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CHAPITRE VIT

Les Italiens honorent en Leopardi un de leurs plus grands poètes. Il appartient, en effet, par toute son œuvre, à la race des génies vigoureux et passionnés qu'a produits le sol latin ; et de plus, il joue un rôle dans le Risorgimento : sa Ganzone à l'Italie a fait entendre la voix même de la patrie.

Mais il est né à l'époque où un incessant commerce d'idées lie entre eux les différents peuples européens ; et il a pris part aux échanges. Que doit-il aux littératures voisines ? Il y a des groupements internationaux d'esprits : auquel appartient-il ? Et enfin, quelle a été sa fortune hors des frontières de son pays ?

Aux littératures voisines, l'anglaise, l'allemande, la française, il doit en somme assez peu.

Il connaissait l'anglais : nous trouvons dans le Zibaldone des pages entières écrites en cette langue. Mais il

ignorait T Angleterre. Songeons avec quelle peine il avait pu forcer la barrière qui renfermait à I\ecanati ; c'est par fragments que sa culture étrangère s'était formée ; il l'avait acquise au hasard de ses lectures éparses^ dans des articles de revue, sans direction et sans méthode. Qui lui aurait indiqué les œuvres essentielles, seules capables.de révéler le génie d'un peuple? Ses idées ne dépassent guère celles que nous trouvons communément au dix-huitième siècle. Le représentant de la littérature anglaise est pour lui Ossian, poète du Nord, par conséquent voué à la tristesse et à la mélancolie ; ses œuvres sont le produit spontané de la race, dans sa force primitive. Ajoutons Addison ; Pope ; Hervey, qui favorise dans quelque mesure le goût qu'il avait montré dès sa jeunesse pour les méditations nocturnes ; peutêtre Swift; et quelques autres noms, à l'aventure : aucun de ceux qu'il cite ne permet de conclure à une préférence marquée de son esprit, encore moins à une influence qui l'aurait modifié.

Si la fortune lui avait permis de vivre dans une de ces colonies d'Anglais qui n'étaient pas rares alors en Italie, et qui ont joué un grand rôle dans l'histoire des relations intellectuelles entre les deux peuples, il aurait dépassé sans doute cette connaissance moyenne ; il aurait comblé les lacunes qu'elle présente ; il se serait mis au courant des productions contemporaines. Il est vrai qu'il parle souvent de Byron, mais avec une antipathie marquée. Byron manque d'art : il choisit mal les protagonistes de ses poèmes; il cite des exemples historiques des passions qu'il est en train de décrire ; il

embarrasse ses vers de notes et d'explications : procé-» dés gauohes et maladroits. Sa poésie est orientale, ce qui la rend paradoxale et comme illégitime, puis qu'elle devrait présenter les couleurs sombres des imaginations du Nord. Il manque de psychologie; il n'y a guère qu'une seule de ses idées qui vaille la peine d'être retenue : c'est que l'homme arrivé au comble du désespoir, voyant que sa souffrance est désormais sans limites, au lieu de pleurer, sourit, et ce sourire est plus terrible que les larmes. Cette remarque a frappé Leopardi, elle n'est peut être pas étrangère à l'attitude qu'il prend dans quelques-unes de ses Opérette morali^ où il sourit, lui aussi, de désespoir. Mais dans l'ensemble, son ironie reste très différente de celle de Byron.

Il ne connaissait pas l'allemand. Il doit sa réprésentation de l'Allemagne à ses relations philologiques :• pays d'érudits, le seul peut-être qui maintienne la tradition de la science dans un siècle où l'ignorance devient la loi ; et davantage encore à Madame de Staël : littérature septen^trionale ; langue très souple, propre à la poésie et aux traductions ; habitants épris de niusique, de rêve, et d'idéal ; métaphysiciens perdus dans leurs propres élucubrations. L'Allemagne est aussi le pays du roman <• tisme, le pays de Bûrger, ce qui la rend moins sympathique à ses yeux ; et plus tard, le pays qui veut contester à l'Italie la suprématie intellectuelle, ce qui le met tout à fait en colère. Image peu vraie — ' ce qui n'importerait guère ici, puisque l'influence d'une littérature ne se mesure pas toujours à la connaissance exacte qu'on en peut avoir ; mais surtout, image confuse et sans relief.

Il faut faire exception pour une œuvre : Werther, -Il l'a citée à plusieurs reprises dans son Zibaldone ; par exemple : « 4 octobre 1820. Je sais qu'après avoir lu Werther, mon désespoir a pris un caractère ardent... » (I, 351). Dans ses Ecrits inédits, on peut lire des notes pour un roman projeté ; et en tête : Werther. Les notes, bien que confuses, permettent de voir que Leopardi songeait à peindre un suicide après un amour malheureux. Dans les Canti, le thème de Gonsalvo — le héros qui meurt après avoir reçu de celle qu'il aime un baiser qui l'a'rendu divin — n'est pas sans analogie avec un passage célèbre du roman de Goethe.

