EXTRAITS
Statue d'Hermaphrodite trouvée à San Celso, à Rome. — Statue trouvée à Florence.
Statue de Lysippe trouve'e à Sienne.
Calcédoine gravée, possédée par Niccolô Niccoli.
J'ai vu encore par une lumière tempérée des sculptures très parfaites et travaillées avec un très grand art et une très grande habileté. Entre autres, dans la 440' olympiade, je vis à Rome un véritable chefd'œuvre, la statue d'un Hermaphrodite, de la grandeur d'un enfant de treize ans. Elle fut trouvée dans un égout, à une profondeur de huit pieds environ, couverte de terre au niveau du sol. Un sculpteur qui y passa un jour s'arrêta dans ce lieu pour faire des fouilles. Par son ordre on retira la statue et on la transporta à Téglise Sainte-Cécile au Transtevère, où il travaillait au monument d'un cardinaP. Telle était la perfection de Touvrage que le langage humain serait impuissant à en exprimer les beautés. Ladite statue était couchée sur un terrain brut, sur lequel était jetée une draperie. Le corps tourné de manière à montrer sa double nature ; les bras reposaient à terre, et les mains étaient entrelacées. Une des jambes était étendue, et l'orteil du pied tenait le tissu. C'est avec un art merveilleux que le sculpteur avait représenté la tension de l'étoffe. La tête de cette statue manquait. Quoique mutilée, elle laissait encore deviner les merveilles de beauté qu'elle devait offrir aux yeux dans son état complet, et quand le regard croyait avoir tout mesuré et tout saisi, le sens du tact découvrait encore des perfections nouvelles.
A Padoue, j'ai vu une autre statue appartenant à Lombardo délia Seta ^, laquelle avait été trouvée à Florence dans les fouilles faites sous
1. Probablement celui du cardinal Adam, prélat anglais, mort en iSgS. Le sculpteur, dont le nom reste inconnu, était un contemporain de Paolo Romano l'ancien.
2. Écrivain de Padoue ou de Sirichio, mort en iSgo. Ami de Pétrarque, il lui légua i34 ducats d'or et le constitua son second héritier. (V'asari, édition Le Monnier, tome !•»■, page 12, note 3.)
i34 LORENZO GHIBERTÏ
les maisons des Brunelleschi '. Quand la religion chrétienne triompha, cette statue fut sans doute cachée en ce lieu par quelque esprit d'élite qui, voyant ses perfections et ému de pitié, voulut la sauvegarder. On Tenterra dans un caveau de briques construit exprès, afin qu'elle ne courût pas le risque d'être entièrement détruite. On en marqua la place par une plaque de pierre. La statue fut trouvée sans tête et sans bras, et elle fut mise dans le tombeau certainement pour que le torse ne souffrît pas de nouveaux dégâts. C'est ainsi qu'elle fut conservée pendant de longues années dans notre ville. Le corps, merveille de sculpture, repose sur le pied droit. La draperie autour des reins est sculptée magistralement. Les yeux ne suffisent pas pour saisir tous ses charmes, ni dans une lumière forte ni dans une lumière tempérée. On ne les reconnaît bien qu'au toucher. Ayant été transportée à Ferrare, le fils de Lombardo délia Seta, devenu son possesseur par héritage, en fit don au marquis de Ferrare, grand connaisseur en matière d'art.
Une autre statue, semblable aux deux précédentes, fut trouvée à Sienne à la grande joie des citoyens et des connaisseurs, par qui elle fut vivement appréciée. Contre la jambe sur laquelle le corps s'appuie on voyait un dauphin, et le nom de Lysippe, un des plus illustres maîtres de l'antiquité, gravé sur la plinthe. Un vieux Chartreux, orfèvre, nommé Fra Jacopo-, lui-même dessinateur et amateur de la sculpture, me montra un dessin de la statue, dont je n'ai pas vu l'original; ce dessin est d'un fameux peintre siennois appelé Ambrogio Lorenzetti. De ce même Fra Jacopo j'ai su que la statue fut trouvée lors des fouilles sous les habitations des Malevolti. Les orfèvres, les peintres et tous les connaisseurs qu'il y avait à Sienne se hâtèrent d'aller la voir, et tous déclarèrent que c'était un chef-d'œuvre.
