A GENIUS AS INTENSE
WITH A YET MORE TRAGIG DOOM.
C'est justice. Il a une conception du monde assez analogue à celle de son prédécesseur ; il se représente de la même façon la nature ; par la même exception illogique et touchante, il se refuse à ranger l'amour parmi les puissances du mal ; il réunit de la même façon l'amour et la mort. Quelques procédés d'art sont communs aux deux écrivains : l'emploi du symbole ; l'ironie ; l'agrandissement des figures, qui deviennent des caricatures tragiques. Ainsi Leopardi a rencontré en Angleterre, au
bout de nombreuses années, une âme semblable à la sienne, et Ta Révélée à elle-même : preuve frappante de la puissance de son œuvre et de sa vitalité.
La France connut d'abord Fœuvre de Leopardi par trois Dialogues traduits dans le Siècle de 1833 ; puis par le Discours préliminaire à la Batrachomyomachie, ajouté à la version française du poème homérique par Berger de Xivry, en 1837 *. Nous devons attendre longtemps avant de voir paraître les poésies dans notre langue ; la traduction de Valéry Varnier est de 1867 ; suivent, à vingt ans d'intervalle, celle d'Eugène Carré (1887) et celle de Lacaussade (1889). Ce dernier professaitpour Leopardi un véritable culte ; il l'a célébré dans une ode qui n'est malheureusement pas la meilleure de ses œuvres. — Plus tardivement encore nous sont arrivés les écrits en prose, dans la version Dapples (1880). La même année ^ M. Aulard nous donnait les « Poésies et œuvres morales de G. Leopardi, première traduction complète ». La Correspondance ^ malgré sa haute valeur psychologique, n'a pas encore trouvé de traducteur ; et l'on désirerait au moins des pages choisies du Zibaldone et des Ecrits inédits ^. Pour le texte italien, nous sommes assez
' Un jeune érudit, M. Serban, prépare un liyre sur Leopardi en France.
^ Notons ici que quelques italiens ont bien voulu traduire des fragments de Leopardi dans notre langue : pour la poésie, MM. San Giorgi (1898), Gastaldo (1900); pour la prose, M«"e Linda Garamelli (1900), M. Turiello (1905).
dépourvus : nous n'avons pas d'autre édition que celle des Canti, publiée en 1841 par Baudry, et celle de la Batrachomyomachie, publiée en 1842 par le même éditeur. Il faut seulement y ajouter quelques extraits, contenus dans diverses éditions classiques.
La personnalité du poète a donné lieu aux interprétations les plus bizarres. Voici un Leopardi qui « ne veut pas mourir encore », comme la Jeune captive ; il est devenu, par surcroît, un faiseur de barricades :
Lorsque tous ces flots soulevés Attaquèrent les barricades, Je pris dans mes bras les pavés, Et dis : (( Battons-nous, camarades ! »
Puis je criai sur nos vainqueurs :
« Tirez ! Le peuple aura mémoire »
— ^ Mon Dieu ! le lit de mes douleurs Verra-t-il Taube de ma gloire ?
Cet étrange Leopardi est de 1860. Veut-on savoir comment, en 1870 encore, un Valéry Varnier expliquait à ses compatriotes ce qu'était à son sens l'ironie léopardienne ? Elle vient, disait-il, de Voltaire : mais elle s'est faite pesante et insupportable en passant à l'étranger. « Je ne puis m'empêcher de voir dans sa misanthropie les ravages d'une ironie étrangère au génie de sa nation,, que sa raison acceptait, et contre laquelle son cœur et son imagination se débattaient... C'est le danger de ces productions. Cette ironie tient trop au sol. C'est comme un vin qui ne s'exporte pas ; faites-lui passer les Alpes, il se gâte ou s'allume, et le bouchon saute; c'est perdu... » Après avoir expliqué que le pessimisme de son poète venait en partie de l'état de l'Italie, dont il
fait d'ailleurs le tableau le plus extravagant; et après avoir peint Recanati sous les couleurs les plus faussement romantiques — « dure enfance passée dans un château aérien » — il remarque que Leopardi s*est irrité contré les poètes fâcheux, et que nous n'avons plus en France la manie de lire nos œuvres à tout venant. <( Reconnaissez, messieurs les étrangers, que la politesse française a du bon quelquefois, et n'est point pure grimace » — Nous citerions aisément d'autres exemples, à une époque plus rapprochée de nous qu'on ne pourrait croire, qui sont peut êtie moins sots, mais qui ne sont guère moins ridicules. Une comédie récente, voulant représenter la mort du poète, ne faisait-elle pas de Paolina Ranièri, la sœur de Leopardi ?