Nous avons donc ici les éléments d'une influence possible. Mais pour mesurer sa portée, il ne faut pas oublier le mécanisme compliqué de la psychologie de Leopardi. Sa curiosité intellectuelle était très vive, et tout l'intéressait. Or ce n'était pas curiosité de dilettante, vite éprise d'un objet nouveau, vite lassée. Sa nature présentait cett^ particularité, que toute connaissance devenait pour lui désir d'imitation. Il lui -suffisait de lire un livre italien pour qu'il fut tenté d'en reproduire le style ; un livre étranger, pour qu'il pensât toute la journée dans la langue de l'auteur. Il lui semblait même^ en s'examinant^ que l'assimilation était le trait essentiel de son génie.

En même temps, une autre faculté agissait, plus puissante que la première : l'esprit critique. Les idées qu'il prend chez les autres, qu'il veut imiter, qu'il imite même pendant quelque temps, il les étudie : presque toujours il les rejette. Si c'était le lieu de rapporter ici tous les passages de ses œuvres qui ont trait aux littératures^

étrangères, apparaîtrait cette vérité certaine, qu'en défi» nitive, il ne retient guère que ce qu'il portait antérieurement en lui-même. Ses lectures sont pour lui une excitation intellectuelle ou sentimentale ; elles présentent des idées à sa critique ; elles accusent des nuances déjà marquées de son tempérament ; elles ne changent pas son être. Il l'a dit, à propos de Werther même, en une page subtile :

^Beaucoup de gens, parla lecture des romans, livres sentimentaux, etc., ou bien acquièrent une fausse sensibilité quand ils n'étaient pas sensibles, ou corrompent leur sensibilité vraie quand ils l'étaient. Pour moi, qui ai toujours été mortellement ennemi de l'affectation, surtout en ce qui regarde les passions de l'âme et du cœur, je me suis bien gardé de contracter cette espèce -d'infirmité, et j'ai toujours cherché à laisser opérer la nature en toute liberté et spontanéité. De toute façon, je -me suis aperçu que la lecture des livres n'a vraiment produit en moi ni passions ou sentiments que je n'eusse point, ni effets de ces passions ou sentiments qui ne fussent point nés sans ces lectures; et cependant, la lecture les a accélérés, et a hâté leur développement. En somme, je savais où aboutirait telle passion, telle émotion, tel sentiment que j'éprouvais, même en laissant -faire entièrement la nature : et néanmoins, comme je trouvais la route pour ainsi dire ouverte, j'y courais plus rapidement. Par exemple : dans l'amour, le désespoir me portait souvent au désir passionné du suicide : il m'y aurait entraîné sans doute par sa propre force ; je sentais que ce désir venait de mon cœur, était né en moi,

m'appartenait en propre, et n'était pas emprunté. Mais pareillement, il me semblait, je sentais, que si ce désir surgissait si vite en moi, c'est que la lecture récente de Werther m'avait fait savoir qu'un amour de cette espèce finissait par le suicide. En résumé, le désespoir m'y portait : mais si je n'avais pas eu connaissance de ces choses, ce désir ne me serait pas venu si vite à l'esprit, puisque j'aurais dû comme l'inventer : tandis que même en fuyant autant qu'il était possible toute imitation, je le trouvais déjà tout inventé. »

(Zihaldone^ I, 175.)

Tel semble donc être sur lui l'effet de Werther : une rencontre ; un encouragement ; non pas une transformation de sa personnalité.

Ses relations intellectuelles avec la France sont autre- -ment étendues ; la langue et la pensée de notre pays l'ont occupé, et préoccupé, sa vie durant. Mais cela ne veut pas dire qu'elles aient beaucoup agi.

Nous avons de lui plusieurs lettres en français, depuis celle qu'il composait à douze ans pour dédier son Pompée en Egypte à son père, jusqu'à celle qu'il adressait en 1834 à sa sœur Paolina, pour lui parler des élégances florentines. Elles montrent une connaissance de la langue qui, d'abord incertaine, devient très sûre. Leopardi finit par écrire non seulement avec correction, mais avec force ou avec charme, suivant le ton de la lettre. Les incessantes recherches étymologiques auxquelles il se livre lui fournissent un vocabulaire très précis; ses lec- -tures forment son style. S'agit-il de parler, il se trouve

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d'abord embarrassé ; lors de son premier séjour à Rome, obligé de se mêler aux conversations mondaines, il s'étonne de ne pas distinguer au passage des mots qui lui sont familiers quand il les voit écrits. Puis il s'accoutume à cette gymnastique : on veut bien lui dire qu'il s'exprime avec une perfection rare pour un étranger. Nous savons aussi qu'il possède à merveille les termes philosophiques ; et que même il conseille à ses compatriotes de les emprunter aux Français, pourvu qu41s ne les emploient pas d'une façon barbare, et qu'ils aient soin de ne pas déformer la physionomie de l'italien.

De ces mots-là, nous n'en trouvons pas cependant dans sa prose, même quand il expose ses doctrines : à plus forte raison n'en trouvons-nous pas dans ses vers ; s'il émaille son Zibaldone d'expressions françaises, il n'en laisse passer aucune dans ses œuvres achevées; aucune tournure seulement douteuse, aucun emploi inusité, ne révèlent sa longue familiarité avec notre vocabulaire et notre style. Au contraire j tandis que les écrits de son enfance et de son adolescence n'évitent pas les gallicismes, ceux de sa maturité sont les modèles d'un italien parfait.