On la plaça d'un commun accord sur la fontaine de la Place Publique^ où elle ne resta que peu de temps, car, pendant les mal-
1. « In via Teatina », paroisse de SS. Michèle et Gaetano; et pre'cisément une partie de la maison appartenant aujourd'hui aux Pomi, au nume'ro 893.
2. M. Milanesi identifie ce fra Jacopo avec un moine, Jacopo del Tonghio, de la Chartreuse de Maggiano, dont il est fait mention vers 1406 dans les registres de la cathédrale de Sienne.
3. Fonte Gaja. Le fait, raconté par Ghiberti, eut lieu en 1357.
APPENDICE. - COMMENTAIRES i35
heurs de la guerre avec les Florentins, un citoyen qui faisait partie d'une assemblée où se trouvaient les plus illustres de la ville, parla en ces termes : « Concitoyens, considérant que depuis la trouvaille qui a été faite de la statue, tout parmi nous va mal, et sachant que notre religion sainte défend la pratique de l'idolâtrie, il faut croire que Dieu nous accable de maux pour nous punir. Nous voyons, en effet, que depuis que nous honorons cette statue, les choses vont de mal en pis. Je vous conseille de la mettre en pièces, que vous ferez ensevelir dans le territoire florentin. » Tout le monde étant d'accord avec Torateur^ il fut fait ainsi qu'on Tavait décidé, et la statue fut mise sous terre dans notre territoire.
Une autre des plus belles choses que j'ai vues de ma vie est une calcédoine gravée merveilleusement en creux; elle appartenait à un de nos concitoyens nommé Niccolô Niccoli'. C'était un homme très laborieux, qui s'adonnait à la recherche et à Tétude des choses de l'antiquité, telles que les inscriptions, les livres grecs et latins. Entre autres, il possédait cette calcédoine. C'était une pierre de forme ovale, sur laquelle était gravée la figure d'un adolescent, tenant un couteau à la main. 11 avait un genou presque plié sur l'autel, et la jambe droite tendue, dont le pied touchait la terre. Le raccourci était fait avec tant d'art et de perfection qu'on ne pouvait pas se lasser de l'admirer. Dans la main, il tenait une draperie et une petite image qu'il avait l'air de menacer de son couteau. Cet intaglio (intaille) était regardé comme une chose surprenante par les artistes les plus expérimentés et les plus savants en matière de sculpture ou de peinture, sans exception. Toutes les mesures et les proportions qu'une statue ou un autre morceau de sculpture pourrait avoir s'y trouvaient. Aussi par tous les hommes de talent était-elle louée sans mesure. Pour bien la voir il ne fallait pas la tenir dans une forte lumière, par la raison que les pierres fines et polies étant en creux, la forte lumière et leurs reflets empêchent d'en bien voir le travail. C'était en tournant la partie creusée contre le jour qu'on pouvait en voir parfaitement l'incision.
I. 11 s'agit de l'intaille représentant V Enlèvement du Palladium. (Voyez les Précurseurs de la Renaissance, de M. Mûntz, pages 70, 108, i56, 196.)
Avant tout, il faut que l'architecte soit lettré ^ et familiarisé avec le dessin^. Je ne dis pas qu'il faut qu'il soit aussi bon dessinateur que Myron ou Polidore {sic)^. Il doit être intelligent, avoir quelque connaissance de la géométrie, connaître Thistoire, être musicien, je
ne dis pas autant qu'Arist ^ (lacune dans le manuscrit), mais assez
pour savoir les divisions harmoniques; ne pas être ignorant de la médecine® pour qu'il puisse connaître les lieux où Tair est salubre^,
je ne dis pas Hippocrate^. De plus, il devrait savoir quelque peu
d'astrologie pour connaître TEst, TOuest, le Sud et le Nord, et l'ordonnance du cieP. Les mathématiques et la philosophie font de l'architecte un homme achevé. Qu'il ne soit pas arrogant*^, mais fidèle, ni cupide, et quil n'accepte pas de présent**.