CHAPITRE III
» je vous en supplie, à vous égayer et à vous » fortifier^ et au lieu de chercher les pensées » mélancoliques, fuyez-les. Le caractère mélan- » colique mis en gaité est le tempérament d'es- » prit qui peut produire les belles choses , mais » la mélancohe actuelle est un poison qui détruit » plus ou moins l'énergie intellectuelle. » Vaines recommandations ! La santé de Leopardi était à jamais ruinée ; et sa mélancolie, qui devait plus . tard s'immobiliser dans une résignation stoïque, était alors dans une période d'exaltation fiévreuse. Il ne retrouvait un peu de calme qu'au milieu de ses livres. Ainsi il avait à choisir entre deux maux , l'étude qui le tuait lentement et l'ennui qui le livrait à ce qu'il appelle énergiquement le « martyre de la pensée ». Que dis-je? il n'était même pas toujours en son pouvoir de choisir.
Au commencement de 1817, après avoir terminé une traduction des fragments de Denys d'Halicarnasse retrouvés par Mai, il dut, pour ménager sa vue fatiguée, interrompre ses études pendant sept mois. « Hélas! mon cher Giordani, » écrit-il, que croyez- vous que je fasse mainte- » nant ? Me lever le matin , et tard , parce que » maintenant, voilà le diable ! j'aime mieux dor- » mir que veiller. Puis me mettre immédiatement
» à me promener, et me promener sans jamais » ouvrir la bouche ni voir un livre jusqu'au » dîner. Le dîner fait , recommencer la même » promenade jusqu'au souper, si ce n'est que je » fais à grand effort , en la suspendant souvent » et quelquefois en l'abandonnant , une lecture » d'une heure. »
A quoi rêvait-il dans ces longues promenades solitaires 1 A tout ce qui lui manquait ; à l'amour, à la gloire ; il se disait , dans son inexpérience de la vie , qu'ailleurs , dans les grandes villes que son imagination peuplait de grands hommes et de femmes sensibles, ses jours auraient coulé plus heureux, et il prenait en horreur Recanati qui lui paraissait en dehors du monde civilisé. En vain Giordani lui représentait qu'Alfieri n'avait point méprisé Asti et que Plutarque aimait Chéronée : Leopardi répondait que ces grands hommes aimaient en eflfet leur ville natale, mais se gardaient bien d'y rester. Ce serait trop de complaisance de la part d'un biographe que d excuser ces impatiences juvéniles : quand il serait vrai que bien des classiques manquaient à la bibhothèque paternelle , que les communications avec le dehors étaient difficiles et la poste néghgente , il est évident aussi que Leopardi