Le plus curieux, c'est que loin de subir quelque influence que ce soit, les jugements qu'il porte sur notre langue sont empreints d'une vive hostilité : Alfieri est à peine plus violent. S'il la considère dans son origine, il déclare qu'elle s'est abâtardie, tandis que l'espagnol et surtout l'italien sont restés très près du latin ; dans son orthographe, il la trouve absurde ; dans sa prononciation, inexpressive ; dans ses caractères, elle est pauvre en ima-

ges, abstraite à l'excès, décharnée : un squelette. Savoureuse encore au seizième siècle, elle a été desséchée par le travail de T Académie, qui en a banni tout élément pittoresque. Elle est devenue la langue de la société, sans caractère, sans originalité, fade comme la conversation des salons, vide comme les mondains. Elle manque de stabilité, de précision, de souplesse; elle est impropre aux traductions, impropre à la poésie, impropre à la grande éloquence, impropre au sublime. On lui objecte, pour la richesse, La Fontaine, et pour la majesté, Bos^ suet. Point du tout : la misère de notre langue les a réduits tous deux à être médiocres. « La langue française est proprement, sous tous les rapports , de toutes les façons, la langue de la médiocrité » (III, 476). Son universalité même vient de là.

Ainsi, plus il l'étudié, et plus il réagit contre elle.. C'est que le patriotisme est en jeu ici : il faut qu'il la condamne. Il part de cette idée arrêtée, que l'invasion du français en Italie, telle qu'elle s'est produite aux siè* clés précédents, est funeste au génie national; et même que la diffusion du français en Europe nuit aux droits antérieurs de l'italien, qui a occupé la première place à l'époque de la Renaissance, et qui n'aurait jamais dû la perdre. Chaque critique adressée à l'usurpatrice est une façon d'affirmer la supériorité de sa propre langue : il l'aurait établie triomphalement sous forme de traité, s'il avait eu le temps de composer ce parallèle entre les cinq grandes langues européennes qu'il a si longtemps méditée Le résultat le plus clair de sa connaissance du français est d'exciter en lui une jalousie patriotique qui le rend plus Italien.

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Il ignore ces écrivains qui le démentent au moment même où il écrit, ceux qui mettent un bonnet rouge au vieux dictionnaire, et renouvellent tous nos modes d'expression. De la littérature française, il connaît peu le seizième siècle, bien qu'il le vante souvent pour faire ressortir la pauvreté des autres. S*il cite Amyot, Charron, ou Montaigne, il ne parle ni de Rabelais, ni, chose plus surprenante, de Ronsard. Il connaît le dix-septième siècle assez bien, c'est-à-dire moins- bien que beaucoup de ses compatriotes, qui le possédaient à fond. Au contraire, il a vécu dans l'intimité des auteurs du xviii* siècle. Le catalogue de sa bibliothèque nous ferait comprendre, à lui seul, l'étendue de ses lectures ; il porte les noms de d'Argens, Gondillac, Duclos, Mably, Montesquieu, Rousseau, Volney, Voltaire; sans compter l'Encyclopédie. Mais le Zibaldone transforme ces présomptions en certitudes. Les intellectuels, les sentimentaux, les romanesques, les savants : il n'est pas un genre d'esprit qu'il •n'ait pratiqué. Il a lu ceux que nous avons oubliés aujourd'hui, l'Origine des Découvertes de Dutens, l'Elève de la nature de Beaurien, le Eloges de Thomas; il n'oublie ni La Harpe, ni Marmontel, ni Delille, ni Barthélémy; il a pratiqué Frédéric II ; il s'est nourri des idéologues, Cabanis, Destutt de Tracy, J.-B. Say, Fauriel : ceci seul vaudrait une étude à part. Personne n'a plus passionnément étudié Madame de Staël, qui, d'après son propre témoignage, a éveillé en lui le goût de la philosophie. Déjà Chateaubriand lui est moins familier; et la liste s'arrête là. A part Lamennais, qu'il cite à plusieurs reprises, et Paul-Louis Courier, il ne connaît du dix-

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neuvième siècle aucun auteur qui compte ; son information ne dépasse guère 1815. Il ne soupçonne pas nos grands romantiques.

