CHAPITRE II
la surface du territoire un vaste réseau de sociétés secrètes , instrument de libération ou tout au moins de vengeance ; les autres, plus timides ou plus scrupuleux , courbaient la tête et relisaient , les larmes aux yeux , les pages brûlantes inspirées à Alfieri et à Foscolo par la «rage de la patrie». Ceux-là voulaient qu'au moins une littérature virile , épurée par le malheur, empêchât les âmes de tomber dans un engourdissement funeste ; ils exhumaient la Divine Comédie y la commentaient avec amour, et écrasaient du poids de cette vieille gloire la renommée malsaine des Bernesques , des Arcadiens , des Marinistes , tous amoureux transis , poètes de cour, rimeurs doublés de laquais, qui pendant trois siècles avaient rabaissé le caractère et énervé la langue de l'Italie. La satire du temps présent se cachait sous l'éloge des fortes passions et des mâles vertus ; une œuvre purement littéraire , sans arrière-pensée pohtique , était alors chose inconnue.
Mais les gouvernements étaient armés en guerre contre la pensée : la censure veillait, et ceux qui n'avaient pas , comme Foscolo , cherché un asile à l'étranger, risquaient fort , à la moindre incartade de leur plume, d'être traités en carbonari.
22 LEOPARDI , Sa vie ET SES OEUVRES.
L'Autriche avait même inventé ou plutôt retrouvé un moyen plus sûr encore d'arrêter ce courant intellectuel qui , immobilisé à la surface par les rigueurs de la répression , continuait de couler à une profondeur où ne pénétrait pas l'œil de la police. Ce moyen, jadis employé par Cosme de Médicis avec un plein succès, consistait à distraire les Italiens de leur idée fixe , en lâchant dans Tarène littéraire Thydre , si vivace en ce pays , des questions grammaticales. Il faut avoir étudié l'histoire de la grande querelle philologique du XVI® siècle, alors que les combattants, enrégimentés dans plus de quarante académies, se lançaient à la tête des dissertations bourrées d'arguments et des libelles bourrés d'injures, pour se faire une idée de l'acharnement avec lequel les lettrés italiens défendent ce qui fut longtemps le seul patrimoine de la nation, la langue de Dante, de l'Arioste et du Tasse. La bataille hvrée jadis sous les yeux et pour la plus grande tranquillité des Médicis était restée indécise : la Crusca, grâce à l'intervention décisive de Lionardo Salviati, avait bien pu imposer son dictionnaire et ses textes de langue, mais elle n'avait pas réussi à donner à la langue italienne le qiom de « florentine » . C'est cette dernière question que le poète Monti,