‹ GhirlandaioChapitre 28 sur 36 · Louis Gillet, Raphaël (1906), p · texte numérisé non relu

Louis Gillet, Raphaël (1906), p

Ghirlandaio mourait à temps : au début de 1494, l'ascendant de Savonarole commençait à devenir menaçant; son influence n'était plus limitée à une clientèle restreinte d'auditeurs : il avait dès lors un parti, dont la force augmentait de jour en jour. Depuis la mort de Laurent de Médicis (1492), la hardiesse du moine visionnaire ne connaissait plus de bornes; il dénonçait sans ménagement la corruption du régime dégradant que le tyran avait fait peser sur Florence. Aucune trace du paganisme qui refleurissait dans les lettres et dans les arts ne devait trouver grâce devant lui, à commencer par ces prétendues peintures religieuses, toutes peuplées de portraits, devant lesquelles la curiosité et la malignité des badauds trouvait une abondante pâture : la Vierge avait les traits de telle ou telle dame, dont on savait les histoires; saint Jean était ce jeune élégant, qui avait défrayé la chronique scandaleuse...! — Domenico ne fut pas exposé à entendre ainsi vilipender son œuvre; il n'assista pas à ces regrettables autodafés, les « bruciamenti délie vanità », dont on a tour à tour aggravé et atténué l'importance, mais qui étaient bien propres

à exaspérer les artistes. Il s'endormit donc tranquillement, sans que rien vînt l'arracher à son aimable rêve de christianisme païen.

On peut se demander — c'est un jeu innocent — ce qui serait advenu de lui, s'il avait dû prendre parti au milieu des passions déchaînées à Florence par le fougueux prédicateur, après l'expulsion de l'incapable Pierre de Médicis. Aurait-il voulu être, comme Botticelli, le peintre des « Piagnoni », l'auteur de Madones douloureuses entourées de saints aux attitudes théâtrales, de scènes sépulcrales comme la Pietà de Munich ou apocalyptiques comme la Nativité de Londres? Aurait-il déposé ses pinceaux pour se faire moine comme Bartolommeo délia Porta? N'oublions pas que Pic de la Mirandole, et, parmi les plus intimes amis de Laurent de Médicis, un Politien et un Marsile Ficin subirent, à des degrés divers, l'ascendant de Savonarole.

En face de ce point d'interrogation, chacun peut rêvera sa guise; mais il faudrait une bonne dose d'imagination pour se représenter Ghirlandaio mystique, auteur de peintures tourmentées, évocateur de visions d'angoisse et de pénitence! Cette déformation de son heureux génie, à supposer qu'il dût y être exposé, lui fut épargnée par la mort : en ce sens, cette importune visiteuse fut pour lui une libératrice. Délivré du cauchemar qui allait peser lourdement sur les hommes de

sa génération, Domenico reste devant l'histoire de l'art le témoin souriant d'une époque à peu près unique d'épanouissement intellectuel, de bien-être, et d'indulgence pour soi-même. Ce moment fugitif de son admirable mission artistique est comme la fleur délicate, embaumée, vite flétrie, qui s'épanouit sur la tige élégante et souple de la civilisation florentine ; elle renferme en grande partie le secret du charme qu'exerce invinciblement Florence, et il faut l'aimer en Ghirlandaio, qui l'a si bien cultivée.

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