Quelques-uns, parmi tous, excitent spécialement son intérêt, moins par leurs qualités intrinsèques que par les affinités qu'ils présentent avec sa nature. Mais les noms même de ceux qui paraissent avoir été ses modèles d'un moment évoquent des philosophies si contradictoires que leur action n*a pu être profonde . L'emprunt est souvent minime et presque toujours passager. Bornons-nous, dans une si vaste matière, à quelques exemples. La pensée de Pascal l'a frappé fortement : mais que reste-t-il, à faire le compte, de la philosophie du divertissement dans la théorie des illusions ? Peu de chose. Il a cru, avec les sensualistes français, interprètes eux-mêmes de la pensée anglaise, qu'il n'y avait pas d'idées innées; que tout était habitude et assimilation; que vérité et vertu étaient choses relatives : mais nous savons avec •quelle énergie il a repoussé la croyance au progrès, qui était un de leurs dogmes. Avec Rousseau, il a refait le rêve d'une nature primitive toute bonne, pour s'apercevoir bientôt que la nature était essentiellement mauvaise. Montesquieu, dont le nom revient souvent sous sa plume, -lui a fourni des considérations esthétiques et des théories politiques, qu'il s'est plu à critiquer et à contredire pour la plupart. A Madame de Staël, il doit quelques révélations sentimentales, par Corinne; quelques thèmes poétiques ; quelques idées philosophiques ; et certainement des opinions nouvelles en matière de critique littéraire. Mais elle n'a jamais pu l'amener à un romantisme

avoué ; ni à la religion de la perfectibilité ; ni à des productions de nature à rappeler, fut-ce de loin, Delphine, Corinne, ou le livre de TAllemagne. Ainsi de tous. Il a beaucoup lu, beaucoup emmagasiné ; mais beaucoup transformé aussi. Sur les matériaux empruntés à la France, il a mis sa marque personnelle. On reconnaît certains détails; mais l'ensemble est bien de lui. - La conclusion à laquelle nous aboutissions par ailleurs ^ quand il s'agissait de son art, s'impose donc également à qui étudie les sources de sa pensée ; la connaissance qu'il avait de l'étranger n'entonne pas sa forte originalité.

Dès lors, il est malaisé de le classer dans un groupe défini.

Il offre des traits de ressemblance avec les René, lés Obermann, les Manfred, tous membres d'une même famille; rien d'étonnant, puisqu'il a partagé les sentiments de Werther, père de la lignée. 11 n'est pas tout à fait à l'abri de la contagion qui, partie de Wetzlar, a déjà passé en Italie avec Foscolo. 11 a été travaillé par l'ennui ; et la définition qu'il donne de ce mal ressemble à celle des héros romantiques : le dégoût des occupations des autres hommes; la conviction que tout est vain, fade, et vide; la perte de la volonté, et même du désir : maladie morale assez redoutable pour conduire à la mort. L'ennui, a-t-il dit, est de la nature de l'air qui remplit tous les intervalles des choses matérielles, et tous les vides de ces choses. Un corps s'éloigne-t-il ? Si

un autre ne le remplace, Tair arrive aussitôt. De même tous les intervalles de la vie humaine, entre les plaisirs et les douleurs, sont occupés par Tennui. Et comme les plaisirs sont semblables à des toiles d'araignée, minces, rares, et transparents, l'ennui les pénètre de toutes parts, et les remplit, comme l'air entre dans ces toiles. En somme, notre existence n'est qu'un tissu de douleur et d'ennui.

• Mais le caractère commun à la famille des grands ennuyés, c'est qu'ils se lamentent sans cause réelle, et qu'ils chérissent leur mal au lieu de vouloir le guérir, ayant le remède à portée de la main : il leur suffirait d'agir, et ils seraient sauvés. La douleur de Leopardi est d'une autre nature. La fortune, qui a gâté les fils de Werther, lui a donné des sujets trop certains de se plaindre. L'ennui qu'il a connu à Recanati n'était pas imaginaire ; s'il s'est tenu à l'écart des hommes, c'est qu'ils n'ont pas voulu de lui ; les amours les plus innocentes et les plus légitimes lui ont été refusées ; ses cris de détresse ont «ouvent été ceux de son corps torturé. Loin de faire de sa souffrance un sujet d'orgueil, de chercher, comme les héros byroniens, un caractère de supériorité dans des crimes surhumains, et une originalité dans le mépris des lois sociales, il a abouti à un stoïcisme vertueux, tout mêlé de pitié pour ses compagnons d'infortune. Son mal ne ressemble donc pas, dans ses symptômes essentiels, à celui qu'on appelle le mal du siècle ; il en connaît les ' tourments : mais il en connaît aussi beaucoup d'autres, -plus complexes, plus graves, plus réels ; moins littéraires. :

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Ceux qui, prenant acte de son effort pour réduire en systèmes les résultats de son expérience, voient surtout en lui le penseur, et le rangent parmi les métaphysiciens dont la doctrine s^élabore à peu près en même temps que la sienne, ne semblent pas non plus avoir tout à fait raison. Non pas qu'il n'offre avec les pessimistes allemands de l'école de Schopenhauer des analogies pour ainsi dire naturelles. En parcourant les champs de la tristesse humaine, il faut bien qu'ils se rencontrent quelquefois. Leopardi ne cherche-t-il pas comme eux à faire d'une tristesse impulsive une tristesse raisonnée ? N'a-t-il pas, comme eux, le dessein d'éclairer les hommes en leur révélant des vérités peu consolantes, mais nécessaires ? N'affirme-t-il pas, comme eux, que la douleur se confond avec la vie, et qu'en conséquence les êtres supérieurs sont ceux qui souffrent le plus ? Ne prêche-t-il pas, comme eux, la vertu de compassion ?