Par bonheur, nous avons autre chose que ces déformations. La tradition des études sérieuses fut inaugurée chez nous dès 1838, par un article de la France liaéraire, qui avait le mérite de mettre sous les yeux des lecteurs français des fragments de Leopardi, traduits de sa prose et de ses vers. La tradition de la sympathie fut inaugurée par Alfred de Musset, dans sa pièce de 1842, Après une lecture. Il ne peut s'empêcher de parler d«s «langueurs du parler d'Ausonie », montre une connaissance assez superficielle du poète italien, mais admire aon « sobre génie », son « chaste amour pour l'âpre vérité », son mépris hautain de la mort. Paul de Musset témoigne que son frère lisait souvent les Canti^ voulait faire connaître Leopardi à ses compatriotes, et avait même i:Jiuni quelques documents dans ce dessein.
L'article de Sainte-Beuve, publié dans la Reçue des
240 GIACOMO LEQPARDI
Deux Mondes de 1844, est à la France ce que l'article de Gladstone est à l'Angleterre : non pas tout à fait le premier, mais sans aucun doute le plus important. Peut-être l'auteur a-t-il fait à l'hellénisme et au byronisme une place trop considérable dans la physionomie morale de Léopardi. Mais grâce à ce don de divination qui lui permettait de prévoir, semble-t-il, ce que la critique devait péniblement établir après lui ; grâce à sa merveilleuse intelligence des âmes, il a porté sur le poète et sur son art des jugements qu'en beaucoup de points, le temps n'a pas infirmés. On n'a pas jugé son étude indigne d'être traduite en italien ; on l'a largement utilisée en Allemagne et en Angleterre. Entre les articles insignifiants répandus dans les dictionnaires biographiques ou même les études sur Leopardi qui, à partir de cette date, ne manquent plus en France, et cette analyse délicate, ces exemples ingénieusement traduits, ce portrait si vivant, la différence est énorme. Grâce à Sainte-Beuve, Leopardi avait désormais ses lettres de crédit.
A cette connaissance littéraire, Marc Monnier ajoute en 1860 la passion. Voulant montrer que l'Italie n'est pas la terre des morts, il cite parmi les Italiens les plus admirables, Leopardi, et chante un hymne à sa gloire. — Dès lors, il serait long de rapporter ici les témoignages d'une faveur qui va toujours croissant. Essayons plutôt de distinguer quelques tendances et de marquer quelques directions.
La tradition des voyages français en Italie, déjà si solidement établie au dix-huitième siècle, s'est encore affermie au dix-neuvième. Nous avons visité les petites
LEOPARDl ET LA PENSEE EUROPEENNE 241
villes après les grandes ; Paul Bourget est allé méditer à Recanati.
Autre chose : l'étude de la langue et de la littérature italienne, grâce à Teffort de quelques-uns de nos professeurs, a conquis une faveur nouvelle. D'où une série de travaux universitaires : depuis le livre de M. Bouchée Leclercq et la thèse de M. Aulard, jusqu'aux articles de nos (( italianisants », dans le Bulletin italien^ par exemple. Telle Académie de province a voulu entendre l'éloge de Leopardi.
Enfants gâtés de l'Europe, nous avons refusé longtemps d'étudier l'étranger, sous prétexte qu'il venait à nous de lui-même. L'étranger vient toujours à nous : mais nous voulons aussi aller à lui. Quoi qu'on en dise, la curiosité du public français pour toutes les productions intellectuelles de l'Europe est singulièrement éveillée. Cette curiosité, nos grandes Revues l'entretiennent : la Revue des Deujc^Mondes, continuant ainsi son rôle traditionnel ; le Correspondant ; le Mercure de France, Nos journaux même, soucieux de littérature et de littérature étrangère, les Débats , le Temps, le Figaro, parlent quelquefois de Leopardi.
Ceci surtout : au cours de ces dernières années, nous avons senti, plus vivement qu'on n'avait jamais fait, les affinités de la mentalité italienne avec la nôtre. Après avoir cru que toute philosophie et toute sagesse devaient venir de l'Allemagne, nous avons rendu justice aux fortes qualités de la pensée latine. Nous avons retrouvé nos liens de parenté; et la joie de cette découverte a résisté à toutes les vicissitudes de la politique. Nos moralistes et
242 iilACOMO LEOPARDI
nos critiques, donc (Barbey d'Aurevilly ; Garo; Gebhart; Rod ; Ghallemel-Lacour) avec curiosité, presque toujours avec sympathie et respect, se sont tournés vers Leopardi. Pour toutes ces raisons, nous rendons aujourd'hui de dignes hommages à son noble et fier génie. Nous le plaçons — c'est le titre d'un des derniers livres parus à son sujet — au rang des « grands classiques ».