu personnellement dans les luttes ardentes suscitées par ses idées ; il y avait enfin trouvé des disciples enthousiastes. Dès 1638, un an après la publication à Leyde du discours de la Méthode, le cartésianisme était enseigné dans la jeune université d'Utrecht, par Reneri et Regius. Là aussi avait surgi le plus redoutable adversaire de Descartes, Gisbert Voetius, qui devait devenir bientôt le principal champion du péripatétisme et de l'orthodoxie protestante. Quelques années plus tard, le cartésianisme était implanté dans les universités de Groningue et de Leyde.
La nouvelle doctrine eut à surmonter bien des obstacles, spécialement dans cette dernière ville, où, par crainte de la contagion cartésienne, on ne noraniait plus, depuis 1643,
que des professeurs « non suspects de nouveautés » et connus pour leur attachement au culte réformé ('). Néanmoins Descartes y compta bientôt des partisans déclarés, aussi bien parmi les étudiants que parmi les professeurs, et quoique les autorités académiques, sans pourtant prendre parti contre le philosophe français, eussent défendu, en 1647, de faire mention de ses théories et même de son nom, de vives disputes s'élevèrent, à différentes reprises, entre professeurs. — Triglandius, Revius et Adam Stuart étaient, à Leyde, les adversaires du cartésianisme que défendaient énergiquement Heereboort, qui fut d'abord seul sur la brèche. De Raey et Heidanus.
Le ministre Abraham Heidanus (^) — dont on connaît les rapports personnels avec Geulincx — était un calviniste convaincu et un adversaire des remontrans, qu'il traitait de pélagiens. Opposé à la philosophie d'Aristote, il fut un des principaux soutiens du coccéianisme, doctrine qui avait pour but de soustraire l'église protestante à l'orthodoxie scolastique (^). Heidanus était de plus un partisan ardent du cartésianisme (^), et, comme il jouissait d'une grande influence.
(i) SiEGfîNBEEK, Gesch, der Leydsche Hoogeschool, I, p. 155.
(2) Petit fils du célèbre Gaspard Van der Heyden de Malines, l'un des premiers pasteurs protestants de la Belgique (1530-1586).
(3) Les querelles soulevées dans le monde des théologiens hollandais par les idées de Coccejus et de Heidanus, furent surtout orageuses vers 1658 (année de l'arrivée de Geulincx à Leyde) et à partir de 1665.
(4) Le coccéianisme était tout à fait indépendant du cartésianisme ; son chef, le professeur de théologie Coccejus, était même peu favorable à cette philosophie. Mais comme les deux doctrines avaient des points de contact et qu'elles se trouvaient en présence des mêmes ennemis, les coccéiens et les cartésiens firent bientôt cause commune. Voir Van der Aa, Biographisch Woordenboek, art. Coccejus, Heidanus. — A. Ypey en J.-J. Dermout, Geschiedenis der Nederlandsche hervormde Kerk, 1822, II, pp. 473, 485 ; III, 34. — Siegenbeek, cité I, p. 230, etc.
il contribua puissamment à répandre en Hollande les idées de Descartes. Mais comme tous les novateurs, il fut mal récompensé de ses peines. Ayant désapprouvé la conduite des curateurs de l'université, qui avaient interdit la défense de certaines propositions, il fut destitué le 4 mai 1676.
Dans un pareil milieu, Geulincx devait arriver facilement à une connaissance approfondie du cartésianisme. Aussi est-ce à l'école cartésienne hollandaise et non au cartésianisme flamand qu'il doit être rattaché. Mais les idées préconçues qu'il rapportait de Louvain ne purent être étrangères à la position qu'il prit dans la philosophie nouvelle.
Dès sa jeunesse il s'était inspiré d'un esprit indépendant qui le porta plus tard à n'admettre les idées cartésiennes qu'après les avoir examinées à son tour. D'autre part, il avait étudié les' maîtres antiques et s'était pénétré longuement de l'enseignement classique et traditionnel de l'université brabançonne. Il conserva toujours l'empreinte de cette première éducation.
Sans prendre part aux querelles soulevées dans son pays par le jansénisme, il avait subi l'influence de cette doctrine; il en avait vraisemblablement retenu la tendance à anéantir la créature sous la main toute puissante de Dieu et à estimer surtout la religion intérieure. Il était ainsi sur la voie d'un mysticisme spécial où devait le pousser également son existence malheureuse.
•Étudiant, dans ces dispositions, la philosophie de Descartes, il est surtout frappé par la méthode idéaliste du maître et par sa théorie de la substance qui conduit à la négation
des causes secondes; au point de vue pratique, il cherche à compléter cette philosophie en considérant surtout le for intérieur, véritable patrie de Thomme. De l'ensemble de ces tendances naît enfin une conception philosophique originale, qui en métaphysique va jusqu'aux confins du panthéisme, et en morale supprime toute liberté externe pour ne laisser de valeur qu'à la seule intention.