Mais la différence est celle-ci : autant un Schopenhauer est à son aise pour échafauder de vastes constructions métaphysiques, autant un Leopardi s'attache à une philosophie pratique. Sa pensée, toujours inquiète et mobile, ne connaît pas la volupté d'imaginer de toutes pièces une explication de l'univers très cohérente, et qui présente seulement le défaut de ne pas correspondre au réel. Il tient, au contraire, à rester près des choses. Il n'a pas voulu comprendre le système de Kant : comment dès lors arriverait-il à concevoir le monde comme volonté et représentation ? Ces jeux de la pensée ne le satisfont pas, et l'intéressent à peine; il souffre trop pour se consoler par des hypothèses cosmiques. Il voit que la nature

a une fin différente de cejile de l'homme : laquelle ? il ne songe pas à le dire ; il lui suffit de savoir que les deux ne concordent pas, et que de cette discordance naît le mal. Peu lui importe l'Etre en soi ; ce qui l'intéresse, c'est la douleur. Il est psychologue beaucoup plutôt que métaphysicien.

Les pessimistes allemands forment à proprementparler «ne école. Ils procèdent de Kant; ils aspirent à l'enseignement officiel ; ils forment des élèves. Schopenhauer a €u des disciples avoués, et des lecteurs sur lesquels il a profondément agi ; une postérité directe et des héritiers inconscients : il reste à étudier en détail l'influence de sa philosophie sur la littérature française, par exemple, mais on l'entrevoit dès maintenant considérable. De cette école, Leopardi ne fait pas partie ; il répugne par sa nature à faire partie de quelque école que ce soit. Il n'est pas arrivé au pessimisme pour les mêmes raisons, ne l'a pas conçu de la même manière, n'a pas exercé sur ses contemporains ou sur ses successeurs la même action. Parlons, si nous voulons, d'un très vague et très lointain parallélisme entre ses doctrines et les doctrines allemandes : ne parlons pas d'influence. Il aurait pu connaître l'œuvre de Schopenhauer, puisque la première édition du Monde comme volonté et représentation date de 1819 ; mais l'auteur n'arriva guère à la célébrité que vers 1840 ; l'attention de Leopardi ne fut donc pas attirée vers lui. Inversement, Schopenhauer n'a rendu hommage à Leopardi que dans la troisième édition de son livre : « Personne n'a creusé aussi profondément le sujet, et ne l'a ëpuisé aussi complètement, que de nos jours Leopardi.

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Il en est tout rempli et tout pénétré : la dérision et la misère de notre existence, voilà ce qu*il peint à chaque page de ses œuvres, avec une telle diversité de formes et de tours, une telle richesse d'images, que, loin de provoquer jamais l'ennui, il excite bien plutôt chaque fois l'intérêt et l'émotion ».

Puisqu'il n'appartient à aucun groupe, son esprit n'en est peut-être que plus libre ; et son âme n'en représente peut-être que mieux toutes celles qui ont, comme la sienne, cherché partout, toujours douté. Ressembler à une catégorie d'intelligences, c'est différer de beaucoup d'autres ; être le disciple d'une école, c'est exclure les écoles contraires; vouloir n'être que soi-même, ce n'est pas seulement se montrer plus original, mais se sentir plus riche et plus fort. Leopardi symboliserait — s'il fallait lui donner une valeur représentative — le tourment de toute une époque, qui, ayant perdu ses croyances anciennes, et n'en ayant pas trouvé de nouvelles, éprouve Tangoisse du néant; et ses malheurs personnels rendant son cas particulièrement douloureux, il a trouvé l'expression la plus tragique de cette angoisse. Il est certain que ne comptant ni parmi les purs sentimentaux, ni parmi les purs métaphysiciens ; plus riche de pensée que les premiers, et plus douloureusement vrai que les seconds; trouvant dans sa propre âme ce que les uns et les autres ont de plus profond, d'une part la désespérance, et de l'autre la conviction que vie et douleur ne sont qu'un même terme, il est peut-être moins logique que quelquesuns, mais plus riche que personne d'humanité. A-t-on jamais remarqué jusqu'à quel point il avait reflété les

Couleurs de son temps ? Toutes les épreuves que le siècle a traversées, il les a traversées; tous ses échecs, il les a subis. Il a cherché âprement le bonheur : l'a-ton jamais cherché plus âprement, en effet, et par des moyens plus divers, qu'en cette époque confuse où toutes les directions se heurtent, où le dix-neuvième siècle se dégage avec peine du dix-huitième, où la vie contemporaine s'organise au sortir de la Révolution ? Chrétien par ses origines, il a demandé le bonheur à la religion, au moment où Chateaubriand la restaurait par l'art, et Manzoni par la morale. Puis il a reproché à ce bonheur de l'au-delà d'être trop immatériel, et comme arbitraire ; il a voulu un bonheur qui, loin de la sacrifier en partie, satisfit à la fois toutes les aspirations de notre nature, au moment où les idéologues essayaient de maintenir la tradition du naturalisme en l'épurant. Il s'est complu longuement dans la vision d'un âge primitif très voisin de la perfection, au moment où tant d'esprits, encore enivrés de Rousseau, persistaient à se retourner vers le passé, faute de trouver leur idéal dans le présent. 11 n'a pas été jusqu'à faire un dogme de la légitimité de la passion, au moment où cette théorie nouvelle allait devenir une mode et presque une manie : mais le fait est que dans la passion, il a cherché le bonheur. Il a cherché le bonheur dans le patriotisme, non seulement avec ses compatriotes qui ressuscitaient l'Italie, mais au moment où, dans toute l'Europe, l'idée de nation avait pris une force et une valeur auparavant inconnues. Il a même fait l'essai du positivisme naissant, pour trouver le bonheur dans l'action ; on a voulu voir en lui un des ancêtres du pragma-

tisme. Il a donc connu tous les espoirs, toutes les anxiétés, toutes les détresses, toutes les faillites ; et à l'autorité du malheur, son art a ajouté celle de la beauté.

Il est imprudent de comparer entre elles des individualités qui n'ont pas de commune mesure ; et il serait injuste de rabaisser à son profit le mérite des poètes qui ont donné à la tristesse l'admirable et sombre parure de. leurs vers mélancoliques. Il ne s'agit pas ici de valeurs à établir, encore moins de rangs à donner. Mais un Leopardi est plus exclusivement préoccupé du problème de la souffrance, et plus acharné à le résoudre, que même un Vigny ou même un Lenau, à ne considérer que les plus grands. Point de trêve pour lui ; sa vie sans événements le livre tout entier au travail de sa pensée ; il n'est diverti ni par les obligations d'un métier, ni par la fièvre des voyages, ni par les apaisements momentanés que procure un amour satisfait. Le malheur est son compagnon assidu ; il le voit toujours à ses côtés, et traduit cette obsession en cris poignants. Qu'il fasse parler Brutus, Sapho, ou le Berger errant sur les plateaux de l'Asie, nous le retrouvons toujours pareil à lui-même. Sa pensée gagne en complexité ce qu'elle perd en logique apparente; au contraire, son lyrisme gagne en puissance ce qu'il perd peut-être en variété. Quelle merveilleuse floraison autour de lui ! Ici Lamartine, Hugo, Musset, Vigny; là, Byron, Shelley; ailleurs, Platen, Lenau, Heine; plus loin, Lermontov. Il n'est point d'année où ne paraissent des chefs-d'œuvre ; partout les génies surgissent. Leopardi, entre tous, se réserve d'être le poète de la douleur.

Sa gloire rayonne dans toute l'Europe *. Il a été traduit en espagnol, — les Dialogues philosophiques en 1883, et la plupart de ses œuvres, avec une étude sur sa vie, en 1911 ; — on Ta présenté au public hollandais (E. D. Pijzel, 1882), au public danois (E. Rasmussen, 1900) ; on a fait une conférence sur lui à Moscou (A. Luther, 1904) ; on a publié à Gracovie, en français, une étude sur sa poésie « considérée dans ses rapports avec les principaux courants littéraires en Europe » (M. Zdzicchowski, 1892); à Helsingfors, en français, un livre sur ses tendances morales (H. Hahl, 1896); à Kiev, une des meilleures éditions que nous ayons de lui (D. I. Simonovs^sky, 1888). On raconte que dans les manoirs isolés de la steppe, on rencontre souvent ses poésies à côté de celles de Musset, de Heine, de Shelley ; et que dans le cimetière de Volkov, où repose Dostoïewski, on lit deux de ses vers en épigraphe sur une tombe.

Allemands, Anglais et Français ne l'ont pas accueilli de la même façon, chaque pays l'interprétant suivant ses goûts ou ses préjugés. Mais malgré la différence des psychologies nationales, sa fortune présente au moins quelques traits communs. Il a conquis la renommée peu à peu, par une marche lente et sûre, jusqu'à nos jours. Peu d'auteurs sont à l'abri des caprices de la mode, qui

^ Il Ta sans dire que nous n'avons pas ici la prétention d'être complets; nous nous contentons de marquer quelques points de repère. Voir Ciampoli, Leopardi in Russo (Studi letterari, 1891, et Rassegna Gritica, 1895). Zumbini, G. L. pressa i Tedeschi (Nuova Antologia, 1873) ; A. Schanzer, L. in Inghiîterra (Rassegna Nazionale, 1901); Mestica, studi leopardiani, 1901.

les condamne à l'oubli pendant des années, pour avoir le plaisir de les faire revivre ensuite. Leopardi, qui n'a pas connu les brusques apothéoses, n'a pas connu non plus ces vicissitudes. Sa réputation est d'autant plus solide qu'elle s'est fondée moins hâtivement.

Il est glorieux sans être populaire. La foule n'aime pas ceux qui veulent lui persuader qu'elle est non seulement malheureuse, mais mauvaise; et en outre, elle veut un art qu'elle puisse goûter sans préparation. Une vie sans i.oie, une philosophie désolée, des vers qui ne donnent rien à la rhétorique ni à l'ornement, sobres, vigoureux, et comme sculptés : voilà plus qu'il n'en faut sans doute pour décourager le vulgaire. Mais par contre, l'élite le chérit. Leopardi, plus que des admirateurs, a des amis. Geux même qui sont vivement choqués par ses théories ne se défendent pas d'être émus par son infortune, et conquis par la noblesse de son génie. Ils avouent qu'on n'a jamais donné forme plus admirable à des sentiments plus profonds ou à des convictions plus sincères ; ils aiment l'homme en réfutant le penseur. Ils ne le confondent pas avec ceux qui ont fait de leur philosophie un jeu ; et se rappelant le mot de Hartmann, qui disait qu'il fallait venir chez les pessimistes pour trouver encore des visages satisfaits, ils préfèrent la figure tragique de Leopardi.

Niebûhr fit connaître pour la première fois son nom en Allemagne dès 1824 : « Gomes Jacobus Leopardius, Recanatensis Picens : quem Italiae suae jam nunc conspicuum ornamentum esse popularibus meis nuntio... » En révélant ainsi à ses compatriotes cette jeune gloire, qu'il

annonçait de plus en plus brillante pour l'avenir, il parlait du philologue : ce furent aussi ses écrits philologiques que de Sinner publia, nous Pavons vu, dans le Rheinisches Muséum de 1835. En 1874, Adolf Tobler donna dans le Jahreshericht fur romanische und englische Philologie sa correspondance avec Bunsen ; ses œuvres inédites parurent à Halle en 1878.

Mais l'attention du public allemand fut attirée sur sa vie même, sur ses poésies et sur sa philosophie, plus tôt qu'en aucun autre pays d'Europe. En effet, l'année 1837 vit paraître un article biographique de Witte sur son compte, et une traduction des Canti par Kannegieser, d.' après l'édition de Florence de 1831. La biographie était mauvaise, puisqu'elle ne distinguait pas bien Giacomo de Monaldo ; et la traduction, encore qu'elle dépassât quelques versions partielles antérieures, n'était pas bonne. W(ais peu après, en 1840, H. W. Schùlz, celui qui avait connu le poète à Naples pendant ses dernières années, fit paraître une Vie qui inspira des articles désormais mieux informés ; et les traductions allèrent s'améliorant. Ijamerling, dans la préface de ses « Poésies de Leopardi, mises en allemand dans le mètre de l'original », déclare qu'il offre au public la première traduction vraiment complète des poésies. L'entreprise tente encore, en 1869, Brandes (traduction allemande publiée à Hanovre) ; en 1878, Paul Heyse : ces noms illustres prouvent assez l'intérêt qu'excite le poète italien. Brandes comme Heyse racontent sa vie, et parlent de sa philosophie ; le second donne même en tête de ses deux volumes — car il a joint aux Canti des dialogues et des

pensées — une nouvelle qui interprète poétiquement les amours de Leopardi avec Nerina. Brandes réédité en 1883; Hamerling en 1886; Heyse en 1889, n'ont pas découragé une dernière tentative, par H. Muck, en 1909. Dans les nombreuses études que TAllemagne consacre à l'histoire politique et à l'évolution intellectuelle de l'Italie,. Leopardi tient' toujours une place d'honneur; c'est un thème fréquemment repris dans les Revues, que la comparaison du pessimiste italien avec les pessimistes germaniques ; notamment avec Lenau ; ses œuvres ont été réimprimées plusieurs fois au cours du siècle, dans le texte. Accueil très déférent, en somme, malgré quelques protestations isolées ; critique qui s'est attachée à fournir aux lecteurs les moyens d'apprécier l'homme et l'œuvre, plutôt que de le juger.

Les Anglais, mis en présence de Leopardi, ont éprouvé des sentiments opposés ; autant ils ont admiré son art» autant ils ont redouté sa philosophie. Ses idées, destructrices de la religion et de la société, leur ont fait peur^ parce qu'elles étaient de nature à ébranler les institutions de la vieille Angleterre ; et les lettrés ne les ont jamais révélées au public sans prendre toute sorte de précautions : comme on manierait des explosifs.

Il n'y a rien qui paraisse à son sujet avant 1848 : un article du Frasers Magazine, d'ailleurs assez bien documenté, explique que Leopardi a droit à quelque excuse, parce qu'il s'est adonné à la philosophie faute de pouvoir mieux faire ; différent, dit l'écrivain, de ces métaphysi'ciens allemands qui ne sont jamais sortis de leur cabinet de travail, et qui ont respiré une atmosphère où se mé-

lange U fumée des pipes et la poussière des livres : « Léopardi n'a jamaie exagéré la part que Tétude doit prendre dans ia vie humaine. La littérature n'était à ses yeux qu'un pis aller de l'action ». — Mais l'étude qui le révéla vraiment à l'Angleterre , et qui devint inséparable de son nom, date de 1850 : Gladstone en était l'auteur.

Le début siarquait bien le sens général du développement : le génie a droit à notre compassion dans ses fautes ; il nous donne une émouvante et instructive leçon, lorsqu'il nous rend témoins de ses chutes, et qu'il essaye d'obtenir le bonheur par ses propres ressources, sans l'aide de la révélation divine. — Venait ensuite un récit pathétique de la vie du poète à Recanatî ; et une brève étude de ses productions philologiques. « Mais nous ne pouvons nous attarder à elles, bien qu'elles constituent un des titres les plus durables, et aussi les plus innocents, de sa renommée ». En effet, après avoir parlé de son art, Gladstone arrivait « à la partie vraiment pénible de sa tâche : quelques indications sur la philosophie de Leopardi ». Il se hâtait de s'excuser, à peu près en ces termes : On pourrait penser que si c'est là le vrai caractère de son pessimisme, nous aurions mieux fait de ne pas l'exposer au lecteur. Mais d'abord, il n'y a pas de conception plus futile et plus erronée que de vouloir conserver la foi en cachant soigneusement l'incrédulité. En second lieu, le genre d'incroyance qui mérite d'être passé sous silence est celui qui nous attaque par le ridicule, ou veut provoquer nos passions. Ce n'est pas le cas pour Leopardi : sa philosophie présente le caractère d'une irrémédiable

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désolation ; avant même d'être réfutées par le raisonnement, ses idées portent avec elles leur antidote ; son incrédulité fait sa propre torture, et sacrifiant toutes les espérances consolatrices, anéantit du même coup la foi et la paix...

Tel était le ton, intermédiaire entre la dissertation académique et le prêche. Or, pendant trente ans, on ne fit guère que répéter cet article : non parce qu'il était de Gladstone ; mais parce que Gladstone avait rendu mieux que personne la psychologie de son peuple.

Il est extrêmement rare de rencontrer en Angleterre une étude qui cherche à exposer impartialement la philosophie de Leopardi ; presque toujours, on la juge et op la critique dogmatiquement. Libéraux et conservateurs, protestants et catholiques se trouvent d'accord pour entreprendre cette réfutation posthume. Arrêtonsnous à quelques formules : « Nous ne voudrions pas plus nourrir les âmes de nos concitoyens des exagérations désespérées de Leopardi, que nous ne voudrions nourrir leurs corps de haschich » (The Spectator^ 17 feb. 1833, Suppl.). — « Il n'y a pas de race moins disposée que la nôtre à sympathiser avec la théorie de l'univers que, Leopardi a proposée avant Schopenhauer » (Nine^ teenth Century, 1885, vol. 18, p. 978), Bref, on considère Leopardi comme un passager dangereux sur le vaisseau de l'Angleterre.

Ces sentiments devaient se modifier. Y a-t-il eu, comme le veulent certains observateurs contemporains, des modifications dans la mentalité générale de la race ? La tradition de la méfiance à l'égard des nouveautés péril-

leuses du continent est-elle devenue moins rigoureuse et moins sévère ? Le pessimisme a-t-il progressé ; et cessant de voir en lui une doctrine qui déprime les énergies, reconnait-on « la vertu disciplinaire de la peine et du mal » ? Ou, plus simplement, la faveur que l'Angleterre a toujours accordée aux choses et aux hommes d'Italie, renaissant après avoir subi quelque éclipse, donnet-elle enfin droit de cité au penseur en même temps qu'à l'artiste ? Quoiqu'il en soit, pendant ces dernières années les traductions tendent à remplacer les critiques *. En 1882, traduction des Essais et Dialogues, c'est-à-dire des Opérette morali, par Charles Edwardes ; en 1893, traduction des poèmes, par Gliffe ; des Essais, Dialogues et Pensées, par Patrick Maxwell; de douze Dialogues, par James Thomson; en 1900, traduction des poèmes par J. -M. Morrisson; en 1903, édition augmentée de la traduction de Gliffe ; en 1904, traduction des poèmes par Th. Martin ; en 1905, réédition de la traduction de Maxwell : un tel catalogue est significatif. En 1909 enfin paraît le texte des Ganti, avec une introduction et des notes, par Francis Brooks ; la revanche de Leopardi est complète.

G 'est une étrange destinée que celle du poète James Thomson (1834-1882), qui, à dix-neuf ans, voit sa vie brisée par la mort de sa fiancée, console sa tristesse dans l'alcoolisme, promène sa misère dans les bas-fonds de Londres, et meurt à l'hôpital. Il laisse un poème qui compte parmi les plus beaux que l'Angleterre ait pro-

{}) Signalons, pour l'Amérique, les traductions Howells et Townsend (1887).

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duite au dix-neuvième siècle, La Cité de la ¥udt tragique; et, entre autres œuvres, des Essais et Fantaisies qui portent la marque du génie. Or il a subi Tinfluence de Léopardi. A l'époque où ce dernier était encore presque inconnu en Angleterre, Thomson le lisait, Tadmirût, sentait sa propre tristesse devenir pesssimisme sous cette influence, et voulait le traduire. Il le traduisit donc; Tàmi pieux qui prend soin de sa mémoire a recueilli l'œuvre inachevée parmi ses papiers, et Ta publiée (Essays, Dialogues and Thoughts, translatedby J. Thom* son, édited by B. DobelL Londres, s. d.).

James Thomson cite souvent Leopardi parmi les maîtres de sa pensée ; il rapporte à plusieurs reprises de ses vers ; il lui a dédié La Cité de la nuit tragique :

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